Chapitre IV

Et voici qu'il arriva, le soir de la première. Et il y eut, dans l'obscurité palpitante par-delà la rampe, tous ces visages tournés vers elle, une multitude d'yeux et d'oreilles à l'affût de sa moindre parole, de son moindre geste, n'aspirant qu'à une seule chose: croire à l'histoire qu'elle était venue leur raconter, pour pouvoir rire et pleurer avec son héroïne. Il y eut ces exclusifs moments d'évasion où elle cessait d'être Ann, et Clémence s'échappait de la prison noire et blanche des lignes écrites, et toutes deux fusionnaient en une personne nouvelle, appelée à la vie par la magie de l'art. Ces moments déjà familiers, que les répétitions lui avaient faits découvrir, acquièrent une intensité aussi toute nouvelle lorsque l'on sent les cœurs des spectateurs battre dans l'attente. Il y eut la tempête d'applaudissements et d'acclamations qui déferla sur elle, la laissant chancelante, épuisée, éblouie par la lumière des projecteurs…

Et ensuite – le soir même, après le spectacle – il y eut une réception dans une petite salle au décor bel et accueillant, réservée pour les occasions spéciales. Jack tenait beaucoup à organiser cette réception et surtout à ce que Ann y fût présente. Car bien qu'en apparence on ne fêtât que la réussite de sa pièce, en réalité cela avait été conçu par lui comme le triomphe d'Ann, de sa beauté et de son talent. Pas trop de monde avait été invité, mais tous étaient des gens distingués et les amis de Jack – les littérateurs, les artistes, tout un cercle dans lequel il avait entrepris de la faire entrer à l'égal de lui-même, elle, sa future compagne.

Jack et Ann faisaient le tour de la salle. En la tenant par la main, il la présentait aux invités. Elle portait son costume du dernier acte – une jolie robe en mousseline rose cendré, avec de courtes manches papillon, une large encolure ronde et trois volants de dentelle ornant la jupe. Un étroit bandeau avec une rose sur le côté ceignait sa chevelure ondulée. Image langoureuse d'une candeur romantique, la délicate fraîcheur d'une fleur au printemps… Dans cette tenue aérienne, Ann gardait encore une partie de la douce Clémence en elle.

Jack devinait qu'elle devait se sentir mal à l'aise en se retrouvant tout d'un coup l'objet de l'attention de tous, et tâchait de lui communiquer un peu de son assurance en serrant légèrement ses doigts. Ann entendait des paroles polies, affables, quelquefois même chaleureuses. Les sourires étaient sur toutes les lèvres et les éloges pleuvaient sur elle.

C'était vraiment un triomphe. Pas aussi bruyant que les ovations exaltées du public de tout à l'heure, mais non moins éclatant. Par sa grâce céleste, par sa douceur simple et spontanée Ann avait captivé tout le monde. Jack le savait, le voyait, et cette joie emplissait et réchauffait son cœur. Ce soir, il était heureux.

Les rêves se réalisent parfois.

Ces mots ne cessaient de tourner dans l'esprit d'Ann pendant que Jack, sa main serrant la sienne, l'accompagnait et la guidait sur le chemin de son succès – qui n'était plus une perspective nébuleuse et lointaine, mais enfin une évidence brillant aux yeux de tous et de chacun. Les rêves se réalisent parfois. On pourrait les mettre sur une affiche à l'entrée de la salle, écrits en gros caractères dorés, tels la devise de la fête. Démenti solennel à tous les sceptiques et à tous les pessimistes désabusés. Argument irréfutable pour leur prouver leur tort. Les rêves se réalisent parfois, et honte à ceux qui n'y croient pas!

