Hello people ! Comment va ? Merci à tous pour vos reviews. Peneloo, tu es parfaite, fantastique dans le genre: Yeahh


All of my change i spent on you...


POV JOHN

Le vent caresse mon visage éteint, les yeux perdu sur le monde me faisant face, je grimace sèchement, tire du bout des doigts ma chemise collante de sueur et détourne les yeux de la rousse qui venait de me rendre mon regard qu'elle pensait intéressé. Je pousse la porte du café « Au soleil » et rien que son nom parvient à décupler la sensation de chaleur oppressante qui s'écrase sur Londres. Debout, j'observe la clientèle, cherchant Stamford. Il me fait un signe de la main avant de pointer la table à côté de la sienne du doigt « Canon » mime-t-il en silence. Ma journée ne peut décemment pas être pire.

« Salut, » Je soupire, une fois arrivé à sa hauteur.

Les yeux du brun doublent de volume, ses sourcils broussailleux donnant l'illusion de rencontrer la naissance de ses cheveux, son front disparu comme par enchantement.

« Vieux, qu'est-ce qu'il t'est arrivé ? » S'étonne-t-il, théâtralement.

« Je ne veux pas en parler. »

« Mais ça fait mal ? » S'enquiert-il encore, me faisant lever les yeux au ciel, de dépit, de honte et de frustration.

« Non, plus maintenant. Et puis ce n'est pas le plus important. » J'élude en prenant place, embarrassé par les regards inquisiteurs des clients alentours.

Pourquoi est-ce que les gens ne se soucient jamais de leurs affaires ?

« Bah tu vois, moi je ne dirais pas ça. T'as juste le front encore plus balafré qu'Henry Porter et la main aussi déchiquetée que celle de Freddy lui-même. C'est un peu important quand même. » Relance Mike que ma soi-disant vision d'horreur ne semble pas gêner, puisqu'il mord avec appétit dans son hamburger.

Je passe ma main vacante dans mes cheveux, m'empare du menu afin de le mettre entre mon visage et les coups d'œil indiscrets dont il fait l'objet puis lâche, lessivé :

« J'ai été viré. »

« Sérieux ? Quand ? Comment ? » S'exclame le brun sans retenue, m'offrant une vue dont j'aurais pu me passer sur l'intérieur de sa bouche remplie de viande, de pain et autres aliments broyés.

« Ce matin. Carl m'a convoqué dans son bureau. En dépit, de ma commande habituelle, je n'ai rien vendu depuis les cent cinquante photocopieuses et c'était il y a des mois. » J'explique, à contrecœur.

Avouer à haute voix que j'ai été licencié est plus éprouvant que je ne l'aurais cru. Ce simple geste matérialise mon échec social, mon incompétence. Je suis au chômage, à trente-six ans, il n'y a rien de plus minable sur terre. Il aurait mieux fallu mourir en Afghanistan, j'aurais au moins eu quelques lauriers suspendus à côté de mon nom.

« Et c'est pour ça que tu l'as frappé ? » Demande le brun, une paille entre les lèvres alors qu'il sirote légèrement un coca.

« Où vas-tu chercher une idée pareille ? » Je m'étonne avec fatigue.

« J'en sais rien. Tu reviens comme Al Capone, tailladé de partout et tu me dis que tu t'es fait virer. N'importe qui penserait que t'as saigné le mec. »

« Non. Je ne l'ai pas touché. J'ai accepté mon chèque, ses vœux et je suis parti. »

« En chemin, t'as décidé de te balancer à travers une vitrine ? » Blague le brun.

Sa phrase tombe dans les abysses de mon tourment et c'est sans surprise que je ne ris pas.

« J'ai fait une mauvaise chute et je me suis ouvert le front. » J'explique faiblement.

Si j'avais été plus jeune, adolescent peut-être, j'en pleurerais. D'avoir tout raté et de m'être accidenté une fois de plus. Tout cela est d'un mauvais goût !

«Et ta main ? » S'enquiert mon meilleur ami, délaissant sa foutue nourriture, un air compatissant qui m'aurait habituellement débecté chez un étranger, me réconfortant pauvrement sur ses traits.

« Je l'ai posée au mauvais endroit. » Fais-je, restant vague sur ce qui s'est réellement produit, inutile d'accentuer ma honte.

