Bonjour tout le monde,
Un tout grand MERCI à LOO pour avoir posté le premier commentaire, ainsi qu'à tous les lecteurs. Je vous souhaite un magnifique week-end.
XVI
Cassandre se passa la langue sur les lèvres, comme pour retenir le bref et irréel baiser que lui avait donné la gardienne des lieux.
– Qu'est-ce qui m'a pris, bon sang, j'aurais dû la repousser, alors que là…
Elle s'interdisait de trop analyser sa propre réaction dans un instant de pure émotion, tel qu'elle n'en avait jamais vécu. Oui, elle avait été surprise, mais maintenant, si elle était pleinement honnête avec elle-même, elle n'avait qu'une hâte : recommencer.
Pour se changer les idées, elle regarda le plafond. Dehors les vents se déchaînaient, parfois jusqu'à entrer dans la cheminée et y faire virevolter les braises. Même si le risque d'incendie était minime, étant donné que le sol et l'âtre était fait de pierres, elle observa le husky qui restait en alerte à chaque fois que cela se produisait.
Autrefois sa peluche bien-aimée, avait le pelage gris, alors que Vodka était couleur crème, mais en dehors de cela, elle avait les mêmes yeux que Saphir. Était-ce un signe du destin, ce retour vers le passé pour s'ouvrir sur un avenir plus enrichissant et palpitant ? La jeune blonde en avait l'intime conviction.
Les boiseries grinçaient, comme si elles voguaient sur un bateau, et sur le toit la glace se brisait, un peu comme le faisait les icebergs dans la mer du nord. Étrangement cela ne l'inquiétait pas, car le refuge n'avait rien du Titanic, au contraire, il lui semblait un havre de paix que rien ne viendrait perturber, du moins pour les quelques jours à venir encore.
– Je vais te prêter un bas de training et une chemise, tu t'y sentiras mieux.
Niki avait bandé ses pieds et ses mains, avant de lui passer les vêtements avec beaucoup de douceur autour du corps, mais éludant habilement ses questions sur la gravité de ses blessures. Son sauveteur n'était pas très loquace, alors elle n'avait pas insisté, jugeant que ça pouvait attendre quelques heures de plus.
L'inquiétude sur le visage de son hôtesse qui l'avait nourri à la main comme un oisillon, était l'unique chose qu'elle redoutait réellement, car en cet instant, savoir si oui ou non elle risquait encore quelque chose n'avait guère d'importance, elle était en vie, c'était déjà bien plus que ce qu'elle avait osé espérer, là-bas dans la montagne.
Combien d'heures sans dormir avait-elle bien pu veiller sur elle ? Cassandre observa la grande silhouette, dont la respiration était enfin plus lente, et dont les longs cheveux noirs reposaient sur son épaule. « Ce qu'elle est belle », ne put-elle s'empêcher de penser, en tentant de lui faire un peu plus de place dans le lit, mais peu de temps après Niki s'était recollée contre elle. Cette proximité lui donna l'impression d'être en parfaite sécurité, assurée que la grande brune aux yeux saphir ne laisserait jamais rien de mal lui arriver.
XVII
– Ça pour une surprise, Cassy ! Je te croyais à l'étranger ?
Cette voix l'interpellant à la sortie du supermarché lui était familière.
– Françoise, je ne m'attendais pas à te voir ici !
Les deux copines d'enfance s'embrassèrent chaleureusement avant de se diriger vers un tea-room de la vieille ville de Berne.
Même si elles n'avaient jamais été les meilleures amies du monde, ayant rejoins les enfants de l'orphelinat la même année, elles avaient maintenu le contact.
Françoise avait eu la chance d'être adoptée, malgré son âge avancée, par une riche famille fribourgeoise. La veille de ses huit ans, elle avait définitivement quitté l'orphelinat et la jeune blonde s'était une nouvelle fois retrouvée toute seule.
Depuis la vie de Cassandre n'avait été que railleries et solitude, sauf pour les quelques week-end par an où elle avait été invitée dans ce splendide manoir bordant les rives de la Sarine.
Elles y avaient refait le monde, connu leurs premiers amour et organisé de nombreuses fêtes qui se terminaient généralement en bains de minuit mêlés à de franches rigolades.
– Tu te souviens de la fois où le petit vieux a prévenu les flics parce qu'on faisait trop de bruit ?
Oh que oui, Cassandre ne s'en souvenait que trop bien, c'était le fameux week-end où sœur Mary-Yvette lui avait définitivement interdit de découcher le week-end, sans oublier les sales besognes qu'elle lui avait imposé trois mois durant.
Puis Françoise avait rencontré Dylan qui allait devenir son mari, et leurs entrevues se firent de plus en plus rares.
– Et toi Cassy, toujours pas de prince charmant à l'horizon ?
– Pas depuis Andy, non.
Cette simple question la replongea un an en arrière, où elle avait pris la décision de quitter la Suisse, après ses échecs sentimentaux à répétition.
Mais le ciel, la mer et les îles grecques ne l'avaient pas guéri de ce vide au fond du cœur. Aussi, après avoir visité tous les haut-lieux de l'Histoire et de la mythologie qui la captivait, Cassandre, en manque de moyens financiers, fut contrainte de rentrer au pays.