L'histoire de Cendrillon devenue réalité…

Oui. S'il y a six mois elle avait rencontré une voyante – une vieille tireuse de cartes avec son châle brodé, ses cheveux blancs et son regard perçant sur le visage couturé de rides, assise près d'une table ancienne où la petite flamme d'une bougie fait trembloter des taches de lumière et d'ombre, – et ci celle-ci lui avait prédit: "Dans six mois, tu joueras le rôle principal dans la nouvelle pièce de Jack Driscoll, la pièce qu'il aura écrite pour toi, et le public en délire t'applaudira. Ensuite on fêtera, et Jack te prendra par la main pour te présenter à ses amis comme l'héroïne de la soirée et comme sa muse", Ann l'aurait-elle crue? Non, bien sûr que non. Elle avait connu trop de défaites et trop de déceptions pour continuer à croire aux contes de fées et à se bercer des illusions ensoleillées. Mais en supposant un instant, rien qu'un seul, que la prédiction ait été vraie, elle aurait pensé sans aucun doute: "Mon rêve le plus fou, le plus magnifique, celui que je garde et chéris en secret depuis si longtemps – et de le voir s'accomplir de cette façon? C'est prodigieux. C'est plus qu'un rêve réalisé, c'est un miracle, c'est le bonheur de toute une vie! Je ne sais s'il me resterait encore quelque chose à désirer après cela…"

Pourquoi dit-on donc que connaître à l'avance son avenir n'apporte que de la peine?

Souvent Ann avait entendu dire que les gens du beau monde se montrent d'habitude hautains et méprisants envers ceux dont ils jugent la condition inférieure à la leur. Surtout ils ne pardonnent pas si quelqu'un vient usurper une place qui, selon leur vision des choses, ne lui appartient pas. En se préparant à cette réception, Ann s'était attendue aux regards hostiles jetés à la dérobée, aux sourires imbibés de venin, au dédain froid, à peine voilé par la politesse de convenance. Une misérable danseuse de music-hall, ancienne chômeuse, parmi ceux que les journaux appellent "l'élite culturelle de la ville"… Et ayant de surcroît l'insigne insolence d'apparaître victorieusement aux côtés de Jack Driscoll, l'idole de tout New-Yorkais cultivé!..

À l'arrogance et à l'inimitié, Ann s'y était préparée, et avait décidé d'y faire face la tête haute, imperturbablement, avec toute la maîtrise de soi et la fierté possibles. Pour dire la vérité, cela ne lui avait pas coûté beaucoup d'efforts, car au fond, ni leurs critiques ni leurs louanges ne la touchaient vraiment. Le public, lui, a rendu son verdict en l'acclamant sur scène, – et alors, l'opinion d'une poignée de soi-disant "élite", quelle importance pouvait-elle avoir à ses yeux?

Cependant – et voilà qui était imprévu, presque déroutant même – c'est d'une manière tout à fait différente que tout se déroulait maintenant. Les regards de travers, les sourires feints, les mots glaciaux d'une politesse de commande servant de façade à la méchanceté et au mépris? Rien de pareil. On lui témoigna beaucoup d'intérêt, de bienveillance, de sympathie. On la complimentait, on qualifiait son jeu de "subtil" et de "convaincant", deux ou trois vieux gentlemen allèrent presque jusqu'à l'enthousiasme immodéré. On n'était nullement scandalisé de la voir, auprès de Jack, faire les honneurs de la soirée. Et qui plus est, tout cela lui paraîssait sincère. Était-ce parce qu'ils avaient trop d'éducation pour laisser voir leurs véritables sentiments alors qu'elle-même manquait d'expérience pour pouvoir pénétrer sous le masque? Ou Jack savait choisir des amis pour qui les préjugés sociaux ne comptaient pas?

À mi-voix, Ann fit part de cette observation à Jack. Il sourit – de son sourire doux, un brin moqueur, un brin mélancolique, qui avait tant de charme:

– Qu'est-ce qui t'étonne? En te regardant, personne ne peut se montrer arrogant ou hostile. Tu les as tous ensorcelés!

Ann lui rendit son sourire.

… Et si la vieille voyante, la sage prophétesse lui avait révélé que la seule chose dont elle aurait envie en faisant le tour de la salle main dans la main avec Jack Driscoll et en répondant avec un sourire gracieux aux félicitations des invités, ce serait hurler de désespoir? Qu'est-ce que Ann aurait-elle pensé alors?

Les rêves se réalisent parfois.