« Vieux, je suis vraiment désolé pour toi. C'est nul. » Soupire sincèrement le brun, une maigre fossette se creusant dans sa joue gauche.

J'acquiesce, relâchant mon menu pour accepter la main vigoureuse qu'il passe sur ma nuque en une bourrade amicale.

« Tu sais quoi ? Je te paie à boire, ça va te faire du bien. » Sourit-il.

« Non, pas aujourd'hui. Je n'ai pas envie. »

« Viens à la maison alors. Rosie sera contente de te revoir. Tu sais, si t'étais pas mon pote, je trouverais ça bizarre qu'elle soit si gentille avec toi ! »

Je souris pauvrement, acceptant son invitation par défaut. Il m'est difficile de rentrer chez moi pour l'instant. Me retrouver seul dans cette pièce, sans occupation, sans compagnie et sans avenir, sera assurément ma plus grande épreuve. Autant la repousser le plus possible.


XXX


« John ! Comment vas-tu chéri ? » M'accueille Rosie Stamford dès l'instant où je franchis la porte de sa cuisine.

Elle essuie prestement ses mains sur son tablier avant de m'enserrer dans ses petits bras, fins, d'une force équivalente à celle d'une enfant. Son odeur fleurie embaume mes sinus, ses longues mèches me chatouillent le visage et je songe à quel point j'aurais adoré l'avoir comme petite sœur.

« Mon Dieu mais que t'est-il arrivé ? » S'étonne-t-elle dès l'instant où nous relâchons notre étreinte.

Ses doigts étrangement longs et secs caressent le pansement que j'ai sur le front, ses sourcils se froissant dans une mimique adorable qu'elle a parfois devant les innombrables gaffes de son mari.

« Je suis tombé. » J'admets, penaud.

Sa frimousse est accablée d'inquiétude, son petit nez retroussé frémit comme elle me gronde, pas plus effrayante qu'un chiot :

« John Watson, je te prierais d'être plus vigilent à l'avenir. Penses-tu à la détresse dont je serai affligée s'il t'arrive jamais quelque chose ? »

« Ton merveilleux mari sera là pour essuyer tes larmes ! » S'exclame ledit mari, rentrant dans la pièce avec éclat, à la façon d'un acteur d'opéra.

Sa jeune femme roule des yeux puis lui accorde un léger baiser, rouspétant faussement :

« Merveilleux mari qui est à présent barbouillé comme un mur des quartiers malfamés. »

« J'ai dit que j'étais désolé ! »

S'en suit alors une fausse dispute, agrémentée de baisers aériens, de caresses à peine perceptibles et de mots doux glissés à l'oreille. Je les observe sourire aux lèvres, douleur au cœur. Bien que je sois heureux pour eux, je ne peux m'empêcher de les envier, eux et leur danse quotidienne, leur joie, la simplicité qui en découle et plus que tout, leur amour. La logique veut qu'à mon âge, j'aie moi aussi une femme touchante, attendrissante, une maison remplie de souvenirs ainsi qu'une danse personnelle, une joie partagée, un amour simple et méritant. Au lieu de quoi, je me retrouve sans rien, mis à la porte de ma boîte, seul à danser le tango dans un deux pièces. Je resserre ma canne en bois d'une main tremblante comme je m'efforce de répondre au sourire joyeux de Mike. Il tape sa bedaine d'une main virile, tournoie autour de sa femme et s'empare d'un pack de bières dans le frigo. Nous nous enfonçons dans le canapé, bière en main, regardant la chaîne sportive d'un œil qui devient peu à peu vitreux.

« Le problème de cet emmerdeur de Colins est qu'il laisse passer toute les balles ! Je ne comprends pas pourquoi le sélectionneur ne l'a pas viré ! Tu te souviens du nordiste de l'an passé ? Cette flèche aussi rapide que l'éclair ! Un bon gars, tu te rappelles hein ? » S'exclame le brun avec entrain, manquant de renverser le vase en porcelaine posé sur la table où reposent ses pieds.

« Richard Beadle, pour sûr je m'en rappelle. Il était sacrément doué ! » J'approuve, buvant une longue gorgée de ma bière, le métal transpirant de petites gouttes d'eau, humidifiant abondamment mon bandage.

