District 7 : Jake Sully, 15 ans
« - Jake ! » Hurla une voix depuis l'autre bout de la maison.
A moitié nu, j'eus à peine le temps de me retourner. Une espèce de masse indistincte me percuta de plein fouet, et je basculai en arrière. Lourdement, je tombai brutalement sur le sol, et ma misérable chemise m'échappa, pour retomber plus loin. Je bleuis lentement, me débattant pour tenter d'aspirer quelques goulées d'air, mais le poids que concentrait mon agresseur sur mon ventre était tel, que j'étais à peine capable de remuer le doigt de pied. Soudainement, des mains s'emparèrent de ma nuque, et me secouèrent comme un prunier. A demi-conscient de ce qui se passait autour de moi, j'entraperçus brièvement la silhouette de ma mère, campée dans l'encadreur de la porte, et lui adressais un regard suppliant.
« - Arielle ! Lâche-ton petit-frère, tu vois bien qu'il étouffe ! »
Mais malgré les mains qui relâchèrent ma nuque, je ne fus pas plus avancée. Rassemblant mes dernières forces, je poussais ce qui se trouvait au-dessus de moi. Moelleux. Dans un hurlement de porc qu'on égorge, ladite Arielle se redressa, m'assassinant littéralement du regard. Si seulement, j'étais capable d'aligner deux pensées rationnelles, peut-être me serais-je plains. Je me contentais seulement de secouer mollement la main, et celle-ci retomba au sol. On pouvait en dire ce qu'on voulait, ma sœur était aussi féroce qu'un de ces soldats du Capitole. Ou des Pacificateurs du District 7. En plus jolie bien-sûr. Et lâchée dans la nature, elle serait capable de leur arracher un bras à la seule force de ses dents. Je gardais encore des cicatrices des marques qu'elle m'avait faites lorsque nous étions encore enfant. Toute sa rangée de dent imprimée sur mon avant-bras. J'en avais pleuré pendant deux semaines. Et maintenant, je pouvais carrément me vanter de lui avoir survécu.
« - Vraiment Jake, tu n'es qu'un imbécile ! » Si au moins je pouvais m'en sortir avec juste des insultes.
Je me redressais lentement, m'emparant sur vêtement qui m'avait échappé, et me frottais le ventre, soucieux de l'hématome qui se formait. Mine de rien, elle avait de la poigne Arielle.
« - Tu sais, j'aimerais bien terminer la journée entier. » Glissais-je en lui souriant maladroitement.
Son regard étincela de fureur, et levant les yeux au ciel, elle tourna les talons, claquant la porte si fort que j'eus peur, une brève seconde, que la maison s'écroule derrière elle. Mais la maison survécu et moi avec, alors tout allait pour le mieux. ET JE PUS ENFIN ENFILER CETTE FOUTUE CHEMISE. Lentement, de peur de représailles, j'ouvris la porte. Elle m'attendait derrière, adossée au mur, la bouche pincée en une moue qui n'avait rien d'agréable.
« - C'est pas trop tôt, petit pervers. » Asséna-t-elle abruptement.
Je me sentis rougir, et détournais le regard. Ce n'était pas moi qui l'avais agressée à la base. C'était l'inverse.
« - Accouche Arielle, je n'ai pas toute ma journée. Je suis encore éligible 3 ans. Et toi, juste un, pas vraiment de quoi stresser.
- Je suis désolée. Mais cette histoire de moisson me terrorise. Imagine que tu sois envoyé dans cette arène… »
C'était donc ça. Souriant pour la rassurer, je m'approchais. Nous faisions à peu près la même taille. Malgré les trois ans qui nous séparaient.
« - Si tu penses à ce point-là que je le serais, je le serais sûrement, alors penses à autre chose, d'accord ? Comme de ta prochaine tentative de meurtre à mon encontre.
- Quoi ? Hors de ma vue espèce d'imbécile ! »
Au moins, elle était redevenue comme d'habitude, c'était au moins ça. Lui attrapant vivement le poignet, je la tirais à l'extérieur. Il était hors de question de se mettre en retard parce qu'elle s'inquiétait pour un rien. Je marchais, sans me préoccuper des « bonjours » dont les filles me dédiaient en me voyant. C'était vrai, après tout, et si j'étais pigé ? Qu'est-ce qui se passerait ? J'avais retardé l'échéance pour éviter de me pencher sur cette éventualité, mais c'était une issue possible. Non ! Si je m'effondrais, Arielle le ferait aussi. Je devais tenir. Pour nous deux. Brutalement, je m'arrêtais. A partir d'ici, chacun devrait faire sa route seul. Chacun devrait tenir, tout seul.