Il faisait déjà nuit lorsque la réception fut terminée. Les unes après les autres, les voitures des invités démarraient dans la rue sous les fenêtres. Jack voulait raccompagner Ann chez elle, comme il l'avait fait souvent après les répétitions, mais Ann dit qu'elle préférait rester. Elle est très fatiguée, exténuée même. Il y a un canapé dans la salle de maquillage. En tout cas, ça ne peut pas être plus inconfortable que le lit en fer dans son réduit miteux – voilà ce qu'elle dit. Et pour le rassurer, en interceptant son regard plein d'inquiétude: elle ne sera pas seule, qu'il se souvienne, le vieux portier occupe une chambrette au rez-de-chaussé. Pourquoi s'en faire autant pour elle?

Bien que toujours anxieux, Jack se résigna enfin et partit seul. Ann ferma la porte de la salle de maquillage, puis s'assit – non pas sur le canapé, mais sur la banquette devant le miroir – et appuya son menton sur sa main. Chassée par la faible lueur de la petite lampe, l'obscurité se réfugia dans les coins de la pièce et au fond du miroir, s'y blottissant dans l'expectative. Les yeux grands ouverts fixés sur son pâle reflet, Ann écoutait le silence qui baissait sur elle un voile opaque.

Non, son intention n'était pas de se coucher et de s'endormir après une longue journée fatiguante. Elle avait besoin de solitude pour réfléchir. Depuis longtemps déjà la nécessité de réfléchir sur ce qui était en train de se passer s'imposait à elle. Jusqu'alors, Ann était parvenue à l'écarter, à bâtir entre elle et soi un bastion de travaux et d'activités quotidiennes. Le théâtre, son rôle, les répétitions… Sans compter ces heures de nuit sans sommeil où les souvenirs, plus vivaces que la réalité, reprenaient leur empire sur elle. Mais avec chaque jour qui passait, persévérer dans cette ignorance factice devenait de plus en plus difficile – jusqu'à ce que ce soir, enfin, l'impossibilité de continuer plus longtemps ce jeu de cache-cache eût fait son apparition triomphale, au bruit des applaudissements et au tintement des verres. Le décor de l'acte final était en place, et le rideau allait être levé.

Jack. Jack et ses sentiments pour moi.

Ann n'était ni sotte, ni aveugle. Elle ne pouvait pas ne pas voir vers quel but tendaient tous les efforts déployés par Jack pour la ramener à la vie. Il n'y a qu'une seule chose qui puisse inciter un homme à faire ce que Jack n'arrêtait pas de faire pour elle chaque jour depuis déjà presque trois mois. Comment pourrait-elle prétendre l'ignorer? La nature féminine est faite pour comprendre cela à demi-mot, à demi-regard. Et même dans le cas improbable où elle ne s'en serait pas aperçue, il y avait toujours pour l'éclairer toutes ces bonnes gens, à commencer par Mme Bloom, avec leur petit air complice, leurs chuchotements et leurs clins d'œil malicieux entrant en scène chaque fois qu'ils voyaient elle et Jack ensemble. Vraiment, avec des aides pareils pas besoin de jouer aux devinettes!

D'où cette oppressante sensation d'être tombée dans un traquenard qui vient me harceler?

Elle l'avait laissé faire, voilà son erreur. Au début, prisonnière de sa douleur, elle avait été indifférente à tout. Que Jack soit là ou pas, qu'est-ce que ça pouvait faire, au fond? Mais au bout de quelque temps, lorsque son âme anéantie eut rouvert les yeux sur le monde qui l'entourait, Ann s'était soudain rendu compte que la présence de Jack auprès d'elle était devenue en quelque sorte naturelle.

Naturelle! Encore ce putain de mot!

Quelque chose qui va de soi et ne demande aucune raison pour se reproduire de jour en jour. Tous les tendres soins prodigués par Jack, tous les petits signes d'attention donnés et acceptés, tous leurs entretiens, toutes leurs promenades solitaires avaient tressé autour d'elle un filet invisible, composé de milliers de ficelles. Chaque bagatelle, chaque détail le plus insignifiant ajoutait une maille de plus, un nœud de plus à ce filet. L'enchevêtrement de ficelles innombrables, trompeusement fines, avait fini par acqérir la solidité d'une grille de fer.

