Note de l'auteur : Voici enfin la quatrième partie ! Mes excuses pour l'attente, mais mon stage a été assez prenant (quand vous venez de terminer une nuit de garde à l'hôpital et que vous rentrez chez vous à sept heures du matin, vous n'êtes pas vraiment en condition pour écrire...). En contrepartie, c'est plus long que d'habitude ! :)
Pour information, Fraga signifie vraiment fraise en latin, tout comme Caligo signifie brume.
Distorsion
Partie IV - Aux sept péchés capitaux, Dieu oublia d'ajouter la curiosité
« Majesté ? Vous êtes sûr de ce que vous venez de me demander ? »
Silence. L'hésitation flotte dans l'air.
« Oui. »
Plissement de paupières. Question inarticulée. Vert contre rouge - capitulation.
« Très bien. Vous aurez ça le plus rapidement possible.
- Merci, Gajil. »
Le noiraud s'éloigne vers la porte - nonchalant, comme toujours.
« Oh, et, Gajil. Pas un mot à quiconque. »
Une main qui abaisse un couvre-chef jusque devant les yeux ; un rictus confiant.
« Bien sûr, Majesté. Gi hi. »
Le son d'une porte qui se ferme. Un Roi qui fixe le battant en silence.
L'hésitation est toujours là.
Certains hommes vivent de pain, d'amour et d'eau fraîche. Ceux-ci sont les plus heureux - les plus rares, aussi. D'autres vivent de petits riens, de rires et d'argent - un peu, parce qu'il faut bien. Ceux-là sont les plus communs ; ils sont ceux qu'on nomme parfois le petit peuple.
Et puis il y a les autres, les derniers - les pires. Ceux qui vivent d'or, de vin et de soieries ; les nobles, les courtisans, les seigneurs, les aristocrates. Ils ont beaucoup de noms différents, et se rejoignent par deux points communs : ils se vêtent d'hypocrisie ; se nourrissent de ragots. Les potins sont leurs meilleurs amis, ceux avec qui ils passent le plus de temps.
Les bruits de couloirs courent, courent, à travers les corridors du château ; passent de pièce en pièce, de bouche à oreille, aussi vite que le vent. On chuchote dans un coin de cour, autour d'une tasse de thé, entre deux passes d'armes.
On dit, on raconte, on médit, on suppose, on persifle - bruit de fond éternel qui décore le château au même titre que tentures et tapisseries.
Il paraît que le Roi s'est beaucoup rapproché d'un de ses Commandants d'armée ; comme par hasard, ledit officier est également une femme d'une grande beauté, aux courbes inégalables. Pas tant que ça, nuance-t-on dans certains salons. La fille-soldat est juste habillée d'une façon provocante et inadmissible - guère mieux qu'une prostituée, persifle-t-on. Mais à voix basse - il ne faut pas que ça se sache.
Il semblerait tout de même que la soldate et le souverain se voient souvent ; il paraît qu'ils ont dîné ensemble. Impossible - le Roi ne peut pas préférer une rustre lancière à une demoiselle bien élevée. Oui, il doit y avoir autre chose. Assurément, la fourbe femme essaie d'embobiner le Roi ; elle veut le charmer, la vipère. Quel autre but peut-il y avoir à laisser tant de peau dévoilée ? - provocante, l'on vous dit.
Si promotion il y a bientôt, il y a donc de bonnes chances qu'elle soit pour la Knightwalker - à coup sûr elle cherche à augmenter son pouvoir. Après tout, le Roi est célibataire ; rien ne l'empêche d'avoir une maîtresse - mais rien n'est prouvé, voyons. Certes, mais le rapprochement est troublant. On raconte même qu'il - le Roi - va l'inviter au bal d'automne.
Impossible, enfin. Une soldate à la Cour ? Cavalière du Roi qui plus est ? Sait-elle seulement danser, cette fille qui ne sait que manier la lance ? Non, le Roi ne peut décemment pas inviter une telle femme ; on se moquerait de lui jusque dans les autres contrées.
Et les bavardages continuent, parfois juste murmurés - qui sait, si le Roi finit vraiment avec la Knightwalker ? Mieux vaut ne pas critiquer à voix haute. Personne ne critique, d'ailleurs ; l'on s'échange seulement les derniers ragots - sûrement inventés par les filles de cuisine.
Malgré tout, les bruits courent. Ils courent, courent, et parfois parviennent aux oreilles de ceux dont on préfèrerait qu'ils ne les entendent pas.
En tenue de cérémonie, Jellal termine les derniers ajustements devant son miroir. Il lisse un pli sur le devant, ajuste un bouton de manchette, redresse son col brodé d'or. Une dernière inspection ; parfait.
Cette affaire-ci réglée, il lui en reste encore une autre. Il se tourne vers le lit ; mire la large boîte carrée qui repose sur la couverture - appréhension. La porte s'ouvre et il disparaît dans les couloirs obscurs ; la nuit est tombée, et la musique de la salle de bal résonne dans les corridors.
Par une fenêtre, Jellal distingue la lumière des lustres qui éclairent ladite salle ; la boîte entre ses mains gantées se rappelle à son souvenir. Il reprend sa marche, dans la direction opposée aux festivités. Il n'y a plus personne dans ces couloirs à cette heure-ci ; ce sont les appartements des officiers d'armée, et nul besoin de faire garder les gardes.
Le souverain se stoppe devant une porte - l'appréhension revient au galop. Il mobilise son courage, lève la main vers le battant. Toque deux coups, qui résonnent dans la presque obscurité. Attente silencieuse ; son estomac a soudainement décidé de danser le tango.
Enfin, la poignée s'abaisse et la porte s'ouvre ; encore une fois, les iris verts croisent leurs homologues bruns.
« Est-ce que je peux entrer un moment ? »
Elle s'étonne un peu que l'on frappe à sa porte ; moins de trouver le Roi sur son seuil. Qui d'autre viendrait la voir à une heure si étrange ?
Le bleu est en tenue de cérémonie ; de toute évidence, il est en route pour le bal. Sauf que celui-ci se tient à l'exact opposé du château. Elle remarque une boîte dans ses mains, gantées de blanc.
Le regard vert l'observe avec un mélange d'anxiété et de détermination ; elle comprend qu'il ne cédera pas ce soir. Alors elle recule, ouvre plus largement la porte, tout en laissant échapper un soupir pour lui faire bien comprendre qu'il l'ennuie. Elle abdique devant ses iris couleur prairie - mais c'est bien la dernière fois.
