Merci pour les bons commentaires!
Alors, ce chapitre est... En fait, la fin risque de vous laisser un peu dubitatif et même de vous donner de faux espoirs. Je tiens à préciser que si vous voyez des sous-entendus, ils sont probablement faux (je ne peux pas parler, moi aussi j'en vois...). Bref, vous verrez bien!
Bonne lecture!
Après un certain temps – cinq minutes? Une demi-heure? Une heure? –, j'arrête finalement de frapper le visage de l'asticot. J'essaie de reprendre mon souffle tout en le fixant. Il n'a aucune blessure, comme c'était à prévoir; il n'a même plus l'air de souffrir. Bon sang! Tous ces coups pour qu'il n'en ressente plus rien et n'en garde aucune cicatrice...
Son expression m'est mystérieuse. Il ne sourit pas, n'est pas triste. Bien franchement, je ne sais pas du tout ce qu'il ressent. Il me fait finalement son sourire caractéristique et me demande :
- Satisfait?
- Pas du tout!
- Shizu-chan, tu n'es pas particulièrement attirant que tu es fâché, mais quand tu pleurs en plus, je dois t'avouer que c'est complètement ridicule!
- M'appelle pas comme ça! Et puis d'abord, je m'en fous de comment tu me trouves. Tu veux encore mon poing dans la figure?
- Non merci, autant j'apprécie comment tu me montres ton amour, autant j'aime mieux passer à autre chose. Qui plus est, je tiens à ma vie, donc je...
Il se coupe de lui-même. Un silence de mort s'installe alors qu'il réalise ce qu'il vient de dire. Je voudrais lui répondre, pour lui faire du mal, mais une lueur de tristesse qui passe dans ses yeux m'en empêche. Je suis tellement peu habitué à lire des émotions autres que la colère et le mépris sur son visage que cela me déstabilise. Il murmure, plus pour lui-même :
- Je suis vraiment mort, n'est-ce pas? Ce n'est pas un rêve, ou un cauchemar plutôt... Dire que je pensais vivre indéfiniment. Je n'étais pas invincible finalement...
On dirait qu'il va se mettre à pleurer, mais la colère s'empare une nouvelle fois de son regard et il me lance avec haine :
- C'est ta faute si j'en suis là! Pourquoi m'avoir tué? J'étais censé avoir le dessus sur toi, j'étais censé te contrôler, j'étais censé arriver enfin à te battre! Tout est ta faute! Pourquoi tu ne meurs pas? Je pourrais aller au paradis si c'était le cas!
- Pourquoi c'est pas toi qui passes à autre chose? Laisse-moi tranquille, enfin!
Son rire amer résonne dans la pièce et je sais bien ce qu'il va me répondre :
- Si je le pouvais, ce serait fait depuis longtemps. J'ai essayé de m'en aller, hier, mais il semblerait que je doive toujours rester dans ton champ de vision.
Je ne sais que répondre à cela. Nous restons silencieux un moment, puis Shinra se racle la gorge bruyamment. Nous sursautons tous les deux et je me rappelle en jurant que nous ne sommes pas seuls. Je me relève et le vermisseau fait de même. Je m'essuie le visage et ne peux m'empêcher de me sentir pathétique. J'ai vraiment pété les plombs. Après un silence lourd, Celty écrit sur son portable et me le montre :
- Shizuo, est-ce que ça va?
Je voudrais rire, mais je lui réponds plutôt :
- Ouais...
Niveau enthousiasme, on repassera, mais c'était une tentative. Je m'assois sur leur divan sans un mot et enfouis une nouvelle fois mon visage dans mes mains. Je voudrais que tout disparaisse, que je me retrouve enfin seul, mais on dirait bien le destin a d'autres plans pour moi. Pourquoi tout ne peut-il pas être simple? Pourquoi suis-je destiné à passer le restant de ma vie – de mon existence même? J'en frissonne rien que d'y penser – avec cette peste? N'ai-je pas droit au calme?
