Bonjour Bonsoir,

Après encore quelques années depuis le dernier chapitre, en voici un nouveau. Je vais peut-être bien terminer cette fic un jour.

Merci aux reviewers s'il y en a et bonne lecture.

Manori.


Chapitre 3. Reviens-moi

L'animal s'écroula lourdement dans le mélange dur de rocaille sablonneuse. Il meugla longuement tandis que deux cow-boys s'affairaient autour de lui pour le maintenir immobilisé au sol alors qu'un troisième s'approchait, une lourde tige de fer au bout porté à blanc fermement tenue dans sa main gantée.

Roy détestait ça.

Il connaissait la douleur de la brûlure. La longue cicatrisation et ces tiraillements qui l'avaient autrefois réveillés au milieu de nuits interminables. Le cuir épais avait beau mieux supporter un tel traitement (disait-on), il ne pouvait s'empêcher de compatir au sort qu'il infligeait pourtant lui-même à son bétail à chaque fois qu'il devait marquer les veaux du ranch. L'odeur de peau brûlée, les muscles qui se crispent pour supporter la douleur, le regard paniqué de la bête... Même si tout cela ne durait que quelques secondes, celui qu'on avait pourtant appelé par le passé le Flame Alchemist avait bien du mal à contenir cette peur du feu qui le prenait parfois, lorsqu'il n'en était pas fasciné.

L'animal ne s'était pas débattu. Les gestes rapides et précis ne lui avaient pas laissés le temps de réagir, seulement de s'enfuir au galop dès que les fermiers l'eurent relâché, sa précipitation soulevant derrière lui un nuage de poussière rouge.

La chaleur écrasante qui pesait à présent dans la vallée aride avait très vite fait oublier la tempête spectaculaire de la veille. Les rochers avaient séchés en quelques heures, les rares arbustes étaient redevenus immobiles et cassants et le sable volait de nouveau sous les santiags. Cette région aimait les extrêmes et c'était ce qui plaisait à Mustang. C'était rugueux mais c'était puissant, la puissance de la Terre elle-même dans sa forme la plus brute : les montagnes dures, les vents sauvages et les orages violents. Ici les éléments se déchaînaient passionnément et les états d'âmes du désert étaient devenus les siens. Il se reconnaissait bien dans cette immensité vide et sèche, cette région hostile, comme repliée sur elle-même.

Il n'y avait que ça qui ne l'étouffait pas.

Rien, pourtant, ne l'avait prédestiné à ça. Il avait aimé la ville. Les lumières, le bruit incessant, cette ébullition si particulière aux capitales. Ce besoin de ne jamais être seul, d'être en connexion permanente avec les autres, de faire partie d'un gigantesque Tout. Il avait aimé les rencontres et la vie qu'il s'était construite là-bas, avec l'espoir de gravir les marches de la gigantesque tour qu'était Central et son aura puissante. Mais cette vision romantique de la cité s'était effritée avec le temps, et la jeunesse pleine d'espoir avait laissé place à des rides naissantes et à un homme désabusé. Et la métropole lumineuse était devenue une traîtresse terne et suffocante qu'il avait fallu fuir pour ne pas succomber.

- Hey ! Mustang !

La voix nasillarde de Sam l'avait violemment sorti de ses pensées. Roy leva les yeux vers lui puis vers le point que le jeune homme désignait au loin, à l'entrée de la vallée. Une vieille carriole se dirigeait dans leur direction.

Enfin.
Il était temps.

Il était temps de se réveiller. Mais avec le réveil revient la douleur, celle qu'il était justement parvenu à oublier avec le sommeil. Il se souvenait de cette terrible souffrance au flanc gauche qui lui avait brouillé la vue pendant les premières secondes. Il ne fallait pas bouger au risque de tout éveiller plus encore, mais c'était impossible de ne pas remuer ne serait-ce de quelques centimètres, se pencher un peu sur la droite pour constater la nuit noire par la fenêtre – combien de temps avait-il dormi ?- vérifier qu'aucun organe, aucun membre ne lui manquait en remuant chaque muscle les uns après les autres puis tenter de s'asseoir dans une position plus confortable non sans provoquer à nouveau une crispation aigüe lui coupant brièvement la respiration. Lorsqu'après avoir lentement réussi toutes ces opérations fastidieuses, il avait tenté à nouveau d'ouvrir les yeux mais fut très vite éblouis par l'éclairage soudainement cru de la lampe de chevet, seule source lumineuse de la petite chambre vide. Le son lui revint en même temps que sa mémoire et sa vue se fit enfin plus nette une fois habituée à la lumière. Quelqu'un était assis au plus près de cette dernière pour faciliter la lecture d'un ouvrage épais, il l'avait senti plusieurs secondes avant de l'avoir réellement identifié visuellement. Mais qui donc pouvait bien rester au chevet de Roy Mustang la nuit durant dans ce gigantesque hôpital militaire? Ce n'était pas Riza, ce n'était pas une femme, bien que la lumière vienne faire briller une chevelure blonde qu'on avait détachée dans un fort contraste d'ombres et de couleurs vives comme les feux nocturnes en ont le secret. Il finit par distinguer la silhouette toute entière, la position dans laquelle elle était assise, les bras découverts, la concentration au-dessus de l'ouvrage qui l'avait amené à se pencher, parfois, pour relire certains passages. La jeunesse des traits non plus ne lui échappa pas. Il y eut autant de surprise dans sa voix que de douleur, lorsqu'il héla son visiteur, mais ce n'était pas dû à sa blessure cette fois.