« - Je tiendrais, va-t-en. Renifla-t-elle de mépris, en extirpant brutalement sa main de la mienne, je suis l'aînée et assez grande pour gérer ça seule. » Et pour ponctuer ses paroles, elle s'avança à pas vifs jusqu'au Pacificateurs pour s'inscrire sur les registres.
Je poussais un soupir, et m'apprêtais à la suivre, lorsque quelque chose me percuta. Encore. Mais cette fois-ci, pas assez fort pour m'envoyer bouler sur un coin de la place. Une fille, beaucoup plus grand que moi me jeta un regard et je me raidis. Nixx Uvall. Elle vivait près de chez-moi, seule avec son jeune frère. Frère pas encore éligible. Elle, si.
« - Désolée. » Marmonna-t-elle en fronçant le nez, comme si mon contact la dégoûtait, puis s'éloigna sans demander son reste.
Haussant les sourcils, sans me pencher sur son cas étrange, je filais à mon tour m'inscrire sur les registres, puis rejoins mes rangs, et quelques amis qui me sourirent, malgré le stress apparent, qui se révélait par la veine qui battait rapidement dans leur cou. Et je ne prêtais pas grandement attention à ce qui se passait, me perdant dans mes pensées. Songeant à cette Nixx. Je la connaissais depuis tout petit. De loin. Elle avait perdu ses parents très tôt, puis s'était occupé seule de Connor, son petit-frère. Elle n'était pas très loquace, mais semblait gentille, malgré tout. Je sortis brutalement de mes pensées lorsque mon voisin me donna un coup de coude qui faillit me briser les côtes. Je hoquetai, puis lui jetai une œillade noire. Je me reconcentrai sur Asaël Berry qui fixait à présent un point imaginaire parmi les rangs masculins. Curieux de ce qui avait été dit, je relevais les yeux vers les écrans géants, et avalais ma salive de travers, en croisant mon regard, retranscrit sur l'écran géant. Oh mon dieu… Du coin de l'œil, je vis un groupe de Pacificateurs s'approcher, et ravalais ma panique, pour fendre la foule à toute vitesse. Je me frayais un chemin à travers les rangs, et fus un brin soulagé en atteignant l'allée qui avait été libérée pour les tributs du district 7. Moi, en l'occurrence. Je pus aussi voir Arielle en proie à une sorte de crise de folie beugler à voix basse dans les oreilles de ses voisines. Au moins, elle n'avait pas été pigée. Je me tournais alors vers l'estrade, soulagée, et ne pus retenir le tressaillement nerveux qui m'agita. Arielle y avait échappé. Pas Nixx. Et le regard fixé sur moi, elle restait de marbre. Je me mordis la lèvre inférieure. Dans cette arène, parmi les 23 autres tributs, je devrais aussi tuer Nixx. La vérité tomba comme un cheveu sur la soupe. Avec quels yeux me regarderait son petit-frère, si moi, je revenais et… pas elle ?
District 8 : Raven Leet, 12 ans
Du pain. Mon seul repas avant la moisson. Si au moins, j'arrivais à m'en procurer… A pas lents, je contournais les caisses derrière lesquelles j'étais agenouillée, et jetais un œil dans la rue. Ils étaient tellement occupés à se regarder le nombril qu'aucun ne réagirait assez vite. Je pris une profonde inspiration, et m'élançais dans la rue, à toute vitesse. J'arrachais littéralement la boulangerie des mains de la dame, et si violemment, qu'elle bascula en arrière dans un hurlement strident. Ne pas se retourner pour vérifier si on me suivait. Si les Pacificateurs s'étaient lancés à ma poursuite. Gardant la cadence, je tournais si brutalement à gauche, que n'importe qui se serait tordu la cheville. Mais pas moi. A force, j'avais trouvé la combine. Ma main agrippa les deux caisses en bois, empilée, et je m'appuyais de toutes mes forces sur mes mains. Mes pieds décollèrent du sol, et agilement, je passais par-dessus les deux gêneuses, entendant les jurons de mes poursuivants, qui eux, visiblement avaient buté dans les obstacles. Me jetant en avant, me souciant peu de m'écorcher les genoux, je m'engouffrais dans une petite ouverture dans le mur de brique. Un moyen astucieux que j'avais mis au point avec Blake pour s'en sortir plus rapidement en cas de fuite. J'étais assez petite pour m'engouffrer dans l'ouverture. Pas les Pacificateurs. Rampant en gardant les deux miches chaudes contre ma poitrine, je débouchais derrière le petit stand de Skeep. Il revendait ce qu'il volait deux fois moins cher. Résultat : Bénéfices et tout le monde content. Il me jeta un regard, puis ses lèvres s'incurvant en un sourire découvrirent ses dents jaunes.
