- A ton avis, qu'ont-ils fait du corps ?

C'était les premiers mots que prononçait Dwalin depuis des heures. Thorin et lui étaient demeurés muets, le regard dur, chacun plongé dans ses pensées mais ils savaient que celles-ci se rejoignaient. La perte de leur frère et ami était déjà dure à supporter. Thorin ne pouvait pas s'empêcher de culpabiliser : s'il avait été plus vigilant, s'il avait trouvé un plan plus tôt, s'il s'était mieux arrangé pour décharger Balin depuis qu'ils étaient ici, si, si, si... Soixante-dix ans plus tôt, il s'était déjà fustigé pour n'avoir pas su mieux protéger son peuple... c'est la culpabilité du survivant : pourquoi suis-je en vie et pas eux ?

Aujourd'hui, au chagrin de la perte s'ajoutait celui de n'avoir pu rendre les derniers hommages à son vieil ami. Rendre son corps à la roche, comme il sied à un nain. Dwalin n'exprimait que très rarement ses sentiments mais Thorin savait, sans avoir besoin d'en parler, qu'il partageait son chagrin et sa peine. Il ne répondit pas à la question, pas en paroles, se contenta d'un geste évasif de la tête. Mieux valait sans doute ne pas savoir. Bien que tous souffrent pareillement de penser que la dépouille du vieillard n'avait sans doute pas été traitée avec égard. Leurs coeurs grondaient à l'unisson, jurant haine et vengeance éternelle au peuple des orcs, mais pour l'heure il fallait continuer à courber le front et donner le change. Pour l'heure seulement, car ils étaient plus résolus que jamais. Ce jour-là, ils passèrent à la première phase du plan qu'avait imaginé Thorin et se passèrent de repas : leur maigre pitance devait leur servir à autre chose qu'à combler le vide de leurs estomacs !

Lorsque revint l'heure du repos et qu'avec un dernier serrement de coeur ils constatèrent, sans surprise, que le corps de Balin avait disparu, après que les orcs les aient à nouveau enchaînés, Thorin extirpa des profondeurs de ses vêtements une boule de matière grisâtre, constituée de cette chose, dure et rance, qu'il fallait considérer comme du pain, amollie par le brouet qui l'accompagnait et qui constituaient leurs repas, de façon à former une pâte compacte.

- Minute, fit Dwalin. Laisse-moi jeter un coup d'oeil à ton dos. J'ai l'impression qu'il t'a bien arrangé, ce matin.

Il avait grincé des dents toute la journée, chaque fois que son regard tombait sur les vêtements lacérés de son ami et le sang qui en imprégnait l'étoffe. Thorin eut un geste d'impatience :

- Et que veux-tu y faire ?

Il savait parfaitement qu'il était "bien arrangé" : la brûlure presque insoutenable que lui occasionnait la plaie, accentuée par chacun de ses mouvements, lui donnant à chaque instant l'impression de se déchirer en deux, était tout à fait parlante ! A chaque nouveau tiraillement, il sentait le sang lui couler le long de l'échine. Mais encore une fois, qu'y faire ? Ils n'avaient aucun moyen de se soigner ni de soulager la douleur. Ou plutôt si, il y avait un bon moyen : penser à la suite de leur plan ! Avec application, il entreprit d'appliquer sa boule de pâte agglomérée sur la serrure des fers qui lui enserrait les chevilles. Dwalin, sans insister, avait produit une boule de matière semblable et faisait de même : deux précautions valent mieux qu'une.

- Que faites-vous ?

Tandis que les autres nains, affalés sur leurs nattes effilochées et moisies, se laissaient aller à un sommeil lourd, Mordin venait de se soulever sur un coude et les regardait faire avec curiosité.

- Si on te le demande, mon petit gars, grogna Dwalin sans lever les yeux de sa tâche, tu diras que tu n'en sais rien ! Dors, ça vaudra mieux.

Le jeune nain n'insista pas et se rallongea docilement.

- Laissons sécher jusqu'à tout à l'heure, dit encore Dwalin, à Thorin cette fois. J'espère qu'elles ne seront pas effritées ou brisées avant qu'on puisse s'en servir.

