IV. Du pareil au même.
Lucius déposa ses bagages dans le manoir familial et regarda autour de lui les hautes voûtes décorées avec soin, les chandeliers d'or et d'argent aux bougies qui offraient à la vue des lumières douces, les tentures aux armoiries des Malefoy. Il se sentit chez lui, mais une pointe brûlante lui rapella que ceux qui l'accueillaient à présent s'étaient joué de lui. Son père sourit et sa mère le serra contre lui, bien qu'il fut, à dix sep ans, plus grand qu'elle.
« Bienvenue à la maison, fils. »
Lucius leur exprima un peu son sentiment sur le début de cette septième année, leur passa le bonjour de la part de Slughorn, puis monta à sa chambre, ses valises le suivant en flottant. Il retrouva cette pièce où il avait vécu tant d'années, et supposa que vivre sept ans à Poudlard donnait cette même impression, de n'être bien nul part ailleurs, à tout le monde. Il rangea rapidement puis prit son bain avant le souper. Il descendit dans le grand salon et s'installa dans un fauteuil près de la cheminée. Sa mère lui demanda de lâcher ses cheveux et le félicita sur leur beauté. Caressant la chevelure d'or pâle de son fils, elle babillait sur divers sujets lorsqu'un prénom fit se tendre Lucius.
« Narcissa Black va bien ? »
« Je suppose. » Le ton froid de la voix aurait stoppé quiconque d'autre n'était pas sa mère.
« Nous nous entretenons souvent avec les Black par lettres. C'est une famille respectable. Narcissa a l'air d'être une jeune fille intelligente. Est-elle jolie ? »
Lucius se leva et se retira aux caresses délicates de sa mère, puis lui prit les mains, tout aussi délicatement. Il planta son regard gris dans ceux plus délavés encore de sa génitrice et inspira une fois, puis deux.
« Je me fiche de Narcissa Black. Je pensai que j'avais encore du temps pour choisir ma future promise, mère ? »
L'air destabilisé de sa mère l'informa que Black et Potter avaient eu raison. Il était déjà enchaîné par une promesse qui n'était même pas de lui. Il grimaça, ce que sa mère ne manqua pas de remarquer. Ele lui flatta les mains, l'air soudain désespéré d'avoir mal fait.
« C'est une bonne famille, chéri. Elle saura te rendre heureux. Lorsque vous aurez appris à vous connaître. As-tu jamais parlé sérieusement à cette fille ? Sa mère vante ses mérites, et je suis certaine qu'elle devrait te plaire. »
Non. Lucius eut envie de le hurler, de le crie. Non, Narcissa ne lui plaisait pas, et il n'avait aucune envie de lui parler. Sérieusement ou non. A dire vrai, il n'était intéressé par personne. Ce qu'il avait - non, ce qu'il avait eu avec un autre Black lui avait semblé suffisant. Pas de sentiments, juste la violence de deux corps, et l'amusement de deux entités qui se cherchent, se taquinent à coup de crocs et de griffes. Depuis la lettre, depuis deux semaines, Sirius ne lui avait pas adressé la parole. Même ses regards brûlant de haine avaient disparus, pour laisser place à cette indifférence glaciale. Qu'on puisse l'ignorer ainsi mettait Lucius dans tous ses états, bien qu'il ne montrât rien. Mais il ne pouvait parler de cela à personne. Il ne pouvait pas dire non, car ce serait inutile et mettrait ses parents dans l'embarras.
« J'essayerai, mère. Mais, si je ne la trouve pas à mon goût, pourrez-vous retirer votre parole ? »
Une bouée de sauvetage. Un caillou attaché à la cheville. Sa mère lui lança un regard sans équivoque : une telle chose était sûrement trop gênante, et jamais son père ne voudrait passer pour un traître ou un couard. Lucius eut envie de vomir. Il ne mangea rien et alla se coucher tôt. Il se réveilla au milieu de la nuit et s'accouda à la fenêtre pour observer la neige tomber. Le sommeil le fuyait. Il n'aurait jamais cru que perdre ce crétin de chien le rendrait aussi mélancolique. Mais Sirius avait le premier et le seul homme à faire naître cet affrontement en lui. Lucius Malefoy, le grand et fier sang-pur, qui se retrouvait à se consumer de désir pour un vulgaire gryffondor renié par sa famille ? Mais il était au moins satisfait de voir que ce satané charmeur était également tombé pour lui. Ils avaient appris ensemble - la violence, la douceur qui suivait la bestialité, les gestes, l'union et l'attention, la douleur. Lucius avait au moins cela pour lui.