La chaleur a amplifié depuis ce matin, j'ai sans regret arraché la gaze que je pose sur ma nuque tous les matins dans le but de couvrir mon énième bourde. J'ouvre d'une main distraite les premiers boutons de ma chemise les yeux rivés sur l'écran de télévision. Un receveur manque son coup, la balle fuse haut dans le ciel, ajoutant un point de plus aux adversaires. Mike siffle de mécontentement, bougonne une suite d'insultes et la noie sous une lampée de bière. Mon téléphone vibre au loin et je me penche distraitement, ne voulant pas lâcher le match des yeux. Je tâtonne frénétiquement sur le dessus de ma mallette avant d'en trouver la fermeture.

« Oui ? » Réponds-je sourdement, absorbé par le match et la paresse.

« John Watson ? C'est Sherlock. J'ignore si vous vous souvenez encore de moi. »

« Oh bien sûr ! Comment allez-vous ? » Je questionne, reprenant mes esprits.

Notre équipe marque un point, le brun à mes côtés pousse un cri guttural et je me vois dans l'obligation de me retirer sur balcon.

« Excusez-moi. Vous disiez ? »

« Que je me porte bien et vous ? » Répète le PDG d'un ton sans variation.

« On fait aller. » Souris-je en vain, puisqu'il ne peut pas le voir.

Un léger silence s'installe, Mike est encore en train de hurler derrière la baie vitrée et le soleil brille si fort que je suis obligé de plisser les yeux. Un raclement de gorge se fait entendre au bout du fil avant qu'Holmes ne reprenne :

« Serait-il possible de fixer une seconde entrevue, j'aurais peut-être besoin d'une autre série de photocopieuses. »

J'ai un petit rire comme je lance :

« Est-ce possible d'avoir besoin d'autant de photocopieuses en une seule année ? »

« Oui. »

C'est à mon tour de me racler la gorge avec plus d'embarras cette fois.

« J'aurais été ravi d'accéder à votre requête mais… je ne travaille plus pour J.A.M corporation. » J'admets, terrassé par l'humiliation.

« Licencié ? »

« Cela même. » J'approuve.

« Je suis désolé pour vous. » Dit le détective et sa voix ne dénonce pas une miette de compatissance.

J'allais formuler une vague excuse avant de raccrocher, ma bière se réchauffant dans la fournaise qu'es l'appartement quand Holmes poursuit :

« Vous êtes de ce fait disponible pour une entrevue privée. »

« Je… » Je bégaye, pas certain de comprendre.

« Écoutez, j'ai réellement apprécié notre entrevue, vous êtes agréable à vivre et Dieu sait que cette qualité se fait de plus en plus rare. Il s'agirait uniquement de boire un café, entre amis-le mot est prononcé avec difficulté- tout en parlant de la pluie et du beau temps, rien de plus. » Explique l'homme d'une traite.

Je jette un vague regard à Mike occupé à danser devant son poste de télévision, on a gagné. Sherlock Holmes est une de ces personnes haut placées, perchées si haut au-dessus du commun des mortels qu'il m'est difficile d'admettre qu'un être si classieux, si bien élevé, la bouche pincée, des manières élégantes transparaissant dans le moindre de ses gestes puisse souhaiter boire un café en tout amitié avec moi, le pire de tous. Bien que notre entrevue se soit bien déroulée la fois passée, je ne cache pas avoir ressenti un malaise saisissant. Cette sensation désagréable que l'on a souvent devant quelqu'un qui est en tout point, plus beau que vous. Son compte bancaire est plus beau, ses vêtements, son éducation plus pointilleuse et correctement établie, son corps dépasse de loin le vôtre en élégance et en grâce. Et vous peinez à faire bonne impression, à ressortir le maximum de classe dont vous êtes capable, de quoi se mettre dans un embarras brut.

« Je… » Je commence, pas sûr de savoir ce que je veux exprimer et comment m'y prendre pour le faire correctement. « D'accord. C'est d'accord. » Je m'entends prononcer à mon grand malheur.

