Des corps explosaient autour de lui, des membres se perdaient sur le champ de bataille, des cris d'agonie déchirèrent le ciel grisonnant. John tenta de courir, la panique le saisissant brutalement. Toutes les nuits, cette hantise revenait, le tourmentant sans cesse.

- Docteur Watson ! Appela une voix qui lui semblait lointaine, réveillez-vous ! Watson !

Impossible de revenir en arrière, le médecin militaire continua d'avancer dans cette tranchée puant la chair et le sang. Lorsqu'une balle transperça sa jambe, il se réveilla subitement, trempé de sueur. Ce cauchemar avait été pire que les autres, plus violent, plus cruel. A ses côtés, Sherlock, qui avait bondi de son lit pour voir ce qu'il se passait.

- Docteur Watson… Murmura-t-il.

- Je n'en peux plus. Avoua John, c'est à chaque fois la même chose. J'ai peur de m'endormir pour revoir mes camarades se faire déchirer par les rafales de balles…

Ne sachant que faire, son hôte passa sa main sur son épaule et s'assit près de lui.

- Vous n'avez pas de psychologue, je me trompe ? Demanda-t-il à voix basse.

- Non… Ils sont inutiles. Riposta le docteur, amer.

Sherlock soupira, ses doigts se crispant légèrement sur la carrure de John. Il n'avait pas vraiment l'habitude du contact physique et cela se sentait.

- Mais je vais bien, ne vous en faites trop pour moi. Assura le docteur.

- Je ne vais pas vous déranger plus, dans ce cas. Conclut l'hôte, essayez de dormir encore un peu.

Il quitta la chambre, laissant son invité se perdre à nouveau dans ses pensées, qui s'accumulèrent par milliers. Le médecin militaire se glissa de nouveau sous les draps et ferma les yeux, priant pour se reposer un peu malgré les tourments.


John se leva aux aurores, affreusement fatigué. La nuit avait été épouvantable, il n'avait pas l'habitude de coucher dans un autre lit que le sien. Entre les multiples pensées négatives, les cauchemars rappelant les tranchées sanglantes en Afghanistan, la froideur des draps et la dureté du matelas, il n'avait plus aucune raison de se rendormir. Dehors, le ciel se couvrit d'un léger voile transparent alors que le soleil commença à éclairer les plaines aux alentours. Une fine brume caressa la campagne qui s'étendait devant ses yeux. Jamais il n'avait vu de paysage aussi majestueux que ce fantastique spectacle qui se présentait devant. Le docteur resta un moment à admirer toute cette verdure avant d'enfiler son manteau court et quitter la chambre, non sans avoir soigneusement arrangé les draps. Il descendit les escaliers sur la pointe des pieds et s'aperçut que Mycroft était toujours endormi sur le sofa. Redbeard n'avait pas bougé de son panier, un vieux jouet en plastique coincé entre ses deux pattes avant. Le docteur prit place dans un fauteuil et observa l'aîné, qui avait bougé pour se mettre sur le côté.

L'horloge accrochée au dessus de la cheminée indiqua six heures. Malgré sa volonté de rester éveillé, le médecin militaire ferma les yeux et appuya son menton sur la paume de sa main, son bras reposant sur un des accoudoirs. Il n'avait dormi que trois heures, c'était un miracle s'il avait réussi à sortir du lit. Il se mit à somnoler, épuisé, bien plus qu'hier soir. Les minutes s'écoulèrent rapidement, insupportables.

- Docteur Watson ? Murmura une voix incertaine.

John sursauta et ouvrit les yeux, apercevant Mycroft dans son champ de vision, qui semblait inquiet. Sa main était posée sur le genou de son invité, qui respira profondément.

- Vous êtes ici deux combien de temps ? Demanda l'hôte.

- Une demi-heure, il me semble… Répondit son interlocuteur, confus.

- Vous avez mal dormi ?

- Un peu mais ne vous inquiétez pas, je vais très bien.

L'aîné soupira longuement avant de quitter sa place et d'aller vers la cuisine, indiquant au docteur qu'il allait lui faire un peu de thé. John en profita pour se lever et observer plus attentivement les photographies posées sur la tablette de cheminée. Il en prit une au hasard et explora chaque détail. L'arrière-plan, les visages, les regards, les postures…

Il en était certain maintenant, cette petite fille était leur sœur. Mais pourquoi ne se trouvait-elle pas dans la maison ? Nul ne pouvait le savoir, il allait devoir mener sa petite enquête. Dans sa tête, il nota un élément qui lui sembla très important : la gamine n'était pas proches de ses frères, il y avait une certaine distance entre eux, peut-être six centimètres voir plus. De plus, son visage était barré, une croix épaisse réalisée au feutre indélébile, ne laissant transparaître qu'un seul de ses yeux, qui étaient aussi bleus que ceux de Sherlock. Sur une autre photo, sa tête avait été soigneusement découpée avec une paire de ciseaux ou un couteau à lame rétractable. Sur le troisième cliché, le cadet de la famille était déguisé en corsaire, posant à côté d'un autre petit garçon dont l'accoutrement rappelait celui des flibustiers. Lui aussi avait la tête manquante. Derrière eux se trouvait une sorte de manoir, bien plus grand que la propriété dans laquelle ils vivaient actuellement. Une pancarte plantée à côté d'eux indiquait le nom « Musgrave » et la boîte aux lettres, un peu plus en retrait, affichait le nom « HOLMES » en plus petit.

