Chapitre 4 – En route vers l'Afrique
« Ce qui importe, ce n'est pas le voyage, c'est celui avec lequel on voyage. »
Jean-Luc Gendry
Terry sortit de sa loge. Il restait quinze minutes avant le levé du rideau. Depuis quelques heures, il ressentait un étrange malaise. Il manquait d'air. Il était secoué de vagues d'émotions qu'il ne parvenait pas à contrôler. Puis soudainement, alors qu'il terminait de se maquiller, l'évidence lui était apparue. Candy. Candy était là, il pouvait la sentir.
Il alla se placer derrière le rideau et regarda discrètement les gens entrer dans la salle pour rejoindre leurs places. Il la cherchait des yeux parmi les têtes blondes qui inondaient la salle. Il resta là à scruter jusqu'à ce qu'un employé chargé de monter les décors ne lui demande à plusieurs reprises de quitter la scène car il était l'heure du levé de rideau.
Il était retourné dans les coulisses, le cœur lourd, la gorge serrée. Il était persuadé qu'elle serait là. Il l'avait sentie, si proche de lui.
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Depuis la poupe du paquebot France1, Candy regardait tristement s'éloigner lentement les côtes New-Yorkaises. Albert et elle étaient arrivés la veille dans cette ville qui lui rappelait tant de mauvais souvenirs.
Malgré l'empressement d'Albert pour sortir visiter la ville pendant la seule soirée où ils y seraient, Candy n'avait pas souhaité quitter l'hôtel. Elle avait trop peur. Peur que le sort ne s'acharne à nouveau sur elle et lui fasse croiser Terry. Elle le sentait présent dans tout ce qui l'entourait. Son cœur s'était serré lorsque le train avait progressivement ralenti sa course en arrivant à son terminus. Elle avait revécu son arrivée dans cette même gare un an et demi plus tôt lorsque, le cœur gorgé de bonheur, elle était descendue du wagon avec empressement pour rejoindre l'homme qu'elle aimait. Que de temps s'était écoulé depuis ce jour. Que de malheurs, de nuits sans sommeil à pleurer son amour perdu, de journées à simuler la bonne humeur et la joie de vivre. Albert n'avait rien dit mais avait reconnu son regard. Elle souffrait d'être ici, dans la même ville que Terry, si proche. Il avait été attristé, déçu, de découvrir que Candy était toujours tellement attachée à lui malgré le temps passé. Il avait espéré que ce long voyage, juste tous les deux, les rapprocherait d'avantage, différemment, de la relation déjà très proche qu'ils partageaient. Mais ces yeux là lui apprirent que le cœur de Candy n'était pas encore prêt à s'ouvrir pour lui, malgré ce qu'il avait imaginé la veille encore.
Ils avaient embarqué le matin même, à l'aube, dans ce paquebot luxueux transformé en navire hôpital pour les besoins de la guerre. Albert s'était arrangé avec le commandant pour qu'il les accueille exceptionnellement parmi les quelques civils qui se rendaient en France et les volontaires qui partaient au combat. Il avait accepté, d'une part grâce à la généreuse contribution financière qu'Albert avait proposée, et d'autre part parce que le navire n'était plein que lors de ses voyages de l'Europe vers les États-Unis et non l'inverse.
Ils partageaient l'Appartement Grand Luxe qui s'étendait sur une longueur de plus de vingt mètres. On y pénétrait par une antichambre, sur laquelle donnaient la salle de bains et le WC. Albert occupait la chambre Directoire, qui était en fait un vaste salon Louis XVI. Un couloir reliait le salon à la salle à manger aux cloisons en loupe de frêne, dans le plus pur style de l'Empire. Candy logeait à l'extrémité de l'appartement, dans une douillette et intime chambre Louis XVI, pourvue, elle-même, d'une salle de bains et d'un WC.