Le battant se referme silencieusement ; éclairés uniquement par la chandelle qui se consume sur le bord de la fenêtre, ils se regardent, entourés de ce silence maladroit et tendu qui s'invite dès qu'ils sont seuls.
« Je voulais te demander quelque chose, Erza, commence le Roi en se mordant la lèvre. Même si je sais qu'il y a de bonnes chances pour que tu refuses.
- Comment ça ? »
Sa voix est suspicieuse ; elle se souvient assez bien de ses dernières propositions. Elle en a détesté une - ils étaient bien trop proches -, et se refuse à avouer qu'elle a adoré la deuxième - soumettre le souverain à son épée était si grisant !
Le bleu tend les bras, et par là la boîte qu'il n'a pas lâchée depuis le début. De ses pouces, il fait mine d'en soulever le couvercle ; elle tend la main, ouvre le paquet. Même à la lueur tamisée de la chandelle, la beauté de la robe pliée soigneusement est frappante. Elle n'est pourtant pas le genre frivole, à s'extasier devant de beaux vêtements.
Hypnotisée, elle se saisit délicatement du haut du vêtement et le soulève ; le bas de la tenue se déplie en sortant de son contenant. La robe est simple, très simple ; cousue dans un tissu violet pâle agrémenté de décorations blanches. C'est une tenue de noble ; elle pue le luxe et la richesse. Mais la simplicité de la coupe, et surtout les couleurs, sont pour elle comme un coup de marteau.
« Le violet te va bien, ma chérie.
- Vraiment, Maman ? »
Le Roi a sans doute choisi la tenue au hasard ; nul à part elle ne peut savoir à quoi ressemblaient ses vêtements d'autrefois. Brusquement, la guerrière sent venir une brutale envie de pleurer. Non. Pas ici. Pas maintenant. Pas devant cet homme qui passe son temps à faire naître trop d'émotions oubliées au creux de sa poitrine. Plus jamais.
Elle serre les dents, s'empêche de cligner des yeux, raidit ses muscles. Puis relève la tête - rencontre du vert prairie.
« Pourquoi ? »
La réponse à sa question lui apparaît avant même qu'elle ait refermé la bouche. Un bal a lieu le soir même. Le Roi, devant elle, sans cavalière annoncée, lui tend une robe d'aristocrate.
Le Roi veut l'inviter au bal.
« Non. »
La réponse a jailli par réflexe. Elle n'est pas comme ça ; parader dans une robe miroitante au milieu du nid de serpents qu'est la Cour, ça n'est pas elle. Erza effraie ; elle ne charme pas. Elle grimace ; elle ne sourit pas. Elle est crainte ; pas désirée.
Le souverain est déçu ; il baisse un peu la tête. La couronne, qu'elle vient juste de remarquer tant elle est discrète, scintille un peu alors qu'elle glisse vers l'avant.
Insidieusement, une autre pensée se fait entendre. Le Roi lui a demandé à elle. Pas à ces filles de nobles qu'elle abhorre ; pas à une de ces femmes irritantes. A elle. Il l'a dit lui-même : il est Roi, il peut avoir ce qu'il veut. Et pourtant, malgré la multitude de partenaires qui n'attendent que ça, c'est à elle qu'il demande. Quand bien même il se doute qu'elle dira non. C'est elle qu'il veut.
« Pourquoi moi ? »
La question est chuchotée. Elle est légitime, après tout. Le bleu détourne la tête ; il a l'air gêné.
« Parce que je voulais que tu sois ma cavalière. »
Nouveau tourbillon dans la poitrine - elle ne le connaît pas, celui-là. Et elle est trop estomaquée pour en chercher la source. C'est chaud - chaleureux, plutôt.
« En fait, continue-t-il, j'aurais bien demandé à Ultear, mais elle est la cavalière d'Erik, alors... »
Claque magistrale - elle a l'impression de s'être pris un baquet d'eau en pleine face. Le tourbillon se volatilise ; un néant sans fond prend sa place. La chaleur s'évapore, remplacée par un froid destructeur. Et curieusement, elle a mal.
Elle ne veut pas être un second choix.
En un geste mécanique, elle replie la robe et la repose dans la boîte avant de refermer celle-ci. Le Roi la regarde d'un air effaré.
« Je refuse. »
Voix froide - mais pas autant que le bloc de glace qui vient d'apparaître comme par magie, quelque part au niveau de son coeur.
« Mais, Erza, je pensais...
- Vous pensiez mal, Majesté. »
Sans un mot de plus, elle se retourne, attrape la poignée de la porte à quelques pas, ouvre cette dernière - invitation peu polie, mais elle s'en fiche. Le bleu a l'air totalement perdu, et la fixe sans bouger, au milieu de sa chambre.
« Vous allez être en retard au bal, Majesté. Et j'aimerais dormir. »
Comprenant qu'elle ne changera plus d'avis, il se résigne à sortir de la pièce, les épaules basses. Mais avant de passer le seuil, il se tourne et lui fourre la boîte dans les mains.
« Garde-là. C'est à toi qu'elle ira le mieux. »
Puis il s'en va ; la porte se referme sur son dos, légèrement voûté, qui s'éloigne dans le couloir.
Elle baisse les yeux sur le paquet entre ses mains.
L'envie de pleurer est revenue, et elle maudit ce Roi qui joue avec elle d'une façon bien plus étrange et douloureuse que ne le faisait Faust.
Le coeur lourd, Jellal évolue dans la lumineuse salle de réception - clinquante, aurait sûrement maugréé Erza.
Il ne comprend pas ce qui s'est passé plus tôt. Au moment même où il pensait avoir réussi à la convaincre de l'accompagner, elle l'a mis à la porte avec une froideur d'autant plus déconcertante qu'il ne s'y attendait pas.
Il a pourtant eu l'impression que la robe lui plaisait ; il aurait juré que ses iris bruns s'étaient mis à briller un peu, à la lueur de la chandelle. Sans doute a-t-il rêvé.
Est-ce ce qu'il a dit ? Le fait d'être sa cavalière répugne-t-il à ce point à la Commandante ? Il sait que la guerrière n'est pas à l'aise avec lui - exception faite des moments où ils combattent -, mais de là à le détester ?
« Tiens, si ce n'est pas sa Majesté. Bonsoir, Altesse. »
Tiré de ses pensées, le Roi relève la tête ; croise des yeux gris foncé, presque noirs. Ultear Milkovitch le regarde, armée de son sourire si particulier, empreint de moquerie et de compréhension tout à la fois. La jeune femme tient fermement le bras du Lieutenant Erik à côté d'elle, qui arbore un air blasé. Le soldat le salue d'un hochement de tête ; il lui répond de la même façon.
