Note : Hello à toutes et à tous, voici le dernier chapitre avant l'épilogue la semaine prochaine... Si vous aimez cette fic, n'hésitez pas à laisser un commentaire, ça fait toujours plaisir :)
Bêtas : Encore merci à Kathleen-Holson et Carbo Queen.


« Vous êtes devenu complètement con ? »

« Chef, laissez-moi vous expliquer... »

« Je m'en fous, ce gamin pourrait être l'héritier de la Reine Mère, je ne veux pas qu'il assiste à l'interrogatoire. »

« Vous ne comprenez pas, il... », mais Lestrade ne finit pas. Dans le bureau en verre où les stores n'ont pas été fermés, il voit assis à sa place un peu plus loin Sherlock qui attend, scruté par Tim, dubitatif.

« Qu'est-ce que vous me cachez, encore ? », demande le DI en croisant ses bras boudinés contre son ventre.

« Il enquête avec moi depuis le début... », avoue enfin Gregory et devant la tête effarée de son supérieur, il lève les mains pour réclamer son attention et reprend « C'est un surdoué, un génie ! C'est lui qui a eu l'idée de faire relever les empreintes sur le vélo, c'est lui qui a compris que Calson était cycliste et qui a insisté pour qu'on ne lâche pas l'enquête ! On lui doit pratiquement tout. »

« On lui devra aussi votre renvoi, si vous ne m'avouez pas que c'est une plaisanterie. »

« Juste... laissez-moi une chance de vous prouver son potentiel, s'il vous plait. »

« Vous voulez vraiment jeter ce gamin dans la gueule de ce salopard ? Si cet interrogatoire n'aboutit à rien, on retrouvera son corps éparpillé un peu partout dans la Tamise, vous en êtes bien conscient ? »

Bien sûr que Lestrade en est conscient, mais tournant une dernière fois la tête vers son amant, qui le transperce de son regard, il ne peut que dire la vérité :

« Je lui fais confiance. »


Dans la salle d'interrogatoire, on a laissé Jones fumer, parce qu'il est toujours important de laisser ces mecs-là penser qu'on veut leur faire plaisir, parce qu'en fait on a rien pour les arrêter. La pièce est envahie par des non-dits de tous les bords et la fumée épaisse qui sort de sa cigarette n'aide pas les choses. Sherlock est debout, face à la table où est appuyé Jones et ils se regardent droit dans les yeux sans dire un mot depuis près de cinq minutes. Lestrade, lui, est debout appuyé contre un mur. Il a accepté que Sherlock fasse l'interrogatoire mais hors de question de le laisser seul avec ce malade. Il est prêt à sortir se prendre un café lorsque l'apprenti détective ouvre enfin les lèvres :

« Nous avons un témoin qui affirme vous avoir vu entrer dans l'entrepôt où Calson a été tué. »

Lestrade peut très clairement entendre la main du DI et du procureur se claquer contre leurs fronts, de l'autre côté de la vitre.

« Ah ouais ? Eh bien montrez-le moi, il faut toujours une confrontation lorsqu'un témoin de meurtre se manifeste, n'est-ce pas ? C'est la loi. », sourit Jones avec décontraction.

« Il a peur, que croyez-vous. »

« C'est des conneries. Si un mec vous a raconté qu'il m'a vu, c'est qu'il a été payé par les Reggioni. Vous devriez vous concentrer sur Tony, ce mec m'en veut. Vous savez comme moi que leur Famille essaye de couler la mienne depuis des générations. Alors que nous ne sommes que d'honnêtes restaurateurs... »

« Pourquoi avez-vous retiré 20 000£ de votre compte en banque, le 30 janvier ? »

Jones rit et se retourne vers le miroir sans tain qu'il scrute avant de se rasseoir face à Sherlock.

« Vous avez eu accès à mes comptes ? Vous devez être sacrément sûr de vous. Parce que s'il est prouvé que vous vous êtes trompé, vous allez être dans de très gros ennuis, vous savez... », menace d'une voix douce le mafieux, les mains croisées face à lui.

« J'ai demandé : pourquoi ? », répète Sherlock, avec un calme étonnant qui impressionne Greg, et sans doute aussi le DI et le procureur dont ils ne voient pas les traits.