Lucius fronça les sourcils. Sa mère souriait doucement. Elle fit un geste avec sa baguette et diverses armoires bougèrent afin de laisser la place à d'autres vaisseliers de s'approcher. De la porcelaine commença à danser dans l'air dans une chorégraphie qui n'était pas sans rappeler des échos fantômatiques. Lucius se répéta mentalement les mots qu'elle venait de prononcer, de toute évidence fère d'elle. Il déglutit difficilement.
« C'est une plaisanterie ? »
« Non. Et cela te donnera l'occasion de montrer ta bonne foi. Allons, Lucius, ne fais pas la tête et va arranger tes cheveux. »
Ses cheveux étaient très bien, et Lucius n'avait aucune envie de continuer sur cette pente glissante que ses parents mettaient sous ses pieds. Une soirée avec les Black ? A quoi jouaient-ils ? Il remonta dans sa chambre et se mit à y tourner comme un fauve en cage. Hélas pour lui, le soir arriva bien trop vite et une voix le héla de descendre. La salle à manger avait été décorée avec soin, il devait le reconnaître. Sa mère passa trois fois la main dans les cheveux de son fils pour les arranger et remit cinq fois sa cravate en ordre. Lucius soupira et s'éloigna pour se mettre à la droite de son géniteur. Puis les Black débarquèrent.
La mère. Le père. Et les trois soeurs. Bellatrix était la plus vieille, et la plus dérangée également. Elle avait l'air d'un corbeau dépenaillé, dans sa grande robe. Ensuite venait Andromeda, au physique plus agréable, un peu plus aimable. Puis Narcissa, la plus jeune, celle aux cheveux blonds, et à la mine de toute évidence radieuse en cet instant. Ils se saluèrent poliment et pénétrèrent dans le salon dans le plus grand calme. Lucius fit tout pour ne pas avoir à leur adresser la parole, hélas, il fut rapidement harponné par son père dans la conversation.
« Il paraît que vous avez d'excellente notes. Parfait. Une tête bien pleine, un corps sain, et un sang pur. » Cygnus Black éclata d'un rire que sa femme reprit, et les Malefoy firent de même. Les trois filles étaient assises dans leur coin, papotant entre soeurs.
« Vous pouvez aller leur parler, elles ne vous mangeront pas. »
L'intervention de Druella Black le tira de ses pensées et il s'avança donc à contrecoeur près des demoiselles. Elles levèrent en même temps les yeux vers lui, comme un seul même regard inquisiteur.
« Laissons-les seuls » grinça Bellatrix, et elle se leva, le nez froncé, avant de s'éloigner avec Andromeda. Lucius eut envie de les retenir par le bras, de les supplier de ne pas les laisser seul à seule. Il fit face à une Narcissa souriante. Elle semblait moins idiote que ce qu'il s'était forgé comme avis. Il fit un effort pour discuter avec elle.
« Tu as encore un bleu ? Là où ce crétin de gryffondor t'as frappé avec ce cognard. »
Son regard papillonna jusqu'au torse de Lucius, couvert d'une chemise de soie blanche. Il fronça les sourcils, et répliqua sans faire attention à l'impolitesse de son propos, « C'est un Black. C'est donc ton cousin. Ton cousin m'a fait cela. »
Narcissa ouvrit la bouche, rougit, et secoua la tête.
