Disclaimer et rating : cf. chapitre 1
Chapitre 4
Duel
Charles Longford s'essuya nerveusement le front avec son mouchoir en dentelle et lança un regard soupçonneux à son adversaire par-dessus son mauvais jeu de cartes, se demandant à quel moment précisément sa chance avait tourné et comment il allait se sortir de cette impasse.
Le jeune homme n'avait pas perdu son temps, dès son arrivée à Port Royal, pour trouver un établissement de jeu où il serait à son aise, et les premiers soirs s'étaient déroulés agréablement à jouer au piquet, Charles retournant chez lui des bénéfices non négligeables en poche. Il avait d'ailleurs joué la veille contre la même personne avec profit.
À présent, son adversaire, un grand homme mince au teint cuivré, entassait ses gains devant lui. Un petit sourire agaçant sur le visage, il avait retroussé les manches de sa chemise, prétextant la chaleur, mais Charles en connaissait la vraie raison : ainsi, il évitait les accusations de tricherie en montrant qu'il ne cachait aucune carte.
L'homme remporta encore le pli suivant. Désormais, Charles avait vraiment des ennuis. Il avait dépassé le stade où il pourrait couvrir ses pertes et il se voyait mal en réclamer encore à son père. Celui-ci n'avait pas été très heureux de ce qu'il avait pu entendre de sa conduite à Londres et le lui avait fait savoir. À la prochaine incartade, sa vie insouciante prendrait fin et il devrait se débrouiller tout seul. Néanmoins, la chance allait forcément tourner à nouveau en sa faveur…
Quelques plis plus tard, la situation était devenue vraiment catastrophique.
« Je crois que j'ai assez joué pour ce soir, dit l'homme d'un ton enjoué en abattant ses dernières cartes. Il est temps de régler nos comptes, si cela ne vous ennuie pas. »
Charles épongea une nouvelle fois son front blême.
« Je… ce serait avec grand plaisir, naturellement, malheureusement… À l'heure actuelle… »
Son adversaire perdit immédiatement son air bienveillant, et son visage basané parut soudain redoutable.
« Ne me dîtes pas que vous êtes un de ces petits écervelés qui jouent au-delà de leurs moyens ? Les mauvais payeurs ne sont pas appréciés à Port Royal.
– Je vous payerai, j'ai seulement besoin d'un… un délai. Un léger délai. »
L'homme l'observa attentivement, puis son regard s'adoucit.
« Je crois que nous allons pouvoir trouver un arrangement. Discutons-en un peu à l'air libre. »
Rassuré, Charles le suivit sur le balcon, où son interlocuteur contempla la rue animée en contrebas avant de reprendre la parole.
« Je suis un homme estimé dans ma profession, Mr Longford, commença-t-il. Interrogez n'importe lequel de mes collègues, ils ne vous diront que du bien de Bartholomew Smith. Savez-vous pourquoi ? J'ai toujours à cœur le bonheur de mes camarades. Grâce à vous, je vais peut-être pouvoir rendre service à l'un de mes plus chers amis.
– Oh, euh, vraiment ? dit Charles, étonné.
– Connaissez-vous le lieutenant William Cooper ?
– J'ai eu l'occasion de le croiser, répondit sèchement Charles. S'il est votre ami…
– Lui ? Non, bien au contraire. Si vous pouviez le provoquer en duel, cela arrangerait mon ami. Et j'oublierais vos dettes. »
Charles avala sa salive. Il savait tirer l'épée, mais risquer sa vie l'avait toujours fait trembler. Quand Cooper l'avait provoqué, en Angleterre, il avait préféré ne pas donner suite, et voilà qu'à présent, on lui demandait de l'affronter.
« Pourquoi ne le faîtes-vous pas ? Ou votre ami ?
– Je n'ai jamais bénéficié d'une éducation de gentleman, comme c'est votre cas, et je ne vaux pas grand-chose l'épée à la main. Quant à mon ami, il est infirme. N'est-ce pas un moyen de satisfaire tout le monde ? Un duel s'arrêtant au premier sang suffirait amplement pour que l'honneur soit sauf. »
Charles réfléchit. Après tout, pourquoi pas ? Il s'en tirerait peut-être avec une égratignure dans le cas où il perdrait. Et il n'avait de tout de façons aucun moyen de se procurer rapidement de l'argent. Peut-être même gagnerait-il ! Cela ferait du bien à ce lieutenant arrogant, et sans doute arrêterait-il de tourner autour de Daisy.
« Cela me semble une bonne idée, décida-t-il.
– Magnifique ! Je serais votre témoin. Laissez-moi fixer les modalités, si cela ne vous ennuie pas… »
…
Willy et Philip Fraser sortirent de chez le maître voilier, plutôt satisfaits.
« Enfin, il n'y aura plus qu'à les faire livrer sur le Tempest, soupira Fraser. Cette fois-ci tout est prêt, et peut-être que le capitaine arrêtera un peu de se plaindre, pour changer.
