Betas correctrices : Nanola et Wrire

Beta lectrice : Merylsnakes


CHAPITRE 4

Le monde sorcier avait changé depuis la guerre. Beaucoup.

Il était devenu évident que les sorciers ne pouvaient continuer à vivre comme ils le faisaient depuis des siècles. Les Moldus avaient évolué, progressé, au niveau technologique notamment. Et les sorciers avaient dû admettre que certaines de leurs inventions étaient intéressantes. D'autres, beaucoup plus contraignantes.

Ainsi, une entreprise sorcière avait vu le jour. La 'Pear & Com', dont l'emblème, une poire, du nom de son principal fondateur, avait révolutionné le monde magique. La collaboration d'un anglais et d'un américain avait été fructueuse. Ils avaient réussi à détourner les ondes moldues de télécommunication.

Depuis plus de six mois, les sorciers du monde entier avaient enfin pu découvrir les joies de l'informatique, de l'internet et de la téléphonie. D'autres entreprises, dont une française, une japonaise et une allemande, fabriquaient des téléphones qui marchaient aussi bien avec les lignes de transmission sorcières que moldues.

Dawlish allait justement faire la distribution de ces nouvelles acquisitions du ministère à tous ses Aurors.

La rentrée des vacances de Noël à Poudlard avait, quant à elle, été marquée par la quantité d'élèves possédant ces petits engins. Minerva McGonagall avait été dans l'obligation d'en refréner l'usage, ceci pour la propre sécurité de ses élèves : son irascible Maître des Potions ayant menacé de les utiliser comme ingrédients à potion si son cours était interrompu par un seul piou-piou de ces infernales machines

Ça, c'était plutôt le bon côté des choses.

Après tout, beaucoup de sorciers avaient des liens avec des Moldus. Comment expliquer à toute votre famille qu'il fallait absolument une cheminée dans votre petit trois pièces au centre de Londres ? Et comment faire comprendre à votre tante Bertha qu'elle ne pouvait pas écrire à son petit neveu adoré qui était scolarisé dans la lointaine Écosse, ou alors uniquement en passant par un hibou ?

Il fallait se rendre à l'évidence. Pour de nombreuses familles, la téléphonie leur avait simplifié la vie.

Et puis il y avait d'autres inventions moldues plus embarrassantes.

Au siècle dernier, il était facile de faire « disparaître » de la circulation moldue un enfant sorcier né de parents qui ne l'étaient pas. Aujourd'hui, chaque naissance était enregistrée, les enfants et adultes fichés avec des cartes d'identité, des permis de conduire et autre. Comment des parents pouvaient justifier non seulement à toute leur famille et aux voisins mais aussi aux services sociaux, de protection de l'enfance et de l'éducation que certains de ces enfants disparaissaient purement et simplement du circuit ? Bien que les Oubliators fassent un travail remarquable, cela devenait plus que compliqué et ils avaient été débordés.

En réalité, c'était réellement devenu un casse-tête, à bien des niveaux. Les sorciers de nombreux pays, dont le Royaume-Uni, avaient fini par se faire une raison. Il fallait infiltrer plus efficacement les Moldus, faire que de plus nombreux ponts puissent exister entre les deux mondes. Le simple fait de prévenir le premier ministre britannique ou de lancer de multiples sorts d'oubliette n'étaient plus suffisants.

Il fallait aussi que l'expérience Voldemort ou Potter ne se reproduise plus. Les enfants sorciers dans le monde moldu devaient être, dès qu'ils étaient détectés par le ministère de la magie, intégrés dans leur monde d'appartenance réel, non de naissance. Plus d'orphelin sorcier dans le système d'aide à l'enfance britannique. Hors de question ! Des écoles primaires sorcières avaient vu le jour et tous les enfants sorciers pouvaient être scolarisés soit à domicile, soit dans ces établissements à l'enseignement traditionnel et non magique. Les enfants nés de Moldus et leur famille étaient mis au courant rapidement de leur spécificité et pouvaient aussi être inscrits dans ces écoles. Des solutions avaient été apportées aux parents concernés pour permettre à leurs enfants de suivre leur scolarité le plus 'normalement' possible. N'ayant pas tous de cheminée et ne pouvant pas transplaner, ils étaient souvent déplacés à proximité des écoles tout en leur permettant de continuer d'exercer leur profession et leur vie, comme si de rien n'était.

Chaque institution sorcière avait aussi une 'vitrine' sur le monde moldu. Une façade, certes aussi vide qu'une coquille de noix après le passage d'une horde d'écureuils à la sortie de l'hiver, mais c'était nécessaire.

Deux exemples flagrants : Ste Mangouste et le bureau des Aurors.

Ste Mangouste avait désormais un hall d'accueil à la place de l'ancien magasin désertique, avec une jolie enseigne montrant qu'il s'agissait d'une petite clinique. Bien sûr, tout était protégé par de nombreux sorts repousses moldus et de dissimulation.

La majorité des passants regardaient distraitement cette clinique, dont le hall d'entrée ne se différenciait pas d'un autre. En général, ils oubliaient rapidement ce qu'ils avaient simplement entraperçu. Seuls ceux qui savaient, avant d'y aller, que c'était un hôpital et qui voulaient, pour une raison ou une autre y pénétrer, pouvaient réellement se souvenir de ce qu'ils avaient vu après le passage dans la rue. L'intérieur était également protégé et les sorciers et leur famille traversaient le petit hall accueillant avant de pouvoir se rendre, pour de bon, à Ste Mangouste. Mais les Moldus ne voyaient pas ce qu'ils ne devaient pas voir, ou n'arrivaient pas à s'en souvenir par la suite en raison des puissants sorts de confusion et de dissimulation.

Les choses étaient un peu différentes pour l'agence 'Aurora', dont l'entrée dans une petite rue moldue de Londres ne choquait personne. L'entrée et le bureau d'accueil de la secrétaire étaient en parfait accord avec le monde moldu. Une baie vitrée, des plantes classiques dont le sempiternel ficus, un grand bureau en bois avec un ordinateur et un téléphone posés dessus. Derrière la secrétaire, on voyait un couloir ainsi que des portes de bureau et on entendait des bruits de conversation. Mais ce n'était que du vent, la fameuse coquille de noix. Au bout du couloir, on arrivait à une petite pièce vide où trônait une immense cheminée. C'était la zone de transplanage avec la cheminé raccordée au véritable bureau des Aurors, au ministère.