« Vous êtes venu seul, Altesse ?, questionne la brune, un air étonné peint sur le visage.
- Oui. », répond-il - un peu à contre-coeur.
Erik le toise d'un air spéculatif, assez effrayant. Et sa voix lui semble menaçante quand il prend la parole, pour la première fois depuis le début de la discussion.
« Il paraît que vous vouliez inviter la Commandante. Vous avez laissé tomber ? »
Clairement menaçant. Le Lieutenant de la Deuxième Division ressemble bien plus à sa supérieure que le bleu ne le pensait. Jellal comprend soudain ce que vient de dire l'officier.
« Comment ça, il parait ? Comment êtes-vous au courant ?
- Oh, mais c'est le sujet récurrent du château depuis deux bonnes semaines, Altesse, répond Ultear. Vous l'ignoriez ?, ajoute-t-elle en haussant délicatement un sourcil.
- Quoi qu'il en soit, ça ne répond pas à ma question, grogne Erik.
- Je n'ai pas laissé tomber, comme vous dites, Lieutenant. », rétorque-t-il, agacé.
Le soldat le dévisage un instant.
« Donc elle vous a jeté. »
C'est une affirmation, pas une question. Le Roi sait ce qu'il va se passer ensuite ; Ultear va rire, Erik lui balancer une de ces vacheries qu'il appelle blagues.
A sa grande surprise, rien ne vient. Le second d'Erza se contente de froncer les sourcils.
« Bizarre, déclare-t-il. J'aurais pourtant pu jurer que ça ne l'aurait pas tellement dérangée de venir avec vous.
- Et bien il faut croire que vous vous êtes trompé, réplique Jellal d'un ton amer.
- Sérieusement, qu'est-ce que vous avez fait comme connerie ? »
Plusieurs des courtisans qui tendent l'oreille non loin hoquètent devant le langage employé par le soldat ; à moins que ce ne soit à cause de son insolence flagrante ? Ultear assène une tape sur l'épaule de son cavalier avant de reprendre la parole.
« Même si je l'aurais dit autrement, je suis d'accord avec Erik, Altesse. Qu'avez-vous fait pour qu'elle vous dise non ?
- Rien. Oh, enfin, je veux dire, à part lui offrir une robe dont elle n'a pas voulu, répond-il d'un ton sarcastique.
- Je doute que ce soit à cause de ça, déclare la brune après un instant de réflexion.
- Moi je pense tout simplement que vous avez sorti une ânerie, intervient le Lieutenant, à peine plus poli qu'auparavant.
- Je ne vois pas ce que j'aurais pu dire de mal !
- Qu'avez-vous dit, exactement, Altesse ?
- Je lui ai demandé si elle voulait être ma cavalière.
- Vous avez forcément dit autre chose pour qu'elle vous envoie balader.
- Erik !, gronde Ultear.
- Je ne suis pas un noble, je ne vois pas pourquoi je devrais m'emmerder à parler comme si j'en étais un.
- Tu me désespères, mon pauvre, soupire la brune. Bien, Altesse. Avez-vous dit autre chose ?
- J'ai mentionné que si elle ne voulait pas, j'aurais peut-être pu vous demander à vous, Ultear. Dans l'hypothèse où vous ne seriez pas accompagnée, bien sûr.
- Et vous lui avez dit ça comment ?, demande Erik.
- Quelle importance ?
- C'est très important, Altesse. Pourriez-vous nous répéter, mot pour mot, ce que vous lui avez dit ?
- Si vous insistez, soupire Jellal. Voyons... Elle m'a demandé pourquoi je voulais l'inviter. J'ai répondu que je voulais qu'elle soit ma cavalière. Et ensuite... J'ai dit : J'aurais bien demandé à Ultear, mais elle y va avec le Lieutenant Erik. Ou quelque chose comme ça. »
Honteux. C'est le mot qui lui brûle la langue et les joues à l'instant. Être obligé de raconter ses déboires avec la femme la plus crainte d'Edolas est une expérience qu'il espère ne plus jamais revivre.
« Oh le con. »
Le murmure lui fait relever la tête ; ses deux interlocuteurs le regardent d'un air consterné. Ultear se reprend en premier.
« Altesse, je comprends mieux pourquoi elle vous a dit non. C'est par fierté, tout simplement.
- Par fierté ?, répète-t-il, désabusé.
- Altesse, soupire la brune. N'importe qui aurait réagi comme ça. Vous connaissez beaucoup de gens qui aiment être la seconde option ?
- Comment ça, la seconde option ? Sans vouloir vous vexer, Ultear, c'était vous, ma seconde option.
- Sauf que vu comme vous lui avez dit, ma chère chef a du penser l'inverse. Franchement, pour quelqu'un censé être un orateur hors pair, c'est minable. », lâche Erik.
Jellal se fige. Erza a pensé qu'elle était juste une solution de secours ? Qu'il lui a demandé de l'accompagner par dépit ? Oh non...
Sans même saluer le couple en face de lui, il fait volte-face et traverse la salle le plus rapidement possible - presque en courant. Passe les portes après avoir soufflé aux soldats de garde qu'il est indisposé et qu'il rentre dans ses appartements ; vu la pâleur de son teint, nul ne discute. Et se dirige droit vers la porte qu'on lui a presque claqué au nez deux heures plus tôt. Vaguement, il se demande pourquoi le fait d'avoir sûrement blessé la rousse lui fait se contracter la poitrine à ce point.
Les couloirs défilent sans qu'il n'y prête aucune attention ; chemin faisant, il se maudit intérieurement pour sa manie de ne pas voir les conséquences évidentes de certains de ses actes. Sa destination apparaît au bout du couloir ; il tambourine plus qu'il ne toque contre le battant de bois.
Silence. Il recommence, plus fort cette fois. Paniqué que la Commandante ne veuille plus jamais lui adresser la parole, il finit par défoncer la porte d'une bourrade de l'épaule - manquant de se déboîter celle-ci au passage.
« Que- ! »
Une exclamation outragée résonne dans la chambre alors que le Roi observe la guerrière qui vient de se redresser d'un bond dans son lit, les cheveux en pagaille et la couverture à moitié sur le plancher.
