Merci pour la review ;)
Donc, nous voilà reparti dans Londres, attachez vos ceintures et surtout une excellente lecture :)
Aout 1888
Célia essayait de rester le plus neutre possible face au silence que lui imposait Alexandre. Jamais dans la bonne société londonienne, elle ne s'était retrouvée dans une telle situation. Il était toujours de bon ton de parler clairement et franchement, même si s'avérait que l'on n'en pensait pas le moindre mot.
Elle avait toujours été une jeune fille exemplaire avec ses parents qui l'avaient quittée bien trop tôt. Et même face à sa tante Margaret, qui, il fallait bien l'avouer, pouvait se révéler plus qu'insupportable, elle n'avait jamais perdu son sang froid.
Mais cet homme lui avait fait une peur bleue un 31 aout pour la sauver et depuis, elle passait des nuits blanches à se poser encore et toujours les mêmes questions. Inlassablement, elle le comparait à l'assassin de Whitechapel. Elle venait de se faire enlever sur le seuil de sa propre maison et il n'arrivait pas à articuler le moindre mot.
Alors, prenant pleinement conscience de l'ascendance que cet homme avait sur elle, elle choisit de partir. Il savait tellement de choses sur elle qu'elle ne pouvait accepter qu'il ne livre pas au moins quelques explications.
Elle s'avança vers lui et réclama une cape.
- Je n'en ai pas d'autre que la mienne, madame.
- Cela fera l'affaire.
La tête haute, elle mit le pan de tissu sur ses épaules et partit sans un regard pour cet homme.
Leur prochaine rencontre serait différente. Célia Sullivan voulait le revoir mais cette fois-ci, ce serait son initiative. Elle n'avait en sa possession que deux choses : un souvenir de son visage et un prénom. Mais elle n'en avait que faire, c'était bien assez pour pouvoir le retrouver en comptant la détermination sans borne de la famille Sullivan.
***
Lorsqu'elle sortit, elle prit soin de retenir le numéro de la maison où elle avait été détenue. Ensuite, elle héla un fiacre qui passait par chance dans la petite rue. Le bruit des sabots martelant le sol résonnait contre les murs des maisons. Elle indiqua au cocher sa destination et leva les yeux vers la façade. Il n'y avait pas la moindre trace de vie. Alexandre ne s'était pas opposé à son départ.
Lorsque le fiacre s'enfonça à travers la ville, sa passagère poussa un soupir. De contentement ou de déplaisir, personne ne pouvait le dire.
***
La maisonnée était calme, trop calme au gout de Célia. Le majordome ne fit aucune remarque en ouvrant la porte et elle faillit le renvoyer pour ce manque cruel de considération. Marianne et Alice n'étaient pas présentes suite à l'accident de cette dernière. Elle se mit à espérer que sa tante soit restée et se soit rongée les sangs.
Son vœu fut exaucé à la seconde où elle entra dans le salon.
- Célia Sullivan !
- Ma tante.
Ce fut un tel soulagement de voir quelqu'un s'inquiéter qu'elle voulut l'étreindre.
- Où diable vous êtes vous rendue en m'abandonnant ?
- Mais…
- Il suffit. Je ne puis tolérer de tels actes.
Elle sortit, amenant avec elle le peu d'espoir que Célia avait placé en elle. Terrassée par cette journée et ses évènements horribles, elle s'assit à terre dans le salon. Les pans de sa robe l'entourant comme un écrin, elle pleura une seule et unique larme.
Elle ne pouvait se résoudre à se laisser abattre.
Tout d'abord, elle devait scrupuleusement analyser chaque petit détail. Elle savait qu'Alexandre avait un lien avec Whitechapel mais que ce lien n'était que faible. Ses manières reflétaient une naissance plus aisée. Il devait avoir une trentaine d'années et n'était pas marié comme le prouvait l'absence d'alliance.
Son nom de famille était un mystère. Deux solutions s'offraient alors. Dans un cas, il ne le disait pas car il était très – voir trop – connu dans Londres. Dans l'autre, Alexandre était un nom d'emprunt pour… Voilà. Elle y avait pensé. Alexandre pouvait être l'assassin. Elle chassa cette idée. Ce n'était pas le moment de penser à de telles suppositions.