Le voyage vers l'Afrique allait être très long. Dans un peu plus d'une semaine, ils arriveraient au Havre, si un sous-marin Allemand ne les torpillait pas avant. Au Havre, ils devraient se rendre en voiture jusqu'à Bordeaux, où ils embarqueraient sur un autre paquebot, l'Afrique2, en direction de Dakar. C'est là que la fin de leur voyage devenait incertaine. Il était prévu qu'un navire de commerce les emmène jusqu'au Nigéria. Mais Albert n'avait pas pu en avoir la confirmation avant leur départ. Le jeune homme avait décidé de partir tout de même, espérant que la chance leur sourirait, ou au pire, que l'argent aiderait à leur trouver une solution pour les emmener jusqu'aux côtes Nigérianes. De là, Ils prendraient à nouveau la voiture vers leur destination finale, un petit village où un ami d'Albert possédait une petite clinique dans une mission où des bénévoles se relayaient toute l'année. Il y avait également une réserve où l'on soignait des animaux sauvages et Albert se faisait une joie à l'idée d'y travailler.
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Allongée dans son bain, les pensées de Candy étaient toujours à New-York avec Terry. Elle avait été si proche de lui. Elle avait remarqué à la réception de leur hôtel une publicité pour le théâtre Stratford où se jouait Hamlet depuis plusieurs mois. Son cœur s'était serré en repensant à la lettre d'Eleanor Baker, accompagnée d'un billet pour la première de cette pièce, qu'elle avait retourné à son expéditeur avec un mot d'excuse plusieurs mois plus tôt. Elle ne se sentait pas prête, à ce moment là, à revoir Terry, même sur scène, et ne s'en sentait toujours pas le courage. Elle avait tout de même pris discrètement la publicité qui représentait l'affiche de la pièce où l'homme qu'elle chérissait était plus beau encore que dans ses souvenirs. Bien qu'elle sache que plus rien ne la liait à lui désormais, qu'il était fiancé à une autre comme elle le lui avait demandé, son cœur ne pouvait renoncer à cet amour qui la réchauffait toujours lorsqu'elle se sentait déprimée. Elle l'aimera toujours, elle en était sûre, mais elle savait aussi qu'elle n'aurait jamais d'avenir avec lui.
Pendant longtemps, elle avait pensé rester seule toute sa vie, que la seule compagnie d'Albert, son ami, son frère, à ses côtés lui suffirait. Mais il avait suffit d'envisager Albert marié à une autre pour lui faire réaliser qu'elle avait été bien naïve de penser que la vie pourrait continuer ainsi. Albert était un homme, et un très bel homme, et bien entendu, il finirait par faire sa vie et assurer la descendance des Andrew. Et ça, elle n'avait pu le supporter. Être abandonnée à nouveau n'était pas supportable, et Albert était bien plus que le frère dont elle avait aimé se convaincre. Elle l'aimait depuis toujours, mais son amour avait évolué. Depuis combien de temps, elle ne le savait pas, mais il était évident pour elle maintenant que lorsqu'il se trouvait à ses côtés, le trouble qu'elle ressentait n'était pas loin de celui provoqué par Terry quelques années auparavant. Elle n'aimait pas Albert comme elle aimait Terry mais se plaisait à penser que si les choses entre eux évoluaient dans le sens qu'elle espérait, cet amour neuf et fragile pourrait se transformer en un amour réel et sincère. De plus, Candy n'était plus une enfant naïve et de nouvelles sensations envahissaient son corps lorsqu'elle pensait à Albert, la caressant tendrement dans ses rêves érotiques.
Elle sortit de son bain et se sécha vigoureusement. Elle enfila ses bas de soie, sa fine chemise de coton à bretelles et son panty brodé de dentelles et se dirigea vers le miroir de sa chambre pour ajuster son corset qu'elle avait laissé sur le lit en se déshabillant. Elle le regarda et se demanda comment elle allait bien pouvoir nouer cet engin de guerre, alors que le laçage se trouvait dans le dos. Soudain, un sourire malicieux se dessina sur son visage et une vague de chaleur envahit son corps. Elle regarda à nouveau son reflet dans le miroir, enfila son corset dénoué qu'elle soutint de son bras gauche, et sortit de sa chambre pour se diriger vers la chambre d'Albert.
