Chapitre 4
Raymond Reddington pivota à la vitesse de l'éclair, engagea la première balle dans la chambre et tira. Devant ses yeux, comme au ralenti, l'homme fut projeté en arrière comme un pantin désarticulé et s'effondra, pour ne plus bouger.
Sans même accorder un regard supplémentaire au cadavre sur le sol, Red se retourna et considéra avec froideur le vieil homme livide devant lui. D'une main experte, il engagea la balle suivante dans le fusil à pompe. Clic-Clic… Comme l'écho du coup de feu précédemment, le bruit métallique résonna lugubrement dans l'entrepôt vide.
« Red… Je t'en prie… »
« On avait passé un marché, Ronnie. Si tu n'es pas capable de le remplir, tu ne me sers à rien. »
« Quelqu'un… je ne sais pas qui… nous a doublés. Quand on est arrivé… je te jure… les caisses avaient disparu ! »
« Qui était au courant ? »
« Seulement Vince, Colorado, Hook et Bretmann ! Tu les connaissais… ils étaient discrets ! »
« Ils le resteront… » Remarqua froidement Reddington en jetant un regard transversal vers les quatre corps inertes, allongés de façon grotesque au sol. « Ronnie, l'un d'entre vous m'a trahi. »
« Ce n'est pas moi, Red, je te le jure ! « S'écria le vieil homme. « Laisse-moi chercher qui a fait ça et je t'apporte sa tête sur un plateau. »
« Je veux récupérer cette cargaison. Dembé va s'occuper de toi si tu ne me dis pas ce que tu sais… Cela risque d'être assez désagréable. »
Avec désinvolture, Reddington posa le canon de son arme sur son épaule droite et inclina la tête sur le côté. Cette pose nonchalante associée à son Fedora l'aurait fait passer en temps normal pour un gentleman-farmer à la chasse le dimanche, mais le vieil homme ne s'y trompa pas et ouvrit de grands yeux emplis de panique.
« Red, je te jure que ce n'est pas moi ! Je ne sais rien ! Tu dois me croire ! »
« Pourquoi est-ce que je te croirais, Ronnie Tarentino ? Tes associés et toi n'avez pas été très exemplaires ces derniers temps. Il y a des choses sur lesquelles je peux fermer les yeux, mais d'autres… Ma patience est à bout. Dembé, charge-toi de lui, s'il-te-plaît. »
Reddington posa le fusil contre le mur et s'en alla, alors que le vieil homme hurlait son nom. Le criminel sortit de l'entrepôt et retourna prendre place à l'arrière de la Mercedes. Il prit son portable et passa un appel.
« Tenez-vous prêt à intervenir quand je vous le dirai. »
« Tout est en place. Nous attendons votre signal. »
Reddington raccrocha et contempla les reflets dansants de la lune sur l'eau noire du port. Dembé le trouva toujours perdu dans ses pensées quand il monta en voiture quelques minutes plus tard.
« C'est fait, Raymond. »
« Alors rentrons. »
OOooooOO
« Comment va-t-on coincer ce type ? » demanda Ressler. « Nous n'avons rien contre lui… »
« La DEA a intercepté des conversations et nous a fournit quelques relevés téléphoniques... » Dit Samar Navabi. « Aram a mis son équipe dessus pour les éplucher. »
« Le moins qu'on puisse dire, c'est que ce type est très prudent et ne cherche pas à attirer l'attention sur lui. »
« Aram m'a dit qu'il avait conçu un programme, inspiré de ce qu'il a découvert quand vous avez enquêté sur Lord Baltimore. Il a fait une modélisation et va essayer de traquer des infos sur de la Montès. »
« Combien de temps ? »
« Il n'aura pas les premiers résultats avant quelques heures. »
« Reddington ne nous a pas donnés beaucoup d'indices sur ce coup là. » Continua Ressler.
Elizabeth Keen fit son entrée dans le centre de commandement, en compagnie d'Aram.
« J'ai peut-être quelque chose ici… » Les informa t'elle. « Il est dit que de la Montès va assister à un vernissage dans une propriété qu'il a cédé à une fondation artistique qu'il a créée et dont il est le Président d'honneur. C'est demain soir. »
« Où se trouve cette propriété ? »
« Près de Chesapeake… Aram, on peut mettre en place une surveillance électronique dans le secteur ? »
L'informaticien hocha la tête, nota l'adresse et repartit pour en discuter avec une de ses assistantes.
« Je me charge de la coordination des équipes sur le terrain » Déclara Ressler. « Mais comment va-t-on entrer dans la propriété ? »
« On vient de m'envoyer la liste des invités... » Dit Elizabeth. « J'ai aussi la situation de la villa et un plan des lieux. »
Elle les afficha sur les écrans géants. La propriété était conséquente et donnait directement sur la baie. Ressler se mit à prendre des notes alors qu'Elizabeth et Samar Navabi se penchaient sur la liste.
« Il y a des noms qui vous paraissent familiers ? » Demanda Navabi.
« Les invités sont triés sur le volet, on dirait. »
« C'est tout le gratin New Yorkais ! Comment va-t-on faire ? »
Elizabeth Keen connaissait la réponse. Elle soupira :
« On va avoir besoin de Reddington. »
Elizabeth sortit son téléphone et appela Dembé.