Des accords avaient été passés avec le gouvernement britannique. Les Aurors avaient une licence de détective reconnue par les Moldus, ainsi que l'autorisation d'un port d'arme. Contrairement à ce qu'ils croyaient, ce n'était pas vraiment un pistolet qui était accroché aux holsters, simplement des baguettes camouflées par un charme de transfert et de dissimulation.

D'autres diplômes avaient des équivalences, comme ce qui avait attrait à la médecine.

Poudlard était devenue, pour la famille éloignée des enfants nés de Moldus, Saint Callum de Poudlard, avec un numéro de téléphone et une adresse postale moldue.

Les sorciers, de l'avis de Dawlish et de la majorité du monde magique, n'avaient en rien perdu leurs origines et traditions. Mais ils étaient devenus encore plus invisibles aux yeux des Moldus, se fondant dans leur masse, empruntant leur technologie et leurs inventions pour leur propre compte, directement au nez et à la barbe des Moldus inconscients.

... ... ...

MacPherson eut à peine le temps d'atterrir dans la zone de transplanage du ministère, qu'il se mit à courir, traversant salles et couloirs. Il s'engouffra dans un ascenseur et sortit comme une trombe, bousculant au passage des sorciers et des sorcières offusqués.

Il pénétra non moins rapidement dans le bureau du chef des Aurors, John Dawlish.

« John ! On a un putain de problème ! » cria-t-il, faisant se redresser brusquement Dawlish qui trifouillait dans un des tiroirs de son bureau. Il cherchait la liste des Aurors qui n'avaient pas encore reçu leur téléphone portable, ainsi que celle des agents qui avaient un besoin urgent, voire vital, d'une formation accélérée en informatique.

« Angus? Qu'est-ce qui te prend, par Merlin ? » demanda le sorcier aux cheveux gris, visiblement surpris.

Cette entrée fracassante n'était pas du tout le style de MacPherson. Ce dernier était agent de liaison à New Scotland Yard depuis plus de trente ans. Il était connu tant dans le monde sorcier que moldu pour son efficacité et sa gentillesse. Parler de cette façon ne lui ressemblait en rien.

« Les Macaques, tu sais, ce duo de violeurs et d'assassins, ils ont fait une nouvelle victime ce week-end, » commença Angus, livide.

Bien sûr que Dawlish était au courant. Les grosses affaires comme celle-ci faisaient partie des rapports que MacPherson leur rendait toutes les semaines, à lui et au ministre. Dawlish se redressa, attentif.

« Qui ? Un sorcier ? »

« Harry Potter. »

John Dawlish se leva brutalement. Son genou se cogna contre la porte de son tiroir ouvert, ébranlant tout le bureau, mais il ne s'en rendit même pas compte. Il était devenu pâle comme la mort.

« Il est vivant, Merlin seul sait comment, mais il est vivant. Je n'ai pas encore lu le dossier et le rapport d'enquête en ce qui concerne son enlèvement, c'est mon collègue, Lynley, qui en a la charge, » expliqua rapidement MacPherson. « Potter est à l'hôpital St Bartholomew's, il est vivant, mais il a été violé. Les journaux ne parlent que de ça depuis hier soir. »

Dawlish se rassit et frotta sa main contre sa joue. Son genou le lançait atrocement maintenant.

« Merlin, non. Stevenson m'a averti que Potter ne s'était pas présenté au bureau ce matin, mais je ne m'en inquiétais pas plus que cela. Tu vas être intégré à l'enquête ? »

« Tout le Yard est réquisitionné, » répondit MacPherson d'un ton las en s'asseyant dans un fauteuil, en face du chef des Aurors. « Mais c'est Lynley qui est chargé de la mener à bien. » répéta-t-il. « Pour une raison que j'ignore encore, le nom de Potter n'a pas été donné, il a utilisé un autre nom, Evans, et sa photo n'a pas été divulguée. Je suppose que l'on doit cette discrétion à Lynley. Potter est sans doute le seul témoin qu'il a qui peut lui permettre d'identifier les Macaques. L'autre garçon qui avait survécu n'a aucun souvenir de son agression. »

« Lynley, c'est bien ton collègue aristo ? En attendant, cette discrétion est une bonne chose. Maintenant que la majorité des foyers sorciers a une télévision, beaucoup se branchent sur les ondes moldues. Si son vrai nom ou son visage apparaît... Potter va vivre l'enfer, une nouvelle fois, » conclut lugubrement Dawlish. Il avait été étonné de voir, lors de la formation du jeune Potter, que ce dernier éprouvait une véritable aversion pour la célébrité. Il fuyait les médias et les cérémonies mondaines, comme la dragoncelle. « Evans est son nom d'usage moldu. Il vit à Londres, dans le quartier de Paddington, il me semble. »

Il prit son visage entre ses mains.

« Par Serdaigle, il faut que j'avertisse son équipe, ainsi que Shacklebolt. Il va falloir que tu suives cette enquête, de près ou de loin, je veux savoir ce qu'il advient de mon agent. »

« Lynley veut te rencontrer. Potter a lâché l'information qu'il travaillait pour Aurora. Il n'avait pas trop le choix de toute façon, je présume. Pauvre garçon. Mais il n'a donné aucun nom d'amis ou de connaissances. Il refuse, et pour cause, que les enquêteurs moldus pénètrent dans son appartement. Cela gêne Lynley, je le comprends, on a toujours besoin de faire une enquête de voisinage et d'environnement, surtout dans des cas pareils. Tu devrais demander à l'un de tes agents, Weasley par exemple, de passer chez lui et jeter des sorts de confusion. Lynley va revoir Potter cet après-midi à l'hôpital et souhaite te parler ensuite. Tu préfères venir au Yard ? Ou je lui dis de passer au bureau ? »

Dawlish réfléchit puis répondit dans un soupir.

« Non, à notre bureau moldu de Londres. »

Il se leva péniblement, tant à cause de la douleur sourde de son genou droit qu'en raison de ce qu'il allait devoir faire. Prenant sa baguette, il invoqua un Patronus et lui dit : « Stevenson, Weasley, dans mon bureau, en urgence. Potter a des ennuis. »

Le renard argenté sortit du bureau en gambadant alors que Dawlish se tournait vers MacPherson.