- Si c'est le cas, marmonna Thorin, il ne restera plus qu'à recommencer.

ooOoo

- Crois-tu vraiment que je ne le voudrais pas, moi ? demanda Fili d'un ton acerbe. Tu es un bon combattant, c'est vrai, et je pense me débrouiller très honorablement, mais si tu crois, ne serait-ce qu'un instant, que c'est suffisant pour venir à bout des milliers d'orcs qui peuplent ces montagnes, tu n'es qu'un parfait idiot !

- Bien sûr que je ne pense pas à affronter les orcs ! Ne sois pas bête. Il faut agir par ruse.

- Même par ruse, tête de bois ! Ils sont des milliers et nous sommes deux ! J'ai déjà vu des nains têtus, mais toi, alors, tu bats des records !

- Je suis venu pour retrouver les miens, Fili. Et ils sont là, quelque part, prisonniers de ces monstres.

- ...

- Ne me dis pas que tu n'as pas envie de retrouver ton oncle ? Notre oncle ? Et tes amis... que j'aimerais tant connaître ?

- Tu m'énerves, Kili ! Je te l'ai dit et répété : Thorin est probablement mort, à l'heure qu'il est. Je le connais mieux que toi, tu ne crois pas ? Ce n'est pas le genre à se soumettre, il préférerait se laisser tuer sur place !

- Tu n'en sais rien !

- Comment, "je n'en sais rien" ?! protesta Fili, indigné. Parce que toi, qui ne te souviens même pas de lui -ce qui est normal- tu crois le connaître mieux que moi, qui ai toujours vécu avec lui ?

Kili leva les yeux vers lui, une petite lueur malicieuse dans ses iris bruns :

- Fili, dit-il.

- Quoi, "Fili" ?!

- As-tu entendu ce que TU as dit ?

- Eh bien ? Qu'est-ce que j'ai dit ?

- Tu as dit : "il est probablement mort". Ce qui prouve bien que tu n'en es pas sûr toi-même.

Interloqué, Fili demeura bouche bée, incapable de trouver une réponse à cela. Il lui fallut plusieurs minutes pour pouvoir reprendre ses esprits. Pas trop content.

- Très bien, espèce de tête brûlée ! dit-il sèchement. Alors dis-moi, à présent : c'est quoi, ton plan ? Tu vas te rendre tout droit chez les orcs et leur dire : "bonjour les gars, je veux savoir si mon oncle est toujours vivant, si oui vous me le rendez bien gentiment et on se quitte bons amis... ?"

Kili rit de bon coeur.

- Bien sûr que non ! s'esclaffa-t-il. Quoique, ça aurait de l'allure, il faut le dire (Fili leva les yeux au ciel). Je pensais plutôt à rôder discrètement autour de leurs repaires. On pourra peut-être apprendre quelque chose, ou trouver une faille, ou...

- Mais quelle bonne idée ! coupa Fili, sarcastique. Et avant d'avoir pu respirer deux fois, ou bien tu seras mort ou bien tu auras rejoint les autres à l'intérieur. Alors oui, pour ça, tu verras tout ton saoul ce qui se passe là-dedans. Tu auras tout le temps de le voir, en fait : tout le reste de ta vie. Et tu retrouveras les tiens, c'est vrai... Comme ça, tu pourras souffrir et mourir avec eux. Cela étant, je ne vois pas en quoi ça les aidera.

Kili ne répondit pas. Il le regardait d'un air songeur. Au bout d'un moment, Fili abandonna. Il haussa les épaules, sortit sa pipe et se mit à fumer tranquillement.

Il crut avoir mal entendu lorsqu'un murmure pensif lui parvint :

- C'est peut-être la solution...

Jambes croisées et sourcils froncés, Kili paraissait toujours réfléchir, comme plongé dans un rêve intérieur. Ce qu'il venait d'entendre, ou du moins qu'il avait cru entendre était si stupide que Fili fit comme si de rien n'était.

- Oui, reprit Kili en s'animant un peu, c'est peut-être ça, l'idée...

- Ca suffit, Kili, répondit cette fois l'aîné, dans un soupir. Nous ne sommes pas dans une de ces légendes épiques que les conteurs aiment à colporter et où l'impossible devient possible grâce à la magie. Nous sommes dans la réalité. Tu ferais mieux de dormir. Je vais prendre le premier tour de garde.