Je suis tout bonnement incapable de dire non. Enfin, je veux dire, je donne toutes ma monnaie aux sans-abris, je cède ma place dans les transports publics à n'importe qui dès que cette personne manifeste le besoin de s'assoir. Si l'on me pose une question, invariablement, je dirai oui avant de songer que j'aurais pu refuser sans blesser quiconque.

« Parfait. Que diriez-vous de vendredi, vingt heures trente ? » Poursuit le PDG dans cette mélodie grave et étrange qu'est sa voix.

« Un café, si tard ? » Je m'étonne.

« Mon travail ne me permet pas d'agir autrement. On n'a qu'à dîner, qu'en pensez-vous ? »

« Oui, je comprends. Dînons alors. » J'acquiesce, sans comprendre quoique ce soit.

« J'arriverai à Cardiff avec le train de six heures, on se retrouve à la gare ? »

« Oui. » Je persiste à accepter bêtement.

Le pire est que malgré toutes ces questions qui m'offrent la possibilité d'agir selon mon bon vouloir, je reste engrené dans une machine ahurissante qui me donne la sensation de répondre non pas ce que je souhaite réellement (comme si je le savais), mais ce que je pense qui ne ferait pas offense à mon interlocuteur. Cette machine gît dans mon cerveau depuis ma naissance et je doute pouvoir m'en débarrasser un jour.

« Je vous dis donc à vendredi Watson. » Conclut le détective.

« John, vous pouvez m'appeler John. » Je corrige instinctivement.

« Au revoir, John. »

« Au revoir, Sherlock. À vendredi. »

La tonalité s'enclenche, je reste debout à fixer mon portable, la nuque assurément rendue cramoisie par le soleil, ne parvenant pas à tirer une conclusion logique de cette conversation téléphonique, ignorant de surcroît par quelle sorcellerie Holmes est en possession de mon numéro. J'ai dû lui donner ma carte de visite, ou autre bout de papier. Je finis par hausser les épaules de dépit et rentre à l'intérieur avec l'espoir de finir ma bière.


XXX


J'ai passé toute la journée à redouter mon entrevue avec Sherlock Holmes. « C'est ridicule mec ! Tu vas bouffer gratos, il y a pas de quoi paniquer ! » N'a cessé de me rabâcher mon meilleur ami, engloutissant mes cacahuètes à une vitesse inquiétante. Surtout quand on sait que l'arachide tue tout un tas de gens empressés de terminer leur paquet. J'ôte rageusement la chemise que je venais d'enfiler, manquant de peu d'arracher un bouton. Il fait décemment trop chaud pour en porter une. Réflexion faite, il fait trop chaud pour enfiler ne serait-ce qu'un sous-vêtement. Mon regard se perd sur le coucher de soleil à l'horizon, Mike est finalement rentré chez lui, accordant une once de répit à mon canapé et à moi-même. J'avoue être angoissé à l'idée de me retrouver face à face avec un homme d'affaire, impeccable et tout. Je m'assois sur le rebord de la fenêtre, laissant la brise salvatrice qui s'est élevée caresser mon front humide. Lorsque je m'emploie à me rappeler de mon entretien avec Sherlock… Holmes (penser à un étranger en des termes familiers est totalement désagréable et embarrassant), le premier élément qui me frappe est qu'il a réussi à m'amener à parler de moi sans retenue, ni gêne et Dieu sait que cette gêne me ronge à présent, après coup. Il m'a donné l'impression d'être un objet rare et fascinant comme un fossile d'une race étrange devant lequel il ne pouvait qu'être admiratif. Bien évidemment, il y avait également cette froideur effrayante qui émane de lui. Et c'est peut-être cela qui m'a encouragé dans l'idée absurde d'être réellement intéressant. Car si cela n'avait pas été le cas, la froideur dévastatrice qui l'entoure m'aurait, à coup sûr, broyé en une fraction de seconde.

Je couvre mes yeux d'une main affligée, ce que je regrette toutes les idioties que je lui ai confiées ! Comment ai-je pu être si… à l'aise avec ces horribles déconvenues ?

