Il savait que sa décision n'apporterait que protestations, contestations et disputes. Il agissait à l'encontre des rêves familiaux, des attentes paternels, de toute la vie qui lui était créé jusqu'alors. Il se plaçait à contre-courant sans explications aucunes et refusait ce pourquoi il était destiné il ignorait les nombreux arguments et restait campé sur ses positions. Il l'avait annoncé très simplement, à table, alors que la conversation tournait encore autours de lui, ses progrès, ses efforts, ses capacités, son avenir. Il avait alors demandé le silence puis l'avait annoncé.

« Je veux devenir un forgeron et un joaillier. »

Un silence de plomb était tombé, un couvert tinta en chutant, les souffles se coupèrent. Il continua son repas, ignorant l'atmosphère soudain tendue qu'il avait initié. Le regard vert de son père le fixait avec une rage difficilement contrôlée, un mépris apparent et une dureté sans égale. Il se posait aussi une question, une simple question : Pourquoi ? Sa femme le prit de cours, elle repris rapidement ses esprits et après un rapide coup d'œil dans sa direction afin de guetter sa réaction, elle demanda des précisions à leur fils. Sa réponse fut tout aussi laconique que sa déclaration précédente.

« Je veux créer des armes et des bijoux avec des lacrimas. »

Ses jointures blanchirent tant il serrait le couvert dans sa main, la tension augmenta d'un cran, sa femme le regarda à nouveau, l'affolement pointant dans son regard au vu de ses yeux furieux. Et leur fils qui restait là à manger en regardant son assiette, pas gêné le moins du monde. Le père crut qu'il allait exploser. Il se retint au dernier instant et prononça d'une voix sourde, éteinte de colère.

« Comment ça ? »

Le fils lui jeta un regard agacé, il ne voulait pas se répéter. L'air de son père ne le troubla pas le moins du monde et il répéta d'un ton neutre sa phrase précédente. Ne se départissant pas de son calme factice, le père inspira grandement en fermant les yeux un instant. Il ne voulait pas s'énerver, pas ainsi, pas à table, pas devant les gens même s'ils n'étaient que les domestiques. Sans rouvrir les yeux, il parla d'un ton où s'exprimait sans masques la colère.

« Et pourquoi donc ?

-J'en ai envie. »

Il eu toutes les peines du monde à s'empêcher de jeter son couteau sur le jeune homme. Il respira une nouvelle fois, regarda sa femme qui paniquait de plus en plus dans son coin. Il jeta un autre regard, un panoramique de la salle, accrocha le majordome dans le coin près des grandes portes. Ce dernier s'efforçait de ne rien montrer mais un sourire narquois peinait à se dissimuler sur ses lèvres.

« Mon fils, permets-moi... Qu'est-ce que cette absurdité ?

-Je refuses de prendre ta suite. Je pars m'installer dans un village de campagne et j'ouvre mon commerce. »

Sa seule réponse fut une chaise au sol et une porte qui claque.

Les disputes suivantes furent nombreuses et violentes. Comment ? Lui ? Le fils prodige ? L'héritier mâle, éduqué, instruit, choyé et aimé de ses parents ? Il se désintéressait totalement d'eux pour choisir ce métier de seconde zone, ce métier manuel sans avenir, banal et grossier. Inacceptable ! Il devait reprendre les rênes après son père, il devait entretenir la fortune familiale, faire prospérer celle-ci, trouver femme et faire enfants, continuer leur ascension dans la société jusqu'à la récompense suprême : le trône. Il ne pouvait pas, rejetant ingratement tout ce qu'il avait reçut, envoyer balader tout cela pour aller frapper sur une enclume ! Non, non et non !

Pourtant, il prit un petit sac en bandoulière sur son épaule, quelques livres, et il partit. Un petit matin il prit la route et quitta la maison familiale, quitta l'avarice, le mensonge, l'hypocrisie, les conventions sociales. Il marcha un moment puis s'installa dans un petit village qu'il trouvait chaleureux et accueillant. Oh, il vagabonda un moment avant de se poser mais il finit par le faire, assagit et grandit par ses pérégrinations. Il racheta pour une bouchée de pain un établis un peu délabré avec le logement à côté. L'argent provenait du travail fournit par-ci par-là durant son voyage.

Il rénova entièrement son achat, il l'installa, l'accommoda à son envie et enfin l'ouvrit. Il utilisa ses premières créations faites sous la tutelle de maître ou au services de plus grands pour gagner l'argent nécessaire à ses premières fournitures. Une fois en possession de ces dernières, il débuta vraiment son travail. Il prospéra bien que sa renommée ne dépasse pas la région, il était connu et apprécié des autres Hommes. On l'aimait bien ce sympathique bonhomme à la culture étonnante pour un homme de sa condition, toujours prêt à aider, à mettre la main à la pâte, à écouter... Mais aussi solitaire, réservé, silencieux. Il vivait seul dans son logement, travaillait seul et en silence. Il avait noué de nombreuses relation mais il en savait plus sur les gens que eux sur lui. Il préférait les écouter que parler de lui.

