Segment mémoire 4 : Bon Voyage

Après son plongeon dans le fleuve, Ezio n'avait qu'une envie : se délasser dans un bon bain chaud. Mais le temps lui manquait. Il ignorait où était Leonardo, ce qu'on lui faisait subir et dans quel but. Si c'était vital pour ses agresseurs de le maintenir en vie ou s'il risquait de se faire tuer. Et ça faisait trop de variables pour se permettre de se reposer. Il se contenta de passer au repaire de l'île Tibérine récupérer le tableau que la signora Strozzi avait ramené. Une fois là bas, il s'accorda dix minutes pour reprendre son souffle et se sécher au coin du feu. Il n'avait plus vingt ans.

Assis à la table face à son bureau, dos au feu, il profita de son répit pour rédiger des ordres de mission pour ses Assassins novices sous la tutelle de recrues plus expérimentées. S'il voulait que la confrérie prospère, il ne fallait pas se reposer sous ses acquis. Chaque semaine, un ou deux éléments la rejoignaient et il fallait les former, laisser aux recrues actives le loisir de former leurs cadets, etc. Il signa et apposa son sceau sur les deux ordres de mission qu'il venait de rédiger avant de se lever pour les punaiser au tableau d'affichage à côté de son bureau. Chacun était libre d'entrer et de sortir du repaire, la seule obligation était de se plier aux ordres de mission affichés.

Au moment où il s'apprêtait à rabattre son capuchon pour sortir, un papier plié en deux sur son bureau attira son attention. Il portait un nom, Francesco Colonna, et une adresse dans Rome, non loin d'ici. Et il était signé : La Volpe. Ezio ne put réprimer un sourire. Il n'avait absolument rien demandé à la Volpe, il ne lui avait pas parlé de l'enlèvement du génie ni même de ses tableaux ou de Francesco Colonna. Et pourtant ce mot était arrivé comme par magie sur son bureau… Il le chiffonna et le mit dans sa poche avant de sortir vers l'adresse indiqué. Voilà qui lui faisait gagner du temps. La Volpe se sentait sans doute redevable envers Ezio pour l'avoir empêché d'assassiner un Machiavelli blanc comme neige... Ça, ou alors le quartier général des voleurs rénové aux frais du florentin, ou encore… Non. La Volpe était désormais un associé, il ne rendait plus service aux Assassins pour exiger une contrepartie mais pour aider un ami dans le besoin, parce qu'il savait qu'Ezio ferait de même.

Las de voyager à pied, Ezio siffla son cheval qui arriva comme une flèche depuis l'arrière du bâtiment, non sans culbuter quelques passants au passage. Ignorant les remarques désobligeantes, il grimpa sur le dos de Sirius et se dirigea au pas vers la demeure de Colonna. Une fois sur place, il descendit rapidement, attacha son cheval et alla toquer à la porte comme un homme civilisé, en évitant l'effraction, pour une fois. Une femme aux traits tirés, habillé comme une servante lui ouvrit, l'air légèrement apeurée.

« Buongiorno. C'est bien la demeure de Francesco Colonna ? demanda poliment Ezio.

- C'était, répondit tristement la femme. Maintenant tout appartient aux banques.

- Et les tableaux de Da Vinci ?

- Ils ont été revendus aux enchères. L'acquéreur est un marchand d'art de Florence. Il doit appareiller dans la journée, mais si vous vous dépêchez, vous pourrez le retrouver sur le port. »

Ezio la remercia et pris congé. Il faillit siffler son cheval avant de se rappeler qu'il l'avait attaché. Bête et discipliné, Sirius aurait sûrement tiré comme un beau diable sur son mors pour rejoindre son maitre, au risque de se blesser.

Il le détacha et fila au galop vers le port sur le fleuve. Il ressentait une étrange tristesse en voyant cette partie du quartier, l'un des premiers qu'il avait découvert en arrivant à Rome blessé, humilié, expatrié. Il y avait retrouvé Machiavelli qui lui avait offert une aide substantielle… Il y avait des années de cela, déjà. Mais malheureusement pour lui, la place où se trouvait le marchand n'était pas la seule à lui rappeler de mauvais souvenirs. Il était à peine descendu de cheval qu'il entendit cette voix grinçante qui lui hérissa le poil avant même qu'il n'ait pu mettre un visage dessus.