« Angus, j'aimerais que tu restes. Tu sais que Weasley est très proche de Potter, ils sont amis depuis leur première année de Poudlard. De plus, tu connais mieux le dossier que moi. »

MacPherson acquiesça en silence tandis que des bruits de pas précipités se faisaient entendre dans le couloir.

... ... ...

Lynley toqua à la porte close et attendit qu'un faible 'entrez' se fasse entendre avant de l'ouvrir.

Les cheveux noirs en bataille de Harry Evans reposaient sur un oreiller blanc de l'hôpital, le haut du lit légèrement surélevé. L'ambiance dans la chambre était calme, la télévision ne marchait pas, contrairement à la grosse majorité des chambres que Tommy avait croisée dans le couloir.

Harry tourna son visage vers l'intrus et ses lèvres rose pâle s'étirèrent en un fin sourire. Les marques rouges sous son nez avaient totalement disparu. Sa lèvre fendue était encore bien visible et l'hématome sur le haut de son visage avait une teinte de bleu plutôt prononcée. Il était toujours sous perfusion et les draps étaient remontés jusque sur son ventre. Lynley constata également qu'il était encore vêtu de la blouse de l'hôpital. Personne n'avait donc dû lui rendre visite, à part bien sûr le personnel soignant et les enquêteurs.

Il fut frappé par les yeux brillants du garçon. Avec un pincement au cœur, il le trouva encore plus fragile que dans ses souvenirs, plus attachant si cela était possible.

« Bonjour, Tommy, » dit-il d'une voix claire.

« Bonjour, Harry, » répondit Lynley en souriant. Il n'avait aucune envie de reprendre le garçon pour qu'il lui donne du 'monsieur' ou de 'l'inspecteur'. Tommy, c'était très bien.

« C'est gentil de vous être déplacé pour venir me voir. »

Lynley ne se départit pas de son sourire et s'installa dans le fauteuil, près de la fenêtre. Il posa son dossier sur la petite table à côté de lui.

« J'ai bien peur que ce ne soit pas qu'une simple visite de courtoisie. J'ai encore des questions à vous poser Harry, des points de détails que je voudrais que vous m'éclaircissiez, si vous le pouvez bien sûr. »

Le jeune homme haussa les épaules.

« C'est quand même gentil d'être venu personnellement, vous auriez pu envoyer le sergent Havers à la place. Je l'ai mal jugée hier matin. Elle a été plutôt sympa l'après-midi. » Son sourire se fana au souvenir et ses yeux se ternirent un peu. « Mais je suis content que ce soit vous. Je ne sais pas pourquoi mais je n'ai pas vu d'homme depuis que je suis arrivé là, à part vous. » Il se tordit les mains. « C'est peut-être pas plus mal en fait. Je ne suis pas sûr de savoir comment je réagirais si c'était un homme qui devait me faire les soins ou ma toilette. » Il tourna la tête, visiblement gêné d'en avoir trop dit.

« Vous pouvez vous lever maintenant, Harry ? » demanda gentiment Lynley. Il n'avait pas envie d'entrer tout de suite dans le vif du sujet. Il voulait entretenir cette relation que le garçon était en train de tisser avec lui. Il voulait qu'il lui fasse confiance, qu'il se sente bien et en sécurité avec lui. Ce serait plus facile ensuite, quand ils aborderaient des questions plus délicates.

« Non, enfin, si, je pourrais j'en suis sûr, mais les médecins ne veulent pas que je me lève pour le moment. C'est super pratique. » Il plissa son nez fin et droit. « Mais je me sens beaucoup mieux, j'ai repris tout le contrôle de mes muscles, je peux les bouger comme je veux. »

Comme pour prouver ses dires, il leva ses mains et les monta au niveau de ses yeux en les remuant. Lynley pensa soudainement à un enfant qui faisait les 'marionnettes'. Puis le regard vert tomba sur les marques bleues et violettes qu'avait laissées la cordelette sur les poignets. Un éclair douloureux le traversa alors qu'il fit retomber rapidement ses mains sur le drap, de chaque côté de son corps.

« Ouais... on va dire que tout va bien. » Harry croisa les bras sur son ventre et baissa son visage.

« Les médecins vous ont dit quelles étaient les drogues qui avaient été utilisées et leurs conséquences ? » le questionna gentiment le policier.

« Oui, le docteur Andrews est passée hier soir, on a beaucoup discuté. Pareil avec le docteur Keegan ce matin. Elles sont biens. Je les aime bien. Tout le monde est gentil avec moi. Je sais pas trop comment le prendre en fait. Parfois je me dis que les gens ont peur de me faire mal, ou qu'ils sont gênés. Je peux comprendre. Ça doit pas être facile d'être en face de moi, je sais bien. Après tout, j'ai été... j'ai été... Le docteur Keegan m'a dit que je ne devrais pas avoir peur d'utiliser le bon terme, qu'il faut que j'admette ce qui s'est passé, parce que nier ne servirait à rien. Je lui ai crié dessus ce matin quand elle a dit ça, parce que moi, ce que je veux, c'est oublier. Mais je peux pas, pas vrai ? »

Il darda ses émeraudes dans le regard brun de Lynley qui eut l'impression de recevoir un coup dans la poitrine face à leur intensité.

« Vous croyez que c'est ma faute ? J'arrive pas à comprendre comment j'ai pu ne pas me rendre compte avant de ce qui se passait. J'aurais dû réaliser que j'étais suivi. C'est mon métier. J'aurais dû le savoir. Vous, ça ne vous arriverait pas un truc pareil. Il fallait que ça tombe sur moi, bien sûr. Parfois je crois que le monde entier me déteste. Vous savez, j'ai dû commettre des trucs vraiment horribles dans une autre vie pour que je sois puni comme ça aujourd'hui. »

