Chapitre III
Ils se retrouvèrent en bas d'un escalier menant aux portes enfoncées d'un château taillé à même le flan d'une montagne. Les vitres des fenêtres étaient brisées ; il ne restait rien des rideaux qu'il avait dû y avoir. Les tours en pointe montaient telles des veines saillantes sur la roche.
-Oh, quel décor désolant… Toutes mes excuses pour cet affligeant spectacle… Il semblerait que je sois restée longtemps prisonnière… Accordez-moi une petite minute pour refaire la décoration, gloussa la blonde avant d'entrer et de disparaître dans l'ombre.
Ice en profita pour se lever complètement et examiner son bras malmené. Cinq petits sillons en arc étaient visibles, tous saignant quelque peu.
-Eh, tu ne m'as pas loupé, abrutie de fée…, se plaignit-il en regardant vers Olbom qui s'était lui aussi relevé.
Ce dernier jeta un œil à ses ongles rougis par le sang du sorcier et ferma le poing pour les cacher. Il était étrangement silencieux. Ice leva les yeux au ciel et se contenta d'assister au numéro du château achevant de se reconstruire. Puis l'évadée se présenta en haut de l'escalier.
-Mes libérateurs, j'ai l'honneur de vous inviter en ma demeure ! Claironna-t-elle.
Le sorcier haussa les épaules. Il n'était pas en confiance, loin de là, d'autant que cette créature était beaucoup trop gentille à son goût pour que cela ne soit pas suspect, mais ignorer l'hospitalité de la blonde n'était sans doute pas la meilleure chose à faire. Il gravit les premières marches mais s'aperçut bien vite que la fée ne suivait pas. Il se retourna, chuchotant ;
-Qu'est-ce que tu fous ?…
-…
-Allez, avance !…
-…
-Bordel, tu me les brises !…
Il redescendit et saisit le poignet du rouquin, le tirant à sa suite.
-Il faut lui pardonner ! Il est un peu perturbé par tout un tas d'événements compliqués ! Fit-il avec un regard noir pour son ennemi.
L'évadée prit un air doux.
-Bien sûr, je ne doute pas un seul instant que l'histoire que vous avez à me raconter doit être terrible… Mais rassurez-vous, tous les deux… La mienne aussi manque de charme…
L'intérieur du château était moins sombre qu'on aurait pu l'imaginer, éclairé par des feux violets brûlant au bout de multiples chandeliers muraux et de plafond. Les murs et le sol étaient polis, les premiers couverts de tapisseries et le second traversé de longs tapis. Les colonnes étaient sculptées en forme de créatures magiques soutenant les voûtes de pierre. Leur hôte les conduisit jusqu'à un petit salon donnant sur un balcon. Elle les fit asseoir sur un canapé à la richesse et au moelleux incontestables.
-Je n'ai ni nourriture ni boisson à proposer pour le moment, malheureusement. Enfin… Je vous écoute.
Hhmn. Elle ne tenait pas à se présenter ni à faire de quelconques aveux la première. Ce n'était pas très encourageant. Ice s'efforça de sourire avec orgueil.
-Je m'appelle Ice ; je suis un sorcier des glaces. Il se trouve que nous avons découvert votre prison par hasard et que je l'ai brisée. C'est aussi simple que cela.
-Vraiment ? Pourtant, un duo comme celui-ci, ce n'est pas commun… Ça ne l'était pas de mon temps, en tout cas.
Et cette fois, le regard de la blonde s'était durci, même si ses traits étaient demeurés détendus. Le sorcier frémit. Il attrapa durement les cheveux d'Olbom et tira dessus pour l'obliger à lever le menton, mettant le collier bien en évidence.
-Voyez. Je l'ai soumis, il m'appartient.
-Voilà un drôle d'exploit…
Ice garda les lèvres closes. Il était inutile d'approfondir un sujet inventé ; il avait toujours été mauvais menteur, tout à l'inverse de l'un de ses frères. L'évadée pencha gracieusement la tête.
-Je crois que tu ne me dis pas tout. Mais je l'accepte. Mon nom est Valeria, sorcière et démone...
Elle se tut, faisant planer un suspens qui paraissait lui plaire grandement.
-Et je suis ravie de faire ta connaissance. Toutefois, j'ignore toujours qui est ton ami.
-Il n'est pas mon a-…, voulut se défendre Ice, mais elle l'interrompit en lui indiquant la fée d'un geste.
Elle se moquait de son opinion. Elle désirait une réponse, et pas plus tard que dans l'instant. Le sorcier fut alors heureux que le rouquin soit si connu ; il aurait été en bien mauvaise posture s'il n'avait pas su répondre.
-Il est la fée de la flamme du dragon ; Olbom.
Les deux sorciers se trouvèrent ensuite aussi muets que leur ennemi naturel.
-Plaisante coïncidence…, finit par déclarer suavement Valeria.
Elle mit une paume vers le ciel et une flamme violette y naquit. Celle-ci prit bientôt l'allure d'un petit dragon aux yeux étincelant d'un feu vert. La fée réagit enfin, considérant le manège avec attention.
-Il s'agit d'un éclat de la flamme originelle, expliqua la sorcière. Évidemment corrompu par la magie noire coulant naturellement en moi. Jadis, lorsque le premier possesseur de la flamme est mort, des sorciers ont tenté de s'en emparer car c'était un pouvoir d'une extrême puissance. Mais ce feu, trop pur pour eux, les a consumés jusqu'à les détruire totalement. Avant de mourir, l'un d'eux a plongé un éclat dans le corps d'un nouveau-né, espérant que cette flamme n'oserait pas tuer un enfant innocent, malgré son héritage sorcier. Il se trouve que cela a fonctionné. Aujourd'hui encore, je suis là, en pleine santé. J'ai fait mien cet éclat et la flamme originelle, même amputée d'une partie d'elle, a continué à se choisir un hôte après l'autre… jusqu'à arriver à toi, Olbom. Et je suis heureuse d'avoir pu rencontrer l'hôte légitime de cette époque. Tu es… en quelque sorte mon demi-frère.
Elle rit.
-Bien ! Je vais vous épargner tous les deux ! Il va néanmoins de soi qu'il ne faudra parler de moi à personne… Je serais fort mécontente dans le cas contraire… Et je doute… que l'un ou l'autre… ait la moindre envie… de me voir… mécontente.
Le duo frissonna d'appréhension. Alors que la blonde éclatait de rire, les deux autres créatures se sentirent projetées en arrière, heurtèrent le sol, roulèrent lourdement sur quelques mètres puis s'immobilisèrent. Ice se remit debout en chancelant et remarqua qu'il n'y avait plus que le rouquin et lui, quelque part dans un village dévasté. Il ne restait pas même un cadavre, ce qui voulait dire que les survivants avaient déjà enterré leurs morts et pris la fuite, ne risquant plus de revenir. Le sorcier se passa les mains sur le visage. L'espace d'un battement de cils, il avait bien cru y passer, quoi qu'en avait dit Valeria. Il vint s'agenouiller près du corps étendu d'Olbom et le remua. Mais son ennemi était inconscient.
-Splendide. Je le plante ici et il se débrouille pour rentrer chez lui, décida le sorcier.
Il se leva et s'éloigna. S'arrêta. Reprit sa route. S'arrêta encore. Serra les poings. Et fit demi-tour avec un air meurtrier sur le visage.
-Foutues fées ! Fulmina-t-il en prenant le rouquin dans ses bras et en le portant jusque dans les ruines d'un bâtiment officiel, assez solide pour avoir tout de même mieux résisté que les simples habitations.