- Fullmetal ?

Ce dernier releva la tête en silence pour constater le réveil du colonel. Il observa sa trop grande difficulté à se mouvoir le rendant presque ridicule dans cette blouse blanche caractéristique dont on revêt les patients. La faiblesse de ses gestes et de son visage aussi, rendu plus pâle encore qu'à son habitude. Il vit la respiration difficile et devina l'épais pansement au-dessus de la large blessure qu'on lui avait faite au ventre dans l'espoir qu'il finisse par mourir lentement. Mais le Flame Alchemist avait survécu. Cette fois encore.

- Qu'est-ce que tu fais là ? parvint encore à articuler Mustang non sans mal, perturbé par ses pensées que le réveil n'ordonnait pas encore tout à fait et pas vraiment à l'aise face au silence de son subordonné qui finit par lui répondre après quelques secondes encore de mutisme.

- Mon frère est à l'étage supérieur entre la vie et la mort. Malgré ça je ne suis pas autorisé à être constamment présent, ils disent que ça le fatigue bien trop. Il avait parlé calmement puis avait marqué une courte pause avant de reprendre, plus virulent : Si seulement vous n'aviez pas bêtement tenté de vous suicider face à Envy nous aurions peut-être pu le ramener ici à temps en bien meilleur état. Au lieu de ça, Colonel, vous m'avez laissé seul avec votre cadavre à traîner en plus de celui de mon frère. Vous connaissiez les enjeux mais vous avez égoïstement laissé tomber, vous avez laissé tombé le pays, vous m'avez laissé tomber.

Roy Mustang cette nuit-là ne chercha alors même pas à contredire l'homme qui venait l'attaquer au réveil d'une convalescence. Il l'admettait, il avait non seulement foiré sur toute la ligne, mais ne se sentait pas non plus capable d'essuyer les injures qui pleuvraient de la bouche de l'Alchimiste de Métal. Il avait manqué à son devoir de supérieur, il s'était jeté dans la gueule du loup les bras ouverts.

Le cow-boy pouvait remonter plus encore dans sa mémoire.

Il se souvenait du souterrain froid et humide de la capitale, de la grande armure effondrée et inconsciente, rejetant son âme, et de Edward devenu fou qui dans la rage du désespoir envisageait à présent toutes les solutions alchimiques –bonne ou mauvaises- pour sauver son frère. Il se souvenait d'Envy leur faisant face et de la délectation macabre dans son regard. Il prenait beaucoup de plaisir de cette situation, et cela fit monter dans les veines ces envies furieuses de meurtre du Colonel qui se jeta sur l'homonculus. Mais alors qu'il commençait à courir dans sa direction, changeant les molécules d'air autour d'eux en vue d'une explosion à venir, l'envie avait subitement disparu. A sa place était apparu Maes qui lui tendait les bras. Il avait alors semblé que son cœur s'était décroché et qu'une vague douloureuse avait subitement irradié son corps entier, le stoppant net dans ses gestes. Suffoquant, il constata avec effroi qu'il perdait tout face à cette vision : sa raison, sa volonté et ses espoirs. Il tombait soudainement à genoux pleurant misérablement alors que Hugues le rejoignait pour l'enlacer. « Roy, mon amour » lui avait-il murmuré alors, précipitant plus encore le Colonel à sa perte. Son corps avait lâché malgré les cris désespérés d'Edward pour le ramener à la raison, il sombrait il le savait, il allait mourir ici, il ne pouvait tout simplement plus se battre.