« Je refais ma toiture. Okay, il est vrai que j'ai payé le mec en cash, mais ce n'est pas un mobile suffisant pour m'envoyer en prison... »

Jones s'étire, parfaitement à l'aise dans cette salle où il sait qu'il ne restera pas encore très longtemps et Sherlock en profite pour se diriger vers Lestrade à qui il murmure à l'oreille :

« J'ai demandé au chauffeur de taxi de venir, il doit attendre à l'accueil. Fais-le simplement entrer derrière le miroir et ne dis rien, compris ? »

Le sergent agite une fois la tête et s'exécute. Comme demandé, il retrouve le vieux chauffeur de taxi à qui il demande de le suivre sans rien dire, il l'amène à côté du DI au visage effaré de tout ce remue-ménage imprévu. Dans la salle d'interrogatoire, Sherlock a pris appui contre le mur derrière Jones, comme pour s'effacer et alors que le chauffeur tourne son visage vers la vitre, il s'écrie, en pointant du doigt :

« C'est lui ! C'est lui que j'ai amené à Thames Path, je m'en souviens maintenant ! »

« Vous êtes sûr ? », demande Lestrade, le cœur battant. « Quand je vous ai montré la photo vous ne vous en rappeliez pas... »

« La photo n'avait rien à voir, là je le reconnais, c'est lui ! »

« Mr. Roger, vous êtes sur le point de faire accuser un homme de meurtre... », intervient le DI, d'une voix calme, comme s'il s'adressait à un abruti, mais l'homme s'énerve :

« Je suis peut-être vieux mais pas sénile et ma vue est parfaite, sinon je ne pourrais pas conduire, vous savez ! »

Le sergent laisse le procureur continuer à interroger le chauffeur et retourne, les gestes tremblants, dans la salle d'interrogatoire. Il veut faire signe à Sherlock de le suivre mais le plus jeune semble avoir déjà compris que son plan a marché et n'a semble-t-il pas fini.

« Mr. Jones, vous allez vous faire arrêter pour le meurtre de Mr. Calson, ce n'est plus qu'une question de minutes... »

« Vous délirez... »

« Pas du tout, mais je vous remercie de vous soucier de ma santé. Alors, je disais que nous allions vous arrêter puisque vos empreintes ont été retrouvées sur le vélo de la victime et qu'il est évident que vous avez fait un retrait de 20 000£ à votre banque pour les lui donner. Vous vouliez acheter son silence, mais pourquoi ? Nous savons tous ici que vous avez une trentaine d'hommes à votre service, alors, pourquoi êtes-vous allé vous-même liquider... Oh. », Sherlock s'arrête soudain et lève lentement les mains au ciel, les yeux légèrement exorbités.

Il a compris.

« Vous n'avez pas fait appel à vos hommes de mains parce que vous ne pouviez pas. Vous avez mentionné Tony Reggioni, n'est-ce pas ? Cet homme serait votre rival qui voudrait votre mort ? Je pense plutôt que vous vous entendiez très bien avec cet homme et que c'est à lui que vous destiniez des colis... Que Mr. Calson portait. Car le restaurant des Reggioni se trouve sur Acacia Road, si je ne m'abuse ? Juste derrière... Regent's Park. Vous comptiez trahir votre famille et rejoindre les Reggioni. Je l'ai compris. Et Calson a fini par le comprendre aussi. Il vous a fait du chantage, pas vrai ? 20 000 £ et il ne dirait rien à vos chers confrères. C'est pour ça que vous n'avez pas pu demander de l'aide à vos bras droits pour s'en débarrasser, c'était trop risqué qu'il leur révèle tous les papiers que vous faisiez passer à votre ennemi. C'est vrai que vous êtes malin, Mr. Jones, mais pas autant que moi. »

« Espèce... espèce de petit... », Jones prend une grande inspiration et se lève d'un bond « Espèce de petit salopard ! Vous essayez de me piéger mais vous n'avez aucune preuve, aucune ! »

Lestrade s'est déjà approché, de peur de voir les coups voler mais il semble être le seul à s'en préoccuper puisque Sherlock s'est penché à son tour au-dessus de la table en élevant la voix :

« Votre empreinte sur le vélo de Calson, la terre sous ses roues venant de Regent's Park, les 20 000 £, le témoin qui vous a vu entrer dans l'entrepôt, tout, tout vous accuse Jones ! Alors, ces imbéciles de Scotland Yard n'auront jamais réussi à vous coincer pour toute la drogue que vous écoulez à Londres depuis des années, mais j'aurais réussi à vous coincer pour le meurtre, avec préméditation, de Tom Calson ! Et je vous promets que vous passerez les 20 prochaines années de votre vie dans une cellule de 9 mètres carré ! »

« Petit con, mais tu sais à qui tu t'adresses ? Je ne te laisse pas 24h avant que ma famille ne te tire une balle dans la tête. », aboie Jones, les mains imitant déjà un flingue qu'il pointe sur la tête du plus jeune.