A partir du premier janvier son rêve de toujours, allait devenir réalité, puisqu'une petite librairie de la capitale lui avait offert un emploi.
– Bien, à part ça, tu as quelque chose de prévu pendant les fêtes ?
Évidemment que non, aussi fut elle invitée à passer la semaine précédant Noël à Grindelwald.
– Mon Dieu, ça fait des années que je n'ai pas remis les lattes !
Mais Françoise avec sa ténacité habituelle l'avait aisément convaincue.
En effet, Cassandre retrouva rapidement ses sensations sur ces pistes de rêve, alors que le soleil dorait la montagne avec bienveillance. Un petit crochet dans la poudreuse,… puis… plus rien… ses souvenirs s'arrêtaient là, alors qu'elle se réveillait.
Elle n'était pas venu skier seule, mais pourquoi Françoise et Dylan n'avaient-ils pas envoyé une patrouille des glaciers à son secours ?
Ses souvenirs revenaient petit à petit, apportant avec eux plus de questions que de réponses, sans oublier le mal de crâne qui la fit replonger dans les bras de Morphée.
XVIII
Niki avait pratiquement fait le tour de l'horloge, chose qui ne lui était plus arrivée depuis sa plus tendre enfance. En ouvrant les yeux, un regard souriant et rempli de tendresse l'accueillit.
– Bonjour, je ne voulais pas te réveiller, mais j'ai hum un petit problème…
Devant l'air plus qu'embarrassé de la jeune blonde, la gardienne éclata de rire.
– T'en fais pas, j'en ai connu d'autres, je vais t'aider.
Réalisant soudain le double-sens de sa phrase, elle tenta maladroitement de se rattraper.
– Euh, ce n'est pas ce que je voulais dire, c'est juste qu'en montagne on doit être prête à tout.
La rougeur qui enflamma ses joues fit rire Cassandre à son tour. Ça ne m'a pas gêné, au contraire même, songea-t-elle.
– Tu as eu peur pour moi et je t'en remercie, mais là ma vessie est sur le point d'exploser.
Niki s'extirpa des draps pour enfiler son pull polaire, son pantalon de ski et ses boots.
– A toi de choisir, on sort ou je te passe le pot-de-chambre ?
Cassandre ne s'attendait nullement à devoir faire un tel choix, même si c'était évident, en y réfléchissant, qu'une cabane alpine n'abritait pas de lieux d'aisance en son intérieur. Puis elle réalisa également que durant les trois jours où elle avait été inconsciente, la grande noiraude l'avait non seulement sauvée, soignée et réchauffée, mais qu'elle s'était également occupée de sa toilette.
Cassandre s'attarda sur les grandes mains, les imaginant parcourant chaque parcelle de peau de son corps.
– Et dire que j'en ai aucun souvenir.
– T'en fais pas, ça va revenir, une amnésie après ce genre de traumatisme est fréquente, faut laisser du temps à ton corps et à système nerveux de reprendre le dessus.
Se pouvait-il qu'elle venait de livrer sa pensée à voix haute ?
Cassandre choisit le pot-de-chambre, espérant que les battements de cœur qui tambourinaient dans sa poitrine se calmeraient le temps que Niki aille le chercher.
Niki récupéra l'étrange objet en céramique en tremblant. « Arrête ça tout de suite, c'est ta patiente bordel, d'ici quelques jours un hélicoptère viendra la chercher et vous reprendrez toutes les deux vos vies d'avant. »
A cette pensée, son âme se déchira, mais il fallait être réaliste, même s'il existait une infime chance entre elles, il valait mieux que la belle blonde s'en aille, car avec le temps elle lui ferait plus de mal que de bien. Le masque à nouveau à sa place, elle se redirigea vers le lit pour aider la femme, qui faisait vibrer chaque recoin de son être, à se soulager.
La douleur s'amplifia avec chaque mouvement, mais Niki la tenait fermement dans ses bras, afin que ça soit le moins douloureux possible. Une fois rhabillée, elle la reposa délicatement dans le lit. Leurs souffles n'étaient qu'à quelques centimètres, aussi Cassandre en profita pour goûter une nouvelle fois aux lèvres qui la fascinaient.
Malgré ses résolutions prises quelques minutes plus tôt, Niki y succomba et lui rendit son baiser qui se faisait plus insistant. Leurs lèvres s'entrouvrirent, afin de laisser leurs langues entamer un ballet effréné. Cassandre passa sa main blessée derrière la nuque de Niki pour l'attirer encore plus vers elle, mais ceci lui arracha un cri de douleur qu'elle tenta d'étouffer dans leur baiser, alors que des larmes inondaient ses yeux.
Ceci déboussola complètement la gardienne. Niki prit ses jambes à son cou, sortit par la fenêtre et se faufila à travers le tunnel creusé dans la neige vers l'extérieur.
XIX
Cassandre resta assise dans le lit, totalement hébétée par la réaction inattendue et violente de la part de celle qui occupait toutes ses pensées depuis son réveil.