Kili lui sourit, lui souhaita une bonne nuit et s'étendit sous ses couvertures. Tout en continuant à tirer sur sa pipe, Fili le considéra longuement, en hochant parfois la tête. Généreux, impulsif, aventureux... courageux aussi, il l'avait déjà maintes fois prouvé... Fili fut submergé par une vague de tendresse pour ce jeune frère encore si enfantin et si innocent, qui paraissait croire encore qu'il suffit de faire un voeu pour qu'il se réalise. Pour finir, détournant son regard de Kili qui paraissait s'être endormi très vite, Fili soupira à nouveau et posa sa pipe. Il fourragea dans sa poche et finit par en exhumer le loup de bois qu'avait sculpté Dwalin, lors de la toute dernière nuit qu'il avait passé parmi les siens. Tenant la statuette au creux de sa main, il la considéra longuement, dans la lueur des flammes, le coeur broyé de chagrin.

- Qu'est-ce que c'est ?

Kili avait à demi ouvert les yeux et parlait d'une voix ensommeillée. Il regardait la petite figurine de bois sculpté.

- Tu vois bien, répliqua Fili. C'est un loup en bois.

- Ce n'est pas toi qui l'a sculpté, fit simplement Kili.

- Non, ce n'est pas moi. C'est l'un de mes amis.

Nouveau soupir.

- Où peut-il être en cet instant ? pensait Fili. Est-il encore en vie ? Je ne sais plus ce qu'il faut souhaiter : qu'ils soient tous morts ou vivants ?

Il sentit un sanglot monter dans sa poitrine, qu'il réprima de son mieux en se penchant en avant et en faisant mine d'entretenir le feu.

ooOoo

Le jour était venu. Au réveil, Thorin et son groupe avaient été affectés aux forges. Cela devait forcément arriver tôt ou tard et c'était précisément ce qu'ils attendaient : en effet, comme le travail dans les galeries ne s'arrêtait jamais, les différents groupes, qu'ils soient d'esclaves ou de gardiens, se relayaient constamment. Du même coup, l'affectation des groupes de prisonniers changeait constamment : après avoir trimé une dizaine ou une douzaine d'heures, les nains étaient autorisés à manger, déjà, puis à dormir sept ou huit heures, toujours par groupes. C'est pourquoi leur travail changeait quasiment tout le temps : lorsque revenait leur temps de travail, on les affectait à un atelier que d'autres venaient de lâcher. Et comme la plupart des nains savent forger, il n'était pas nécessaire de faire le tri. Bien entendu, ils étaient surveillés ; mais pas au point qu'un orc vienne se pencher par-dessus leurs épaules pour voir ce qu'ils faisaient. Du moment qu'ils s'activaient... leur travail consistait à forger des armes destinées à leurs ennemis et des outils. Mais Thorin et Dwalin avaient un tout autre but : forger, grâce aux empreintes qu'ils avaient prises du cadenas de leurs chaînes... une clef ! Ils s'étaient d'avance distribués les rôles : tout en s'activant, Dwalin se chargeait de surveiller les alentours et, s'il était besoin, de faire diversion. Thorin se chargeait de la clef. Il était un maître forgeron et cela ne lui prit guère de temps, bien que lever le bras pour marteler le métal rouvre douloureusement la plaie qu'il avait dans le dos -ce dont il ne se souciait guère. Son oeuvre achevée, il la dissimula le temps qu'elle refroidisse et entreprit de forger quelques outils, histoire de donner le change. Il n'y mit pas beaucoup d'ardeur : la colère grondait en lui lorsqu'il songeait que ces instruments seraient maniés par son peuple réduit en esclavage ! A vrai dire, il aurait volontiers saboté l'ouvrage s'il n'avait craint que cela se retourne contre les malheureux qui devraient les utiliser. Il espérait les tirer de là bientôt, du moins le maximum d'entre eux, mais en attendant... d'ailleurs, l'entreprise était tellement risquée que ses amis et lui pouvaient très bien périr en essayant et échouer ! Mieux valait donc ne pas trop anticiper.