Un coup d'œil à mon réveil m'indique qu'il est déjà huit heures. Au diable la chemise et la sophistication ! Avec toutes les confessions que je lui ai faites, je ne lui forcerai plus une once de respect ou de quoi que ce soit d'autre. Résolu à ne faire aucun effort vestimentaire, la chaleur ne le permettant de toute façon pas, j'enfile un t-shirt blanc et un jean abîmé aux genoux. La question des chaussures se pose alors. Je me frotte la nuque, observant distraitement mes pieds nus. Pas de chaussures. Je jette donc tout naturellement mon dévolu sur une paire de sandales en cuir brun. Introspectif, j'étudie mon reflet dans le miroir. Simple et banal, comme à l'accoutumée. Je grimace à la vue du tatouage léchant ma nuque jusqu'au commencement de mon oreille. Il fait trop chaud pour mettre une gaze. Et puis, j'ai été viré, à quoi bon entretenir une image d'honnête homme ? De plus, j'avoue qu'en dépit de l'horreur dont j'ai été frappé à sa découverte, ce tattoo me donne des airs plus sauvages, masculins en somme. On dirait enfin que j'ai fait la guerre !

Le moral revigoré à cette pensée, j'empoigne ma canne, vérifie une dernière fois mon front lacéré, et quitte l'appartement d'un bon pas. Dehors, une agitation nocturne secoue les rues, certaines filles se sont faites belles et cela se voit. Leurs longues jambes dénudées se baladent à l'air libre, luisant sous la lumière du soir. Partout où je pose mes yeux, il n'est question que de vêtements raccourcis, de peau dénudée. Voilà que même une part minime des hommes se met à porter des shorts à chaque fois plus courts. Je reste ébahi devant un jeune homme affublé d'une culotte en jean, la plus courte que j'aie jamais vue, chez hommes et femmes confondus. Apercevant mon étonnement, il va jusqu'à me lancer un clin d'œil espiègle tout en se déhanchant avec autant de sensualité qu'une femme fatale. J'ai un petit rire devant cette assurance invincible qui anime la nouvelle génération. Loin de m'en offenser et plutôt impressionné par ce courage presque effronté, je continue mon chemin, observant mes congénères d'un œil curieux. J'ai toujours aimé épier les agissements d'autrui. Cela remonte à ma tendre enfance, ma mère en était incroyablement embarrassée, j'étais le seul bébé à fixer sans sourciller tous les inconnus à un point où, même les plus déterminés finissaient par se sentir gênés sous mon regard inquisiteur.

Pourtant il n'y a aucune intention, ni besoin pervers derrière cet acte. C'est juste absolument fascinant de se rendre compte des différences entre chaque individu. Et parfois, on croit se retrouver dans d'autres, dans leur manière de sauter d'un pied à l'autre, impatient, dans un mouvement de sourcil, une expression. C'est tout bonnement incroyable. Arrivé à la gare, un petit bâtiment pittoresque, aussi farfelu et ornementé que la boutique d'un antiquaire passionné, je consulte le panneau d'information. Le train de Sherlock… Holmes (Je ne vais pas y parvenir, si ?) arrive sur la voie une dans sept minutes, sans retard. Bien. Je prends place sur un banc en bois inconfortable, plus petit et étroit que la normale. Peu de choses sont automatisées dans cette gare, plus par esprit conservatoire que pécuniaire. Le maire a bien fait de ne rien changer, ou si peu de choses. Le contraste entre les vielles lanternes en métal noirci et les panneaux d'affichage phosphorescents de technologie est intriguant. Enveloppés dans le drap noir de la nuit à peine tombée, ces deux opposés lumineux deviennent étrangement merveilleux. Je m'attendrais presque à ce qu'il se passe quelque chose d'extraordinaire. Seul dans ce bâtiment antique et désert, j'attends une prouesse du destin. Bien sûr, rien ne se produit, le train du PDG entre en gare et je me lève, tenant fermement ma canne, stressé pour une raison obscure. La foule se déverse des portes en bout de wagon et je ne sais plus où donner de la tête. Je devrais le remarquer comme un éléphant dans un magasin de cédéroms, il est trop différent pour se noyer dans la foule. Comme l'huile dans l'eau, il reste en surface, glissant entre les braves gens sans jamais se mélanger. Une main se pose sur mon épaule et je manque de sursauter, stupidement anxieux.

« Sherlock… ! » Glapis-je en guise de salue.

Le brun m'offre une esquisse de sourire narquois.