Celle-ci était entrouverte et elle observa Albert, debout près de son lit, vêtu uniquement d'un pantalon noir dont il finissait de nouer la ceinture. Il était dos à elle et elle se régala de l'image de ses larges épaules, ses bras musclés, son dos puissant dont les muscles dansaient à chacun de ses gestes. Une nouvelle bouffée de chaleur l'envahit lorsqu'elle s'imagina toucher cette peau satinée et ferme. Elle souhaitait qu'il se retourne pour pouvoir remplir ses yeux de la beauté et la puissance de ce torse contre lequel elle s'était blottie tant de fois et qu'elle avait pu toucher à travers le tissu de sa chemise quelques semaines auparavant. Son vœu s'exhaussa.
Se sentant observé, Albert se retourna. A sa grande surprise, Candy se tenait dans l'embrasure de sa porte entrouverte. Il distinguait mal la jeune femme, enveloppée dans l'obscurité du salon.
- Candy ? Que fais-tu cachée derrière ma porte ? Est-ce que tu m'espionnes ? dit-il avec un sourire amusé.
- Non mais je ne voulais pas te déranger. En fait, j'ai un petit problème et j'aurais aimé ton aide.
- Bien sûr Candy, que puis-je faire pour toi ? demanda-t-il en cherchant des yeux sa chemise afin de couvrir sa semi nudité.
Candy entra dans sa chambre et Albert cessa de chercher sa chemise. Subitement, il oublia ce qu'il était en train de chercher une seconde plus tôt. En fait, il aurait oublié jusqu'à son nom si Candy ne lui avait rappelé la seconde suivante. Il ne pouvait détacher ses yeux de la jeune femme qui venait d'entrer dans sa chambre. Ses cheveux détachés et encore humides tombaient en cascade sur ses épaules nues, jusqu'à sa taille. Quelques goutes d'eau tombaient encore des pointes dont certaines roulaient sur le bras qui tenait son corset. Sa fine chemise, humide aussi de l'eau qui s'échappait de ses cheveux, laissait deviner la rondeur de ses seins et l'endroit plus foncé où se trouvait ses mamelons dressés, de froid sûrement. Ses jambes fines étaient galbées de soie jusqu'au dessus des genoux où son panty prenait la relève. Il ne put s'empêcher de poser ses yeux sur l'endroit où le tissu fin de son sous-vêtement masquait la toison blonde qu'il devinait. Une vague de désir l'embrasa tout entier et la douleur dans son bas-ventre se réveilla. Lorsque les yeux de Candy s'attardèrent sur cet endroit, Il chercha à nouveau sa chemise pour masquer le désir qui commençait à se distinguer nettement dans son pantalon. Elle leva alors vers lui des yeux aussi fiévreux que les siens et il lutta de toutes ses forces pour ne pas se jeter sur elle. Elle s'approcha alors lentement, sans détacher son regard du sien.
- Albert, dit-elle d'une voix qu'il ne lui connaissait pas, je ne peux pas attacher mon corset toute seule. Peux-tu m'aider à m'habiller s'il te plaît ?
Il la regarda intensément. La déshabiller était plus ce que son corps lui intimait de faire à cet instant. Une petite voix dans sa tête lui assurait que c'était également ce qu'elle voulait. Ce regard, cette voix. Candy n'était plus une petite fille innocente et elle savait forcément l'effet qu'elle faisait aux hommes, et à lui à cet instant. Son regard ne s'était-il pas dirigé impudiquement vers la bosse de son membre dressé dans son pantalon ?
« A quoi joues-tu Candy ? Tu ne peux pas être naïve au point de débarquer dans ma chambre à moitié nue sans une idée derrière la tête. Jamais tu n'aurais fait cela auparavant, même lorsque nous vivions ensemble. Quelle diablesse es-tu devenue ? Même si je rêve de te prendre dans mes bras et de te montrer l'effet que tu me fais en venant te trémousser en sous-vêtements devant moi, je ne me laisserai pas manipuler aussi facilement. Je veux savoir ce qu'il se passe dans cette petite tête de tentatrice. »
- Bien sûr Candy, retourne-toi et tiens toi fermement, lui dit-il d'une voix de velours.