« Laquelle ? Parce que je peux vous dire que j'enverrai personnellement un courrier aux deux pour leur expliquer dans le détail le coup fourré que vous prépariez depuis des mois. »

« Je veux voir mon avocat ! », hurle Jones, les mains serrés dans des poings et comme il est clair qu'il suffit encore de quelques instants avant qu'il ne les abatte sur le visage de Sherlock, Lestrade s'interpose en demandant de l'aide à des collègues qui viennent passer les menottes au mafieux qui crache des insultes, le visage rouge de colère.

Le sergent sort à son tour de la salle, suivi par Sherlock et dans le couloir où ils suivent le coupable qui est conduit en cellule, il murmure, tremblant tant il se fait violence de ne pas embrasser la bouche géniale de son amant :

« Mon Dieu, Sherlock, c'était... »

« Facile. »

« Non, vraiment pas, justement. »

Le plus jeune sourit et baisse les yeux. Il suffit d'un tressaillement de paupières pour que le plus vieux comprenne la peur qu'il tente de cacher. Il lui sourit et caresse à peine son poignet du bout des doigts avant de conclure :

« Rentrons chez nous. »


Debout devant la télé, où passent en boucle les images de l'extradition de Jones menotté, Gregory Lestrade a un sourire béat en écoutant la voix de Lucy au téléphone :

« C'est mieux comme ça, tu sais. »

« Tu vas quand même me manquer. »

« Menteur. Et puis au moins à Brighton j'aurais une vraie chance d'être promue DI. Puisque s'il faut que j'attende que tu prennes ta retraite pour pouvoir postuler ici... »

Greg sourit, le combiné collé à l'oreille, il quitte le salon et remonte le couloir où il croise son reflet dans un miroir. Detective Inspector Gregory Lestrade... C'est un rêve qui s'est réalisé et même si ça fait une semaine que l'annonce est officielle, il n'est toujours pas redescendu de son petit nuage. Bien sûr, il n'aurait jamais réussi à coincer Jones seul, puisque depuis le début (littéralement) c'est Sherlock qui l'a poussé à enquêter.

Ils en ont parlé des nuits entières où le plus vieux a essayé de le convaincre de s'inscrire à l'université mais Sherlock a toujours refusé, pire encore, cela semblait le terroriser. Greg a essayé de comprendre cette espèce de phobie, il a même essayé d'en apprendre enfin plus sur sa famille, mais les soirées se sont toujours finies de la même manière : le plus jeune se serrait contre ses bras et s'y endormait ou bien souvent glissait sous les draps et Lestrade est encore bien trop amoureux pour arrêter ce genre de petits plaisirs.

Il se dirige vers sa chambre qu'il veut ranger un minimum. Aujourd'hui Sherlock ramène ses dernières affaires, puisqu'ils emménagent officiellement ensemble (et Lestrade ne se plaint pas du fait qu'il n'ait pas eu à aider Sherlock à faire ses cartons). Il regarde les photos de Sherlock qu'il a eu un mal fou à prendre mais qu'il chérit plus que tout maintenant qu'il les a encadrées et posées sur sa commode.

« Bref, ma remplaçante arrive lundi. »

« Encore une femme ? Je suis gâté. »

« Shelby Dovan, ou un truc comme ça. Ah non, attends, c'est Sally Donovan. »

« Tu me donneras des nouvelles quand même ? »

« Bien sûr. Bon et bien je vais te laisser car mes valises ne vont pas se faire toutes seules. Et bravo encore pour l'histoire de Jones. En plus, tu sais que j'aurais pu régler cette histoire avant toi. C'est moi qui avais pris la déposition de disparition de Calson. »

« Ah ? Tu ne me l'avais jamais dis... »

« Non je n'y pensais pas. Je n'avais pas pris la demande au sérieux, surtout vu la tête du jeune homme qui était venu faire la déposition... »

Lestrade se redresse, lentement. Face à lui, la première photo de Sherlock prise à Holland Park, un des premiers jours de leur relation.

« Un grand mec, tout fin, junkie pour sûr. »

Il passe son pouce sur les boucles brunes couchées sur le papier glacé.