« Harry, je ne suis pas psychiatre, mais je sais néanmoins que vous vous trompez. Pour beaucoup de choses. Tout d'abord, je vous le dis et le redis : ce n'est pas de votre faute. Vous êtes une victime. Si les gens sont gentils avec vous, ce n'est pas par crainte, gêne ou pitié. C'est parce qu'ils vous respectent et respectent votre statut de victime. Oui, vous avez été violé, mais vous devriez aussi admettre que vous avez été victime de viol. Pas coupable. Vous ne méritiez pas ce qui vous est arrivé. Personne ne mérite cela. Vous n'avez rien fait, ni dans cette vie, ni dans une autre, qui pourrait justifier ces actes abominables. Et vous avez tort. Cela pourrait tout à fait m'arriver un jour. Nous sommes des policiers, des enquêteurs. J'ai suivi une formation et vous aussi. Mais cela ne nous rend pas surpuissants ou omniscients. Il est déjà arrivé que des policiers se fassent violer. Vous n'êtes pas seul, Harry. Je vous le répète, la façon dont vous avez agi dans cette camionnette était incroyable. Vous avez fait preuve d'un courage que peu de personnes auraient eu, croyez moi. »

« Vous trouvez que c'est courageux ? » s'écria Harry, les larmes aux yeux. « Moi non. Qu'est-ce que j'ai fait de si courageux ? Supplié ? Pleuré ? Crié ? Écarté les jambes quand Lenny me l'a demandé ? » Il éclata en sanglots. « Vous pensez que c'est courageux ça ? D'avoir obéi en lui demandant de ne pas me faire trop mal ? Moi je trouve pas, du tout. J'aurais dû me débattre, essayer de me libérer de mes liens, les frapper, leur cracher dessus. Ils m'ont... blessé et ils m'ont pris ma dignité ! Je n'ai plus rien maintenant, plus rien ! » Il cacha ses mains dans son visage et pleura amèrement.

Lynley le regarda et s'assit lentement à côté de lui sur le matelas. Le garçon enleva ses mains puis, après un moment d'hésitation, encercla la taille de Lynley de ses bras tremblants. Il colla son visage contre la chemise du policier et continua à pleurer. Tommy passa lui aussi ses bras autour du garçon. Il ne savait plus trop si c'était une chose à faire, mais il ne pouvait pas le laisser dans cet état de détresse. Il lui chuchota des paroles apaisantes à l'oreille, lui répétant cent fois que ce n'était pas de sa faute, qu'il n'aurait pas pu faire autrement.

Il avait rencontré rapidement Andrews et Keegan avant de venir voir Harry. D'abord pour s'assurer que les mesures de protection de son témoin avaient bien été mises en place. Normalement, l'information selon laquelle la septième victime était traitée à Barts n'avait pas été divulguée au média, ni son nom. Mais on n'était jamais assez prudent. La police craignait que les Macaques ne viennent finir le travail, surtout si l'un ou l'autre des frères, ou les deux, travaillaient dans le milieu médical.

Lynley n'avait pas pu s'empêcher de regarder tous les infirmiers qu'il avait rencontrés. L'un d'eux était peut-être Casper ou Lenny. Cette simple idée l'avait fait frissonner, tout Milord et inspecteur qu'il était.

Caroline Keegan était partagée sur le cas Evans. Il y avait des bonnes nouvelles. D'abord, il avait été pris en charge médicalement et psychologiquement dès la fin de ses viols. Cela allait l'aider pour sa reconstruction future. Plus les victimes étaient prises en charge rapidement, plus elles guérissaient vite généralement. Ensuite, il avait accepté de parler et de se confier. Il fallait parfois attendre des mois voire des années avant qu'une victime ne le fasse, surtout masculine. Il était d'accord pour suivre une psychothérapie et même d'aller au service du docteur Keegan après celui d'Andrews si son état psychologique ne lui permettait pas de rentrer chez lui tout de suite.

Mais la mauvaise nouvelle c'était que justement, il ne semblait pas être en état de rentrer chez lui.

Il était très affecté par ce qui s'était passé. Ô combien Lynley le comprenait !

Ce qui inquiétait la psy, c'est que Harry Evans avait déjà suivi une psychothérapie, de près de deux ans. Il avait eu une enfance misérable, avait été battu pas sa famille d'accueil, puisque ses parents étaient morts quand il avait un an. Il avait apparemment vécu d'autres drames traumatisants, la liste était même étonnamment longue : la mort de son parrain, qui l'avait retrouvé après douze ans d'absence, celle de son directeur d'école, d'une chute accidentelle devant lui, et d'un camarade de classe lors d'une compétition sportive. Il avait aussi été brimé par l'une de ses professeurs. D'après ses dires, il avait enfin été la cible d'une bande de délinquants, un gang, dont le chef était un certain Tom. L'apothéose était survenue lors de sa septième année d'études, qu'il avait d'ailleurs redoublée. Un accident de car lors d'un voyage scolaire en Europe. Beaucoup d'étudiants et d'accompagnateurs étaient décédés.

Pour être franche, Keegan avait avoué que, si ce que disait Evans était vrai, c'était un miracle que le garçon soit dans un état aussi satisfaisant avant son agression.

Elle voulait que Evans lui donne le nom de son ancien médecin, ainsi que le nom de son établissement scolaire, mais il avait jusqu'à présent refusé.

Le passé du garçon allait peut-être jouer en sa défaveur.

Mais Keegan préférait pencher plutôt de l'autre côté. Ce passé, qui avait marqué Harry, l'avait aussi endurci. Son ancienne psychothérapie l'avait aidé à surpasser ces douleurs émotionnelles. On pouvait prendre cela comme une chance. Avec une certaine philosophie, elle avait dit à Lynley que si Harry Evans avait réussi à survivre à tous ses malheurs jusqu'à présent (il était suffisamment équilibré pour avoir un bon métier, un appartement et assumer sa sexualité) c'était parce qu'il avait une force de caractère incroyable qui n'allait sans doute pas le lâcher maintenant.

Lynley avait ensuite demandé au médecin qu'elle lui transmette toutes les informations nécessaires pour son enquête.

Au bout d'un petit moment, Lynley souleva le menton du jeune homme pour le regarder dans les yeux.

« Harry, si vous aviez agi différemment, aujourd'hui vous seriez dans le sous-sol de cet hôpital, allongé sur une table d'autopsie, avec la gorge ouverte d'une oreille à l'autre. »

Les yeux verts en face de lui s'écarquillèrent.