Non, évidemment. Avec tout ce que j'ai détruit, c'est la moindre des choses; je ne mérite pas d'être heureux. Je souris amèrement face à l'inéluctable. Ma vie vient de perdre tout son sens. Et si je mourais, comme il l'a suggéré? Si je mettais fin à ma vie? Je ne vivrais plus ce calvaire et je pourrais enfin me reposer. Je sais maintenant qu'il y a une après-vie, alors pourquoi hésiter? Cependant, je sais bien que ce n'est pas la bonne solution. S'il y a quelque chose après la mort, le suicide risquerait de me condamner à l'enfer. Qui plus est, je n'ai pas envie de mourir. Pas encore, tout au moins...
- Shi-zu-chan~
Je lève le regard et rencontre ses yeux rouges comme le sang. Par réflexe, la colère me monte à la tête. Comment arriverai-je à vivre en permanence avec quelqu'un qui me frustre simplement par son existence? Ou son inexistence? Sa non-présence bien réelle, son irréalité tangible, sa... Arg! Je me perds encore dans des mots qui n'ont aucun sens!
Je me lève précipitamment et me dirige vers l'entrée. Je ne veux plus réfléchir à ce problème, cela me donne mal à la tête et me frustre plus que nécessaire – comme si je n'étais pas assez irritable en temps normal!
- Désolé de t'avoir dérangé, Shinra, que je grommèle sans conviction.
Sur ce, j'ouvre la porte et me retrouve dans le couloir sans que qui que ce soit tente de m'arrêter. Je dédaigne l'ascenseur et me rends plutôt jusqu'aux escaliers que je descends quatre à quatre. J'ai besoin de bouger, de me défouler. Je sens sa présence derrière moi et accélère encore le pas. À l'extérieur, je regarde l'immonde soleil en plissant des yeux et jure à voix basse. Il me rejoint et se poste à mes côtés avec son habituel sourire. Je détourne le regard et reprends le chemin jusqu'à chez moi, en marchant cette fois-ci.
- Shizu-chan, tu es ennuyant! Tu pourrais au moins rencontrer des amis pendant tes congés... Ah, c'est vrai, tu n'as aucun ami!
- L'asticot, me tombe pas sur les nerfs! Et puis, c'est quoi le but de m'insulter comme ça? À quoi ça t'avance?
Je le fixe alors qu'il semble légèrement troublé par ma question. Ai-je réussi à le faire taire? À mon grand énervement, il me répond plutôt :
- Parce qu'il n'y a rien de mieux à faire~ Shizu-chan, divertis-moi!
- Hah?
C'est à mon tour d'être surpris. Il espère vraiment que je vais me soumettre à toutes ses demandes? C'est déjà un grand sacrifice de ma part de simplement le supporter, il ne peut pas me demander en plus de m'occuper de lui!
- Fais-le par toi-même. Et puis d'abord, m'appelle pas comme ça!
- Tu n'es pas drôle...
Il ne se plaint pas plus et continue de marcher à mes côtés. Avec un soupir de frustration, je lui propose :
- Tu veux qu'on loue un film?
J'ai envie de me frapper pour proposer une activité aussi clichée, mais, étonnamment, il relève le regard avec intérêt et me réplique :
- Shizu-chan, tu aimes le cinéma?
- Je regarde des films de temps en temps...
- Qu'est-ce que tu aimes en général?
- Euh...
Je suis un peu gêné, parce que mes gouts ne vont pas du tout avec moi. En effet, je n'aime pas les films violents, j'aime plutôt les comédies, étonnamment, et ce, malgré mon exaspération devant certains comportements. Je lui réponds finalement :
- Ça dépend...
- Moi, j'aime les films réfléchis. Je ne supporte pas les intrigues trop faciles à deviner, ça devient lassant. J'aime les films qui me surprennent.
Je réalise que nous discutons de façon tout à fait normale et m'en étonne. Je ne pensais pas que cela nous arriverait un jour, de discuter comme des amis... Mais depuis quand suis-je amical avec l'asticot? Je suis censé le détester, haïr chaque moment passé avec lui, et pourtant, me voilà en train de débattre gentiment avec lui... Je le savais, j'ai vraiment perdu la raison si je peux me comporter de la sorte... Et merde... !