Ensuite, elle chercha un lien entre lui et elle. Le seul qui lui vint à l'esprit fut l'homme au catogan. Il l'avait enlevée, ce qui signifiait qu'il connaissait son nom, son adresse et Alexandre. Et c'était probablement le plus qu'une personne pouvait savoir dans cette ville.
Mais malgré cela, un détail la hantait. L'homme au catogan l'avait reconnue immédiatement. Cela signifiait donc qu'elle était suivie ? Non. Elle l'aurait remarqué si quelqu'un, qui qu'il soit, l'avait suivie.
Le doute l'assaillit. Quelqu'un pouvait la faire suivre. Quelque détective aurait pu mais pour connaître le moment le plus propice pour… l'enlever, il fallait nécessairement qu'il eut observé la maisonnée au moins la journée.
Ce matin-là, l'accident d'Alice l'avait occupée. Elle avait été en contact avec le médecin, avec les secours, la police et même quelques passants. Ensuite, elle était revenue et avait renvoyé Marianne au chevet de sa nièce. Pourquoi l'homme au catogan n'avait-il pas agi à ce moment précis ? Il avait l'opportunité et surtout le champ libre.
La seule explication valable pouvait venir du fait qu'il faisait plein jour et que cela n'aurait pas été discret. Malgré cela, la question de discrétion était aussi remise en cause. L'homme l'avait enlevée pratiquement sous le nez de sa tante. Et elle n'était pas particulièrement connue pour être une personne mesurée.
Soupirant devant tant de possibilités, Célia décida que la recherche serait probablement plus fructueuse par écrit. Elle demanda à James, son majordome, de lui amener une feuille de papier. Il la lui apporta et ne fit aucun commentaire sur le fait qu'elle se trouvait alors à terre. Depuis le nombre d'années qu'il était au service de la famille Sullivan, il avait vu le défunt père de Célia dans la même position à maintes et maintes reprises.
- Les protagonistes de cette histoire : Moi, Alexandre, l'homme au catogan, tante Margaret, Alice ainsi que Marianne.
Tout en parlant, elle inscrivait les noms sur la feuille. En dessous de celui d'Alexandre, elle griffonna un peu, ne sachant pas quoi mettre à son sujet. Elle se décida pourtant avec « Whitechapel, bonne famille, enlèvement(s) ». Sous le nom de l'homme au catogan, elle mit « Cocher, homme de main, dangereux » puis, elle se rappela sa première impression à son sujet. Son hésitation fut longue mais elle ajouta « dangereusement beau ». Sa tante eut l'honneur de ne pas être décrite… du moins, pas en mots. Célia dessina un petit diablotin qui la résumait assez bien.
Marianne fut dénommée comme marraine protectrice et Alice aussi. Alors qu'elle s'apprêtait à le noter en dessous de son nom, Célia arrêta son geste. Alice était une jeune fille adorable qui aimait se sentir jolie auprès des jeunes gens. Et son accident sembla alors différent aux yeux de la jeune femme. Se pouvait-il que… que l'on ait voulu la faire taire ?
- Alice… Influençable mais sans mauvaises intentions.
Dès le lendemain, elle irait se renseigner. Le fiacre incriminé dans cette affaire avait dû être répertorié dans le constat de police. Retrouver le cocher serait sa première étape vers la vérité.
***
Vêtue de l'une de ses plus belles robes, Célia Sullivan se dirigeait vers le poste de police le plus proche. Sa tenue était extrêmement calculée. Elle paraissait une jeune fille calme, polie et respectable et ainsi, elle espérait pouvoir accéder plus facilement aux informations voulues.
L'agent de police qui l'accueillit la sermonna avant même qu'elle ait pu dire le moindre mot.
- Une jeune femme ne devrait pas se promener seule à pied. Surtout avec un homme en liberté qui éviscère ses victimes!