« John. »

« Comment allez-vous ? » Je m'enquiers, au bord de l'apoplexie.

J'ignore pour quelle raison je suis si alarmé. C'est ridicule, dirait Mike la bouche pleine, brandissant un sandwich. Ridicule. Le détective coule un regard analytique sur ma personne, ses iris se stoppent sur ma nuque puis il reprend sur un ton courtois, comme s'il ne venait pas de me détailler de la tête aux pieds :

« Bien et vous ? »

« Je vais bien. » Dis-je, trop promptement pour que cela ne paraisse vrai.

La bouche du scientifique s'étire en un sourire énigmatique, il se met à marcher d'une démarche aérienne, lançant simplement :

« C'est une belle nuit n'est-ce pas ? »

« Il fait trop chaud. » Je remarque en lui emboîtant le pas.

« Sirius. » Prononce le brun, songeur, la tête tournée vers les étoiles.

« Pardon ? » Je m'enquiers, une fois arrivé à sa hauteur.

« Canicule de son nom latin Canicula signifiant « petite chienne » qui est en fait, le second nom de l'étoile Sirius. »

« Pourquoi donner un nom pareil au pire moment de l'été ? »

« Les anciens ont établi une sombre connexion entre les vagues de chaleurs étouffantes et Sirius car celle-ci les précédait infailliblement. » Explique patiemment le brun, son ton docte ne lui conférent pas l'air supérieur des érudits pédants, au contraire.

J'observe à présent le ciel, intrigué, questionnant :

« Vous êtes passionné d'astronomie ? »

« Non, loin de là. Je trouvais cela profondément idiot. » Admet-il, une main lasse glissant dans ses boucles, attirant inconsciemment mon regard sur lui.

« Quoi donc ? » Je m'entends demander.

Il se mord brièvement la lèvre, puis approfondit :

« L'agitation générée par et pour ce simple bout de roche en fusion. En Egypte antique, son lever marquait le début de la saison de crue du Nil. Et si elle ne s'était jamais levée ? Ressentiraient-ils à l'instinct à quel instant fixer leur calendrier annuel ?-une expression dure s'empare de ses traits comme s'il semblait excédé par cette dévotion sans faille- Les Romains eux, avaient leurs propres théories fantaisistes, aussi morbides qu'une épopée grecque. Selon eux, ce caillou aurait une fâcheuse influence. Ils pensent en effet que… »

Je l'écoute parler, en apnée sous un flot de connaissance, de légende mystique et de conte. Une digression s'enclenche, la conversation semblant vouloir déboucher n'importe où et surtout nulle part. Je n'ai pas l'impression d'y participer activement ou même d'être un interlocuteur averti. Ce qui ne me gêne en rien. J'en profite surtout pour raviver une soif dont je n'ai pas été frappé depuis longtemps. Mon premier jour d'école primaire, j'ai été émerveillé devant toutes les perspectives qui s'offraient à moi. J'avais soif de savoir. Bien sûr, comme tout enfant de mon âge, je détestais les maths, les contrôles ainsi que les professeurs étranges dotés d'un sens de l'hygiène quasi inexistant. Moi, tout ce que je voulais, c'est apprendre ce que faisaient les autres, avant que je ne sois là, prêt à bâtir ma subsistance. Cependant, j'avoue sans détour que la vie des autres, morts ou vivants, m'intéressait et m'intéresse encore, bien plus que ma propre existence.

Le brun parle d'une voix mesurée, traînante et alors que je l'écoute avec attention, hochant par moment la tête lorsque son point de vue concorde au mien, mes iris le détaillent finement, le détective porte un pantalon en toile noir près du corps, un t-shirt en col-v de la même couleur, plongeant, laissant voir le début de son torse laiteux, le tout recouvert d'une veste noire également, d'un tissus qui même à l'œil semble léger. Il est d'une élégance sobre, sophistiquée (Seigneur ! Ce mot s'entête à me poursuivre) adéquate face à cette chaleur opprimante. Rien d'étonnant à cela, n'est-ce pas ? Toutefois, je me questionne quant aux intentions qui peuvent le pousser à apparaitre en compagnie d'un être d'une normalité banale, standard. Ma personnalité extraordinaire y est pour beaucoup ? Évidemment (sarcasme quand tu nous tiens).