– Tsss, tsss, un peu de respect ! Mais à mon avis, c'est être un peu optimiste. Le capitaine ne s'arrête généralement de se plaindre que pour se mettre à persifler.
– Et c'est vous qui parlez de respect ! Je sais que vous le connaissez de longue date, mais si on vous entendait… »
Ces derniers jours, Gillette n'avait cessé de tempêter à propos des réparations du navire. Elles allaient bon train mais chaque petite contrariété l'agaçait et il ne se privait pas pour le faire savoir. Willy n'avait jamais eu à redire quant à la compétence de son capitaine, mais il ne pouvait s'empêcher de se demander, à chaque nouvel éclat, comment deux personnes aussi différentes que lui et Norrington pouvaient s'entendre aussi bien.
– Lieutenant Cooper ? »
Willy se retourna et découvrit à son grand déplaisir Charles Longford qui le toisait, les lèvres pincées.
« Je crois que nous avions laissé une affaire en suspens, à Londres, poursuivit le jeune homme, une expression méprisante sur le visage.
– En effet. »
Willy haussa les sourcils, surpris. Charles ne s'était pas manifesté depuis et le lieutenant ne pensait pas qu'il tenait tant que cela à un duel.
« Je suis à votre disposition, monsieur, continua Longford. Et si vous êtes libre ce soir…
– Le soir ? intervint Fraser. Étrange période de la journée pour un duel. Pourquoi pas demain matin à l'aube, comme des gens civilisés ? »
Longford lui jeta un regard dédaigneux.
« En tant qu'offensé, c'est à moi de fixer les termes de la rencontre, il me semble.
– Offensé, vraiment ? ricana Willy. Mais après tout, allez-y, je peux vous affronter à toutes les heures de la journée et de la nuit, pour ce que cela change.
– Très bien, au couchez du soleil, il y a un terrain idéal derrière la demeure de Sir Alfred Wigby. Nous nous arrêterons au premier sang. Venez avec un témoin. »
Longford les salua et s'éloigna d'un pas vif.
« Il ne manque vraiment pas d'air, celui-là ! remarqua Fraser. Qu'est-ce que c'est que cette histoire ?
– Juste une dispute idiote avant notre départ de Londres, expliqua Willy les yeux fixés sur le dos de Longford. Il a fait des remarques sur ma naissance et mon tuteur qui ne m'ont pas plu et je lui avais signifié que s'il désirait développer quand il serait moins ivre il saurait où me trouver… Mais je ne pensais pas qu'il insisterait.
– Pour ce que je connais du bonhomme, il serait en effet plutôt du genre à fuir ce genre de rencontre que de les rechercher. En tout cas, il ne faudrait pas que cela s'ébruite. Le moment est mal choisi pour se faire tuer, blesser, ou arrêter. L'amiral Norrington n'apprécierait guère.
– Il n'y a aucune raison qu'il l'apprenne. Vraiment, nous ne risquons qu'une égratignure. Puis-je vous demander de me servir de témoin ?
– Inutile de demander. En fait, je ne manquerais cela pour rien au monde.
– Oh, tant mieux s'il y en a au moins un qui s'amuse », conclut Willy en soupirant.
Il n'avait jamais trop compris l'attirance de son ami pour tout ce qui était duel et combat, qu'il s'agisse de vraies batailles ou de rencontres amicales.
…
Le soir, dans le salon de la demeure de l'amiral, Willy attendait patiemment que Fraser vienne le rejoindre. Il avait hâte que cette histoire idiote soit réglée. Le jeune homme n'appréciait guère les duels, d'autant plus qu'ils étaient en principe interdits, mais il ne pouvait pas non plus s'y dérober. Il espérait en tout cas que son tuteur ne saurait rien de cette rencontre. Norrington détestait les effusions de sang inutiles. D'un autre côté, quelqu'un d'aussi tatillon que lui sur les questions d'honneur devait certainement avoir déjà été entraîné dans ce genre d'événement dans sa jeunesse (ou avoir servi de témoin à Gillette, dont la seule figure devait attirer les gants de tous les bretteurs potentiels qu'il croisait comme un aimant). Quoiqu'il en soit, il était heureux que le duel ne soit qu'au premier sang. Il n'estimait guère Charles Longford, mais il ne souhaitait pas pour autant avoir la mort d'un homme sur la conscience. Quelque chose lui disait également que Daisy Longford n'apprécierait pas non plus. Peut-être même ne voudrait-elle plus voir Willy du tout si elle apprenait seulement sa dispute avec son frère.
Willy regarda pensivement le pommeau de son épée. C'était une arme simple mais solide et qui l'accompagnait depuis qu'il avait passé ses examens de lieutenant. Il songea brièvement à l'épée de Norrington, forgée par son père, dont l'amiral ne se séparait pas. Si la fusée était abîmée par des années d'usage, elle restait un objet superbe et n'avait jamais fait défaut à son propriétaire. Il se souvenait encore de la première fois où il l'avait vu, lors de sa première rencontre avec l'amiral, bien des années auparavant. Willy se demanda ce qui ce serait passé si ses parents n'étaient jamais partis à l'aventure avec Sparrow. Est-ce que Will Turner lui aurait également forgé une de ces merveilles dont il avait le secret ? En aurait-il eu jamais besoin ? Il aurait certainement appris à s'en servir, mais aurait-il suivi une carrière de marin ou de militaire, ou aurait-il plutôt choisi une vie paisible ?