Il y avait encore une chose, à part cela. Ann eut honte d'elle-même d'y avoir pensé, elle savait bien que pour Jack cela ne comptait pas, qu'il lui en voudrait d'avoir pu l'imaginer si mesquin… mais tout de même. Durant tout ce temps que, emmurée dans son chagrin, elle avait passé coupée du monde, qui avait payé sa part de loyer? Qui était allé jusqu'à donner de l'argent à Katie pour qu'elle pût acheter de quoi vivre, car son salaire à elle n'aurait pas suffi à les nourrir toutes les deux? Pour cela aussi, Ann lui était redevable.

Elle pensa aux héroïnes des vieux romans qu'elle avait tant aimés lire et qui avaient tellement frappé la naïve imagination de l'enfant qu'elle avait été. Dans beaucoup d'entre eux, les auteurs se plaisaient à décrire le trouble et le déchirement de la jeune fille qui se marie contre son gré. Elle le fait pour obéir à la volonté de ses parents, pour sauver sa famille de la misère, ou pour quelque autre motif que la cruelle inventivité de l'écrivain s'évertue à lui trouver. Ann se rappelait que, n'étant encore qu'une adolescente, elle frissonnait d'épouvante et d'aversion en s'imaginant à la place de l'une d'elles, la jeune mariée la nuit de ses noces. Elle ressentait alors du soulagement à la pensée que ces temps étaient définitivement révolus et qu'elle n'aura jamais à subir une telle contrainte. Il lui arrivait même quelquefois – à elle, une orpheline! – de se rejouir de ne pas avoir de parents et de ne dépendre que d'elle-même.

L'adolescente taciturne et rêveuse ne se doutait pas de ce qu'un jour elle aura à découvrir que sa propre conscience peut être aussi impérieuse que les ordres d'un père despotique. Impérieuse au point de ne plus laisser aucune issue à sa victime.

Sa dette de reconnaissance et de gratitude envers celui qui a fait preuve de tant de dévouement et de constance. Jack… Jack et ma dette qu'il est temps de payer…

Dans la plupart des romans, il y avait un héros, beau et brave, qui, après avoir conquis l'amour de l'héroïne, sauvait sa bien-aimée du mariage abhorré…

Pourtant, dans les cachettes presque oubliées du passé existait cette autre Ann, la jeune fille déjà durement éprouvée par la vie, par la lutte incessante et par la solitude, mais pleine d'attentes indéfinies et d'espérances timides, qui était montée à bord du "Venture", emportant dans une petite valise, à côté de quelques vieilles robes, son bien le plus cher – toutes les pièces de Jack Driscoll. La jeune fille qui était attirée par le seul nom de son auteur préféré et qui – pouvait-elle seulement rêver d'un tel bonheur? – l'avait rencontré en vrai. La jeune fille qui, confuse et flattée, baissait les yeux en rougissant sous les regards admiratifs de Jack, qui balbutiait des mots inintelligibles en réponse à ses compliments maladroits, qui partageait avec lui la tremblante émotion de son premier baiser…

Assise devant le sombre miroir, Ann s'efforça de ressusciter dans sa mémoire tout ceci, ressenti, réellement ressenti jadis par elle. Se rappeler. C'est si facile à dire, mais le faire pour de bon? C'était comme si elle tentait de se remémorer les pensées et les sentiments de quelqu'un qui avait vécu il y a un siècle à l'autre bout de la terre. Cette jeune fille, dont elle invoquait en vain le souvenir, était une personne inconnue, étrangère. Une personne morte depuis longtemps.

Où est maintenant cette euphorie qu'elle avait éprouvée en réalisant que Jack Driscoll – le fameux, le magnifique, l'inimitable, son idole et son maître à penser depuis des années – s'était épris d'elle? Où est cette douce agitation qui s'infiltrait dans son cœur lorsqu'elle le regardait? Rien, plus rien à l'intérieur d'elle, à part un immense froid.

Mon cœur…

Elle pressa la main contre sa poitrine. Là-dedans, elle percevait des battements réguliers. Inlassables. Mécaniques. C'est là qu'est supposée loger cette chose étrange que dans le langage humain on appelle "le cœur" quand on parle de l'amour. Chose énigmatique qui, en elle seule, recèle plus de mystères que toute l'infinité de l'univers. Chose indomptable que rien ni personne ne peut commander, car elle n'obéit qu'à ses propres lois et se rit des frontières et des dogmes. Qui pourra jamais la sonder à fond? Ses choix et ses motivations, qui pourra les comprendre? Chercher à le faire, c'est comme essayer de trouver la raison dans la folie…

Ann ne savait que trop bien que ce cœur-là, elle ne l'avait plus. C'en était fini. Il s'était arraché de sa poitrine. Il s'était précipité du haut du gratte-ciel dans une chute mortelle. Il s'était brisé en mille morceaux – là, en bas, sur le pavé de Manhattan. À la place, qu'est-ce qui lui restait donc? Rien qu'une simple machine mesurant méthodiquement les secondes qui la séparaient de son dernier soupir. Et c'est tout.