« C'est ça que Casper voulait me faire ? Me trancher la gorge ? »

« Oui. »

« Je crois que j'ai envie de vomir. »

Lynley se leva précipitamment, il regarda sous le lit et prit un haricot qu'il plaça sous le menton du brun qui vomit effectivement une partie de son déjeuner. Lynley sonna une infirmière qui arriva rapidement, elle nettoya Harry et sortit avec le haricot plein dans les mains.

Le garçon se rallongea sur son lit, la tête dans l'oreiller, ses mains blanches le long de son corps. Il ferma les yeux et Lynley vit les traces de morsures sur son cou. Il n'y avait pas fait spécialement attention jusqu'à présent mais maintenant, il ne voyait qu'elles. La blouse de Harry s'était entrouverte et la morsure qu'il avait à la base du cou, du côté gauche, était tellement marquée qu'il aurait pu compter les empreintes des dents. Elle était rouge, boursouflée et avait dû saigner quand Casper l'avait mordu. Lynley se rappela avec horreur que, d'après Andrews, ce n'était pourtant pas la plus visible de ses marques de morsures.

« Je suis désolé, » murmura Harry d'une voix éteinte et fatiguée.

« C'est moi qui suis désolé, Harry, je n'aurais pas dû vous donner ce genre d'information. »

Le brun eut un faible rire avant d'ajouter, sans rouvrir ses yeux « Si ce n'était pas vous, ce serait la télé. J'ai dû l'éteindre à midi. Ils ne parlent que de ça et de moi. Je supporte pas. Je préfère que ce soit vous qui me disiez ce genre de chose. Au contraire, je veux savoir. » Il rouvrit ses yeux. « Tommy, vous voulez bien me dire ce que vous savez sur les autres garçons ? Vous voulez bien me dire ce que vous savez sur les Macaques ? »

Lynley tira la petite table vers eux et ouvrit son dossier. Pas que ce soit la peine, il savait parfaitement ce qu'il allait dire ou non à Harry.

Il servit un verre d'eau au jeune homme pendant que l'infirmière revenait avec un haricot propre qu'elle déposa à côté du patient avant de ressortir.

Thomas donna les noms des victimes et quelques informations sur eux. Rien que ce que les médias ne savaient déjà pour la plupart. Il expliqua à Harry pourquoi le duo avait été surnommé 'Macaques'.

« En fait, la première agression, celle de Strauss, n'avait pas particulièrement alerté les médias, ni la police. C'était une classique affaire de viol, comme il y en a malheureusement tant chaque année à Londres. Ce qui n'enlève rien à ce qu'a vécu la victime, je tiens à le préciser. La deuxième victime, Hodgson, a été plus remarquée, en raison de son exécution. Trois semaines seulement s'étaient écoulées depuis Strauss. Les victimes étaient des garçons, plutôt petits et fins, tous les deux gay. D'après leurs amis, ils avaient également été tous les deux à Soho dans la journée du samedi. On a alors compris que l'on avait certainement affaire à des prédateurs, des violeurs et tueurs en série. Les médias aussi, mais tu connais les médias, ils se sont empressés de monter en épingle le facteur 'gay' et d'avancer des hypothèses comme quoi un homosexuel se vengeait de ses ex petits-amis. Les médias... »

Lynley secoua ses cheveux blonds d'un air dépité.

« L'affaire a vraiment éclaté avec Ryan. Là encore, trois semaines s'étaient écoulées. Ryan avait le même profil que les deux autres, physiquement parlant, et il avait été à Soho. Mais il n'était pas gay. Ce qui a fait un choc aux londoniens, c'est non seulement le calvaire atroce qu'avait vécu ces jeunes hommes mais la façon dont on les a tué : égorgés comme des animaux. Autre fait marquant, cette fois, l'enlèvement avait eu lieu devant témoins. Comme pour le tien, Harry, » dit Lynley en s'interrompant pour prendre un verre d'eau lui aussi.

« Soit ils avaient pris de l'assurance, soit ils avaient eu beaucoup de chance pour les deux premiers. Mais pour Ryan, des témoins, un jeune couple, ont vu une camionnette blanche s'arrêter au niveau du garçon. La porte latérale s'est ouverte, un homme masqué, d'un masque de singe recouvrant toute la tête, en est sorti et a plaqué un chiffon imbibée de chloroforme sur le visage du jeune Ryan, tout en le projetant dans le véhicule. Les témoins étaient choqués, ils n'ont pas su dire quel genre de véhicule ils utilisaient, à part que c'était un utilitaire. Ils étaient focalisés sur les masques que portaient le kidnappeur et celui qui conduisait le véhicule. Ils ont affirmé qu'ils étaient deux. Quand on a retrouvé le corps violé et égorgé de Chad Ryan le lendemain matin, on a su qui étaient ses ravisseurs et qu'il en était la troisième victime. Ces premiers témoins nous ont grandement aidés. D'abord, ils ont confirmé le nombre de ravisseurs. Simon avait réussi à trouver qu'il y avait certainement deux violeurs, mais les techniques actuelles ne permettent pas de déterminer l'ADN de deux spermes différents mélangés. Ensuite, on a appris qu'ils étaient motorisés et quel genre de véhicule ils utilisaient. »

Il regarda le garçon qui buvait ses paroles, livide.

« Les premiers éléments de l'enquête nous orientaient plus vers des enlèvements d'opportunité. On ne l'avait pas dit aux médias, mais les enquêteurs avaient retrouvé à proximité de l'endroit où l'on pensait que l'enlèvement de Hodgson avait eu lieu, un chiffon de chloroforme. Strauss avait eu le visage brûlé par contact de chloroforme également. L'enlèvement de Ryan a confirmé cette hypothèse. »

Lynley avala une grande gorgée d'eau.