D'autant moins que la toute première difficulté allait surgir très rapidement : dès la fin de leur "tour" de travail. En effet, les orcs fouillaient les nains affectés à la forge avant de leur permettre d'aller se reposer, au cas où ils auraient dissimulé une arme ou un outil, fraîchement façonné, sur eux. C'était parfois arrivé, parait-il. Les coupables avaient été soient massacrés sur place, soit entraînés vers ces mystérieux cachots dont aucun d'eux n'était jamais revenu. Un nain averti en vaut deux. Thorin et Dwalin avaient imaginé un plan risqué pour contourner la difficulté. Bien entendu, il y aurait un prix à payer. Mais l'on n'a rien sans rien, n'est-ce pas ?

- Thorin, fit Dwalin à voix basse, tandis que, l'heure de la pause ayant sonné, tous deux posaient leurs outils, laisse-moi faire.

- Non.

- Ce n'est pas à toi de faire ça.

Thorin ne répondit même pas.

- Tête de bois ! bougonna le colosse entre ses dents.

Si son ami entendit, il ne releva pas. Il s'assura d'un regard que personne ne regardait dans sa direction, Dwalin, quoique à contrecoeur, se plaça l'air de rien devant lui pour masquer ses mouvements et le roi nain glissa la précieuse clef dans l'une de ses poches.

- Allons-y, murmura-t-il.

Dwalin prit sur lui également et s'avança le premier : l'idée de permettre à ces bêtes répugnantes de le toucher lui était odieuse. Pour lui aussi, ce serait une épreuve. Il devait se raccrocher de toutes ses forces à l'espoir d'une prochaine liberté, à son frère mort et demeuré sans sépulture, ce dont il espérait tirer vengeance, et puis se souvenir du plan qu'ils avaient mis au point, pour se soumettre à cela. Il serra les dents lorsqu'un orc commença à le fouiller. Thorin, qui savait ce qu'il éprouvait, ne tarda pas à entrer en action : à peine un autre de leurs ennemis s'était-il approché de lui pour le fouiller lui-même que le roi nain fit semblant de faire un faux pas et écrasa de tout son poids le pied de la créature. Autant y aller de bon coeur, le résultat serait le même ! L'orc poussa un beuglement et frappa derechef. Comme Thorin avait anticipé le coup, il put reculer de manière à en atténuer l'impact. Son mouvement était calculé au centimètre près : tout en minimisant les dommages personnels, il heurta "comme par hasard" celui qui examinait les replis des vêtements déjà élimés de Dwalin, et suffisamment fort pour le faire dangereusement chanceler. Dans le même temps, avec une habileté de saltimbanque, il glissa la clef dans la large main de son ami, avant de s'effondrer sous les coups des deux orcs fous furieux. Et voilà pourquoi il avait refusé de laisser son rôle à Dwalin ! Lequel, en dépit de toutes les recommandations reçues et l'enjeu qui découlait de leur réussite, ne put absolument pas se résoudre à ne pas intervenir :

- Laissez-le ! gronda-t-il d'une voix menaçante, en s'interposant entre son ami et ses bourreaux. Si vous l'esquintez, vous pouvez dire adieu à des outils de cette qualité !

Il désignait leur travail du jour.

- C'est un maître forgeron, vous ne devez pas en avoir tant que ça, ici !

- On t'a demandé quelque chose ? glapit l'un des orcs en lui tombant dessus.

- Ca va ! intervint son compagnon. Ces sales nains n'en valent pas la peine... Finissons ici et allons prendre un peu de bon temps !

Un moment plus tard, quoique contusionnés, Thorin et son ami regagnaient, sous bonne garde, leurs "quartiers de nuit".

- Ca va ? demanda Dwalin, un peu inquiet. Je t'avais dit que tu aurais dû me laisser...

- Ca va ! coupa Thorin d'un ton sec, en essuyant sa lèvre fendue et le sang qui coulait dans sa barbe. Cesse de me materner, je ne suis pas un enfant !

A vrai dire, son crâne le lançait et il se sentait plus perclus que jamais. Mais il ne s'en souciait guère : ils avaient réussi, cela seul comptait !