Candy s'exécuta et se cambra pour faciliter le serrage de son corset. Albert resta un moment à admirer le bas de son dos. Cette cambrure, ce derrière aux joues rondes et offertes le bouleversèrent tellement que ses mains se dirigèrent lentement dans leur direction avant d'un signal d'alarme dans sa tête ne le sorte de son fantasme. Mon Dieu qu'elle était belle, mon Dieu qu'elle était diaboliquement désirable. Il se ressaisit et dans un geste sensuel, il fit glisser sa chevelure de son épaule droite vers celle de gauche afin de libérer l'accès à son laçage. Il la sentit frissonner lorsque le bout de ses doigts effleura sa peau dans le processus. Il regarda ses épaules nues. Elles étaient couleur d'ivoire et sa peau était douce comme de la soie. Il lutta pour ne pas poser ses lèvres sur la base de son cou. Puis, se souvenant de la raison pour laquelle elle était là, il commença à tirer doucement sur les lacets de son corset.
- Respire à fond et dis-moi quand tu es prête.
- C'est bon, vas-y, répondit-elle après avoir rempli ses poumons.
- Dis-moi si je sers trop fort.
Elle fit un signe de tête et il commença à tirer sur les lacets avec force. A chaque mouvement d'Albert, Candy devait se cramponner d'avantage. Il savait ce qu'il faisait, c'était évident. Combien de corsets avait-il serrés dans sa vie ? Et combien en avait-il enlevés ? Sa présence si proche, cette intimité si érotique qu'ils partageaient à cet instant la bouleversait et la remplissait de joie mais les gestes sûrs dont il faisait preuve lui serrèrent le cœur et des larmes de déception lui montèrent aux yeux. Elle parvint pourtant à les refouler. Elle n'était pas venue dans sa chambre pour pleurer mais pour le séduire. Elle s'était laissée prendre à son propre jeu, occultant le fait, une fois de plus, qu'Albert était un homme plus âgé qu'elle, qui avait connu des femmes avant elle. Il n'était pas Terry. Il fallait qu'elle se fasse à cette idée sinon, elle souffrirait de plus belle à chaque nouveau pas dans sa direction. Albert était un homme expérimenté, qui avait dû connaitre des femmes plus expérimentées qu'elle, pauvre petite vierge naïve et sans idée précise sur ce que signifiait réellement l'intimité d'un homme et d'une femme.
Perdue dans ses pensées, Candy fut ramenée à la réalité par les mains d'Albert qui s'étaient posées sur ses épaules. Il resta un moment ainsi, silencieux, puis elle sentit ses lèvres se poser sur son cou. Elle ferma les yeux lorsqu'un frisson parcourra son corps. Albert s'en était aperçu, elle en était sûre. Il ôta ses mains et prit ses cheveux pour les étaler sur ses épaules.
- Voilà Candy, je pense que c'est bon. Peux-tu respirer ?
- Oui merci.
Elle se retourna pour lui faire face et rencontrer ses yeux. Ils se regardèrent silencieusement quelques instants, et Candy reprit la direction de sa chambre.
Candy sortie, Albert s'effondra sur son lit en soupirant de soulagement et de frustration. Leur voyage commençait bien….
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Le commandant les invita à sa table, ainsi que les quelques civils qui faisaient le voyage vers la France.
La salle à manger de première classe était en fait un vaste hall, occupant trois entreponts du navire et mesurant, par conséquent, huit mètres de hauteur totale. Ce hall était lui-même divisé en deux étages, où, avant la guerre, trois cent cinquante passagers pouvaient y prendre place à l'heure des repas.
Au centre du hall, s'érigeait une coupole, que supportaient des pilastres. Un escalier magnifique assurait la liaison entre les deux paliers. La décoration avait été empruntée à l'ancien hôtel du Comte de Toulouse, qu'orna Robert Decotte, gendre de Mansard, l'architecte fameux du Louvre. On admirait la sculpture des bois, le dessin des lambris, ainsi que le coloris puissant du panneau central qu'encadrait l'escalier intérieur. Cette œuvre aux tonalités chaudes, lumineuses, représentait la Grâce française, et portait la signature de l'éminent peintre La Touche. Le même artiste avait peint le plafond de la coupole qui évoquait, avec autant de charme que de poésie, les grandes régions de la France.