Il échangea tout alors contre le baiser dévorant de ce fantôme.

Et après ces quelques secondes d'abandon la main de Maes qui le caressait quelques instants plus tôt se transforma en un appendice tranchant qui empala alors le corps de l'alchimiste. Ce ne fut pas tant la douleur que la prise de conscience soudaine qui fut brutale : il allait mourir ici, il allait mourir sans jamais avoir pu se venger, il allait mourir et laisser Edward seul derrière lui.

Il avait vraiment foiré sur toute la ligne.

Et son subordonné était là, lui et sa rage, pour le lui faire avouer. Lui faire avouer dans cette chambre d'hôpital qu'il était bien petit, au final, petit et sans réponses face à ces accusations criantes de vérités. Il ne cesserait d'être un égoïste aux yeux du jeune homme, un bel enfoiré comme tous les militaires, tous ces hommes qui n'ont plus rien d'autre qu'à aspirer à diriger d'autres hommes, des armées et des pays, faute d'amour.

- Fullmetal.. gémit le Colonel, tentant ridiculement de s'excuser, immédiatement coupé par Edward qui jeta brutalement sa montre d'alchimiste sur le lit d'hôpital de son supérieur en répondant, la voix contenue mais tranchante.

- Je ne réponds plus à ce nom. C'est terminé, je n'appartiens plus à l'armée. Je vous rends les titres et la montre.

Il s'était levé depuis longtemps et se rapprochait du lit de Roy Mustang avec défi. Plus rien ne pouvait le retenir, c'en était fini du sentimentalisme. Il avait bien failli tout perdre à cause de ça, il ne se risquerait pas une énième fois. Pas pour un pays qui utilisait ses alchimistes comme de simples objets de mort et d'esclavage, pas pour un monde qui, homonculus ou non, finirait de toutes les façon dans un cataclysme. Quand bien même il en avait rencontré, des gens bien, il y en aurait toujours. Il avait vu ses propres limites il avait vu qu'il n'y arriverait pas, qu'il était fatigué, il ne voulait plus passer à côté de sa vie pour une cause indéfendable. C'était son frère qu'il fallait maintenant sauver. Son frère qui venait de survivre à sa seconde transmutation.

Il ne céderait surtout pas sous les pleurnicheries de ce petit colonel de pacotille. Les illusions étaient tombées en morceaux, il ne se battrait plus pour un homme obsédé par ses morts et sa seule vengeance. Il ne se battrait pas pour un homme égoïste et aveugle.

- Tu ne peux pas me donner ça comme ça, il y a des procédures pour ça, des papiers.. avait tenté d'objecter Mustang dans un souffle difficile.

- Vous pensez réellement que ça m'importe ? Mon frère est peut-être en train de mourir au moment où je vous parle, vous pensez réellement que je vais m'attarder à signer quoi que ce soit ?

Edward Elric avait perdu pied. Le fullmetal alchemist se laissait à présent emporter par une colère brutale sans résister, les traits déformés par la crispation violente, les yeux injectés de sang et l'index accusateur pointé sur le blessé. La maigre confiance, la maigre affection qu'il avait fini par accorder à son supérieur volait en éclat alors qu'il lui vomissait à la figure une haine profonde et de plus en plus déraisonnable. Il avait placé tant d'espoir et avait été trahi, il aurait fini par le suivre bon sang, il s'était laissé attendrir et l'aurait suivi, il lui aurait offert le siège de généralissime s'il l'avait pu. Il l'aurait offert à cet homme ingrat et déconfit qu'il avait sous les yeux, cet homme qui essayait piteusement de le retenir, bégayant la même phrase pitoyable en boucle « ne t'en va pas, ne t'en va pas, je t'en prie » Mais le jeune homme continuait de déverser ses mots incisifs et volontairement destructeurs.

- C'est vous qui êtes parti! C'est vous qui m'avez laissé seul, vous m'avez abandonné pour …

Edward ne parvenait plus à finir sa phrase, sinon en un râle de fureur tragique. Il ne parvenait plus très bien à retenir le débordement imminent de larmes qu'il s'était juré ne pas déverser. Le gradé face à lui ne méritait pas cette attention, il ne méritait pas le moindre effort de sa part, la moindre tristesse pour lui. Il ne méritait pas la douleur qui avait déchiré sa poitrine devant le spectacle désastreux de Roy Mustang embrassant Maes Hugues. A cette pensée, le blond avait secoué la tête comme pour se débarrasser de l'image avant d'amorcer le mouvement pour sortir de la pièce. Mettre le plus de distance possible entre lui et le militaire était soudainement devenu une urgence. Après la colère c'était une rancoeur et une confusion honteuse qui le gagnait alors, qu'il fallait masquer et fuir au plus vite.