Le cœur de Célia rata un battement. Soudain, le monde se mit à tourner autour d'elle avant qu'elle ne tombe, inconsciente, sur le sol froid.
***
Lorsqu'elle se réveilla, elle se trouvait dans un bureau spacieux et un vieil homme la veillait. Elle voulut parler mais elle n'était toujours pas remise de son émoi. Cela avait été si violent de comprendre les horreurs de l'assassin de Whitechapel, qu'aucun son ne pouvait passer ses lèvres.
- Tenez.
Elle prit le verre que lui tendait cet homme et avala sans crainte le contenu. Elle tiqua en reconnaissant le gout du whisky.
- Vous êtes la troisième ce matin. Je vous promets que cet agent sera lourdement puni pour avoir provoqué une telle panique à des dames.
Elle acquiesça de la tête et parvint enfin à articuler quelques mots.
- Je sais… Je sais que vous êtes occupé avec cette… affaire. Mais j'aurais aimé avoir un renseignement à propos de l'accident de fiacre qui s'est produit…
- A Brook Street.
- Oui.
- Pourquoi voulez-vous de tels renseignements ?
- Bien que sa voix ne soit pas accusatrice, Célia sentit que l'homme se tenait sur ses gardes.
- Alice Black est à mon service.
- Bien. Excusez-moi mais il arrive que des individus peu scrupuleux viennent réclamer dédommagement pour des affaires qui ne les concernent en rien. Donc, le fiacre en question était le numéro 127 et était conduit par monsieur John Chapman. Le pauvre homme est le mari de la dernière victime…
Juillet 2008
Blottie contre Audric, Chloé ne voyait pas le temps passer. Ils s'étaient installés dans une des loges et semblaient ne plus avoir conscience du monde qui les entourait.
Il semait de petits baisers papillons dans son cou en la taquinant d'être si chatouilleuse. Elle se sentait si bien dans ses bras. Soudain, la porte s'ouvrit dans un grand fracas et Charlie, vêtu uniquement d'un short et de son habituel haut de forme, entra dans la pièce.
- Cher frère, je te défie en duel ! Tu m'as dérobé cette demoiselle !
- Il est totalement incorrect de proférer de tels propos, cher frère. C'est moi qu'elle désirait.
- Elle m'a pratiquement violé devant la troupe.
- Pour se rendre compte de son erreur et retourner vers l'homme de ses rêves.
- Tu n'es qu'une pâle copie de ma sublime personne. En garde ! Dame Chloé, je viens vous libérer !
Il brandit alors une marguerite et s'approcha tel un escrimeur vers Audric. Ce dernier attrapa alors un pinceau pour contrattaquer.
- Douce Chloé, mon bel amour, n'ayez crainte. Je vous protégerai.
Déjà quelques personnes de la troupe étaient venues voir ce qui se tramait dans la loge. Un des comédiens qui jouait le rôle de l'inspecteur de police attrapa Chloé et la mit tel un sac sur son épaule.
- On enlève notre dulcinée ! S'écrièrent alors les jumeaux.
Une course poursuite s'engagea alors dans le théâtre et lorsqu'ils arrivèrent tous sur la scène, ils tombèrent nez à nez avec les premiers spectateurs de la séance suivante. Chloé rouge de honte n'osait bouger d'un centimètre alors que tous les autres entamaient une improvisation.
- Pour la reine ! Chargez !
La reine sentit alors un coup sur ses fesses.
- Qui ose toucher à mon royal postérieur ?
- Une simple marguerite, ô ma reine.
- Qu'on lui coupe la tête !
Audric fut charmé. Elle n'avait peut-être pas innové mais c'était déjà un bon début d'actrice.
- Ô géant qui détient ma reine. Je te donne ce pinceau magique qui te fera connaître dans le monde entier comme le plus grand peintre. Je pense que cela pourra payer la rançon que tu désirais en échange de ton chargement.
- J'accepte !