Le dos royal heurte violemment le sol ; ses poumons se vident de leur air alors qu'une masse lui écrase la cage thoracique. Une lame froide se pose sur son cou et il se retient de déglutir. Une mèche de cheveux lui chatouille la joue ; le souffle de la rousse - car c'est bien elle qui vient de le plaquer à terre - balaye légèrement son visage.
« Erza, je suis désolé ! »
Il la sent tressaillir au son de sa voix ; la lame quitte son cou alors que la Commandante se relève, lui permettant de respirer normalement. Un chuintement feutré lui signale qu'elle a rengainé son arme ; il s'assoit sur le sol et se masse la gorge, tout en se disant que, tout de même, la jeune femme est vraiment sauvage.
« Encore vous, Majesté ? », grince-t-elle.
Il peut sentir qu'il n'est absolument pas le bienvenu. Ultear avait raison : il a vraiment vexé la lancière.
« Erza, je suis désolé, répète-t-il. Je... me suis mal exprimé, tout à l'heure.
- Je m'en fiche, répond-elle d'une voix tranchante. Par contre, j'aimerais pouvoir dormir sans être dérangée toutes les deux heures. Alors je vous saurais gré de quitter ma chambre, Majesté. », siffle-t-elle.
Il se relève et se dirige vers la porte, mais se contente de fermer celle-ci ; il s'avance ensuite en direction de l'endroit, où, auparavant, brûlait une chandelle ; tâtonne un petit moment puis parvient à enflammer la mèche ; une lumière tamisée éclaire la pièce.
« Je peux savoir ce que vous faites ?, siffle à nouveau la rousse.
- Erza, je suis vraiment désolé. Je ne voulais pas te vexer.
- Je vous ai déjà dit que je me fichais pas mal de vos excuses. Sortez de chez moi !
- Non. »
La guerrière plisse les yeux ; il devine qu'elle serre les dents. Rares sont ceux qui ont osé lui dire non ; actuellement, lui-même n'en mène pas large devant le regard meurtrier que lui envoie sa subordonnée. Il ne veut pas avoir l'air craintif ; même s'il est dans son tort, il veut se montrer sûr de lui ; parce qu'Erza respecte la force par dessus tout. Alors il s'avance d'un pas ferme, et fiche son regard dans celui de la jeune femme.
« Tu n'as jamais été un second choix, Erza. Dès qu'il a été décidé de donner ce bal, je voulais que ce soit toi qui m'y accompagne. Demander à Ultear, c'était dans l'hypothèse que tu me dises non. Je suis vraiment désolé si tu a compris l'inverse. C'est toi que je voulais comme cavalière, toi et personne d'autre. »
La défiance règne dans les iris chocolats ; mais au fur et à mesure qu'il parle, il pourrait jurer que la colère s'évapore peu à peu. La Commandante le jauge de son regard scrutateur, et il devine qu'elle se demande s'il est sincère ou non. Il ne baisse pas les yeux, et espère de tout son coeur qu'elle ne lui en voudra pas trop.
Il ne veut pas qu'elle lui en veuille, remarque-t-il à cet instant. Parce qu'elle est bien plus belle avec ce sourire arrogant qui lui étire les lèvres quand elle gagne un combat. Erza fière, Erza railleuse sont les facettes de la rousse qu'il aime admirer par dessus tout ; sans doute parce que dans ces moments-là, elle sourit. Par contre, il déteste vraiment Erza furieuse, Erza haineuse ; le regard qu'elle lui adresse dans ces moments-là le met affreusement mal à l'aise.
En ce moment, c'est Erza pensive qu'il a en face de lui ; une autre facette, qui se montre plus rarement. Il est vrai que l'amazone a le sang chaud ; elle est bien plus sujette aux émotions extrêmes qu'à la calme réflexion qu'elle exprime en cet instant.
Finalement, elle relève les yeux pour les ficher dans les siens ; il retient sa respiration en attendant le verdict - pour la première fois, il comprend ce que ressentent les accusés qu'il juge parfois à la Chambre de Justice.
« Je ferai comme si vous n'aviez rien dit. », grommelle-t-elle, de cette voix un peu bourrue qui lui sert à déguiser ses actes de gentillesse - elle est la Chasseuse de Fées, que diable ; la bonté ne lui sied pas.
Jellal sent toute la tension quitter ses épaules d'un seul coup ; s'il avait respiré, il en aurait sûrement eu le souffle coupé. Deux envies lui passent par la tête : celle de serrer la jeune femme dans ses bras - son instinct lui souffle qu'elle pourrait fort ne pas apprécier -, et celle de se laisser tomber dans un fauteuil pour soulager ses jambes brusquement mollassonnes.
Le silence s'installe dans la pièce ; ce même silence maladroit qui les a déjà entourés lors de ce fameux dîner. Il se souvient avoir retenu un rire quand la rousse a jeté son dévolu sur le fraisier ; s'il lui avait dit à quel point elle peut ressembler à son alter ego d'Earthland, elle lui aurait certainement emplâtré le fameux dessert sur le visage. Oui, c'est bien le genre de chose qu'Erza serait capable de faire si on la titillait trop.
La soif de connaissance du bleu concernant sa subordonnée féminine ne s'est pas tarie ; au contraire, il brûle d'en savoir plus sur cette femme si mystérieuse. Un regard par la fenêtre, où s'agitent les ombres des arbres peuplant les Jardins Royaux, suffit à faire jaillir l'inspiration.
« Erza, commence-t-il en se rapprochant d'elle, je sais qu'il est tard... Mais accepterais-tu de venir de promener un moment dans les jardins avec moi ? »
Léger froncement de sourcil ; il devine que la guerrière analyse sa demande impromptue, tente d'en trouver le sens caché. L'atmosphère de la pièce change légèrement ; ce n'est que quand il capte un infime tressaillement au niveau de la fine mâchoire - signe qu'elle se mordille la lèvre - qu'il comprend qu'elle hésite sur le comportement à adopter.
Car l'amazone est un soldat, pétrie d'habitudes et de logique. Faire face à une crise, une rébellion, une guerre, une tentative d'assassinat même, elle sait faire. Tout ce qui rentre dans le domaine de son métier ne lui pose aucun problème.
Mais lui, le Roi, s'est brutalement mis à agir à contre-courant. Plutôt que de la fuir, il cherche à l'approcher ; et il passe son temps à la surprendre, à la mettre dans des situations qu'elle est incapable de gérer. La dernière fois c'était un dîner, maintenant c'est une promenade.