« Il n'est plus rien pour nous. »
La bouche de Lucius forma un pli désagréable. Bien entendu. Plus rien pour nous. Plus rien pour moi non plus, songea t-il en se mentant à lui-même. Sa conscience était malade à l'idée de tout cela. Sirius ne récoltait que ce qu'il avait semé, bien entendu. Il n'était nullement désolé pour lui. Mais il lui manquait - c'était gravé dans sa chair, dans ses os, dans chacun de ses souffles. Cette absence. Ce creux dans le corps. Ce vide qu'on ne pouvait combler. Sa voix amusée, ses doigts sur sa chair, le couvrant de cette violence passionnée qui n'était qu'à eux. Il soupira.
« Nous sommes promis l'un à l'autre. Tu le sais ? »
Narcissa ne répondit pas, abasourdie par la franchise et la brutalité des mots. Lucius se força à continuer.
« Mais nous ne sommes pas mariés. Tu n'es pas obligée d'accepter. Je veux dire, si je ne te plais pas. Je n'en serais pas vexé, tu sais. » Et elle, serait-elle blessée dans son égo si il lui disait qu'à elle, il préférait son cousin renié ? J'ai toujours préféré les chiens aux fouines. Cette pensée le fit sourire, et Narcissa se fourvoya sur l'origine de ce sourire.
« Oh mais tu me plais, Lucius. Et, même si nous ne sommes pas encore mariés, c'est du pareil au même, non ? » Non. Non, ça ne l'était pas. Le sol sous les pieds de Lucius sembla se fissurer. Ou peut-être que ce son craquant n'était que son corps qui se morcellait. « J'aimerai beaucoup que l'on se voit un peu plus souvent, à Poudlard.»
Le reste de la soirée fut noyé dans un brouillard où les minces espoirs de Lucius se voyaient mourir les uns après les autres. La brume qui se tâche de rouge. Les doigts crispés, blancs, tendus, sur un verre de vin après l'autre. Les idées qui lacèrent l'être, les unes après les autres. Et les années qu'il imagine, longues et désespérées. Les uns après les autres.
« Que penses-tu d'elle, fils ? Elle est de noble lignée, et je pense que vos enfants seront parfaits. » La voix lancinante de son père était comme un coup de poignard. Lucius croisa les jambes, profondément enfoncé dans son fauteuil face à la cheminée. Même les flammes, malgré leur proximité, n'arrivaient pas à réchauffer ce froid creux à l'intérieur. Son père lui lança un regard sans équivoque, qui demandait une réponse.
« Elle est ... Gentille. »
Sa mère émit un petit rire.
« Le voilà qui hésite déjà à la complimenter. Je suis certaine qu'il est déjà sous son charme, mais qu'il n'ose nous le dire. »
Elle n'aurait pas pu être plus dans l'erreur. Lucius ne comprenait pas comment elle pouvait en venir à de telles idées. Etait-elle si aveuglée par ses propres pensées qu'elle oubliait de regarder les détails ? Son père, lui, était plus futé.
« J'espère bien pour lui. Je ne souhaite pas perdre la face devant les Black. Allons nous coucher à présent. »
Lucius obéit, docilement, trop engourdi pour réagir aux paroles ou physiquement. Il n'était qu'une monnaie d'échange. Ses parents l'aimaient, il n'en doutait pas. Mais ils portaient les oeillères de ce sang pur qu'ils charriaient. Lucius partageait autrefois ces mêmes valeurs. Par bien des égards, il continuait de suivre la voie toute tracée. Mais à son propos, il refusait tout simplement d'être vendu pour perpétuer une lignée. Cela lui semblait soudain barbare et inhumain. Comme c'était ironique - les hommes suivaient des valeurs qui étaient les leurs, pour des éternités, jusqu'à ce qu'ils y soient confrontés. Cela changeait leur vision des choses. Oui - Lucius changeait d'avis sur bien des choses, ces derniers temps.
Et voilà un nouveau chapitre. J'espère qu'il vous aura plu. J'en profite pour redire ici que les personnages ne sont pas à moi, que tout appartient à JK. Rowling.
J'espère que vous avez apprécié votre lecture. Je vous remercie beaucoup de me lire, et j'espère de tout coeur que cette fanfiction vous plaît.