Au lieu de la prendre dans ses bras, il passa Chloé sur son épaule. Et l'emmena hors de la scène. Charlie fit le grand final en clamant ces quelques vers : « Ô marguerite, pourquoi es-tu une marguerite ? Renie ton nom et accepte de devenir femme par un baiser »
Il posa ses lèvres sur la fleur et tomba inanimé sur le sol. Puis, se redressant un peu, il précisa au public que la marguerite était empoisonnée et qu'il était mort pour ceux qui ne l'auraient pas compris, ce qui déclencha un fou rire dans l'assistance. Il laissa le public applaudir quelques instants avant de se redresser et introduire la pièce qui allait être jouée.
- Nous sommes en 1888. Il est tard, la pluie tombe depuis des heures. Londres semble plus obscure que jamais. Une ombre court sur les murs. C'est celle d'un tueur. Il cherche une proie. » La salle était silencieuse, suspendue aux lèvres de l'artiste. « Soudain, une jeune femme le dépasse. Il la suit, lentement, silencieusement. Ce sera elle, sa victime. Il observe sa nuque fine, ses cheveux trempés… Elle est parfaite pour son œuvre.
Une femme entre sur scène et Charlie la suit. Pas un bruit, pas un mot. Juste les talons qui claquent sur la scène.
Il passe rapidement sa main sur son cou et l'attire contre lui. Elle hurle. Pour la faire taire, il lui plante un couteau dans le ventre.
Dans les coulisses, Chloé tremble. Une main vient se glisser dans son cou et son cri est étouffé par une autre main.
Audric la retourne et remplace sa main par ses lèvres. Un baiser brulant et passionné.
- J'ai toujours pensé que ce bon vieux Jack faisait beaucoup d'effets aux femmes mais je ne pensais pas que ma petite-amie craquerait aussi pour lui.
Elle lui assena une tape sur la main pour le faire taire.
- Je ne craque pas pour lui.
- Je doute de la sincérité de vos propos, mademoiselle.
- Mon fantasme, c'est…
Attrapant un pan de sa chemise, elle le tira vers elle pour l'embrasser. Entre deux baisers, il essaya de lui faire avouer ce fantasme.
- C'est ?
- Il te faudra plus qu'un baiser pour me le faire avouer.
Septembre 1888
Célia se rendait compte que sa vie semblait de plus en plus avoir de liens avec ce tueur de Whitechapel. Le cocher était veuf depuis peu à cause de lui. Elle ne savait trop comment s'adresser à lui. Devait-elle entrer dans le vif du sujet après lui avoir présenté ses condoléances ou l'inviter à la rencontrer ultérieurement ?
Elle arriva dans l'entrepôt qu'on lui avait désigné et chercha monsieur Chapman. Elle trouva bien vite le fiacre 127 et son cocher. C'était un homme de forte corpulence. Son visage rougeaud lui sembla sympathique.
- Monsieur Chapman ?
- Foutez-moi le camp sale journaliste de…
Préférant se boucher les oreilles plutôt que d'entendre de tels propos si déplacés, Célia observa l'homme. Quand il arrêta de parler, elle tenta une autre approche.
- Je sais que vous avez été manipulé pour renverser la jeune femme dans Brook Street.
Ce fut comme si un volcan venait d'exploser. L'homme, choqué et outré, l'accusa d'être une sorcière cherchant à le mener tout droit en enfer. Il venait de perdre sa bonne à rien de femme qui le laissait avec un fils infirme et deux autres filles sur les bras et maintenant on l'accusait d'avoir tenté d'écraser volontairement cette jeune fille ! Cela était trop pour le pauvre qui fondit en sanglots.
- Monsieur ! Non, je vous en prie, ne vous tourmentez pas à cause de moi. Je vous en supplie.
Elle lui tendit alors son mouchoir en dentelle pour qu'il puisse essuyer son visage.
- Je suis navrée. Alice Black, la jeune femme qui… vous voyez, est à mon service. Et je pense que son accident était intentionnel. Je suis navrée de vous avoir accusé. C'était inqualifiable de ma part de vous avoir…
- Vous avez raison.
- Pardon ?
- Je n'ai rien à voir avec ça. J'étais au mauvais moment au mauvais endroit. Comme Annie avec le tueur. Un homme a poussé cette pauvre fille sous les sabots de mon cheval.