Ils avalèrent leur maigre pitance sans y penser, l'esprit ailleurs : le plus dur restait à faire. Tandis que leurs compagnons, abrutis de fatigue, se laissaient tomber sur leurs nattes, Dwalin, après un regard circulaire destiné à s'assurer qu'aucun ennemi ne traînait à proximité, exhuma la clef si durement acquise de ses vêtements et l'approcha de ses fers. Thorin et lui retinrent leurs souffles. Mais la clef s'emboîta parfaitement dans le cadenas et tourna sans difficulté.

- Du beau travail ! admit Dwalin avec un grand sourire.

- Dépêche-toi.

Là bien sûr, tous les nains entrouvrirent un oeil : dans la mesure où ils étaient tous enchaînés les uns aux autres, il était impossible qu'ils ne se rendent compte de rien.

- Chhht ! fit Thorin d'un ton impérieux. Nous allons essayer de sortir d'ici...pour ça, il nous faut du salpêtre... (il regarda Bofur d'un air entendu). Vous restez ici et vous faites comme si de rien n'était.

- On vient avec vous, décida Bofur.

Les autres opinèrent.

- Non !

Thorin lui serra le bras :

- Nous y allons tous les deux, vous restez ici. Nous passerons plus facilement inaperçus à deux qu'à toute une poignée. Et puis... si nous échouons, si nous nous faisons prendre... inutile que vous soyez du nombre !

- Mais...

- Si nous réussissons, tu sais que nous ne partirons pas sans vous...

- Je sais, mais...

Thorin lui glissa la clef dans la main :

- Garde ça, chuchota-t-il. Cache-là et fais-en bon usage si nous ne revenons pas.

Dwalin s'impatientait. Thorin se leva pour le rejoindre. Une voix sinistre le retint encore un instant :

- Vous avez choisi de mourir de manière violente, dit un nain nommé Gudii. Ca vous regarde, mais je ne vous envie pas pour autant.

- Thorin... commença Bofur.

Mais il ne trouva visiblement rien à ajouter et détourna les yeux d'un air gêné.

- Vous croyez être les premiers à essayer de vous échapper ? continua Gudii.

- Peut-être pas, coupa Thorin, mais nous serons les premiers à réussir !

L'autre secoua la tête :

- Si vous aviez été là pour voir ce qui est arrivé à ceux qui ont essayé avant vous, vous ne seriez pas si sûrs de vous !

Thorin haussa les épaules.

- Ne perdons pas de temps, fit Dwalin.

Tous deux s'éloignèrent silencieusement.

- Bonne chance... murmura Bofur très bas, presque pour lui seul. Puisse Aulë veiller sur vous !

Les deux aventuriers avaient disparu depuis déjà un moment lorsqu'il s'aperçut qu'il manquait quelqu'un dans la "chaîne", hâtivement remise en place afin de ne pas donner l'éveil : Mordin avait disparu lui aussi.

- Où est donc passé ce gosse ? demanda Bofur à voix haute. J'espère qu'il n'a pas essayé de les suivre ?! Et comment se fait-il que je ne l'ai pas vu filer ?!

Gudii le regarda d'un air de profonde commisération :

- Parce que tu n'as encore rien compris ?! laissa-t-il seulement tomber.

ooOoo

- Qu'est-ce que tu en dis, Fili ?

- J'en dis que tu es fou ! Et que je le suis aussi de t'avoir suivi jusqu'ici ! Nous nous sommes jetés tête baissée dans un traquenard et si les orcs nous surprennent ici, nous sommes perdus : aucune issue, aucun espoir de nous échapper.

- Mais ne vois-tu pas que nous tenons là une chance de libérer les nôtres ?

- Non, je ne vois rien de tel ! Je vois seulement que nous n'aurions jamais dû venir ici et que nous devons partir tant qu'il est encore temps, en espérant pouvoir quitter ce secteur sans encombre ! Voilà ce que je vois !

- Ne sois pas grincheux pour le principe, grand frère. J'ai une idée.