Rompant avec la tradition des grandes tables, chères aux anciens paquebots, la Compagnie avait adopté la mode des petites tables, plus familiales, plus intimes, et où l'on pouvait s'isoler au milieu de la collectivité.
Ils prirent place autour d'une de ces tables rondes, où ils firent la connaissance de leurs compagnons de voyage.
Louis Morel, un financier français, avait déplacé ses investissements aux États-Unis depuis le début de la guerre.
Pierre Girard et le Docteur René Rousseau, avaient fait le déplacement jusqu'à New-York pour rencontrer un Professeur américain spécialisé dans les maladies cardiaques chez l'enfant, dont souffrait Camille Girard, huit ans, alitée presque toute la journée à cause de la faiblesse de son cœur.
Jules chevalier, un vigneron bordelais, était en voyage d'affaire à New-York pour négocier l'exportation de son vin.
Le repas fut très convivial. Seule femme à table, Candy jouissait de toute l'attention de la gente masculine. Elle s'entretint longuement avec le Docteur Rousseau concernant la maladie de la petite Camille et ils échangèrent leurs points de vue. Candy n'avait travaillé que quelques mois dans le service de cardiologie de l'hôpital Sainte Joana de Chicago mais connaissait très bien les symptômes de la petite fille pour s'être occupée d'un cas similaire. Elle promit au docteur, ainsi qu'au père de l'enfant de lui rendre visite dès le lendemain pour prendre soin d'elle quelques heures par jour et la distraire de ses journées moroses.
Jules Chevalier était un personnage jovial et bavard. Il ne cessait de vanter la beauté de sa région et la saveur de son vin, qu'il fit goûter aux convives. Il était un excellent narrateur et égaya le repas. Il devait retourner à Bordeaux dès que le bateau appareillerait au Havre et décision fut prise que Candy et Albert feraient le chemin avec lui puisque c'était leur destination.
Louis Morel montrait clairement son intérêt pour Candy. Il était son voisin de table et avait essayé de monopoliser sa conversation toute la soirée. Il avait été déçu et fasciné quand Candy avait porté toute son attention sur le Docteur Rousseau lorsqu'elle avait appris les raisons de leur voyage. Cette jeune femme était très différente de celles qu'il avait l'habitude de fréquenter. Bien que de famille aisée, elle avait décidé de travailler. Quel drôle de petit bout de femme. Il avait remarqué les regards noirs que lui avait lancé plus d'une fois le tuteur de la jeune femme et avait été surpris d'apprendre qu'ils voyageaient seuls, sans chaperon ni domestiques. Il ne savait pas quelles étaient les relations entre ces deux là mais les regards qu'ils échangeaient étaient loin d'être innocents et les œillades de l'homme sur lui étaient sans équivoque. Chasse gardée !
A la fin du repas, les hommes se retirèrent dans le fumoir pour y savourer un cigare et un verre de Cognac. Albert déclina l'invitation, prétextant qu'il voulait raccompagner Candy à leur cabine. Une fois encore, son regard croisa celui de Louis Morel.
Candy se dirigeait déjà vers l'escalier qui menait au pont lorsqu'Albert la retint.
- Peux-tu m'attendre un instant Candy, j'ai un mot à dire au Commandant. Ce ne sera pas long, je te le promets.
- Très bien Albert, je t'attends ici.
Candy vit Albert disparaitre derrière une porte qui se rouvrit quelques instants plus tard sur Louis Morel. Celui-ci offrit son sourire le plus enjôleur à la jeune femme en se dirigeant vers elle.
- Candy ma tendre amie, vous voici seule ici, abandonnée de tous, dit-il en prenant sa main et en la baisant.
- Pas du tout Monsieur Morel, Albert revient dans un instant, il avait un mot à dire au Commandant.
- Appelez-moi Louis, je vous en prie. Voulez-vous faire quelques pas avec moi sur le pont en attendant le retour de votre tuteur ? lui demanda-t-il en lui offrant son bras.