Enfin. Elle avait raison. Ce n'était pas un hasard.
- Avez-vous vu à quoi il ressemblait ?
- Non. Il portait une longue cape noire et sa tête était protégée par une capuche.
L'homme avait tout prévu. Rien ne pouvait le relier à l'affaire.
- Pourquoi ne l'avez-vous pas dit pour…
- Parce qu'ils me soupçonnent pour le meurtre d'Annie.
Un sourire forcé et quelques condoléances plus tard, Célia Sullivan s'éloignait au plus vite de cet endroit. Elle n'avait jamais pensé que l'on puisse soupçonner un mari pour le meurtre de sa femme. Londres était devenu un bien sinistre endroit. Pour le chemin du retour, elle choisit de passer devant Big Ben et la Tamise. Revoir un lieu aussi agréable lui ferait du bien.
Depuis son plus jeune âge, son père avait pris l'habitude de l'emmener voir les bateaux qui revenaient des Indes. Ce qui au début n'était qu'une simple promenade était devenu un rituel. Il prenait plaisir à lui raconter mille et un petits détails à propos de la ville et surtout à propos de Big Ben. La cloche avait été installée avant le mariage de ses parents et la fissure qui avait causé sa tonalité si particulière était apparue le jour même des noces.
Dès lors, il avait toujours prétendu que Big Ben chantait pour les Sullivan.
Malheureusement, ce jour là, deux bateaux étaient amarrés. Les marins, revenus d'un long périple, dansaient et chantaient tout en buvant. Il régnait sur les docks une atmosphère de fête qu'une jeune femme de bonne famille ne pouvait tolérer. Cela principalement à cause des multiples chansons grivoises qu'ils entonnaient avec bonheur. Elle lança un regard courroucé à l'homme qui avait tenté de lui toucher les fesses et continua son chemin avec plus d'entrain.
Enfin, elle arriva à la hauteur du parlement et de Big Ben.
Un vieil homme racontait à quatre enfants turbulents l'histoire de ce lieu. Il leur contait le grand incendie puis la reconstruction, la grande cloche qui avait été moulée dans la fonderie de Whitechapel.
En entendant de tels propos, Célia se demanda si toute sa vie n'avait pas un lien avec ce lieu. Elle se promit de demander à tante Margaret d'autres informations. Peut-être avait-elle de la famille dans ce lieu. Ou pire, cette famille de démunis dont sa tante s'occupait était peut-être…
Non, elle ne devait pas songer à de telles choses. Sa famille était respectable et même si elle n'était pas la plus riche de Londres, elle n'était pas démunie.
Chassant ses mauvaises pensées, elle accéléra le pas. Elle devait absolument se rendre au chevet d'Alice Black. Il était même de son devoir de s'enquérir de sa santé. Insidieusement, sa conscience lui soufflait qu'elle n'avait pas que des intentions honorables. Et que la question de l'homme au catogan avait à ses yeux plus d'importance.
Se refusant de devenir une grenouille de bénitier comme la tante Margaret pour compenser ses mauvaises pensées, Célia acheta un petit sac de safran à un marchant ambulant qui lui en demanda une petite fortune.
Alice avait toujours aimé cette épice. L'avoir pour elle seule serait un ravissement pour la jeune femme et une compensation pour Célia.
Elle fut introduite par Marianne dans le salon familial. L'endroit était si petit que Célia ne pouvait s'empêcher de rougir. Elle avait honte de venir s'imposer dans une si modeste demeure alors qu'elle possédait tant de choses. Malgré le regard encourageant de sa femme de chambre, une boule vint se loger dans son ventre.
Voir la jeune femme allongée sans défense dans son lit raviva de bien tristes souvenirs. Sa mère s'était éteinte alors qu'elle n'avait que six ans. Pourtant, elle lutta contre sa mémoire et s'inquiéta de la santé d'Alice.
La mère de cette dernière la rassura bien vite puis s'éclipsa pour les laisser seules.