« - Tu reviens des courses gamines ?
- Sûre qu'elles ont été productives. » Souris-je à mon tour.
C'était vrai, nous des bas-quartiers n'avions pas la même mentalité que les autres. D'accord, nous étions plus violents, mais aussi plus solidaires. Si les Pacificateurs débarquaient, le vieux Skeep affirmerait qu'il ne m'avait jamais vu. Quitte à en perdre un bras ou une jambe. Nous étions plus loyaux. Et nous serrions les coudes.
« - Dépêche-toi de filer avant que ces imbéciles du Capitole ne rappliquent. » Baragouina-t-il en me chassant d'un geste.
Je lui souris, puis me remis à courir en direction de ma maison. Poussée par une impulsion, je m'arrêtais, et le hélais.
« - A mon prochain passage, je suis sûre que j'aurais quelque chose pour toi !
- Tu sais où me trouver gamine. »
Je repris alors ma course, satisfaite. Je saluais en chemin les adultes bourrés ou complètement défoncés que je connaissais depuis le temps, et ceux qui n'étaient pas trop torchés pour me répondre me rendirent mes saluts. Rapidement, je pénétrais chez-moi, et déposais les deux miches de pain sur la table. Ma mère, qui fabriquait des tricots pour les plus pauvres et qui n'en possédaient pas s'arrêta un instant dans sa tâche pour me sourire faiblement. Je m'approchais, et lui déposais un léger baiser sur la joue. Visiblement, elle était debout depuis très tôt.
« - Je ne te demanderais pas où tu as eu cela, Raven. Mais merci. Infiniment. » Elle fut prise d'une quinte de toux, et plaqua une main sur sa poitrine.
Nourriture, eau… Je pouvais leur fournir tout ça, mais même Skeep n'arrivait pas à s'en procurer. Et ils étaient trop chers pour nos maigres moyens. Je lui tapotais doucement le dos.
« - Ne te force pas trop maman. Et P'pa, est-ce qu'il va mieux ?
-. Sa fièvre est montée pendant la nuit. Et j'ai peur que ça s'aggrave si nous ne le soignons pas. »
Fièvre. Médicaments. Cette fois-ci, je ne devais pas me contenter de voler une ou deux miches de pains. Cette fois-ci, je devrais faire les poches d'un riche. Et je savais exactement lequel.
« - Cet après-midi, après la moisson, Blake et moi irons dans les haut-quartiers. La fièvre s'est propagée et ses sœurs sont brûlantes elles aussi. Et n'essaye pas de m'en empêcher m'man, je ne prendrai pas le risque de mettre la vie de P'pa en danger parce que les gens du haut sont des égoïstes. »
Empêchant ma mère de protester, je me levai, et quittai la pièce. Notre maison était une quatre pièce, sans étage. La cuisine, la salle de bains, le salon, et la chambre de mes parents. Je dormais dans une sorte de cagibi. Pas réellement un cagibi, parce qu'on avait réussi à entrer mon lit dans la pièce, mais tout petit. Enfin, ça me convenait. Je m'emparai du vêtement que ma génitrice avait gentiment déposé sur mon lit. Je me changeai. Une fois ceci fait, je pénétrai dans la chambre où dormait mon père. Je m'agenouillai devant le lit, et lui pris la main.