Suspicieux, John reposa les photographies sur la tablette, s'accroupit devant la cheminée et se munit du tisonnier qui reposait contre l'un des buffets. Il déplaça les bûches calcinées à l'aide de sa pointe noircie et fouilla le petit tas de morceaux de journaux. Au milieu de ces nombreuses pages déchirées et brunies par les flammes, il tomba sur la moitié d'une feuille à moitié brûlée. Une édition du Times qui semblait très vieille. Il comportait le gros titre suivant : « Holmes arrested », ainsi qu'un semblant de texte. Tout se construisit dans sa tête, les différentes pièces du puzzle se lièrent doucement, mais sûrement. Il en manquait plusieurs.

Lorsqu'il entendit un bruit de pas, le médecin militaire se leva précipitamment, recula d'un pas et lâcha le tisonnier en même temps, qui répandit un écho dans le salon. Il froissa le morceau de journal et le mit dans la poche de son manteau, tandis que Mycroft quitta la cuisine pour aller poser un plateau sur la table basse. Après s'être redressé, il aperçut le tisonnier par terre et la main de John sortant de sa poche. Soudain, il perdit son sourire et son regard devint sévère, une lueur de colère commençant à brûler dans ses yeux.

- Qu'est-ce que vous faisiez pendant que j'avais le dos tourné ? Demanda-t-il sur un ton acerbe.

- Rien, monsieur Holmes ! Mentit le médecin militaire.

- Comment connaissez-vous notre nom de famille ?

Sa vision se posa alors sur les photographies, puis sur son invité. Il s'approcha de lui jusqu'à le dominer par sa taille et lui jeta un regard mauvais, presque haineux.

- Sherlock vous avait bien rappelé de ne pas fouiller dans notre vie privée. Vous me décevez quelque peu, docteur Watson. Qu'allez-vous me sortir comme excuse, maintenant ?

- Je tenais absolument à savoir qui était cette personne, c'est tout. Confessa John, rongé par la honte.

- Je vous conseille de décamper très vite avant que vous ne vous retrouviez sur le sol avec une balle en plein cœur.

Le médecin militaire ne laisse pas impressionner. Il resta stoïque, parfaitement calme et ne bougea pas d'un iota. Les Holmes n'avaient jamais abattu une seule personne, pourquoi le feraient-ils aujourd'hui ?

- La carabine que vous avez utilisé contre les journalistes était déchargée. Divulgua-t-il.

- Brillant. Avoua Mycroft, quelque peu surpris.

- Vous ne pouvez pas tuer, vous n'en êtes pas capable. Vous menacez et vous vous contentez de les regarder fuir au loin. L'article du Times vous concernant n'a pas mentionné l'existence d'une balle tirée qui aurait touché l'un des hommes de l'équipe du journal. C'était une balle à blanc.

- Très brillant, docteur Watson. Sherlock vous aurait-il appris sa méthode de déduction ?

- On ne peut pas dire qu'il me l'ait enseigné, mais pourquoi pas. Maintenant, si vous voulez bien m'excuser, je dois partir. Je vous avais promis de quitter votre demeure le plus vite possible. Transmettez mes amitiés à votre frère.

L'aîné des Holmes hocha vaguement la tête et regarda le médecin marcher vers la porte. Quand celui-ci l'ouvrit, il le rejoignit aussitôt.

- Attendez, docteur ! J'avais oublié de vous demander une chose.

- Quoi donc ?

- Je me demande s'il est possible que vous repassiez nous voir un de ces jours.

John écarquilla légèrement les yeux et lâcha un petit rire, étonné. Il ne s'attendait absolument pas à une telle demande de la part d'un homme vivant isolé de la société depuis son enfance. Il devait bien être le seul à recevoir cette proposition.

- Moi, repasser vous voir ? Alors que j'ai fouillé votre vie privée ? Railla-t-il, soyez sérieux deux secondes, monsieur Holmes !

- Comment dit-on ça chez vous… Ah ! Je vous apprécie. Un peu. Juste un peu.

Le docteur ne le montra pas, mais cette phrase le toucha énormément. Même s'ils ne se connaissaient que depuis hier, il s'avérait qu'un semblant de lien s'était créé entre lui et les frères Holmes, se situant entre la simple camaraderie et l'amitié dans toute sa clarté.

- Si vous voulez, je peux vous donner mon numéro de téléphone pour prendre de vos nouvelles. Indiqua l'aîné, enfin, ce n'est pas vraiment le mien puisque je le partage avec Sherlock.

- D'accord, ça me va parfaitement ! Dit John en passant son portable à Mycroft, qui tapa les chiffres correspondants à une vitesse surprenante avant de le lui rendre.

- S'il vous arrive quoi que ce soit, n'hésitez pas à m'appeler. Surtout si mon frère vous envoie des messages saugrenus.

- Du genre ?

- « Je m'ennuie ».

Le docteur hocha la tête avant de serrer la main de son hôte et de partir au loin. Un léger vent s'était levé, agitant la verdure et les feuilles des arbres, le ciel avait retrouvé sa couleur bleue lumineuse, accompagnant les rayons du soleil. Alors que le médecin militaire atteignit sa voiture, il entendit Redbeard aboyer, celui-ci restant sagement aux pieds de son maître. Il leur fit un signe de la main avant de s'installer dans son véhicule et se lancer sur les routes, le cœur serré. Malgré ce petit fragment d'attachement qui le liait à la famille, sa curiosité le piquait toujours plus. Même s'il avait recueilli quelques petits éléments sur cette prétendue sœur, sa faim n'était malheureusement pas comblée. Il se jura que lors de sa prochaine visite, il ne poserait pas le pied dans la vie intime de des frères Holmes. Parole d'honneur.