- O Mahal ! gémit Fili.

ooOoo

Les mines n'étaient jamais désertes et l'activité ne s'arrêtait jamais. Mais Dwalin et Thorin avaient trouvé le moyen de se glisser à travers l'immense chantier sans attirer l'attention : tout simplement en se chargeant chacun d'un panier empli de pierres. Ce qui n'était pas difficile : des paniers, il en traînait un peu partout, y compris dans la galerie où ils dormaient, car souvent les esclaves affectés à un groupe de charriage de pierre ramenaient leurs paniers vides lorsque sonnait la fin de leur épuisant labeur. Les deux francs-tireurs les emplirent rapidement de gravats, passèrent la sangle autour de leurs fronts et se glissèrent ni vus, ni connus, dans une file d'autres nains ainsi chargés. Les esclaves étaient tous si abrutis de fatigue et de désespoir et si abattus en permanence qu'ils ne prêtaient attention à rien de ce qui ne les touchait pas directement. Aussi ne prirent-ils pas garde à leur soudaine présence, pas davantage qu'ils se soucièrent de les voir -s'ils les virent- s'éloigner subrepticement au bout d'un moment. Ainsi, étape par étape, se glissant d'un groupe à l'autre chaque fois que les orcs avaient le dos tourné, Thorin et son ami purent gagner les parties les moins fréquentées de la mine. Ils s'étaient longuement fait expliquer où se trouvait cette galerie abandonnée, en partie remblayée, dans laquelle ils pourraient trouver du salpêtre. Ils y parvinrent en moins d'une heure et abandonnèrent leurs paniers sur le sol. Très assourdi par l'épaisseur de la roche, ils entendirent en effet, quelque part, un bruit d'eau courante. Mais là n'était pas leur préoccupation du moment. Dwalin passa la main sur une des parois et la ramena blanche :

- C'est bon, dit-il. Il y a tout ce qu'on veut. Dépêchons-nous, maintenant.

Tous deux se mirent au travail et entreprirent d'emplir leurs poches du précieux sel de roche. Cela ne faisait que quelques minutes qu'ils s'y employaient lorsqu'ils entendirent le martèlement de pas d'une troupe passablement nombreuse. Le souffle suspendu, ils interrompirent leurs besognes et regardèrent vers l'entrée de la galerie. Le bruit venait dans leur direction, en même temps que grandissait la lueur de plusieurs torches. Les deux amis échangèrent un regard sombre : ce serait tout de même bien de la malchance que justement... Un instant plus tard, le doute n'était plus permis et tout un contingent d'orcs entra dans la galerie désaffecté, armé jusqu'aux dents. Tandis que Dwalin et son ami sentaient leurs cœurs leur bondir dans la gorge, l'orc qui menait le groupe ricana, comme si, en les voyant, il avait simplement eu confirmation de quelque chose qu'il savait déjà.

- Tu ne t'étais pas trompé, dit-il.

Il s'adressait à une petite silhouette encroûtée de poussière ocre.

Un nain.

Mordin.

- Sale petit traître ! rugit Dwalin en esquissant un geste menaçant dans sa direction. Petite vermine, pourriture...

Dans un tintement sinistre, les orcs brandirent aussitôt leurs armes et Thorin retint son ami par le bras. Quant à Mordin, une lueur de défi apparut dans ses yeux. Mais il ne dit rien.

- Un brave petit ! assura l'orc qui commandait la troupe en tapotant la tête du jeune nain (geste qu'aucun autre nain n'aurait jamais toléré). Voilà longtemps que l'on n'avait pas eu de tentative d'insurrection, ici. On commençait un peu à s'ennuyer, pas vrai, les amis ?

Le groupe tout entier se mit à ricaner et exulter à qui mieux mieux. Puis le meneur s'approcha de Thorin et Dwalin et demanda sèchement :

- Il dit que vous cherchiez du sel de roche. Qu'est-ce que vous vouliez en faire ? Pourquoi avoir pris de tels risques pour ça ?

Aucun des deux compagnons ne répondit. Lentement, un rictus effrayant distendit la bouche difforme de la créature.

- Fortes têtes, hein ? Tant mieux ! On va s'amuser !

Puis, se tournant vers sa troupe :

- Emmenez-les aux cachots et enchaînez-les. Je m'occuperai d'eux plus tard. Toi (il désigna l'un des orcs au hasard), tu reconduis celui-là (il désignait cette fois Mordin) à sa place. Ah oui, n'oublie pas de lui donner de quoi manger. Et sinon... comme d'habitude.

Lorsqu'ils passèrent devant le traître impassible, Dwalin cracha un long jet de salive dans sa direction.

L'autre ne parut même pas s'en apercevoir.