Le bleu sait que c'est en la déboussolant, en la prenant suffisamment par surprise pour qu'elle laisse tomber le masque, qu'il parviendra à la connaître mieux. Alors il redouble d'inventivité - preuve en est la proposition qu'il vient de lui faire.
« Si je vous dis oui, je pourrai finir ma nuit sans autre interruption ?
- Bien sûr. »
Un sentiment de victoire s'empare de Jellal ; la question de la Commandante n'est qu'un prétexte, une façon d'acquiescer sans avoir l'air de céder ; en réalité, elle a déjà dit oui. Elle se dirige vers la porte, sa chevelure écarlate volant dans son dos.
« Erza ? », appelle-t-il sans bouger de sa place.
Elle se retourne à demi vers lui, un brin d'agacement dans les yeux.
« Peut-être devrais-tu te changer ? Je veux dire, tu ne vas pas aller te balader dehors en tenue de nuit, non ? »
La lancière baisse brièvement le regard sur ses vêtements - un haut de kimono sans manches, fermé par une ceinture, et un pantalon sombre - avant de faire demi-tour et de s'engouffrer dans une pièce à part - sûrement la salle d'eau -, en le bousculant accidentellement au passage. Une fois la porte refermée, il ne peut s'empêcher de pouffer devant le comportement quelque peu puéril de la si fière jeune femme.
Un son de porte qui s'ouvre, quelques instants plus tard, suivi de pas feutrés sur le sol, le fait se retourner - il se fige. Bouche bée, il contemple les yeux écarquillés la déesse qui a remplacé sa subordonnée. Subordonnée qui ne le regarde pas, lui, trop occupée à rassembler ses mèches folles pour les attacher en un semblant de queue de cheval.
La robe qu'il lui a offerte plus tôt coule élégamment sur son corps ; son regard s'attarde sur la naissance des épaules et le cou blanc, dissimulés en temps normal par les abondantes boucles pourpres. Le vêtement, cintré à la taille et non sous la poitrine, évite de mettre trop en valeur la poitrine de celle qui le porte, et que le bleu sait généreuse. Alors qu'elle s'avance lentement dans sa direction, il distingue le balancement des hanches sous le tissu violet ; ses bras levés dévoilent des poignets d'apparence fragile.
En cet instant, Erza a tout de la douce demoiselle de bonne famille, polie, bien élevée, et peut-être un brin timide. Mais il suffit, une fois sa coiffure achevée, qu'elle le fixe de son regard brun pour que la tigresse reprenne ses droits.
Il sourit, tend la main dans sa direction en guise d'invitation ; elle fixe ladite main comme s'il s'agissait d'un serpent prêt à mordre, puis passe rapidement à côté de lui et tourne la poignée de la porte.
« Bon, on y va, oui ou non ? »
Elle se demande vraiment comment elle a pu se retrouver - encore - dans une situation pareille. Elle marche lentement dans le Jardin Royal, vêtue d'une robe offerte par ni plus ni moins que le Roi qui se trouve deux pas à sa droite.
Erza ne sait pas quel fait la stupéfie le plus. Le fait qu'elle ait à peine rechigné à enfiler le vêtement - qui lui va parfaitement d'ailleurs, remarque-t-elle en coulant un regard suspicieux vers son compagnon de promenade. Ou peut-être le fait qu'elle ait accepté une autre de ses propositions étranges. Elle ne sait pas sur quel pied danser, et ça l'énerve et l'effraie à la fois. Parce que ça la ramène à des moments similaires dans le passé, et que ces moments se sont tout sauf joyeusement terminés.
Son regard brun navigue entre les différentes sortes de fleurs, d'arbustes, de plantes qu'elle distingue à peine les uns des autres dans l'obscurité. Elle reconnaît certaines fleurs à l'odeur, comme les roses, la lavande. Une forte odeur de sève lui permet de supposer que les buissons à sa gauche sont composés de résineux.
La fragrance du thym qui parvient à ses narines la détend comme par magie. Elle ferme les yeux pour mieux prendre conscience de la senteur, et laisse son esprit la renvoyer à la seule époque de sa vie qu'elle qualifierait d'heureuse.
« Erza ? Tout va bien ? »
La voix du Roi la ramène à la réalité ; elle réalise qu'elle s'est arrêtée de marcher. Le bleu la regarde d'un air étrange, à la fois inquiet et... autre chose. En colère contre elle-même d'avoir baissé sa garde, elle se recompose aussitôt un visage neutre et reprend sa marche comme si de rien n'était.
Assis dans son fauteuil de bureau, le menton appuyé sur la paume de la main, le souverain d'Edolas regarde par la fenêtre d'un air pensif. Sa conscience tournoie sous son crâne, et l'œil du cyclone n'est autre qu'une certaine guerrière aux cheveux carmins.
Que ce soit lors du dîner qu'ils ont partagé ou bien pendant cette petite promenade nocturne, il a senti entre eux un malaise qui le frustre. Il a l'intime conviction que c'est elle qui est mal à l'aise avec lui, et cela le frustre d'autant plus qu'il ignore pourquoi. Le fait qu'elle refuse de l'approcher à moins de deux mètres est également assez vexant.
Il n'y a que lorsqu'ils ont combattu qu'ils ont été proches sans que cela ne paraisse la gêner. Bien au contraire, remarque-t-il en se souvenant de ce sourire victorieux qu'elle avait affiché quand elle avait appuyé son épée sur son cou.
Il aimerait penser qu'ils sont devenus plus proches, mais la vérité est qu'il n'y a que lui qui cherche un rapprochement. Pour chaque pas qu'il fait en avant, Erza en fait deux en arrière. Plus que rétive, elle est craintive - il s'en est rendu compte lorsqu'elle se remettait de son arrêt cardiaque. Ce fait s'impose dans son esprit et il se demande pourquoi il n'a pas vu tout de suite l'évidence.
Erza a peur que les autres l'approchent.
Mais pourquoi ? Encore une fois, la frustration revient. Pourquoi ne se confie-t-elle pas ? C'était pareil quand elle faisait ses malaises à répétition. Elle avait commencé à lui parler de ces souvenirs qu'elle retrouvait peu à peu, et puis... D'un seul coup, plus rien. Silence total.
Il veut savoir. Il veut tout savoir. Son passé, sa famille, ses amis, ses années d'entraînement sous le joug de Faust. Ses goûts, ses préférences. Ce qui la fait sourire, ce qui peut la faire rire. Pour l'instant, la seule chose qu'il a est une liste - plutôt longue - de ce qu'elle déteste. Ce qu'elle aime ? Les fraises, le combat, la victoire.