Alice avait ouvert les yeux et lorsqu'elle reconnu le parfum des épices sur le manteau de Miss Sullivan, ses yeux s'emplirent de larmes.
- Je vais si mal que vous sacrifiez tant d'argent pour une modeste servante ?
- Alice ! Je t'interdis de dire de telles sottises. Tu vas vite te rétablir. Mais… Je dois te poser une question. Lorsque tu es… tombée, tu n'as pas vu ou senti que l'on te…
En entendant ces paroles, Alice devint blême. Elle fixait Célia avec intensité comme pour deviner la suite.
Elle secoua la tête de droite à gauche, n'osant formuler un mot. Tout son être refusait de répondre. Par peur. Célia ne voyait que cette explication. Cette jeune fille tremblait de peur.
Soudain, un grand cri emplit la pièce. Marianne, qui s'était introduite discrètement pour ne pas effrayer la convalescente, s'était aperçue de la mine de sa nièce. Puis voyant que son trouble venait de Célia, elle n'avait pu s'empêcher de s'emporter contre elle.
Elle l'agrippa par le bras et la fit sortir.
- Miss Sullivan ! Jamais je n'aurais cru que vous iriez faire peur à cette pauvre enfant ! Ses nerfs sont déjà si fragiles. Et vous, vous osez… » Elle ne trouvait plus ses mots. Sa colère s'était muée en une profonde tristesse. « Je suis déçue. Réellement.
- Marianne ! Ecoutez-moi, je vous en prie. Je…
Voir celle qu'elle considérait un peu comme une seconde mère la regarder de cette manière lui brisait le cœur. Elle ne pouvait supporter l'idée de l'avoir déçue.
- Marianne. J'essaie de trouver la vérité sur cet accident !
- Comment ?
- On a attenté à sa vie. Ou du moins, on voulait l'éloigner de la maison.
Portant la main à son cœur, Marianne tentait de lire dans les yeux de sa protégée mais à son grand désarroi, tout ce qu'elle put y voir était une sincérité profonde.
Juillet 2008
Les jours suivaient lentement leur cours. Chloé profitait avec bonheur de ces quelques moments de tranquillité avec Audric. Il avait réussit à obtenir de jouer dans le célèbre théâtre de Shakespeare. Le Globe, puisque c'était son nom, avait brulé et ce n'était qu'en 1997 qu'il avait été reconstruit à l'identique.
Audric vouait, comme son frère même s'il refusait de l'admettre, un culte sans nom à ce théâtre. Il représentait une reconnaissance particulière pour les comédiens et ils ne voulaient en aucun cas se ridiculiser devant tout Londres. Trois représentations allaient avoir lieu en aout. Jamais elle ne les avait vus ainsi, ils prenaient ce défi tellement à cœur qu'ils en devenaient sérieux.
- Douce Chloé, avoue, avoue que tu veux mon corps. Mon âme. Mes jolies petites fesses.
Enfin, Charlie restait égal à lui-même.
***
Un jour, à l'heure où habituellement les Anglais se prélassent devant un thé, Chloé reçut un appel étrange. Un homme lui demandait de passer au plus vite et ce, avant 18h.
A peine eut-il raccroché que mille et une questions assaillaient la jeune femme. Qui pouvait-il…
Soudain, tout devint clair.
James.
James, le majordome.
Chloé hésita un instant puis partit prendre un taxi. Elle envoya un message à Audric pour qu'il ne s'inquiète pas et ordonna qu'on la conduise dans l'est de Chelsea.
Elle n'eut ni le temps de frapper à la porte ni le temps de prononcer le moindre mot. James lui agrippa le bras et la tira à sa suite. Il la fit monter dans le grenier de la demeure et puis, il était là.
Le tableau de son ancêtre. Devant elle, Célia Sullivan arborait un sourire discret mais sincère. Chloé l'aurait reconnu entre mille, c'était la réplique du sien. Son regard glissa sur la toile, elle la découvrait pour la première fois et elle tenait à s'en imprégner.
- Sortez immédiatement de cette maison, Miss Sullivan.