A cet instant-là, Mustang savait que si le jeune homme parvenait à passer le pas de la porte il ne le reverrait plus jamais. Il ne reverrait plus celui qui -il se l'avouait à présent- lui donnait le courage de faire face à des créatures immortelles et une armée macabre d'âmes ressuscitées. Il l'avait voulu à ses côtés tout ce temps, comme pour se sentir rassuré, comme pour se donner une bonne cause à défendre, un but respectable, bien meilleur que le seul objectif narcissique de ravir le trône de Généralissime à un autre. Il s'était longtemps battu dans le seul but méprisable de l'ambition personnelle, il avait fini par s'y faire, à se contenter de cette réputation de chien fou trop orgueilleux et cupide qu'il avait fini par épouser pour faire taire ses ennemis au sein même des hauts rangs l'armée. Il avait laissé toute cette aigreur l'envahir à la mort de Hugues, pour ne se concentrer que sur ce seul objectif. Mais à cet instant c'était la honte, une honte implacable qui l'envahissait à l'idée qu' Edward Elric puisse avoir cette image de lui. Il ne voulait pas être cela, il ne voulait plus, cette pensée était devenue bien trop insupportable. Il s'était entrevu bon à ses yeux, durant quelques rares moments de sérénité et d'échanges honnêtes. Il ne pouvait pas laisser partir cette chance qu'il avait d'être quelqu'un de bien.

Impuissant devant la situation, son ventre irradiant de douleur après les quelques tentatives laborieuses pour essayer de se redresser et s'époumoner pour retenir l'alchimiste de métal, le colonel céda à la panique. Dans un dernier élan aussi affligeant qu'audacieux il s'élança de tout son poids pour se jeter sur le jeune homme.

Le Cow-boy se souvenait très clairement de la chute. Il se souvenait de cette joie étrange qui l'avait soulevé lorsqu'il sentit que le fullmetal avait été entraîné dans ce curieux naufrage, ce soulagement ressenti à l'idée qu'il reste encore avec lui, encore un peu. Puis le supplice de son corps entier s'écrasant lourdement contre le sol, la plaie qui se réouvre, le sang -beaucoup trop de sang- qui se déverse presque immédiatement, le manque soudain d'oxygène, l'angoisse qui le prend subitement aux tripes au constat du désastre lamentable de cette situation qu'il avait engendrée. Il était étendu de tout son long sur le ventre, anéanti, désarticulé, dans l'incapacité totale du moindre mouvement. Chaque respiration sifflante lui déchirait les entrailles mais le visage d'Edward était là, à quelques centimètres du sien, éclaboussé de sang mais bien là, tordu dans ce qu'il analysait comme hésitant entre la douleur et l'incompréhension, les yeux grand écarquillés de stupeurs plongés dans les siens. Il était tombé sur lui, les jambes sur ses hanches et la joue droite collée au sol, juste à côté de son épaule gauche. Au bord de l'évanouissement, Roy Mustang essaya d'articuler péniblement quelques courts mots dans un souffle fébrile.

- D'accord. Vas-y. Mais reviens. Je t'en prie.

« Reviens moi. »

Ce souvenir l'avait forcé à s'accouder à la barrière en bois du corral. Son souffre était devenu court à mesure que la charrette réduisait la distance entre lui et Alphonse Elric. Les yeux fixes, essayant de masquer le léger tremblement qui le gagnait subitement en plongeant ses mains dans les poches de son jeans usé, il alla patienter devant l'anneau d'attache de la cour. Il n'était pas fier de ce réveil à l'hôpital. Pas fier de cette attitude minable qu'il avait eu et qui ne lui ressemblait pas. Bien heureusement Edward n'en avait parlé à personne. Ni aux infirmières qui accoururent lorsqu'il s'époumona pour qu'on leur vienne en aide, ni au lieutenant Hawkeye qui attendait dans le couloir. Pas même à son frère, Edward n'avait pipé mot. Il s'était seulement enfui précipitamment de la chambre, le sang imprégnant ses cheveux défaits, ses mains et ses vêtements, visiblement troublé. Une semaine plus tard, une fois Alphonse hors de danger et apte au transport, il apprenait qu'Edward Elric était définitivement parti. N'était resté de lui depuis que cette montre dont le Colonel n'était parvenu à se séparer.