« À partir de là, les médias, toujours eux, se sont bien sûr empressés de donner un surnom aux assassins. Ils adorent ça. C'est devenu 'les Macaques' à cause de leur masque. Toutefois, la psychose ne s'est emparée de Londres qu'après le meurtre de Conor, seulement deux semaines après celui de Ryan. Là, un témoin a réussi à noter une partie du numéro de la plaque d'immatriculation. Mais ça n'a rien donné. Par contre, il n'avait aucune idée du modèle de véhicule, ni de la marque. Pour Lackey, les témoins étaient trop loin, ils ont juste entendu ce pauvre gamin hurler et l'ont vu se débattre. Avec Davis, les témoins avaient vu la plaque complète et pensaient avoir reconnu le véhicule. La plaque était différente de la première, mais elle n'a rien donné non plus. On suppose qu'ils en changent à chaque fois et que ce sont donc des fausses plaques. On avait gardé cette information pour nous jusqu'à présent. Ton enlèvement nous a confirmé que l'utilitaire peut être soit un Renault Trafic, une Nissan Primastar ou une Vauxhall Vivaro. Te souviens-tu de quelque chose à ce sujet ? »

« Non, j'étais à l'intérieur du véhicule, je ne me souviens pas du tout de son extérieur. En fait, je ne me rappelle absolument pas de mon enlèvement, à part le masque. Mes souvenirs sont confus après Soho, je ne me souviens toujours pas du film que je suis allé voir. Mes premiers souvenirs, c'est quand je suis allongé sur le ventre, sur cette espèce de moquette. Lenny m'a déjà... Je le sais parce que... parce que je sens l'odeur, je sens quelque chose d'humide entre mes fesses et j'ai mal au ventre, » répondit Harry en regardant l'homme en face de lui. Lynley soutint son regard, sans broncher.

« Tu ne te rappelles de rien d'autre au sujet de la voiture ? Du tout ? »

« C'était... l'intérieur était éclairé par une lampe, enfin je suppose que c'était une lampe, au plafond. Je ne l'ai pas vraiment vue mais la lumière venait du haut, pas sur un côté ou du bas. Et quand on roulait, ça bougeait, ça je m'en souviens bien, la lumière, elle ballottait. Mais je ne sais pas ce que c'était. Dans mes souvenirs c'est plutôt sombre, mais ils... ils voulaient voir mes yeux. » Il fit une grimace pour s'empêcher de pleurer. « C'est pour ça, je sais plus, je sais plus. Je voyais tout en double, il n'y a que vers la fin que je voyais comme il faut, mais je n'en suis même pas sûr maintenant, je ne le suis plus. Je n'aurais peut-être pas dû faire ces portraits-robots. »

« Tu parles de ces visages là ? » dit Lynley en lui montrant les portraits de Lenny et Casper. Harry se mit à pleurer sans bruit en les voyant, le visage dégoûté.

« Je me rappelle d'eux comme ça. Lenny avait les cheveux plus longs que Casper, ça j'en suis sûr, parce que... parce qu'ils me chatouillaient le cou quand... quand... » Il éclata en sanglot.

« Okay Harry, on va faire une petite pause d'accord ? » proposa gentiment Lynley.

« Non ! Je veux continuer ! Je veux pas qu'on s'arrête. Ces salauds, je veux qu'ils payent, je les déteste, je les hais Tommy ! » s'écria Harry, rageur, en essuyant ses larmes d'un revers de main énergique, pour ne pas dire brutal.

« D'accord, d'accord. Bien, est-ce que tu te souviens d'avoir vu autre chose, par les fenêtres, d'avoir entendu du bruit ? »

Harry hoqueta un peu tout en réfléchissant.

« Je ne voyais pas dehors, non rien du tout. Les fenêtres étaient à l'avant, mais moi j'étais allongé par terre, à l'arrière. Les sièges étaient devant moi et il n'y avait pas d'autres fenêtres, il n'y avait pas de fenêtre à l'arrière de la voiture. Non, je ne voyais pas, et puis c'était la nuit, il n'y avait pas de lumière dehors, je crois pas, pendant qu'ils... Pareil pour le bruit, je n'ai rien entendu. Ça a duré longtemps. Mais même quand ils ne parlaient pas, je n'ai rien entendu dehors. Lenny était assis à côté de moi, il caressait tout le temps mes cheveux. Casper buvait et... Attendez... Si, si, Casper est sorti, pour faire pipi. Il a ouvert la porte, pas celle de derrière où je suis sorti moi, mais vous avez raison, il y avait une porte latérale et il a ouvert cette porte là, grande ouverte. Je me souviens pas... c'était la nuit, on voyait rien, j'avais peur, mais la lumière de la voiture, ça éclairait dehors. Je regardais dehors parce que j'avais peur que Casper revienne, et j'ai vu... des arbres, il y avait des arbres. »

Harry fronça ses sourcils. Revenir dans cette camionnette était certes une torture, mais une peur irraisonnée et fulgurante l'avait envahi à la pensée des arbres qu'il avait aperçus.

« Pourquoi je me sens aussi mal en pensant à ça ? Il n'y avait pas que des arbres, j'ai vu autre chose qui m'a fait peur, j'étais terrorisé. Je suis désolé de pas me souvenir mieux, j'avais mal et j'avais peur que Casper revienne, je voulais pas que ça recommence. Mais je savais, au fond de moi, je savais qu'ils allaient recommencer... Mon dieu, quand est-ce qu'ils vont s'arrêter ? Ils vont recommencer à se mettre sur moi et à me faire mal. Pendant encore combien de temps ? Je veux plus sentir leurs odeurs et leur... je veux plus, s'il vous plaît, non, arrêtez... » gémit Harry en se prenant la tête dans les mains.

« Harry, Harry ! Tu n'es plus avec eux, tu es avec moi, Tommy, on est à l'hôpital, Harry, reviens avec moi, allez reviens, » dit aussitôt Lynley d'une voix plus calme que ce qu'il ne ressentait intérieurement.

Il toucha le garçon sur les épaules. Aussitôt deux grosses billes vertes effrayées rencontrèrent ses prunelles chaudes.

« Harry, ça va aller, c'est moi, Tommy. »

Le regard vert se calma peu à peu et Harry respira un grand coup. Puis il eut un petit rire, désappointé et sans joie.

« Je suis pitoyable, hein. »

« Non, tu es un garçon incroyable, bien au contraire, » répondit gentiment Lynley

Il laissa Harry se recentrer et revenir au présent.

« Quand Casper est remonté dans la voiture, il a recommencé une nouvelle fois. » Le timbre de sa voix était détaché, froid. « Il m'a mordu, une fois, derrière l'épaule, quand il a fini sa sale besogne. Et puis on est parti. Il était en colère après Lenny. Parce qu'il n'avait pas voulu qu'il continue à me mordre. Il a dit à Lenny qu'il allait le frapper. Je crois qu'ils doivent vivre ensemble. Je me souviens pas de tout, mais il me le semble, dans ce qu'ils se disaient car ils parlaient de 'la maison'. Ils doivent travailler dans la journée parce que Casper voulait pas me garder à cause de ça, il a dit que j'allais pas simplement leur faire des gaufres en les attendant... » Sa voix s'éteignit.