Comment veut-on qu'une machine soit capable de ressentir de l'amour?

Ann perça du regard la barrière polie du miroir, pour scruter l'expression de celle qui habitait son obscure profondeur. Jeune, belle, talentueuse… Ils ne se lassaient pas de me le répéter. La jeune femme du miroir lui répondit par un sourire amer. Quelle certitude candide dans ce chœur de louanges dont on l'avait accablée!.. Celle qui a tout cela est au comble de la félicité. Elle n'a pas le droit d'être malheureuse. Elle n'a pas le droit de sangloter la nuit, en mordant son oreiller, de peur que sa colocataire ne l'entende. Elle n'a pas le droit de serrer contre sa joue le satin blanc de sa robe, pour que ses larmes se mêlent au sang dont il garde les marques. Et surtout elle n'a pas le droit de se sentir une dépouille vide, dédaignée même par la mort qui, lui ayant tout pris, l'a rejetée.

À cette enfant gâtée de la fortune, il ne lui manque plus que le mariage avec le jeune dramaturge de renom qui a fait d'elle sa muse et qui s'est transformé pour elle en héros intrépide, digne du temps de la chevalerie.

Une muse, a-t-elle besoin d'avoir un cœur? A-t-elle besoin de partager les sentiments de celui à qui elle donne l'inspiration? Et si elle ne peut offrir en échange à son adorateur fervent que la froideur placide d'une statue de marbre?

Son interlocutrice en face d'elle se taisait toujours. Mais tout au fond de ses yeux grands ouverts, Ann put lire la triste réponse. S'il s'agit d'épouser un homme que tu n'aimes pas, tu ne seras pas, de loin, la première. Tant d'autres ont vécu leur vie comme ça. Et toi, Ann? Le pourras-tu?


Les marches de l'étroit escalier de fer grinçaient sous ses pas. Ann descendait. Une marche. Une autre. Plus bas. Encore plus bas.

Je viens.

Vers celui qui l'a suivie jusqu'au bout. Jusqu'au tréfonds de l'enfer. Jusque dans le ventre de la bête. Vers celui qui, l'ayant rencontrée, a trouvé sa perte. Vers le prisonnier ligoté dans son sombre cachot.

Je suis là. Je viens.

La cale du "Venture" n'était ni très grande, ni très bien aménagée pour ce genre de cargaison. Pour pouvoir y mettre le géant captif, il leur avait fallu démolir les cloisons intérieures et pratiquer une large ouverture dans le pont. Ensuite, lorsque les planches enlevées eussent été remises en place, on n'avait laissé pour y accéder qu'une trappe et un escalier.

En haut, près de la trappe, resta couché le marin qui y montait la garde. Ann l'avait assommé d'un coup de bâton sur la nuque. On lui avait interdit de le voir. "Tant que je suis en vie et qu'on m'obéit ici, vous n'y entrerez pas", telle avait été l'inébranlable décision du commandant, telle avait été la réponse invariable à ses supplications. Mais qu'est-ce que le commandant, lui, pouvait en savoir? Les interdictions ne signifient rien quand on tient à faire quelque chose à ce point-là, quand on y tient plus qu'au reste du monde. Tôt ou tard, on finit toujours par trouver un moyen. On devient capable de tout.