Les plantes, peut-être, aussi. Lors de leur promenade dans les Jardins, elle s'est stoppée sans raison, les yeux fermés. A sa grande surprise, il a vu son visage se détendre complètement. Sereine. Une toute nouvelle facette d'Erza, une qu'il n'a jamais vu et dont il n'aurait peut-être jamais connu l'existence sans ce fameux bal d'automne.
Combien d'autres facettes d'elle sont encore cachées ainsi ? Il veut savoir. Il veut savoir mais elle ne se confie pas, et ça le frustre.
On toque à sa porte, et il se redresse dans son siège avant d'autoriser la quelconque personne qui se trouve derrière à entrer. A sa grande surprise, il s'agit de Gajil. Le bleu reste un moment déconcerté avant de se rappeler la mission qu'il a donné au journaliste.
« Majesté, le salue celui-ci en inclinant la tête.
- Gajil. J'imagine que si tu es ici, c'est que tu as ce que je t'ai demandé ?
- En effet. »
De son veston, le noiraud tire un dossier cartonné et le tend au Roi. Celui-ci s'en empare d'un geste avide, avant de remarquer que son interlocuteur semble mal à l'aise.
« Qu'y a-t-il, Gajil ?
- Êtes-vous sûr de ce que vous faites ?
- Comment cela ?
- Ceci, déclare le journaliste en montrant le dossier du doigt, n'est ni plus ni moins qu'une atteinte à la vie privée. Ce n'est pas très éthique, si vous voyez ce que je veux dire, surtout que la personne concernée...
- Merci, Gajil, j'ai compris. »
Ouvrant un tiroir de son bureau, Jellal en tire une bourse et la donne au noiraud. Celui-ci la regarde un moment avant de la reposer sur la table.
« Non merci, Majesté. Au plaisir de vous revoir. »
Et rabaissant son chapeau sur ses yeux, l'alter-ego du Dragon d'Acier quitte le bureau royal.
Le Roi, lui, fixe le dossier posé devant lui. Un dossier qui contient les réponses à de nombreuses questions. Un dossier qui serait certainement le remède à bien des migraines. Sa main se pose sur la couverture cartonnée.
Brusquement, il serre les dents, ouvre un autre tiroir du bureau et y jette le dossier avant de le refermer bruyamment. Les mots de Gajil tournoient dans sa tête. Non, il n'est ni un voyeur ni un espion.
Non, il ne cédera pas à la tentation.
L'odeur de foin, de crottin et de sueur chevaline emplit les Écuries Royales. Dans l'immense bâtiment de bois brut, des centaines de stalles s'alignent, chacune abritant un destrier. Du temps de Faust, l'armée utilisait les Legyons dans presque toutes ses activités ; dans le but de réduire les dépenses publiques, le Roi Jellal a donné l'ordre de libérer la moitié des Legyons. Aussi, l'art noble de l'équitation a fait son retour dans les cours d'entraînement.
Erza, elle, fait partie des rares qui possédaient à la fois un Legyon et un destrier particuliers ; c'est aussi une des seules qui ait continué de monter après qu'on lui ait attribué une des créatures géantes. Parce que le sentiment n'est pas le même ; parce qu'elle a bien plus l'impression d'être en communion avec son cheval qu'avec son Legyon, et que cela la fait se sentir moins seule.
Fraga piaffe et elle lui flatte l'encolure avant de continuer à l'étriller, plus concentrée cette fois. Sa jument à la robe alezan est fine et rapide ; elle-même la trouve plutôt jolie, même si ce n'était pas l'avis du marchand qui lui a vendue, presque six ans plus tôt. Elle repose son étrille et passe la main sur la tache blanche qui décore la tête de l'animal. Elle l'aime bien, et elle se demande si elle devrait rire ou pleurer en constatant une fois encore qu'elle fait bien plus confiance à son cheval qu'à n'importe quel humain.
Un hennissement solitaire, plus loin dans l'écurie, attire son attention. Elle passe la tête par dessus la porte de la stalle ; son regard se stoppe sur un magnifique étalon bai. L'étalon du Roi. Elle ignore son nom - sans doute possède-t-il un pedigree autrement plus impressionnant que celui de Fraga.
Solitaire dans son coin d'écurie - réservée aux destriers de la famille royale -, le pauvre étalon semble se languir des prés et des champs où il pourrait se délier un peu les pattes. C'est du moins ce qu'elle se répète tout en harnachant le pauvre animal, puis sa propre jument, avant de les mener tous les deux dans la cour où donnent les fenêtres du bureau royal. Ce n'est certainement pas parce que l'étalon épris de liberté lui fait penser à un certain Roi aux cheveux bleus - elle veut bien avoir de la compassion pour un cheval, mais certainement pas pour un humain. Surtout celui-là.
Non, elle n'est pas puérile ; et non, elle ne se voile pas la face.
Le destrier du Roi laisse échapper un puissant hennissement ; comme par magie, une fenêtre s'ouvre à l'étage. La surprise se peint sur le visage royal en reconnaissant, non seulement sa monture, mais aussi sa subordonnée.
« Commandant Knightwalker ? Puis-je savoir ce que vous comptez faire avec mon cheval ?
- Moi ? Rien, déclare-t-elle en haussant les épaules. J'ai ma propre monture, et je me vois mal monter deux chevaux en même temps. »
Le regard vert glisse sur la guerrière, vêtue comme une simple civile à l'exception de l'épée qui lui ceint les hanches, puis sur les deux chevaux complètement harnachés. Enfin, une lueur de compréhension s'allume dans les yeux royaux, et c'est avec un sourire réjoui mal dissimulé que le souverain referme la fenêtre en s'exclamant :
« J'arrive ! »
Gamin, pense la lancière. Mais curieusement, elle a plus envie de sourire que de siffler de mépris.
Le vent souffle dans ses cheveux, décoiffant les rares mèches qui s'étaient soumises à son peigne. Les muscles puissants de son étalon jouent sous ses cuisses, et la vue des champs verdoyants tout autour d'eux le comble de joie. Rares sont, dans sa vie de Roi, les moments de liberté semblables à celui-ci.
Son regard se tourne vers la jeune femme qui monte élégamment à sa droite. L'assiette de la Commandante est parfaite, ses muscles détendus juste ce qu'il faut ; elle regarde droit devant elle, l'air d'apprécier autant que lui la brise rafraîchissante.