« Je crois... à un moment, je crois que j'ai dit à Lenny que j'étais d'accord pour lui faire des gaufres s'il empêchait son frère de me tuer. Mais quel con, pourquoi j'ai dit un truc pareil ? » souffla-t-il, visiblement écœuré.

« Pour sauver ta vie, chose que tu as admirablement réussi à faire. Attends, Harry... Tu as dit que tu as demandé à Lenny d'empêcher son frère de te tuer ? »

« Oui, Lenny voulait me garder, je te l'ai dit. Mais Casper voulait faire comme pour les autres. Maintenant, je sais que ça veut dire m'égorger comme un mouton. Mais pas Lenny. D'ailleurs il l'a pas fait. Casper s'était tiré mais Lenny était très près de moi, il s'est penché vers moi, sur la route, pour me dire qu'il reviendrait me chercher. Il aurait pu me trancher la gorge à la place. Il en avait le temps et il était suffisamment proche de moi pour le faire. » Harry eut de nouveau un petit rire. « Il était presque aussi proche que toi en ce moment ! »

« Mais il ne l'a pas fait... »

« Non. Je crois... je crois qu'il m'aimait bien. C'est horrible de dire ça, hein ? » fit Harry dans une grimace.

« Hum, je suis de ton avis. On ignore si Lenny a agi avec les autres victimes de cette façon où s'il ne l'a fait qu'avec toi. Mais je pense moi aussi que quelque part, il t''aimait bien' comme tu le dis. »

« Pourquoi il m'a fait ça alors ? Pourquoi il ne m'a pas juste dragué à Soho ou au cinéma ? Pourquoi il m'a fait ça si c'est pour me caresser les cheveux après ? » voulut savoir Harry en laissant de nouveau couler une simple larme sur ses joues.

« Il n'y a sans doute pas d'explication rationnelle à tout ça, Harry. Le viol est une abomination en soi, rien ne peut le justifier, ou l'excuser, ou l'expliquer. Quant à la forme de tendresse qu'il avait pour toi, je suis incapable de te donner une explication là non plus. On pourrait formuler des hypothèses, mais on peut se tromper. Je pense que ce n'est pas si important pour l'instant. Tu ne crois pas ? Ou est-ce que c'est important pour toi de le savoir ? »

« C'est important pour moi. Je ne comprends pas les gestes qu'il a eus envers moi. Ça me rend encore plus... mal, je crois. J'ai honte. De ce qu'il a fait. Et de ce que j'ai fait en retour. Je sais, ce n'est pas ma faute et j'ai fait ce qu'il fallait, » se dépêcha de rajouter Harry avec un petit sourire, un vrai cette fois. « Mais ça n'empêche pas que j'ai honte quand même. » Le sourire s'évanouit.

« Le mieux serait de demander à Keegan alors dans ce cas, » proposa Lynley. Il reprit après un petit moment de silence. « Dis moi Harry, puisque l'on parlait du véhicule, est-ce que tu te souviens du trajet, entre l'endroit dans les arbres et l'endroit où tu t'es enfui ? »

« Je me rappelle pas non. J'étais toujours allongé à l'arrière. Lenny n'arrêtait pas de me parler à l'oreille et de me caresser. Moi j'essayais de le convaincre de me sauver. J'ai pas fait attention si je pouvais voir quelque chose en tournant la tête vers les fenêtres de l'avant. J'aurais dû, » ajouta-t-il amer.

« Ne te fais pas de reproches. Et la durée du trajet ? Approximativement ? Par rapport à ton trajet vers l'hôpital par exemple ? »

« Plus long ! Beaucoup plus long. Le trajet avec... vers l'endroit où je me suis enfui était plus long. C'était où d'ailleurs ?

« Newman's Row, à côté du parc Lincoln's Inn Fields »

« Plus long, je persiste. Même si ce n'était pas dans les mêmes conditions. Non c'était plus long. Lenny et moi on a parlé un moment. Oui plus long, deux fois plus je dirais. » Il réfléchit, cherchant et fouillant sa mémoire. « Je crois... je crois que l'on roulait en ligne droite, je veux dire, c'était pas des petites routes tortueuses. Au tout début si, j'ai été brinquebalé, mais ensuite non, je bougeais pas trop. Oui, on a roulé essentiellement en ligne droite. »

« C'est vraiment formidable Harry, tu as une excellente mémoire. »

« Mouais, c'est pas ce que disait mon prof de po... un ancien prof. »

« Bah , les profs, tu sais, avec certains ça passe et avec d'autres ça casse. Tu étais où à l'école secondaire ?

« Poudlard. Enfin, je veux dire, Saint Callum de Poudlard. C'est en Écosse. » précisa Harry, répondant à Lynley et lui révélant ce qu'il avait toujours refusé de dire à Keegan jusque là. »

« Je ne connais pas. C'est ta famille d'accueil qui t'avait inscrit là-bas ? »

« Non, mon oncle et ma tante n'auraient jamais dépensé un penny pour une école privée ! Ce sont mes parents. » Devant le regard surpris de Lynley, le jeune homme continua. « Oui, mes parents se sont rencontrés là-bas. Ils m'ont inscrit à ma naissance. On peut le faire. En fait, c'est une école un peu à part. La plupart des nouveaux élèves sont les enfants d'anciens. C'est une tradition. On y apprend des tas de choses que l'on ne voit pas ailleurs. C'était sympa, comme une vraie maison. Mais bon, c'était pas toujours drôle non plus, » fit Harry en se fermant brusquement.

« Oui, l'internat ce n'est pas toujours évident, » lui sourit Lynley.

« Tu étais où toi ? » questionna le garçon, soudain curieux.

« Eton, et ensuite Oxford. »

« À ben oui, t'es un Lord c'est vrai, » se moqua gentiment Harry dans un petit rire, sincère et franc.

« Ton ami aristocrate était à Eton aussi ? »

« Non ! » dit Harry en riant toujours. « Non, Draco était avec moi à Poudlard, mais pas dans la même maison. »

« Draco ? »

Harry se ferma de nouveau.