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Alphonse n'avait jamais vraiment aimé le café. Celui que l'on buvait à Central était encore à la limite de l'acceptable si l'on en masquait le goût âpre avec plusieurs sucres, mais le café de mauvaise facture qui arrivait sur les étals de province était immonde. Cette amertume bien trop persistante sur la langue et ce noir abyssal le laissaient toujours dans cette incompréhension quant à cette passion universelle du commun des mortels pour cette curieuse boisson. Il avait accepté celle-ci par politesse et la regardait refroidir lentement depuis déjà quelques minutes sans y toucher. Il s'était imaginé les choses différemment. Des heures durant le trajet depuis Rizembool il avait imaginé ces retrouvailles. Qu'il aurait pu garder sa fierté et maîtriser totalement la situation. La vérité était toute autre. Il ne trouvait plus ses mots, ne savait plus très bien que dire, que faire face à cette ancienne figure imposante qu'était Roy Mustang qu'il n'avait plus revu depuis des années. A vrai dire il aurait voulu oublier l'armée. Totalement. Mais il avait fini par la retrouver au fin fond de ce désert rocailleux.

Du moins ce qu'il en restait.

Car le fier colonel Roy Mustang, le Flame Alchemist légendaire avait un peu perdu de sa superbe. Le temps avait fini par rattraper celui qui autrefois semblait regarder passer les années sans que sa jeunesse et sa fougue n'en soient affectées. Il avait été arrogant, audacieux, mais aujourd'hui l'homme sophistiqué de Central s'était transformé en un homme de ferme rêche et silencieux, le chapeau rabattu en avant comme autant d'espace derrière lequel cacher son regard résigné et durci, bien qu'encore droit et fier. Alphonse avait vu l'espace de quelques instants les brûlures sur ses mains et avants bras, sa peau qui semblait s'être épaissie. Il avait observé cette attitude habile, assurée mais surprenamment économe en gestes et en mots lorsqu'ils s'étaient échangés les courtoisies de rigueur à son arrivée, cette contenance pour exprimer sa surprise de le voir après tant d'années, tant d'épreuves, les félicitations aussi au regard de sa forme physique retrouvée.

Il ne savait que dire face à cette attente, ce silence suspendu entre eux dans la petite cuisine sans charme dans laquelle il avait été conduit. Lui, assis à cette lourde table en bois massif, fuyant le regard de l'ancien militaire en fixant le sien sur la tasse fumante et ce dernier, debout, les bras croisés adossé au mur à côté de la petite fenêtre attendant patiemment la réponse à sa précédente question sur le pourquoi de la visite. Le jeune alchimiste prit une grande inspiration, de celles que l'on prends avant un effort physique démesuré, puis brisa le silence.

- Après la démission d'Edward, nous sommes retournés à Rizembool. J'étais persuadé qu'on l'avait mérité et qu'on se retrouverait, lui et moi, pour se reconstruire ensemble. Mais à peine quelques mois plus tard, alors que mon corps et mon esprit étaient encore en morceaux il est reparti à Central. Je sais aujourd'hui que l'explication qu'il m'a donnée par la suite est un mensonge, tout comme il m'a menti au téléphone avant de mourir. Je veux savoir, colonel, ce qu'il est retourné faire là-bas.

- Je ne sais pas.

Roy Mustang s'était figé puis avait répondu dans un long soupir. Mais ça ne suffisait pas à Alphonse Elric.

- Vous me prenez pour un idiot? Mon corps n'est plus celui d'un enfant malade, Colonel, mes pensées sont claires à présent. Si vous croyez que j'ai traversé la moitié du pays sans aucune conviction c'est mal me connaître!

C'était indéniable. Le jeune Alphonse Elric avait grandi. Et il l'avait fait sans son frère. Il n'était plus le petit blond aimable et poli. La douceur avait fait place à la colère profonde, qu'il avait dû remuer encore et encore au fond de son lit ou de sa chaise roulante. Qu'il avait couvé encore, des années durant, à chaque nouveau geste, chaque nouveau pas. Cette colère devant son impuissance de l'époque mais surtout une rage sourde contre son propre frère qu'il n'avait pas pu sauver, ce frère qui l'avait abandonné et qui lui avait menti. Aujourd'hui pour survivre à ça ne restait plus que la colère et un bout de papier un peu froissé qu'il jeta violemment à l'ancien gradé en face de lui.

Une lettre.

"Roy,

Le temps est compté, je le sais, et tu l'ignores encore.
Alors il faut que je te prévienne. "