Trouver la guerrière en bas de ses fenêtres, tenant son propre destrier par la bride, était déjà une surprise ; comprendre ce qu'elle lui offrait à demi-mot - une évasion temporaire de ses devoirs trop pesants - l'a stupéfié.
Car pour une fois, c'est elle qui a cherché le contact ; elle qui s'est rapprochée. Erza a enfin cessé de se méfier de lui, et il voit là une magnifique opportunité de véritablement casser la glace qui les sépare depuis trop longtemps à son goût.
Il ne se rend compte qu'il fixe la rousse que quand il croise des iris bruns perçants ; elle détourne sèchement la tête et, sans prévenir, lance sa monture au galop. Interloqué, Jellal fait accélérer son cheval par réflexe, jusqu'à ce qu'il soit au niveau de sa subordonnée. Ils échangent un regard par-dessus l'encolure de leurs montures.
Un sourire narquois étire les lèvres du bleu et il donne un nouveau coup de talon dans le flanc de son cheval ; dépasse la lancière. Il capte son regard outragé alors qu'il se couche presque sur l'encolure de son étalon pour gagner encore de la vitesse.
« Plus vite, Fraga ! », entend-il derrière lui.
Un rire lui échappe alors que le vent lui bat les oreilles ; à travers les mèches qui lui tombent devant les yeux, il distingue un arbre solitaire au milieu de la prairie, droit devant eux. Instinctivement, il sait que le vieux tronc fera office d'arrivée.
Le bruit de galop se fait plus insistant dans son dos et il presse à nouveau son destrier ; malgré tout, quand il tourne la tête sur la droite, la Commandante a rattrapé son retard. Cette fois-ci, c'est son tour de se voir adresser un sourire railleur ; d'une impulsion des genoux, la guerrière fait accélérer sa jument.
Il n'a pas besoin de la voir dépasser l'arbre pour comprendre qu'il a perdu - encore. Et comme il s'y attend, quand elle se tourne à nouveau vers lui, elle a sur les lèvres ce sourire victorieux qu'il trouve si beau.
La jeune femme laisse les rênes pendre sur le pommeau de la selle ; elle se penche en avant, flatte gentiment l'encolure de sa monture qui s'est mise à brouter le trèfle du pré. Cela rappelle au Roi quelque chose qui le fait sourire.
« Je n'ai pas rêvé ?, déclare-t-il à son attention. Ta jument s'appelle bien Fraga ?
- Oui, et alors ? »
Erza est clairement revenue sur la défensive et le regard qu'elle lui lance ferait fuir Satan lui-même. Mais Jellal ne peut s'empêcher de rire.
« Fraga, hein ? J'ignorais que tu aimais les fraises à ce point ! »
La tête que tire sa subordonnée fait redoubler son fou rire dents serrées, raide sur sa selle, et il pourrait jurer que ses joues se sont colorées d'une nuance rougeâtre. Cela dit, il reste impressionné. Car mine de rien, le nom de la petite jument témoigne de la culture de sa maîtresse : en latin, son nom signifie fraise. Et rares sont ceux, exceptés les Conseillers et lui-même, qui maîtrisent cette langue. Même les nobles se n'ennuient plus à l'apprendre ; ils se contentent des citations latines clichés, sans même savoir ce qu'elles signifient réellement.
« Au lieu de rire, puisque vous connaissez le nom de mon cheval, vous pourriez au moins me dire celui du vôtre, non ? »
La demande agacée de la guerrière le ramène à la réalité. Il cesse de rire, retient difficilement l'envie de recommencer quand son regard tombe sur la monture de la Commandante, puis se redresse sur sa selle et s'éclaircit un peu la gorge.
« Le mien s'appelle Caligo.
- Brume ?, demande-t-elle en haussant un sourcil.
- Oui. », répond-il simplement.
Il voit bien qu'elle cherche la signification de ce nom ; mais il se voit mal lui expliquer que c'est en souvenir du nom qu'il portait sur Earthland. L'insaisissable Mystogan n'existe plus vraiment, désormais ; aussi a-t-il trouvé réconfortant de nommer ainsi son étalon. Son passé est toujours là ; il lui suffit de monter son cheval pour être certain de ne jamais l'oublier.
Lentement, pour ménager un peu leurs montures fatiguées par le galop, ils reviennent sur leurs pas. Ils passent ainsi près d'un amas de buissons qu'il ne se souvient pas avoir vus plus tôt ; sûrement les ont-ils dépassés lorsqu'ils faisaient la course.
Il remarque alors les multiples petites baies rouges et noires qui parsèment les branches : des mûres et des fraises des bois. Il s'arrête et se retourne pour indiquer sa trouvaille à la rouquine, et reste interdit en voyant qu'elle a déjà commencé sa cueillette - ainsi que sa dégustation, au vu de la petite tache rosée qu'il aperçoit au coin de ses lèvres. Souriant, il s'approche à son tour des buissons, et comme des enfants qui s'amusent, ils picorent les fruits sauvages en silence.
Soudain, un sifflement de douleur retentit à sa gauche ; il tourne la tête juste assez vite pour voir la jeune femme retirer vivement sa main. Elle la porte près de son visage, l'examine un instant, puis extirpe avec les dents l'épine qui a eu l'indécence de se planter dans un de ses doigts.
Jellal voit une goutte de sang perler ; bien qu'il sache que ce n'est qu'une égratignure, et que la lancière a déjà vu bien pire, il tend la main et attrape la sienne. La Commandante sursaute et retire violemment sa main ; surprise par le mouvement brusque, la jument hennit et fait plusieurs pas de côté.
Le Roi est figé ; il ne comprend pas pourquoi elle a reculé si vivement. Il n'est pas un ennemi, ou même un inconnu, que diable ! Le regard froid, empli de défiance que lui envoie la rousse le foudroie sur place.
Pourquoi, pense-t-il avec frustration alors qu'ils font route silencieusement vers la Capitale, pourquoi ne lui fait-elle pas confiance ?!
C'est affreusement frustré que le bleu rentre dans son bureau. Énervé par le comportement de la guerrière, il se laisse tomber fort inélégamment dans son fauteuil.
Pourquoi ? Pourquoi a-t-il tant l'impression de faire du surplace avec cette femme ? Il n'est pourtant pas méchant, ni tyrannique ; encore moins arrogant. Au contraire, il a toujours supporté les sautes d'humeur de la Commandante, et sans se plaindre. Il l'a invitée à dîner, au bal - même s'il a quelque peu raté son coup.
Et pourtant cette femme capricieuse refuse toujours de le laisser l'approcher. A croire qu'il a la peste !