« Reviens me voir quand je reviendrai à Rome, ma belle, je te ferai visiter l'intérieur de mon bateau… disait Duccio de Luca d'un ton lourd de sous entendus à une ravissante brune qui ignorait visiblement qu'elle avait affaire au pire Casanova de l'histoire de l'Italie.

- Duccio, gronda l'Assassin malgré lui.

Il avait beau avoir besoin de lui pour récupérer les tableaux de Leo, le sang d'Ezio n'avait fait qu'un tour en voyant le visage de Duccio, le même Duccio qui avait humilié sa chère petite Claudia quelque chose comme un siècle auparavant. Avant la conspiration, avant l'exécution de son père et de ses frères. Juste avant. Et pourtant il s'en souvenait comme si c'était hier, de ce fantoche qui séduisait une étrangère en passant la main sous ses jupons alors même qu'on parlait de fiançailles avec Claudia. De la correction qu'il lui avait infligée pour venger l'honneur de sa sœur, et recoller les morceaux de son cœur brisé avec le sang de ce cretino.

Duccio recula d'un pas, par réflexe. Mais son visage affichait une certaine assurance, sans parler d'une ironie qu'il ne cherchait même pas à dissimuler.

- Duccio, nous ne sommes plus des enfants, lança Ezio dans un vain désir d'apaisement…

Pour gagner du temps.

- Ezio Auditore ! Regarde autour de toi ! Tu es seul… Et moi j'ai de la compagnie.

Il désigna d'un geste une bande d'individus patibulaires dont le Q.I. devait être inférieur à deux chiffres, même en les additionnant tous. Sales, revêches, ils avaient tout de la bande d'abrutis parés à louer leurs poings au plus offrant. Et même si Ezio pouvait s'offrir une troupe complète de mercenaire rien qu'avec l'argent qu'il avait sans sa bourse, il ne fit aucun geste pour les dissuader de l'attaquer ou pour leur montrer qu'il avait de quoi les soudoyer.

- Je te préviens… commença-t-il.

- Allons, allons, on discute non ? répondit Duccio d'un ton moqueur. Ah, Rome, je vois que cette ville a eu une influence bénéfique sur ta petite sœur, je me trompe ? Elle qui ne voulait pas écarter les cuisses à Florence, la voilà devenu la courtisane la plus célèbre de Rome !

Dire qu'Ezio avait voulu tempérer la discussion… Son poing fendit l'air sans même qu'il n'ait eu le temps de réfléchir et sa main gantée et cuirassée s'enfonça avec fracas dans les gencives de Duccio. Celui-ci vacilla et tomba à la renverse. A moitié sonné, il tenta néanmoins de se relever en crachant du sang et une dent qui alla se noyer dans la salive mêlée de sang qui teintait les pavés de la ville.

Le regard mauvais, il fit signe d'une main tremblante à ses sbires qui n'attendaient que ça.

- Cazzo ! cracha-t-il. Qu'est ce que vous attendez ?! Frappez-le ! »

Aussitôt les sous fifres montèrent à l'assaut. Ils étaient quatre, aussi moches que bêtes, apparemment, et Ezio n'eut aucun mal à esquiver les coups pour en étaler un, puis un autre, et enfin le troisième, le plus gros et visiblement le plus fort qui se servait de ses énormes paluches comme les mercenaires se servaient de leurs marteaux. Le quatrième partit sans demander son reste sans même avoir tenté de porter un coup à l'Assassin.