« Qu'y a-t-il ? » Je questionne lorsque le brun cesse brutalement son discours sur l'art byzantin, son puritanisme et la déchéance qui régnait alors sous cape*.

Il oppose profondément ses orbes aux miennes, l'intensité de son regard me donnant une sainte envie de prendre mes jambes à mon cou. C'est idiot d'y songer maintenant, surtout qu'il n'a jusqu'à présent commis aucun acte qui justifie une telle conclusion. Néanmoins, sondé par ses pupilles glaciales, je suis parcouru par un sentiment étrange d'épouvante.

« Je suis navré de monopoliser la conversation. » Admet-il, impassiblement contrit (si c'est possible).

« Pardon ? » Ne puis-je m'empêcher de demander à nouveau.

« J'ai pour habitude, une fois lancé, de ne jamais m'arrêter. Ne laissant de ce fait, que très peu de chances à mes interlocuteurs. »

« Oh ne vous en faites donc pas pour cela ! Avoir de la conversation n'est pas un défaut. » Je rassure tout en reculant instinctivement d'un pas.

Soudainement, le brun me parait excessivement proche, ce qui est faux. Il se tient à une distance respectable, commune et peut-être même que les centimètres nous séparant laisseraient penser extérieurement, que nous sommes de parfaits étrangers, se tenant côte à côte par le plus grand des hasards. Le détective jette un regard à sa gauche, sur une vitrine outrageusement éclairée, un fumet alléchant flotte dans l'air et le temps d'une seconde, je me laisse aller à la contemplation du profil du scientifique, sa peau diaphane, son nez pointu qui semble se retrousser au grès de son mécontentement, ses pommettes saillantes, sa bouche pleine aussi colorée que celle d'une jeune fille, dans cette fraction d'éternité, les yeux braqués sur lui, je suis terrifié.

« Que pensez-vous de ce restaurant ? Il semble respecter toutes les règles d'hygiène. » Questionne-t-il, son attention à nouveau tournée vers moi.

« Oui. Oui, il m'a l'air correct. » Dis-je d'une traite, essayant en vain, intérieurement de chasser cette sensation injuste envers le brun qui n'a absolument rien à se reprocher.

« Vous allez bien ? » S'enquiert celui-ci, sourcils froncés.

« Oh oui, ce n'est que la chaleur. Je supporte mal la chaleur. » Je mens.

Le détective m'accorde un regard étrange avant de prendre place à une petite table pour deux, légèrement en retrait.

Le repas s'est étonnement bien déroulé. J'étais certain de ne jamais pouvoir me débarrasser de ce sentiment de terreur sourde, ce qui est le cas, mais je reste soulagé du fait que celui-ci ait quelque peu diminué. Et puis, bien qu'il ne mangeât pas, Sherlock s'est employé à être un locuteur de premier ordre, actif à sa façon. Ne voulant pas de dessert, nous décidons, d'un commun accord, de commander un café afin clôturer la soirée. Les expressos sont servis par une jeune serveuse qui, au vu de son décolleté impudique, aime déployer ses charmes. Elle se penche outrageusement en déposant nos tasses, nous offrant une vue sans pareille sur ses seins rebondis. Gêné, je détourne les yeux, le brun quant à lui, ne fait aucune remarque, se contentant de poursuivre, neutre :

« La beauté, la vraie, est tout autre. »

« Que voulez-vous dire ? » Je m'étonne.

Je ne saurais expliquer par quelle magie nos discussions ont la particularité de ne jamais s'interrompre. Il est vrai que nous ne cessons de glisser d'un sujet à un autre, infidélité qui je l'avoue facilite la tâche, néanmoins ce changement est à chaque fois d'une fluidité extraordinaire, dépourvu du silence attendu, relatif à la recherche d'un autre sujet de conversation. Je ne dis pas qu'il n'y avait pas de répit à parler avec lui, non. Des silences, il y en avait, survenant discrètement au détour d'une phrase, pointant le bout de leur nez de manière inattendue, indétectable, presque invisible.

« Aristote dans sa Poétique fait remarquer à quel point les choses dites « laides » peuvent dévoiler une beauté étonnante une fois peintes. Un cadavre peut devenir magnifique sur un tableau qui représente pourtant avec exactitude l'horreur de ce qui nous terrifie tous. »

« Quoi donc ? » Je souffle, pendu à ses lèvres.