« Avec des cheveux en pagaille. »

Il recule par réflexe le cadre et regarde la photo dans son ensemble. Et Sherlock qui sourit.

« Un vrai gamin. »

Lentement, les gestes saccadés puisque son cerveau ne semble pas être encore conscient de tout ce qu'il se passe, Gregory raccroche et tente de poser le téléphone sur le meuble mais il le rate et le bruit du plastique qui s'explose sur le parquet résonne jusque dans sa cage thoracique. Il a déjà fait marche arrière, a attrapé ses clés et est parti. Dans sa voiture, il ne met pas la radio, pas le chauffage. Il ne pense à rien d'autre qu'à accélérer et à la sirène qui lui vrille les tympans.

« Je refais ma toiture. Okay, il est vrai que j'ai payé le mec en cash, mais ce n'est pas un mobile suffisant pour m'envoyer en prison. »

Il remonte Guilford Street et tourne sur la rue où habite encore la femme de Jones. Au-dessus de sa maison, une énorme bâche cache les détails d'un toit en construction. Il ne s'arrête même pas et accélère vers le Sud.

« C'est lui ! C'est lui que j'ai amené à Thames Path, je m'en souviens maintenant ! »

« Vous êtes sûr ? Quand je vous ai montré la photo vous ne vous en rappeliez pas... »

« La photo n'avait rien à voir, là je le reconnais, c'est lui ! »

Il repense à la scène de l'interrogatoire, au doigt du chauffeur qui s'est levé vers la chaise de Jones. Et derrière lui, appuyé contre un mur, faussement en retrait, Sherlock. Et c'est lui qui était visé.

Il descend jusqu'à Walworth, gare sa voiture en double-file et se fiche du gyrophare visible et des malfrats qui regardent déjà sa voiture, prêts à lui crever les pneus ou à péter le pare-brise. Il monte

quatre à quatre les marches du petit immeuble et se rappelle de la façon dont Sherlock et lui ont eu du mal à descendre le vélo. Il fallait être deux. Calson n'aurait jamais pu le faire quotidiennement seul.

« Je peux te raccompagner, par contre. »

« Non c'est bon, je n'habite pas loin. »

« Ne me mens pas, Sherlock. »

« Je ne vous mens pas. »

Et sur le palier du cinquième étage, le cœur du DI se serre une dernière fois en voyant le filet lumineux sous la porte de l'appartement de Calson. Il inspire, longuement, pose sa main sur la clenche froide et tourne une fois, puisqu'elle est de toute façon ouverte. Debout, à côté de deux valises qu'il remplit, Sherlock le regarde, une lueur terrible dans le regard.

« Gamin, c'est quoi ton nom ? »

« Sherlock. Sherlock Holmes. »

Lestrade passe sa main sur son visage et se retourne en inspirant bruyamment. Il fait quelques pas dans l'appartement miteux et se rappelle de ses mots. Bien sûr que l'endroit ressemble à un studio de camé puisqu'il appartient à Sherlock.

« Je peux... »

« M'expliquer ? C'est ça, tu veux m'expliquer ? », l'interrompt le DI, la voix sourde de colère.

« ... Oui. », répond le plus jeune qui gagne soudain en années alors que ses cernes se font moins visibles et son regard si adulte.

Lentement, Gregory referme la porte derrière lui et pose ses mains sur ses hanches. À ainsi tenir les pans de sa veste écartés, il dévoile sans aucune honte le flingue qu'il a pris avant de partir de chez lui.

« Assieds-toi. », ordonne-t-il, ce que Sherlock fait sans attendre, les gestes tellement discrets qu'ils semblent le résultat d'une grande éducation que Lestrade n'avait jamais aperçue avant.

Il ne sait plus bien qui est en face de lui, alors, d'un geste beaucoup plus sec, il attrape une chaise à son tour qu'il pose à l'envers avant de s'asseoir dessus, les avant-bras posés sur le dossier. C'est une mise en scène évidente d'interrogatoire et c'est précisément ce qu'il veut passer comme message. Ce n'est plus l'amant, mais le flic qui l'interroge.

« Tu voulais enquêter, Sherlock ? Bravo, tu l'as fait. Mais à moi maintenant de poser les questions, d'accord ? Et n'essaye pas de me mentir, vraiment pas... », sa voix gronde comme le tonnerre lointain mais le brun a l'intelligence nécessaire pour savoir que la foudre n'hésitera pas à le frapper s'il dérape.