« - Ne t'inquiètes pas Papa. Après cet après-midi, nous aurons assez d'argent pour acheter des médicaments. Et tu te sentiras mieux. Tiens jusque-là, d'accord ? Je reviens avec les médicaments. »
Avec regret, je me relevais, déposais un bref baiser sur son front, et rejoins la salle à manger, où ma mère avait repris son tricot. Je lui souris.
« - J'y vais avec Blake, m'man. Reste ici, et repose-toi d'accord ? Quand je reviendrais, tout ira mieux, d'accord ? »
Je me penchais, et lui déposais un baiser sur le front, avant de m'éloigner, pour sortir de la maison, poussant un soupir. Je remontais la rue, et l'aperçu, devant le stand de Skeep. Il blaguait. Peut-être que si les choses avaient été différentes, je serais tombée amoureuse de lui. Il était grand, réussissait à détendre l'atmosphère dans toutes les situations possibles et imaginables.
« - Tiens, ta petite copine est arrivée. » Ricana Skeep en me désignant du menton. Blake se retourna, et me sourit, avant de s'accouder près du vieil homme.
« - Tu ne crois pas si bien dire. C'est mon amie, et en plus, elle est minuscule. »
Ben tiens, d'entrée de jeu. En guise de salut, je me contentais de frapper son bras assez fort pour le faire grimacer. Il ricana, et me frotta affectueusement les cheveux. Comme à une petite fille. Nous avions beau être amis depuis mes 10 ans, parfois, j'avais l'impression qu'à cause de ses 4 ans de plus, il me prenait franchement pour un bébé.
« - Nous devrions plutôt y aller au lieu de dire des âneries. » Skeep sembla soudainement stressé, et se frotta avidement la joue.
« - La moisson hein ? Une arnaque si vous voulez mon avis. » Il renifla, jeta quelques coups d'œil paniqués autour de lui, puis reporta son attention sur nous. « C'est juste un stratagème pour le Capitole de se repaître de sa soif de sang, et de ridiculiser un peu plus les districts. Bonne chance les jeunes parce que moi, j'espère ne jamais avoir à être confronté avec ces raclures.
- Merci pour les mises en garde Skeep, mais tant qu'elle est avec moi, la petite Raven ne risque rien. »
Il m'attrapa l'avant-bras, et jeta un œil derrière nous. J'ouvris de grands yeux lorsqu'il emprunta l'avenue principale.
« - Et notre passage dans le mur alors ?
- Vaut mieux éviter de se faire remarquer. Tu veux toujours aller chez les Doherty de la haute ? April et Cassie sont malades, et j'ai vraiment besoin d'argent pour les médicaments.
- La fièvre de mon père et montée, et ma mère tombe malade. Moi aussi j'ai besoin de ces médicaments, alors je te suis. »
Il me jeta un coup d'œil avec un petit sourire, puis relâcha mon bras lorsque nous débouchâmes sur la grande place. Valait mieux éviter que les autres, les gens du haut district comprennent que nous étions proches s'ils voulaient s'en prendre à l'un de nous deux. Nous nous arrêtâmes un peu avant le Pacificateur qui devait nous inscrire sur le registre, et nous fîmes face. Les yeux dans les yeux, sans fléchir.
« - Évite de te faire piger. Me conseilla-t-il en m'ébouriffant les cheveux.
- J'ai beaucoup moins de chance d'être pigée que toi. Et si jamais ça arriverait à l'un de nous deux…
- Nous prendrions soin de la famille de l'autre. » Termina-t-il à ma place, ses pensées faisant échos aux miennes.
Plutôt que de nous prendre dans les bras comme le feraient la plupart des jeunes de notre âge, il se contenta de me tendre la main. Deux ans d'entraide dans la basse nous avait rapproché plus que quiconque. Nous n'avions pas besoin de contact physique pour nous rapprocher. Nous entretenions bien plus. Je l'attrapais, et la serrais, ne coupant pas le contact visuel.
« - A tout' Raven.
- C'est ça, et évite de te faire piger entre temps Blake. »
Et chacun de notre côté, nous rejoignirent nos rangs, sans faire attention l'un à l'autre. Si j'avais su, que ce serait la dernière fois que je le voyais dans le district, j'aurais abandonné ces foutues habitudes de la basse, et me serais retourné, pour le prendre dans mes bras. Au lieu de ça, je continuais mon chemin, espérant distraitement que sur tous les noms, le sien ne tombe pas.