Un valet de pied fit son apparition et le tira de ses réflexions.
« Le lieutenant Philip Fraser désire vous voir, monsieur. »
Willy se leva et enfila son manteau avant de rejoindre son ami. Ils sortirent de la propriété et marchèrent tranquillement. L'atmosphère était moins étouffante que dans la journée, mais il faisait tout de même chaud.
« Confiant ? » demanda l'aide de camps de Norrington.
Willy hocha la tête.
« Nous y sommes bientôt ?
– Oui, c'est le terrain juste là, vous voyez les arbres ? »
Ils arrivèrent tous les deux sur un vaste pré surplombant une crique alors que le soleil se couchait. Longford les y attendait déjà, accompagné d'un homme de haute taille qu'ils n'avaient jamais vu.
« Permettez-moi de vous présenter mon témoin, Mr Bartholomew Smith », fit Longford en présentant son compagnon.
Les trois hommes se saluèrent, mais avant de pouvoir pousser plus loin la rencontre, une dizaine d'hommes sortirent du bosquet à l'extrémité du champ.
« Quelques amis à moi désireux d'assister au spectacle, » fit Smith avec un sourire narquois.
Longford ouvrit la bouche, ahuri, mais Willy et Fraser portèrent immédiatement la main à leur épée : avec leurs cicatrices, leurs tatouages et leurs boucles d'oreille, les nouveaux venus avaient surtout l'air de marins de la pire espèce.
« Emparez-vous de lui, ordonna Smith à ses hommes en pointant Willy du doigt. Il nous le faut vivant. Les autres… ne sont vraiment pas indispensables. »
– Mais que signifie tout cela ? Est-ce que c'est une plaisanterie ? glapit Longford alors qu'une des brutes s'approchait de lui, l'arme à la main, un sourire dévoilant des dents manquantes sur son large visage. Enfin, Smith, c'est absolument ridicule, je ne vous ai rien fait ! Et comment espérez-vous que je vous paye... »
Les deux lieutenants, de leur côté, avaient déjà engagé le combat avec d'autres bandits. Willy ignorait ce qu'on lui voulait, mais il n'avait pas l'intention de se laisser enlever.
« Si c'est l'argent qui vous intéresse, lança Fraser d'un ton dégagé, sachez que mon père occupe un poste très important ! Il paierait cher pour me revoir vivant. Par contre, il donnerait une fortune pour qu'on lui amène les assassins de son fils. À vous de voir comment son argent serait le mieux employé.
– Ma famille également pourrait payer une rançon ! » s'exclama aussitôt Longford en lançant un regard plein d'espoir à Smith.
Celui-ci se gratta pensivement le menton.
« Pourquoi pas ? Le Révérend pourra toujours se débarrasser de vous plus tard si vous avez menti. »
Longford jeta immédiatement son arme et se laissa lier les mains. Pendant ce temps, Willy et Philip Fraser donnaient plus de fil à retordre à leurs opposants, mais durent s'incliner sous le nombre et bientôt, encadrés par les hommes de main de Smith, ils furent tous entraînés vers la crique. Dans la nuit tombante, Willy aperçut une barque qui les attendait.
Comment avait-il pu être aussi naïf ? Comme si la tombée de la nuit était un moment normal pour un duel ! Longford avait eu l'air sincère quand il l'avait proposé, mais uniquement parce qu'il s'était montré aussi stupide que lui…
Derrière lui, Fraser glissa et tomba. Willy eut juste le temps de se retourner pour le voir repousser d'un coup d'épaule la main du pirate qui le retenait, se relever et se mettre à courir comme un dératé. Deux hommes partirent aussitôt à sa poursuite. Willy pria pour qu'il parvienne à s'échapper. Smith, impassible, tira un lourd pistolet de sa ceinture, visa tranquillement Fraser, qui avait en peu de temps couvert du terrain, et fit feu.
Le cœur serré, Willy vit son ami tomber et ne plus se relever.
« Revenez, cria Smith à l'adresse des hommes partis à sa poursuite. Nous avons assez perdu de temps ! »
À côté de Willy, Charles Longford gémit. Il semblait sur le point de vomir. Willy se laissa à nouveau entraîner à sa suite, essayant de dissimuler qu'il n'en menait pas plus large. C'était lui que le Révérend voulait, et c'était lui qui avait entraîné le pauvre Fraser dans cette histoire. Que se passerait-il quand Norrington s'apercevrait de sa disparition ? Et pire, quand il apprendrait qu'il était entre les mains du Révérend ?
…
À suivre.