Il agite une fois la tête et commence à détourner les yeux mais les doigts de son amant qui claquent le rappellent à l'ordre.

« C'est toi qui est monté dans le taxi, le soir du 31 janvier. Tu es resté posté sur les marches de Jones et tu as attendu qu'une voiture passe. »

« Oui. »

« Jones n'a jamais quitté sa maison ce soir là. »

« Non. »

« Tu étais sur la scène du crime, pas parce que tu habitais dans le coin, mais parce que tu nous attendais. »

« ... Oui. »

« Mais comment tu pouvais savoir qu'on le retrouverait... Oh. Le SDF, c'est toi qui l'as payé pour qu'il nous appelle. »

Cette fois, Sherlock hoche juste la tête et ça fait exploser de rage le DI qui frappe violemment du poing sur la table.

« Je t'ai posé une question ! »

« Oui, oui c'est moi qui l'ai payé ! », s'empresse-t-il de répondre.

« Et comment tu as su pour Tony Reggioni ? »

« Je n'en savais rien, j'ai inventé... »

« Mais la boue analysée sur le vélo de Calson ? »

« C'est moi qui l'ai utilisé. J'ai fait plusieurs tours dans Regent's Park avec. »

« Et l'empreinte de la main de Jones ? »

« ... J'ai attendu qu'il sorte de chez lui un matin et j'ai fait semblant de manquer de le renverser... Il m'a arrêté en attrapant le guidon. »

« Alors Jones n'a jamais rencontré Calson ? »

« Jamais. », confirme Sherlock dans un souffle et cette fois, Lestrade perd le sien avant de se redresser.

Il se poste debout devant la fenêtre, sent dans sa poche intérieure le nouveau téléphone portable confié par la préfecture et repousse au maximum le moment où il devra appeler ses collègues pour venir arrêter celui qu'il a beaucoup trop aimé.

« Pourquoi est-ce que tu as tué Calson ? »

« Je ne l'ai pas tué ! », s'indigne Sherlock en se levant et ça fait se retourner le DI automatiquement qui lui indique du doigt la chaise.

« Reste assis ! », ordonne-t-il mais le plus jeune ne l'écoute pas pour autant.

« Je ne l'ai pas tué, je te le jure ! »

« Alors qui ? »

« Personne ! Il a fait une chute dans ses marches le 29 janvier. J'ai juste récupéré son corps, je l'ai frappé pour qu'il ne soit pas reconnaissable, mais je ne l'ai pas tué. »

« Mais de quoi tu parles ? Comment ça tu as 'juste récupéré' son corps ? »

Et comme le chant d'un oiseau ensorceleur, c'est la voix de la relève qui résonne enfin : « Sherlock ? N'hésitez pas à revenir si vous avez encore besoin... de quoi que ce soit. »

« Molly Hooper... »

« Le vrai nom de Calson est Jack Pattemore. C'était un collègue de Molly qui avait donné son corps à la science, donc sa famille savait de toute façon qu'ils enterreraient un cercueil vide. Un vrai champion de vélo apparemment. J'ai juste eu à lui voler le sien un samedi soir quand sa compagne était sortie. Et j'ai promis à Molly qu'il ne lui arriverait rien. », impose-t-il fermement, comme si le sujet était indiscutable.

« La pauvre fille, tu l'as juste utilisée. Tu as couché avec elle, aussi ? »

« Bien sûr que non ! Gregory, ce n'est pas... »

« C'est inspecteur Lestrade ! », manque-t-il de hurler en tapant du poing sur la commode ridicule dont les tiroirs vides ont été tirés.

Il prend une profonde inspiration, baisse lentement une main pour s'aider à reprendre son calme et pose enfin l'ultime question :

« Okay. Pourquoi ? »

« ... Pour arrêter Jones. Je le connaissais, je lis les journaux, j'entends les bruits de la rue. Je sais toutes les fois où vous avez essayé de l'attraper. Je connais toute la quantité de drogue qu'il a réussi à faire entrer à Londres. Tu as raison, Gre... Vous avez raison, Inspecteur : Jones est très malin. Il fallait juste l'être un peu plus pour enfin le mettre en prison. »

« ... Tu sais qu'en faisant ça, toi aussi tu devrais être arrêté. »

« Je le sais. », confirme-t-il d'un hochement de tête.