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Elizabeth Keen détailla la robe que Reddington lui avait fait livrer plus tôt par un de ces coursiers. Le tissu était satiné et renvoyait des reflets bicolores dans des tons bleu nuit. Elle était cintrée à la taille, avec un décolleté sobre et respirait la classe et l'élégance. Comme cela ne suffisait pas, il avait aussi choisi des escarpins Louboutin en daim assortis à l'ensemble.
Elle soupira et regretta de ne rien avoir d'autre à se mettre. Comme d'habitude, le goût de Reddington était impeccable, mais rien que pour le plaisir de le contrarier, Elizabeth aurait aimé décliner son offre. D'où lui venait depuis quelques temps cette envie de s'affranchir de lui en tout ? Sa rébellion trahissait sans doute le fait que leurs rapports étaient entrés dans une nouvelle phase qui s'apparentait fortement à l'adolescence dans son cas. Quelque part, elle reconnut que c'était ironique et simplifié comme raisonnement. Cette idée la troubla néanmoins car elle recelait un fonds de vérité. S'élevait-elle contre ce qu'il représentait ? Considérait-elle inconsciemment Reddington comme une figure paternelle ? Elizabeth écarta immédiatement cette pensée. Il n'était rien pour elle. Pas même un possible… un possible quoi d'ailleurs ? "Notre relation", avait-il dit une fois… Elle avait nié une quelconque relation avec lui.N'empêche qu'elle s'était sentie flouée, détroussée d'une certaine affection, quand il s'était intéressé à une autre jeune femme qui n'était peut-être pas même sa fille… Sa jalousie avait été totalement irrationnelle, mais impossible à nier. Comment avait-il pu prendre si rapidement une telle place dans son univers ?
Reddington lui avait apporté la réponse sur un plateau. Le cas du Dr. Linus Creel l'avait clairement mis en évidence. Si elle appliquait les trois principes du contrôle à sa propre vie, cela se vérifiait. Phase une : perturbation de la vie quotidienne et des routines. Depuis que Reddington était entré dans sa vie, tout était allé de mal en pis. Phase deux : déstabilisation, perte de confiance en soi. Quand elle avait perdu Sam, quand Tom lui avait menti, elle avait eu envie de jeter l'éponge, de tout quitter parce qu'elle se sentait au bord du gouffre et pas assez forte pour supporter la pression. Phase trois : rompre les liens affectifs. Ceux qui l'unissaient à Tom, son mari fantoche, l'homme avec qui elle avait partagé sa vie et ses rêves pendant trois années. La seule différence notable, c'est qu'elle n'avait pas subi la séparation. C'était elle qui avait décidé d'en finir avec les mensonges.
Ajoutez ces trois éléments ensemble, associés au gène du guerrier qu'elle possédait comme un fait exprès, et vous obtenez une situation explosive, où vous vous tournez vers le seul être qui vous apporte stabilité et protection : Raymond Reddington en l'occurrence. A la différence des pauvres gens qui se faisaient manipuler malgré eux, Elizabeth en avait à présent conscience et tâchait de reprendre les cartes en main et redevenir maîtresse de sa vie. Mais à quel prix ? Ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort.
La jeune femme revint sur terre, passa la robe et se regarda dans le miroir. Sa première pensée fut pratique : comment diable allait-elle dissimuler une arme sous cette robe qui la moulait autant ? C'était impossible. Encore une fois, elle allait devoir se reposer sur lui. Elle grinça des dents à la pensée qu'il l'ait fait exprès. Cette attitude de chevalier servant commençait vraiment à l'agacer. Elle se promit d'avoir une discussion avec lui plus tard à ce sujet.
Puis elle s'observa en tant que femme, et se trouva belle et désirable. Elle se mit même à sourire en imaginant la réaction de Ressler et d'Aram… Surtout celle d'Aram. Là, elle se promit de l'observer, même s'il était fort à parier qu'il n'aurait d'yeux que pour leur autre collègue, Samar Navabi. Ce serait sans doute impayable.
Le sourire disparut aussi soudainement qu'il était apparu quand elle réalisa qu'Il avait réussi à la distraire. C'était de plus en plus rare ces derniers temps. Sa seule satisfaction à cet instant, c'était qu'au moins, il ne le saurait jamais. Elle consulta sa montre et passa dans la salle de bain. Il était grand temps pour elle de se maquiller avant que Dembé et Reddington ne viennent la prendre.
OOooooOO
A l'heure dite, on frappa à la porte de sa chambre. Elle ouvrit et Reddington se tenait devant elle, le chapeau enfoncé sur la tête, un pardessus ouvert sur un smoking élégant. Le parfait gentleman. D'un œil expert, il la considéra et ne cacha pas son admiration.
« Lizzie. Vous êtes sublime. »
« Merci. »
Elle s'effaça pour le laisser entrer. Il enleva son chapeau et le garda à la main.
« Et merci pour la robe, je n'avais rien à me mettre. »
« Je vous en prie. C'est toujours agréable de mettre en valeur une jolie femme, si tant est qu'elle ait besoin d'être mise en valeur par des artifices autres que sa beauté. »
Il n'y avait rien à ajouter à ce commentaire galant. Elizabeth se permit même un petit sourire alors qu'elle prenait son manteau dans la penderie. Elle vérifia une dernière fois sa mise dans le miroir, puis se tourna vers lui. Comme un chat à l'affût, il ne l'avait pas quittée des yeux une seule seconde.
« On y va ? » Lui demanda-t-elle, en entrant avec aisance dans son rôle d'agent du FBI sous couverture.
Pour toute réponse, il lui tendit le bras en souriant. La soirée promettait d'être intéressante.
A suivre…