Encore quelques marches grinçantes, encore quelques battements de cœur à lui faire éclater la poitrine…

… et elle le vit enfin…

Au début de leur traversée de retour, une tempête effroyable s'était abattue sur eux. Trois jours durant, le vent et l'eau devenus fous furieux avaient fait du bateau leur jouet. L'averse flagellait l'océan. Les vagues se transformaient en montagnes vertigineuses couronnées d'écume, et les nuages frôlaient leurs crêtes. Entre les montagnes se creusaient les abysses d'une profondeur incommensurable. Chaque fois que le bateau se précipitait dans une de ces abysses, Ann fermait les yeux et priait. Priait pour qu'il y restât. Pour que l'océan les engloutît tous, les coupables et les innocents, les bourreaux et les victimes… La violence du désespoir et de la colère qui la ravageaient alors égalait la furie de la tempête. Si elle avait su comment faire couler le navire, elle l'aurait fait. Pour que la mort vînt donner le châtiment ou la délivrance…

Elle le vit.

Vaincu. Humilié. Esclave.

Elle le vit.

Enchaîné. Sombré dans un sommeil narcotique. Enfermé dans la sordide exiguïté de sa geôle…

Les genoux flageolants, sur le point de s'effondrer, Ann se cramponnait aux barreaux de la rampe, ses ongles s'enfonçant dans le métal. Elle voyait en vrai tout ce dont son imagination n'avait cessé de nourrir son tourment insatiable, pendant de longues veillées dans sa cabine… pendant les heures de torture passées en proie à la douleur qui la consumait et à la conscience d'avoir perpétré une chose abominable… Elle regardait, regardait… Hypnotisée, elle le buvait des yeux. Chaque détail, absorbé avec une avidité fébrile, s'imprimait en elle comme gravé au fer rouge.

Étendu sur le dos… les bras et les jambes écartés, attachés par des chaînes à des piliers de fer. D'autres chaînes et des câbles d'une épaisseur énorme, arrimés à des crocs fichés dans le sol, passent au-dessus de son corps… Ils l'étouffent… Que la respiration qui soulève sa poitrine oppressée est lourde et pénible!..

Qu'est-ce qu'ils ont fait de toi…

Sur les bras, sur les cuisses, sur le ventre, partout des poils raidis et collés à la peau par des caillots de sang coagulé. Là où l'on peut voir sa peau à découvert – une infinité de contusions et de petites blessures que les balles et les grappins lui ont laissées. De sombres taches séchées sur le sol crasseux tout autour…

Chacune de ses blessures – une incision, une plaie ouverte dans son cœur à elle…

Qu'est-ce que j'ai fait, moi…

Ann descendit en titubant les dernières marches. En bas les forces l'abandonnèrent. Privée de l'appui de la rampe, elle s'affaissa, les genoux et les mains sur le sol, et se traîna vers lui. Il lui semblait que la vie vacillait en elle, comme une petite flamme prête à s'éteindre. Combien glaciale lui parut sa main à lui lorsqu'elle la toucha enfin! On eût dit la main d'un cadavre. Elle posa les doigts sur sa paume ouverte, répétant la première caresse qu'elle lui avait donnée sur l'île… Comme tout cela était loin désormais! Un rêve presque oublié… un beau rêve plein d'une douceur ineffable…

Il poussa un grognement sourd. Ses paupières tremblèrent, ses narines se dilatèrent légèrement. Même inconscient, il sentit sa présence. Il la savait près de lui, et un rayon de lumière vivifiante pénétra dans l'obscurité morbide où on l'avait plongé.

Ann sourit à travers les larmes ruisselant sur ses joues. Rien d'étonnant en cela. C'est comme nos âmes qui se parlent l'une à l'autre sans paroles, car elles rêvaient l'une de l'autre depuis l'éternité… Elle entoura de ses bras les doigts froids et immobiles, les pressa contre son corps, voulant partager avec lui le peu de chaleur qu'elle avait apporté…

Un bruit arriva d'en haut – des éclats de voix, des jurons, quelqu'un appelait le commandant. Des pas résonnèrent près de la trappe. Ann ne tourna pas la tête et ne desserra pas son étreinte.

On va descendre. On va la saisir et l'arracher à lui une fois de plus, et la crainte superstitieuse va se refléter dans les yeux des marins venus pour l'emmener. Par ordre du commandant, on va l'enfermer dans sa cabine jusqu'à la fin du voyage. Deux captifs sur un bateau devenu une prison… Mais pour quelques instants encore, rien de tout cela n'avait aucune importance. Pour quelques instants encore, tant que leurs pas faisaient grincer les marches en s'approchant, elle pouvait le tenir entre ses bras.