Avec le développement de son commerce, il put investir dans de meilleurs matériaux et enfin de beaux lacrimas. Les premiers étaient de basse qualité, des morceaux infâmes et presque impossibles à travailler. La couleur était terne, la matière brouillée. Vraiment pas beaux. Et même si son rendu était beau, la matière ne lui facilitait vraiment pas la tâche. Alors quelle joie lorsqu'il avait put mettre la main sur du vrai ! Une belle couleur mordorée, translucide et transparent, facile à manier mais solide en même temps... De vrais diamants !

On lui demandait souvent pourquoi il préférait les lacrimas aux diamants. Il n'avait jamais vraiment répondu, il restait vague. A vrai dire il ne savait pas lui même.

Il ne savait pas jusqu'à-ce-qu'il rencontre la fin de tout ceci, le véritable but de son voyage, de son extraction de la sphère familiale et sociale, la dernière pièce de sa tour de lacrima.

La boutique était en deux parties. L'avant où la vitrine exposait d'un côté les armes et de l'autre les bijoux, et l'arrière où il travaillait toute la journée dans une fournaise infernale. Il ne se plaignait pas, sa vie lui plaisait, mais il devait bien avouer que la chaleur permanente lui pesait un peu. Sa boutique n'était pas grande, un peu sombre par manque de lumière mais illuminée des plus belles pièces de lacrima, le comptoir séparait l'avant de l'arrière qui était visible et accessible par quiconque. Il faisait confiance aux gens, tous se faisaient confiance ici, la vie était simple.

Un bête petit carillon sonnait lorsque la porte s'ouvrait, que ce soit pour entrer et sortir, afin de le prévenir lui. Le petit bibelot sonnait assez fort pour qu'il l'entende malgré le four et le marteau. Il avait l'habitude de ce carillon, les gens savaient qui il était et comment il travaillait. Ils entraient puis allaient s'installer au comptoir en attendant un peu. Lorsqu'il avait commencé quelque chose, il ne pouvait s'arrêter en plein milieu, il devait finir son étape.

Ce jour-ci fût différent. Il travaillait, oui, la journée était belle et ensoleillée, oui, les gens passaient, s'arrêtaient pour regarder puis continuaient leur chemin, oui, la vie battait son plein au dehors, oui, il travaillait sur une bague d'une extrême finesse, oui. Le carillon sonna, oui.

Ce fût comme si son monde entier s'arrêtait. Il ne s'était même pas encore retourné mais son monde s'arrêta. Il perdit ses couleurs, il se figea, se ralentit, s'immobilisa un court instant. Il sentit un souffle s'arrêter net en lui, son cœur battit distinctement à ses oreilles. Il se retourna.

Le monde recommença sa course tout autour de lui. Il resta figé.

Un instant.

A jamais.

Devant lui le plus beau diamant que la terre ai jamais porté. Ses lacrimas s'éteinrent d'un seul souffle face à ce diamant, ce rubis devant lui. Il n'avait plus de souffle, plus de voie, plus d'ouïe, d'odorat. Il la fixait, subjugué, émerveillé, fasciné, comme devant un diamant. Un diamant est parfait, il brille et attire tout les regards. Cette femme était un diamant. Un diamant rouge mais un diamant. Et il se sentit soudain bien misérable le diamant de sa famille devenu graphite noir, charbon. Il eu voulu retourner dans les mines afin de laisser toute la place à ce diamant.

Celui-ci se tourna vers lui, sourit. Un rayon lumineux le frappa dans l'œil, l'aveugla. Il sourit en retour, béat, et attendit bêtement devant elle. Son sourire s'élargit et elle prit la parole.

« Bonjour ? »

Son diamant était arrivé. Il répondit en bégayant un peu. Elle rit et le son se fit comme un diamant, léger, beau. Il était un vers de terre amoureux d'une étoile. Un charbon amoureux du diamant.

Il trouva sa réponse ce jour-là. Il préférait les lacrimas car il n'avait qu'un seul diamant et que ce diamant il le garderait jalousement pour sa dernière œuvre, sa plus belle. Il garderait ce diamant, avec ce diamant il évoluerait. Le charbon évoluerait pour être digne de son joyaux, de sa pierre précieuse si parfaite. Il ne regrettait pas sa vie d'avant, la richesse, la culture, les relations. Il préférait le dur labeur, la fournaise, l'éloignement et son diamant.

Les lacrimas étaient imparfaits, il pouvaient être améliorés, remodelés, assemblés. Ils n'étaient que des fragments imprécis d'une matière assez vague. Le diamant était déjà parfait, incassable, coruscant, translucide, du graphite à sa dernière phase. Peut-être était-il un peu snob, ostentatoire, riche, rare mais géologiquement, selon sa nature, il était parfait. La quête de tout Homme que de trouver la perfection.