- Avec plaisir. Il fait une chaleur étouffante dans cette salle et je pense avoir un peu trop bu de ce vin délicieux que nous a fait goûter Monsieur Chevalier, dit-elle en souriant, les joues roses.
Ils marchèrent quelques instants en silence, admirant l'étendue infinie de l'océan et la brillance des étoiles.
- Quelle nuit magnifique. On a du mal à s'imaginer qu'il puisse y avoir la guerre de l'autre côté de l'océan alors qu'ici tout est si paisible.
- En effet ma chère. Je ne sais pas si vous êtes déjà venue en France mais si c'est le cas, vous allez être déçue de ce que vous allez voir. Le pays est dévasté par la guerre. Les seuls hommes que vous pourrez croiser ne sont que des vieillards ou des invalides. Les femmes prennent la place des hommes dans les usines et fabriquent les armes dont leurs maris se serviront pour tuer leurs ennemis. Quelle triste période.
- Mais dites-moi Louis, vous n'êtes ni un vieillard, ni un invalide. Alors pourquoi n'êtes-vous pas vous aussi à la guerre ? demanda-t-elle avec un regard malicieux.
- J'ai les pieds plats, dit-il avec un regard accablé de honte qui fit résonner le rire cristallin de Candy.
- Candy ?
Candy se retourna et vit un Albert courroucé se diriger vers elle d'un pas décidé.
- Ah Albert, tu es là, dit-elle en lui souriant pour apaiser cette colère qu'elle ne comprenait pas.
- Que fais-tu ici ? Tu devais m'attendre dans la salle à manger.
- Ne vous en prenez pas à elle Monsieur Andrew, c'est moi qui aie demandé à Candy de m'accompagner sur le pont. La nuit est si belle.
Albert n'adressa pas un regard pour Louis Morel et s'adressa à Candy, les sourcils toujours froncés.
- Rentrons maintenant, tu veux bien ? Dit-il en lui présentant son bras.
Candy comprit qu'il était inutile de discuter avec Albert quand il entrait dans la peau de l'Oncle William et le suivit, après avoir dit bonsoir à son compagnon de promenade.
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Le trajet jusqu'à la cabine se fit en silence. Lorsqu'ils arrivèrent, Candy était bien résolue à demander à Albert les raisons de son courroux quand celui-ci parla le premier.
- Je ne veux pas que tu fréquentes cet homme, Candy. Je ne connais que trop bien ce genre de type et je ne lui fais pas confiance. Ses intentions envers toi ne sont pas innocentes.
- Je ne suis plus une petite fille Albert et je n'ai besoin de personne pour me faire une opinion sur quelqu'un. Moi je le trouve charmant, et si tu crains pour ma vertu, et bien lui au moins me trouve séduisante !
Albert resta sans voix, ses yeux brûlants de colère se reflétant dans ceux de Candy, tout aussi brillants.
- Es-tu en train de dire que tu es prête à te jeter dans les bras du premier venu pour oublier Terry ? Et bien non, je ne serai pas celui-là si c'est ce que tu insinues. Que s'est-il passé pour que tu passes de la jeune fille prude qui refusait l'attention de tous les hommes à la jeune femme légère qui se précipite dans ma chambre à moitié nue et qui flirte ouvertement avec un homme qu'elle a rencontré une heure auparavant ? dit-il en la prenant fermement par les bras et en la secouant violemment, les dents serrées par la colère. Reprends-toi Candy, tu es une Andrew ! Je ne tolèrerai pas que tu jettes la honte sur notre nom. Et je n'aime pas ce que tu es en train de devenir. Vas dans ta chambre maintenant.
Candy prit le chemin du couloir qui menait à sa chambre, les yeux remplis de larmes de colère et d'indignation, lorsqu'il la retint.
- Attends un peu ! Dit-il en se dirigeant vers elle et en l'immobilisant.
Il dégrafa rapidement sa robe et défit sans ménagement les liens de son corset.
- Voilà, comme ça tu n'auras pas à me rejouer la scène de tout à l'heure.