« Mais tu as fait semblant de m'aimer pour que je sois bien incapable de le faire. »

Ce n'est qu'un mot, un verbe qui est sensé ne venir que du coeur mais qui englobe tout à la fois le cerveau, le sang et chaque cellule du corps humain, et ça a l'effet d'une gifle pour Sherlock. Il est droit, digne dans cette comédie absurde dont il a été l'instigateur. Sa bouche se pince dans une grimace, comme s'il retenait des mots qu'il trouve particulièrement dégoûtants. Ses yeux se perdent quelques secondes sur les murs craquelés par le temps avant qu'il ne réponde, d'une voix las, de celle que les enfants utilisent pour citer une leçon particulièrement rébarbative :

« Être affecté n'est pas un avantage. »

« Être affecté n'est pas... », commence à répéter Lestrade dans un rire étranglé, avant de reprendre, abasourdi « Mais qui es-tu ? Okay, tu as voulu jouer, on va jouer. Assieds-toi et cette fois c'est moi qui vais déduire. »

Il claque des doigts puis les pointe sur la chaise où Sherlock se rassoit sans discuter. Il ouvre le premier bouton de sa chemise pour tenter de soulager sa gorge qu'il sent terriblement serrée et commence à faire les cent pas dans l'espace ridicule.

« On va commencer par la valise, qu'est-ce que t'en penses ? Et dire que je pensais que tu me piquais mes vêtements parce que tu n'en avais pas, mais tu ne voulais simplement pas que je les vois. », il attrape un pull en cachemire qu'il pince de deux doigts, comme s'il s'agissait d'une preuve écoeurante et a un rictus terrible « Deux tailles au-dessus de la tienne ; mais d'où est-ce que vient tout ça ? Sûrement de la même personne dont tu tires tes grandes phrases. »

Il lâche le vêtement et se remet à marcher, le nez levé vers le plafond ridé.

« Quelqu'un qui n'en a visiblement pas grand chose à foutre que tu vives dans un taudis pareil. Quelqu'un que t'as déçu. Ton ex peut-être ? »

« Non. », aboie Sherlock, les dents serrées à s'en péter la mâchoire.

« Oh, du calme... », rit-il faussement en levant les mains. Il inspecte avec attention l'air particulièrement dégoûté du plus jeune et comprend, « Ton frère. Un grand frère. Tu viens d'une famille pétée de thune qui t'a rejeté quand tu as foutu ton nez au-dessus d'une ligne de coke, en fait. Et dire que pendant tout ce temps je te croyais orphelin. »

« Tu voulais me croire orphelin... », murmure Sherlock en détournant la tête et ça ne fait absolument pas rire le DI qui pose ses mains sur la petite table en plastique, avant de se pencher vers lui.

« N'essaye pas de jouer à ça, Sherlock, pas avec moi. Est-ce que ça en valait la peine ? Est-ce tout ça, toutes tes conneries, est-ce que ça en valait vraiment la peine ? »

L'apprenti détective relève enfin la tête et ils se regardent, et il n'y a rien de plus triste que le simple fait qu'il ne peut plus se réfugier dans les bras de son aîné. Sherlock a beau être l'incarnation parfaite des contradictions, il reste celui que Lestrade aurait aimé jusqu'au dernier jour de sa pitoyable vie. C'est une simple question mais bien sûr, elle appelle à tellement de réponses, car si Jones, le parrain d'une Mafia terrible qui a fait trembler Londres pendant près de dix ans, est aujourd'hui derrière les barreaux, leur relation à tous les deux est promise au même avenir. C'est d'une voix si faible qu'elle semble ne pas pouvoir traverser à elle seule l'air, que Sherlock répond :

« Oui. »

« Alors, félicitations pour ta première arrestation. Tu peux défaire tes valises, ne viens pas chez moi. Je ne t'arrêterai pas. À une seule condition. »,

« Laquelle... ? », demande le brun, les yeux exorbités puisqu'il est évident qu'il retient des larmes aussi bouillantes que sa fierté.

« Je t'interdis de te dénoncer. Je ne veux pas croire que tu ferais ça pour me prouver quoi que ce soit. »

Il lance un dernier coup d'œil au studio aussi minable que son cœur et ouvre la porte avant que Sherlock ne s'approche sans le toucher, comme s'il avait peur de se brûler.

« Je suis désolé. », murmure-t-il très calmement, en décomposant chaque mot.

« Bien sûr que tu l'es. Bienvenue dans la vie réelle, Sherlock Holmes. », conclut Gregory avant de fermer pour la dernière fois la porte derrière lui.