Le champ libre, Ezio chercha Duccio du regard. Toujours aussi courageux, cet ahuri avait fui vers un autre groupe de sbires, du même acabit que ceux qui venaient de se faire rétamer. Ezio les chargea, tête baissée, et les plaques de métal de son armure eurent raison du barrage qu'ils avaient tenté de dresser entre l'Assassin et son ridicule ennemi de longue date. Les sbires au sol, Ezio se rua sur Duccio et lui asséna quelques crochets, toujours de sa main cuirassée. Dans sa rage, il frappa aussi fort qu'il pouvait sans prendre garde aux coups que lui-même pouvait recevoir. Mais Duccio De Luca n'était pas une lumière, et il ne fit que se faire mal lui-même en frappant les plaques de métal qui recouvraient la tenue d'Assassin.

« Tu peux me frapper, Ezio, haletait-t-il, mais jamais plus Florence ne voudra de toi ! Ton père prétendait être l'un des nôtres, mais c'était un étranger ! »

Ultimes provocations. D'un autre âge. Elles auraient pu faire mouche, mais Florence était loin derrière lui, même si elle restait sa ville natale. Même Monteriggioni était loin derrière lui. Duccio ne cherchait qu'à réveiller des fantômes. Douloureux souvenirs… Il était temps de mettre un terme à ses bravades. Un ultime crochet plus puissant que les autres envoya le Casanova au tapis, le visage en sang.

« Maintenant tu vas la fermer et me donner ce que je veux. Où sont les trois tableaux de Da Vinci ?

- Il-Il y en a un s-sur le bateau. Les autres ont été v-vendus à un cardinal, il va les exposer à titre privé pour les membres haut placés de l'Église.

- Comment je peux y accéder ?

- Comment le saurai-je ? Demande à ta catin de sœur, je suis sûre qu'elle a déjà couché avec une paire de cardinaux ! » railla Duccio dans une ultime bravade.

Ezio lui envoya un coup de poing aussi violent que possible au visage, avant de se relever pour aller fouiller le bateau. Il fit quelques pas puis se ravisa. Duccio gisait au sol dans une mare de sang, crachant, hoquetant. Il revint vers lui et le souleva par sa chemise pour le traîner vers le bord du fleuve. Il le hissa sur la balustrade qui protégeait le trottoir du fleuve en contrebas, sans rencontrer de grande résistance.

« A la baille, stronzo. »

Il le fit basculer dans l'eau boueuse sans états d'âme, où il tomba comme une poupée de chiffon avec un plouf sinistre.

Ezio revint ensuite à sa mission. Le bateau ! Il descendit les escaliers pour rejoindre les quais et constata sans surprise que le bateau était plein d'adeptes du culte d'Hermès. Il plongea silencieusement (contrairement à cet abruti de florentin qui manquait cruellement de classe) et rejoignit la coque du bateau. Il l'escalada presque sans effort et put constater que le bateau était envahi. Une bonne dizaine d'adeptes.

Ils discutaient sur le ton de la conspiration de leur camarade qui mettait du temps à revenir du Vatican (tu parles, pensa Ezio), des merveilles cachées dans ce temple dont ils cherchaient l'entrée, de la vraie Renaissance qui allait en découler… Ils étaient bien conditionnés.

Ezio attendit patiemment que l'un d'entre eux s'approche, puis il planta sa lame secrète dans le ventre du premier qui s'approcha du bastingage avant de le faire tomber à l'eau. Profitant de l'effet de surprise, il grimpa, engageant la bataille contre les illuminés. Il dégaina son épée et se débarrassa sans mal des deux premiers adeptes, contrant leurs coups pour casser leur élan avant de les embrocher comme de vulgaires poulets. Une fois la peinture en vue, il se décida à lâcha une autre bombe fumigène au milieu des adeptes. Pris par surprises, ils se reculèrent en toussant, crachant, pleurant. L'un d'entre eux bascula par-dessus le bastingage et coula à pic. Ezio rengaina son épée, fonça tête baissée vers le tableau, coupa les cordes qui le retenaient à l'aide de sa lame secrète et sauta prestement du bateau pour rejoindre le quai et courir vers son cheval.

Prochaine étape : se faire inviter à l'exposition où allaient être amenées deux dernières toiles qui ornaient jadis la galerie de Monteriggioni.

Mais avant un petit tour chez le forgeron s'imposait.
Et puis, ça faisait longtemps qu'il n'avait pas embrassé sa petite sœur Claudia...