Il se retourna et s'enferma dans sa chambre en claquant la porte.
Allongée dans son lit, Candy ne trouvait pas le sommeil. Elle regardait la lune à travers le hublot en repensant aux paroles d'Albert. Elle avait pensé le séduire en arrivant en petite tenue dans sa chambre mais avait visiblement raté son effet. Il pensait qu'elle était une fille légère. Ses joues s'empourprèrent de honte à cette pensée. Elle se sentait vide. Vidée par les paroles dures qu'il lui avait assénées. Elle l'avait rarement vu aussi en colère. Pourtant, au bal des Livingston quelques jours auparavant, il lui avait dit qu'elle était merveilleusement belle et qu'il regrettait qu'elle ait pris un autre cavalier que lui. Ensuite ils ne s'étaient plus quittés de la soirée et ces quelques heures avaient été magiques. Elle avait pensé, à ce moment là, qu'Albert nourrissait peut-être des sentiments plus profonds à son égard. Elle s'était visiblement trompée et aujourd'hui son cœur saignait une fois de plus, rempli d'amours non partagés, celui de Terry et celui d'Albert. C'est secouée de lourds sanglots qu'elle sombra peu à peu dans les bras du seul qui voulait bien d'elle, Morphée.
Albert non plus ne dormait pas. Tous les événements des derniers jours bataillaient dans son esprit. Il avait cru à la tactique d'Archibald, s'était pris au jeu en voyant Candy réagir. Puis il y avait eu le bal, la vision angélique de Candy descendant les marches du grand escalier du manoir. Son cœur s'était arrêté un instant en la voyant si belle, si femme. La jalousie en découvrant qu'elle entretenait des relations privilégiées avec cet Anglais qui lui rappelait tant Terry. Il avait bien failli lui avouer ses sentiments ce soir là devant la fontaine. Il était chargé de sentiments contradictoires. Elle si belle dans les bras d'un autre, la jalousie, l'envie, le désir, le désespoir. Mais il avait laissé sa phrase en suspens et ils avaient fini la soirée ensemble, à danser, à rire, à échanger des regards complices. Il avait repris espoir. Peut-être que ce voyage finirait par briser la glace. Puis il y avait eu New-York et Albert avait découvert que Candy n'était pas guérie de Terry. Quelles étaient ces résolutions qu'elle avait prises ce soir là ? Quel était ce jeu qu'elle jouait avec lui ? Avait-elle décidé de se jeter à corps perdu dans ses bras afin d'oublier celui qu'elle aimait ? Il aurait pu profiter de la situation, mais il la voulait corps et âme. Il ne voulait pas être une fois de plus celui qui essuierait ses larmes. Il ne voulait pas être un petit ami de substitution. Il voulait qu'elle s'intéresse à lui pour lui, et non pour en oublier un autre. Il ne voulait pas être le second choix. Et puis maintenant il y avait ce Morel. Candy était trop belle, son cœur était trop bon, elle attirait tous les regards et tous les hommes succombaient. Aurait-il toujours des concurrents dans la course à son cœur ? Sûrement. Certains auraient dit qu'il était le mieux placé pour en prendre le chemin mais lui en doutait. Trop de temps avait passé, trop de complicité, trop de larmes versées sur son épaule. Comment pourrait-elle le considérer autrement que comme un ami ? Pourquoi était-il si facile de séduire les autres femmes et si difficile de montrer à Candy son amour ? Albert se souvint des larmes sur les joues de Candy quelques instants auparavant lorsqu'il s'était emporté. Son cœur se serra. Il ne voulait pas qu'elle soit malheureuse, il souffrait suffisamment pour deux.
Note de l'auteur :
1. Le France est un paquebot transatlantique français de la Compagnie générale transatlantique mis en service en 1912 et qui assura la ligne Le Havre - New York.
2. L'Afrique est un paquebot appartenant à la ligne maritime des Chargeurs réunis construit en 1907, il fera sa traversée inaugurale le 22 juillet 1908. Il avait pour mission de rallier les différents ports de l'Afrique française. Sa ligne de croisière était l'axe Bordeaux-Dakar-Ténérife.