Je pense qu'il se rend compte de l'étrangeté de la situation, parce qu'il devient anormalement silencieux. C'est dans ce drôle de silence que nous arrivons devant le club vidéo. J'y entre sans conviction et il me suit, bien évidemment. Me voilà donc à sillonner les rangées comme une âme en peine – dire que c'est lui le fantôme, ça en devient risible. Après un certain temps, je mets la main sur trois DVD que je voulais louer depuis un moment. La larve ne se plaint pas de mes choix, ce que je suppose vouloir dire qu'il est d'accord avec ceux-ci – s'il ne l'était pas, je les prendrais quand même, ne serait-ce que pour l'ennuyer –, et je m'en vais vers la caisse. J'empoigne sur le chemin des sucreries et du chocolat. J'ai envie de me faire plaisir, aujourd'hui, pour passer mes frustrations qui ne sont pas complètement parties malgré ma crise plus tôt. Il ricane mais ne place aucune remarque. Heureusement, parce que j'aurais très bien pu éclater de colère et cela m'aurait valu bien des regards traumatisés et une expulsion probablement définitive d'un des seuls endroits d'Ikebukuro où ma présence est tolérée, du moment que je ne me fâche justement pas.
Je sors avec mon sac et me dirige vers mon appartement. J'y entre avec lui et, après m'être servi un grand verre de lait, je place le premier DVD dans le lecteur et m'installe sur le divan. Il s'assoit à mes côtés – je note qu'il s'est placé le plus loin possible de moi, comme c'était à prévoir – et nous commençons à regarder la télévision. J'ouvre une barre de chocolat et l'entame avec délice. Le parasite reluque tout ce que j'ai acheté pendant un moment. Juste pour le frustrer, j'éloigne le sac alors qu'il s'apprête à s'en servir. Il ne pourrait pas en manger de toute façon – ou du moins je le crois –, mais je refuse de partager quoi que ce soit avec lui.
Mon premier choix est une comédie – en fait tous mes choix le sont –, je me retrouve donc à pouffer plus d'une fois. Je réalise que le puceron rit également et semble apprécier cet humour autant que moi. Cela me rend un peu mal à l'aise, mais je mets de côté mes mauvais sentiments et tente d'apprécier le film. Je ne peux toutefois m'empêcher par moments de le regarder et de me faire la réflexion qu'il est bien là, à mes côtés. Tout cela me semble tellement réel et irréel à la fois, son existence n'a rien de naturel et pourtant elle s'impose d'elle-même. Il n'a jamais autant existé pour moi qu'en ce moment précis, assis à mes côtés à rire sincèrement. Je ne l'ai jamais vu d'une façon aussi tangible, aussi concrète, bien qu'il n'existe plus.
À la fin du film, n'en pouvant plus de douter de sa présence tout en la sentant si intimement, je le regarde plus intensément et pose ma main sur son bras. Il sursaute, son regard rencontre le mien. Je sens la douceur de sa veste sous mes doigts. Je les descends jusqu'à sa main, sens la tiédeur de celle-ci. Il ne réagit pas; il ne sait surement pas comment réagir, ni même pourquoi j'agis de la sorte. Complètement en transe, je relâche ses doigts et pose les miens sur sa joue. Le monde disparait autour de nous alors que je caresse tout doucement sa peau, en sens encore une fois la chaleur. Je suis hypnotisé par ses iris couleur de sang, par sa présence que je ne peux nier et qui pourtant défie la logique.
C'est toujours sans comprendre quoi que ce soit que je vois ses yeux se remplir de larmes. Il les laisse couler sur ses joues sans tenter le moindre mouvement et sans émettre le moindre sanglot. Je les essuie de mes doigts avec toute la gentillesse du monde. Ses yeux m'expriment à la fois une détresse insondable et une légère incompréhension. Je ne pensais jamais lui voir une telle expression; j'ignore toutefois mes interrogations et continue à assécher ses joues qui se recouvrent immédiatement de nouvelles larmes.
Toujours sans briser le silence, nous nous laissons aller à cette faiblesse que nous savons tous deux temporaire.