« Dans quelle maison tu étais, elle s'appelait comment ? » l'interrogea l'inspecteur, préférant biaiser afin d'obtenir de nouvelles informations.

« Gryffondor, » répondit Harry doucement.

« Et... Draco ? »

« Serpentard... On n'était pas amis au début. On ne l'est devenu qu'après... après mes soucis avec Tom et l'accident de car, » murmura Harry, de nouveau triste.

« Pourquoi tu ne demandes pas à Draco ou à d'autres de tes amis de venir te voir ? Il pourrait t'apporter des vêtements... et du réconfort, » continua Lynley sur le même ton doux que précédemment.

« Non, » dit Harry. « Je veux pas que mes amis me voient comme ça. Personne. »

« Ils pourraient t'aider pourtant, » insista Lynley.

« Pas maintenant. »

Lynley ne dit plus rien. Il était toujours assis sur le lit. Le silence s'éternisa mais étrangement, il n'était pas pesant.

« J'ai encore une dernière question, » dit enfin l'aristocrate blond. « Tes vêtements ? Tu portais quoi ce jour-là ? »

« Je portais... attends je ne sais plus... Un jean je crois... bleu pâle. Oui, c'est le jean que Hermione m'avait offert pour mon anniversaire, avec la chemise verte. » Il pâlit et ses yeux de nouveaux s'embrumèrent. « J'ai perdu son cadeau ! »

« Tu ne l'as pas perdu. Hermione comprendra, j'en suis sûr, » le rassura Lynley tout en notant au passage l'autre prénom de l'amie que lui avait donné le garçon. « Tu avais quoi d'autre ? Chaussures, chaussettes ? Bijoux, papiers ? »

« Tu ne veux pas la marque de mon caleçon aussi ? » l'interrompit Harry en souriant malgré ses yeux toujours mouillés.

« Eh bien en fait, si, ça m'arrangerait, » répondit Lynley en lui rendant son sourire.

« J'avais des tennis en toile blanche, je les adorais. Chaussettes et caleçon, aucune idée, désolé. Une veste d'été noire. J'avais pris mon porte-monnaie. J'avais pas grand-chose dedans. Je n'avais pas prévu d'aller au cinéma, ni même à Soho. Merde si, j'avais ma carte d'abonnement du métro ! Enfin, c'est pas grave... »

« Quel type d'abonnement ? » demanda innocemment Lynley.

« Oyster, pourq... oh, je comprends. Non il n'y avait aucun papier avec mon nom ou mon adresse. »

« Tu en es sûr, Harry ? »

« Oui, j'avais tout laissé dans l'entrée de mon appartement, mes papiers d'identité, ma bag.. arme de service. Non, ils ne peuvent pas savoir qui je suis, je n'avais même pas ma carte bleue. Que du liquide. J'étais vraiment parti les mains dans les poches. C'est pour ça que j'en suis là aujourd'hui. »

« Non, ce n'est pas à cause de ça. Ce n'est pas parce que tu as oublié ton arme, que de toute façon tu n'as pas le droit de porter hors service. Ce n'est pas parce que tu es gay, ce n'est pas... »

« Pourtant si je n'étais pas gay, je ne serais pas allé boire un coup dans ce bar ! Lenny ne m'aurait pas suivi ensuite au cinéma, il ne m'aurait pas enlevé avec son frère... je n'aurais pas été... blessé... »

« On peut s'amuser à refaire le monde cinquante fois. Cela ne changera rien au fait que tu n'es pas responsable de ce qui s'est passé. Lenny et Casper le sont. Pas toi. »

Harry hocha la tête. Il tendit la main et saisit celle de Lynley. Elle était douce. Les larmes recommencèrent à dévaler lentement ses joues. Est-ce qu'il pourrait de nouveau supporter qu'on le touche ? Qu'on lui caresse les cheveux ? Qu'on l'embrasse ? Est-ce qu'il pourrait un jour refaire l'amour avec un homme ou être aimé ?

« Ça ne va pas ? » demanda doucement Lynley. Harry avait l'air comme perdu dans ses pensées et ses doigts caressaient le dessus de sa main, sans que le garçon ne semble sans rendre compte.

« Tu crois... tu crois qu'un jour un homme... un homme pourra m'aimer ? Malgré tout ? »

« Ce qui t'est arrivé est horrible. Mais toi, tu es toujours la même merveilleuse personne qu'avant, » assura le Lord blond d'un ton convaincu.

« Tu me connaissais pas avant, » remarqua Harry, un rire étranglé à travers ses larmes.

« Non, mais je le sais. Je suis un inspecteur de la Met', je te rappelle, » affirma Lynley en souriant franchement.

À ce moment là, on toqua de nouveau à la porte, Harry essuya ses joues et dit un petit 'entrez'. Une infirmière poussa la porte.

« Monsieur Evans, vous avez de la visite. Je peux les faire entrer inspecteur ? Ils ont donné leurs papiers d'identité à votre agent. »

Lynley hocha la tête pendant que Harry blêmissait à vue d'œil.

L'infirmière ouvrit la porte, laissant passer devant elle un jeune couple. Le grand rouquin, dont la pâleur faisaient encore plus ressortir la multitude de ses taches de son, serrait sa petite amie contre lui. Elle avait les cheveux bruns ébouriffés et les yeux rouges d'avoir pleuré.

Harry poussa un gémissement en se tournant rapidement vers la fenêtre. Il lâcha la main de Lynley et prit son drap pour s'en recouvrir le corps et la tête.

« Non, Hermione, Ron ! Non, partez ! » dit-il la voix pleine de sanglots.

... ... ...

À suivre

... ... ...


NDA : merci aux anonymes Elodie57, Hikaru, Batuk, Kayte45, pour leur review ainsi qu'à tous ceux qui ont mis cette histoire parmi leurs favoris ou en alerte.

Un grand, grand, merci à Sucubei qui a réalisé un superbe fanart sur cette fiction, que vous pouvez voir à cette adresse : sucubei . skyrock . Com

Attention, je vous informe que je suis en train de changer les couvertures de mes fictions. Celle d'ID changera dans la semaine. Donc pour ceux, notamment les guests, qui se repèrent peut-être à mon image de profil, n'attendez pas une nouvelle publication avec Charlie Weasley comme image dimanche prochain ;)