– Qu'ai-je dit ou fait ? Ma parole, c'est quand même elle qui a commencé à ce que je sache !
Le husky, ressentant son désarroi, vint se coucher à ses pieds. Était-ce un signe ? Cassandre l'interpréta comme tel et se mit à retirer les bandages placés autours de ses membres inférieurs avec beaucoup de peine, mais avec détermination, elle devait savoir. Vodka, comprenant ce qu'elle cherchait à faire, avec une étonnante prudence, l'aida à s'en débarrasser.
– Oh mon Dieu, ça a dû être horrible pour elle de prendre une telle décision.
Sa réaction devant ses pieds mutilés l'a surpris, car à aucun instant elle en voulut à Niki, au contraire, elle s'inquiétait que ceci soit la cause de son départ.
– Pourvu qu'elle ne s'éloigne pas trop du refuge, je n'aurais jamais la force d'aller la chercher là-dehors.
En observant plus longuement ses pieds, désormais plus rouges que violacés, l'angoisse finit par la gagner. Qu'en était-il de ses mains, avait-elle également dû lui amputer quelques doigts ?
Cette simple pensée la terrifia, car ses mains étaient son outil de travail. Elles lui servaient de prolongement de son cœur pour mettre sur papier tout ce qui la travaillait émotionnellement. Sans oublier sa fantaisie débordante, qui y trouvait un semblant de vie, après avoir tant été brimée par le peu de gens à qui elle avait donné à lire ses histoires.
– Ce n'est pas vrai, il est resté là-bas sous des tonnes de neige !
Ce souvenir, l'a frappant de plein fouet, lui arracha une nouvelle crise de larmes. Après plusieurs minutes, elle finit par se ressaisir, et à l'aide de ses dents dégagea lentement ses mains de leurs entraves. Sa main droite était intacte, du moins presque : les gelures étaient encore bien visibles, mais la chair semblait s'en remettre gentiment. Le soulagement fut grand, aussi eut elle moins d'appréhension en retirant les bandages de son autre main.
Il ne fallait pas être un expert en médecine pour comprendre que la main avec laquelle elle avait tenté d'attirer davantage la grande femme dans la passion de leur baiser était dans un état inquiétant. La paume était déchiquetée, comme si elle avait tenté de se rattraper au rocher dans sa chute, et les extrémités des doigts étaient bleu foncé. Le pouce réagissait, ainsi que l'index et le majeur, même si ceci la fit atrocement souffrir. Le petit doigt en revanche était tellement gonflé qu'il collait à l'annulaire dont les phalanges noires saignaient à leurs articulations. Nul doute, le doigt était mort, pire son infection risquait de se propager à toute la main si l'on n'agissait pas immédiatement.
Une fois remise de sa macabre découverte, Cassandre tendit sa main plus au moins valide vers la petite table de nuit pour y saisir un calepin et un stylo. Elle réfléchie un instant et puis griffonna quelques mots.
– Retrouve-là mon chien et fais-là revenir s'il te plaît, j'ai besoin d'elle… et elle de moi…
XX
Le blizzard frappait sans relâche son visage et le froid lui donnait l'impression que ses joues étaient en feu. Pourtant elle continuait à affronter la tempête avec rage.
– Vas-tu t'en prendre à toutes les personnes que j'ai le malheur d'aimer ? Il t'appelait sa vierge, sa fiancée, sa sirène même, mais tu n'es qu'une sorcière avide de sang et de souffrances. S'il te faut une vie, alors prends la mienne, comme tu aurais dû le faire il y a des cela treize longues années, mais par tous les saints, laisse-la vivre !
Comme à son habitude, la montagne restait muette, mais une rafale de vent la projeta dans la neige. Niki jura et l'insulta de plus belle, réalisant nullement que le refuge avait définitivement disparu de son champs de vision.
Elle erra ainsi plus d'une heure jusqu'à ce qu'une énième chute lui ôte définitivement l'envie de se relever.
– Cassandre, ma si douce et belle Cassandre, que n'aurais-je donné pour avoir le droit de te chérir… de te toucher… simplement de t'aimer… mais tu te souviendras de moi que comme étant celle qui t'a mutilée…
– Il y a trop de touriste en été, on ira au devant de ma fiancée l'hiver prochain. Veux-tu bien être ma demoiselle d'honneur pour l'occasion ?
Toute aussi excitée que lui, elle avait sourit. Enfin Jo allait l'emmener vers son premier quatre mille. Jamais la Jungfrau n'avait été autant en beauté que ce dimanche-là, frère et sœur gravir sa longue traîne plus inséparables que jamais… puis la corniche de glace s'était brisée… Elle avait tout tenté pour remonter Jo, alors que la corde lui entaillait les mains jusqu'au sang.
– Personne n'aurait pu nous hisser tous les deux et tu le sais. Il faut que tu vives sœurette,… pour moi,… pour maman,… pour Cassandre.
La voix de son frère résonna encore, et encore dans sa tête, alors que sa vie défilait devant ses yeux à une vitesse vertigineuse :
– Il faut que tu vives !
La suite mercredi, à bientôt.