« La mort. La mort enfante la beauté qui n'est elle-même que terreur. La vraie beauté est terrorisante. »* Formule le brun, à l'aide d'une conviction nette et apparente.

Je reste engourdi face à sa déclaration, les mains étroitement serrées autour de ma tasse, le mécanisme de mes réflexions ralenti. C'est une manière différente, originale de percevoir la chose. Oui. Étonnement saisissante. Mais ne s'appliquant cependant qu'à une seule forme de beauté. Celle qui, brute, controversée, parvient à s'épanouir sous les aptitudes et la finesse d'un esprit alerte, indéniablement artistique. Un léger silence s'en suit puis une digression en amenant une autre le sujet s'allège, gagnant en banalité.

« Ce fut, une fois encore, un réel plaisir de partager votre compagnie. » Sourit Sherlock, debout sur le quai numéro un, le train pour Londres prédit pour une poignée de minutes.

« Pour moi aussi. C'était fantastique. Vous n'êtes pas sans le savoir, mais vous êtes brillant. Sincèrement brillant. » J'avoue avec entrain, le cerveau encore palpitant sous ce flot, ce chahut d'apparence abyssale, de nature phénoménale.

Le scientifique bat des paupières, apparemment surpris. Il passe une main aérienne dans sa crinière, confiant dans un souffle :

« C'est bien la première fois que l'on me qualifie de la sorte. »

Je tais mon étonnement, préférant apprécier la brise nocturne ainsi que le chant frénétique des criquets enfouis dans les ténèbres des bosquets environnants. Le grondement mécanique du train raisonne comme une armée marchant sur les terres de Cardiff. Le bruit s'amplifie, une voix féminine annonce l'entrée en gare de l'ICN* de minuit quatre en direction de Londres. Sherlock me consulte du regard. Il est temps de se séparer. J'ignore comment conclure la soirée. Lui serrer la main ? La secouer bêtement dans les airs ?

Le brun coupe court à mes réflexions en me tendant une main aux doigts longs et osseux.

« Au revoir, John. À une prochaine fois peut-être ? »

« Ce serait avec plaisir. Au revoir, Sherlock. Bon retour. »

Le brun sourit une dernière fois, son visage est vivement éclairé par la lumière sèche des phares, ses yeux m'apparaissant alors comme deux brasiers farouches encadrés d'une peau rendue translucide par la lumière crue des phares. Le contraste saisissant avec la noirceur de ses cheveux est à couper le souffle. Bien après qu'il ait pris place dans un wagon et que le train ait quitté la petite gare de Cardiff, je reste frappé de terreur. Je n'ai pas un esprit particulièrement fin ni même une perception artistique des choses, pourtant je l'aie vue. C'était éphémère, fugace, mais je ne pourrais jamais l'oublier, la beauté, la beauté à l'état pur. Celle-là même qui ne répond à aucun des critères imposés par l'homme, celle que l'on ne reconnaît que très rarement, la controversée, l'abstraite, la sauvage et violente beauté. La terreur.


*J'avoue ne rien connaître de l'hypothétique puritanisme et bondieuserie de l'art byzantin. Pour être franche, je ne connais rien du tout à propos de l'art byzantin haha.

*La phrase : « La mort est mère de beauté. » ainsi que la conversation qui en découle m'a énormément frappée dans un roman. Le maître des illusions de Donna Tartt. Je ne pouvais pas ne pas y faire ne serait-ce qu'allusion. On est d'accord, j'ai fait bien plus qu'une simple allusion haha. Quoiqu'il en soit, je vous recommande vivement ce livre. C'est un bijou, un joyau de bijou même. Les gens ont tendance à être écœurés par sa longueur mais bon Dieu, forcez-vous parce que ce livre est une réelle aventure. Vous aurez beau être chez vous, coincé dans votre canapé, vous vivrez l'aventure d'une vie.

*Inter City Neigezug, c'est un train suisse haha. Je ne connais pas grand-chose aux trains londoniens alors… :P


Voilàà ! Un petit mot peut-être ? ;)

Bisous

A.