Son regard tombe sur un tiroir de son bureau. Il se redresse dans son fauteuil, ouvre le tiroir. Le dossier que lui a remis Gajil est toujours là. Il le prend en main, passe un doigt sous la couverture. Les mots du journaliste sur le manque d'éthique de ce qu'il va faire lui reviennent en mémoire, comme la dernière fois.
Mais cette fois-ci, la colère qui assombrit son jugement relègue l'éthique aux oubliettes.
Deux bonnes semaines se sont écoulées depuis qu'ils sont allés se balader à cheval. Étonnamment, Erza s'est surprise plusieurs fois à repenser à cette petite promenade. Elle l'a trouvée agréable, malgré le petit incident de la fin, quand le Roi a voulu lui toucher la main.
Elle s'en veut un peu pour ça - il voulait très sûrement vérifier qu'elle ne s'était pas blessée trop profondément -, mais ce n'est pas quelque chose qu'elle peut contrôler. Elle ne supporte pas qu'on la touche, c'est tout. Que ce soit le Roi ou quelqu'un d'autre n'y change rien ; son corps repousse instinctivement quiconque s'approche d'un peu trop près.
Un des vieux Conseillers qui se dit psychologue dirait sûrement que cette attitude est due à un traumatisme enfantin. Le pire, pense-t-elle avec ironie, c'est qu'il aurait raison, en un sens.
Sortant de sa chambre et de ses pensées déprimantes par la même occasion, elle se dirige vers la salle de réunion du Conseil ; elle doit y faire son rapport mensuel sur l'état de sa Division. Chemin faisant, elle croise le Roi, les cheveux ébouriffés et des papiers en désordre dans les mains. Il est d'ailleurs en train d'essayer de les remettre en ordre tout en marchant.
Soudain, il s'arrête au milieu du couloir, et lâche un juron fort peu royal. Il semble chercher quelque chose dans ses feuilles ; elle s'approche silencieusement, son propre tas de papiers dans la main droite.
« Un problème, Majesté ? »
Le Roi relève la tête vers elle ; il semble surpris de la voir et elle remarque qu'il est habillé un peu de travers. De toute évidence, aujourd'hui est un de ces jours où le souverain ne fait que de courir de réunion en réunion.
« Erza, tu tombes bien !, s'exclame-t-il d'un air soulagé. J'ai oublié un dossier dans mon bureau, est-ce que ça t'ennuierait d'aller me le chercher ? Ces vautours de Conseillers vont être de mauvais poil si j'arrive en retard et j'ai plusieurs motions que j'aimerais vraiment faire passer aujourd'hui. »
Elle peut difficilement dire non ; et puis, elle non plus n'a pas envie de se coltiner une bande de vieillards râleurs pendant trois heures de suite. Elle acquiesce donc, lui demande la nature et l'emplacement dudit dossier et repart en sens inverse vers les appartements royaux.
Le bureau du Roi est sens dessus dessous ; elle pourrait presque croire qu'un ouragan est passé par là. Elle se dirige vers l'endroit indiqué par le souverain, ouvre un tiroir, cherche, sans rien trouver. De toute évidence, il s'est emmêlé les pinceaux en lui expliquant où trouver les papiers dont il a besoin.
Elle regarde si par hasard, il n'aurait pas laissé sa paperasse sur le bureau, mais elle a beau soulever les différentes liasses de feuilles, aucune ne porte la mention Taxes urbaines. Elle s'intéresse alors aux tiroirs qu'elle aperçoit sur le côté. Celui du haut contient de l'encre, des plumes, de la cire, des feuilles à l'en-tête de la royauté. Le suivant contient des magazines qu'elle se souvient avoir aperçu parfois dans les dortoirs de l'armée. Elle les repose en levant les yeux au ciel. Les hommes, franchement... Le dernier tiroir ne contient qu'un dossier, sans titre celui-là. Avec un peu de chance, pense-t-elle, c'est celui qu'elle cherche. Elle le prend, l'ouvre - se fige.
Ce n'est pas le dossier qu'elle cherche. Mais elle ne peut en détacher les yeux. Le titre semble grossir au fur et à mesure qu'elle le lit encore et encore, incapable de trouver un sens à ce qu'elle voit.
Car c'est bien son nom, écrit en lettres majuscules, qui apparaît au centre de la feuille.
D'une main tremblante, elle tourne les pages du dossier. Tout y est. Ses actions ces deux dernières années dans l'armée. La guerre civile. La chasse aux fées. Faust et ses machinations. Un petit cahier est glissé à cet endroit, portant l'écriture de Byro. Les pages continuent de tourner. Ses années d'entraînement. Son arrivée à la Capitale. Une fiche, enfin, en dernier lieu. Avec le nom de son village d'autrefois, sa date de naissance, le nom de sa mère. Il y a même, épinglée au dos de la fiche, une photographie jaunie par le temps. Elle la connaît bien ; elle ornait sa table de nuit, bien longtemps auparavant.
Le Roi a fait constituer un dossier sur elle. Toute sa vie, écrite en noir et blanc. Faite par un inconnu, pour un inconnu.
Ses mains se crispent sur le dossier, tentative vaine de faire taire la douleur qui lui serre la poitrine.
La nuit tombe sur Edolas quand Jellal se laisse lourdement tomber sur son fauteuil de bureau, qui grince un peu sous le choc. Les réunions sans fin avec des Conseillers revêches l'ont achevé. Il se languit de son lit.
Il jette un oeil sur le bazar qu'est actuellement son bureau, se demande vaguement s'il peut laisser un mot à Coco pour qu'elle le range demain matin. Par habitude, son regard coule vers le dernier tiroir de son bureau ; il se baisse, ouvre machinalement le lieu de rangement. Vide.
Instantanément réveillé, il se redresse et parcourt les feuilles qu'il a laissées en tas sur son bureau. Aurait-il commis la bêtise de laisser ce dossier à la vue de tous ? Il fouille, fouille, et moins il trouve ; plus son anxiété s'accroit.
« C'est ça que vous cherchez ? »
Il relève la tête, se cogne sur le bord de son bureau, lâche un juron et se remet debout, une main sur l'arrière du crâne. Ses yeux s'écarquillent alors que l'atmosphère de la pièce semble perdre une dizaine de degrés.
Devant lui, sur le seuil de la porte, Erza tient à la main le dossier qu'il cherche depuis dix minutes.
Et dans les yeux de la jeune femme, il peut lire toute l'amertume et la trahison qu'elle ressent.
