Vingt-Cinq Jours d'Humanité
Merci
à l'inspiratrice
Merci aux relectrices – Alixe, Vert, Fée
et La Paumée
Merci aux fidèles reviewers – ça
me fait très chaud au coeur que
vous me suiviez comme ça
dans mes raisonnements...
Allez, on y retourne...
« On oublie toujours,
ce qui nous habite trop profondément »
Dany
Laferrière,
Cette grenade dans la main du nègre
est-ce une arme ou un fruit ?
4. Nos limites
L'affaire du serpent ne m'arrive que par bribes ; je suis peu square Grimmaurt. Dumbledore aimerait que j'avance plus vite maintenant « que le contact est pris ». C'est son expression. Sirius préfère dire : « Maintenant que tu as mis ta tête dans la gueule du loup ».
La dérision a toujours été la plus grande défense de Sirius. Parfois, je crains confusément qu'il ait raison et que les crocs du loup se referment une deuxième fois sur moi, que je me trahisse ou que je sois happé par l'histoire lupine au-delà de ce que je suis prêt à l'être. Mais ce sont des pensées inutiles et je les ignore. Je me concentre sur ma mission : Dumbledore voudrait que je mesure s'il y a des rivaux ou des opposants à Greyback sur lesquels on pourrait s'appuyer. Alors, j'approfondis.
Je découvre ainsi le lycanthrope égyptien, Pharos, qui est libraire rue des Embrumes ; il parle quinze langues et c'est lui qui fournit Lowell en textes… J'ai des conversations interminables avec lui, et finalement il me propose de venir l'aider à faire l'inventaire de sa boutique. Un mois de travail, logé et nourri. Avec ou sans l'Ordre, ça ne se refuse pas.
Lowell me félicite avec de grandes claques dans le dos :
« Tu vois, Lupin, la fraternité ! »
J'acquiesce. Que faire d'autre ?
Pharos
se révèle une bonne source d'informations pour ma
mission.
Il m'apprend qu'il a caché son état
dans la rue des Embrumes depuis près de trente ans ! Il
est respecté, il a pignon sur rue. Je me prends à rêver
que j'ai fait comme lui, en découvrant de merveilleux
parchemins enluminés datant de la conquête normande et
parlant du rôle des gobelins qui auraient soutenu Guillaume
contre les seigneurs locaux. Binns l'avait sous-entendu de son
vivant en cours – en soulignant que les sources manquaient. Et les
voilà !
Sa boutique est aussi un lieu où Lowell tient audience. Je vois des hommes – jeunes et vieux. Des femmes aussi, toutes jeunes. Tous viennent prendre des ordres, amener des messages. Ils sont vêtus de cuir et de capes sombres. Je ne vois que très peu de baguettes – je me demande si c'est par respect du dogme – on n'a pas besoin de magie quand on est fort – ou si c'est fortuit. Je me demande combien de lieux comme la librairie de Pharos existent, comment se structure le réseau de Greyback. Ce que je vois penche pour une réelle organisation – comme le craint Albus – avec des relais, des cachettes, des lieux de réunion et une hiérarchie.
Je pressens d'ailleurs que Lowell est plus qu'un simple rabatteur – ce qui n'explique pas bien pourquoi il s'est personnellement occupé de moi. La seule explication que j'ai tient en cette phrase sibylline - « Il faut des bras, tellement de bras ! Mais… parfois j'ai peur que nous oublions nos têtes » - qu'il m'a confiée un jour en désignant les parchemins empilés dans la réserve de Pharos.
Je sais que je ne devrais pas, mais Lowell m'est sympathique.
L'histoire du serpent m'arrive donc en morceaux, comme les épisodes d'un feuilleton : quatre messages de Tonks et un de Sirius. Ils me trouvent quand je retourne à mon lit chez Pharos. Quatre plumes fauves, une plume noire. J'attends d'être sûr que Pharos dort pour les écouter. C'est la voix de mes amis, de ma famille magique et, pourtant, ils me semblent parler de choses très lointaines… je ne suis pas sûr qu'elles me concernent vraiment. J'écoute cependant.
Le département des Mystères, des tentatives bizarres pour y pénétrer, Arthur qui se propose, Harry qui le voit en rêve, tué par un serpent gigantesque… Il s'en ouvre à Albus, qui peut envoyer à temps une équipe sauver Arthur... Sainte-Mangouste… une morsure insoignable… Ombrage qui réclame les gosses comme des otages – sont-ils autre chose que des otages d'ailleurs ? J'ai essayé de dire cela à la dernière plénière de l'Ordre, mais nul ne m'a entendu… Molly qui emménage square Grimmaurt – Tonks se demande si c'est vraiment « une bonne nouvelle pour Sirius de se récupérer une nouvelle mère » – sacrée Nymphadora ! Une fois de plus, ce mélange de clownerie et de sensibilité ! Je lui envie de savoir rester clown même si je pressens que c'est pour elle aussi une défense – mais qui d'entre nous ne se protège pas ? Les messages de Tonks en disent long sur toutes les positions et décrivent Molly et Sirius pour une fois réconciliés… Ils me ramènent très sûrement dans l'Ordre, et c'est un sentiment étrange.
Après m'avoir demandé quand je rentre, Sirius ne parle que de Harry. Il est partagé face à sa crainte d'être possédé. Il a peur qu'en expliquant à Harry pourquoi ce n'est pas techniquement une possession, il trahisse le secret que Dumbledore nous a demandé...
Il est sûr qu'Albus et ses sempiternels secrets sont parfois difficiles à suivre ! Je suis plutôt d'accord avec Sirius. Les derniers évènements plaident en faveur d'une révision de notre stratégie. Mais en même temps, ce qui vient de se produire – la tentative de pénétration au Département des Mystères, l'attaque d'Arthur, la vision de Harry…- correspond exactement à ce qu'Albus avait prévu. Voldemort semble bien utiliser le lien qu'il a avec Harry pour essayer de l'influencer.
Alors, devons-nous continuer à faire confiance à Dumbledore et espérer que Rogue réussisse à enseigner assez d'occlumencie à Harry pour qu'il puisse se protéger ? Est-ce qu'on peut raisonnablement penser qu'un adolescent mette suffisamment d'énergie dans une discipline mentale aussi exigeante si on ne lui explique pas clairement que c'est sa propre survie qui est en jeu ?
Debout devant la lucarne du grenier où je couche, je me dis que je n'aimerais pas être à la place de Sirius. Il me parle de préserver l'innocence de Harry, et je me demande si je dois y voir la marque de Molly emménagée square Grimmaurt. L'innocence de Harry ? Je décide finalement que, demain, je demanderais un congé à Pharos.
00
Arthur est un drôle d'homme – un idéaliste, un rêveur, un incurable optimiste mais, surtout, un homme indubitablement courageux ! Il souffre d'une blessure magique peut-être incurable et il sourit à sa famille sans un tremblement, sans une once de mauvaise humeur. Il a confiance en la médecine, en la vie.
Est-il utile de dire que j'aimerais avoir encore ses illusions ?
Et c'est aujourd'hui qu'il a voulu savoir - savoir comment j'ai été mordu.
Il ne s'est pas senti obligé de faire une préparation très importante. Son voisin de lit vient de se faire mordre. Rares sont ceux qui ont eu une introduction aussi évidente. Il savait aussi que je n'avais pas beaucoup de temps : je suis là aussi en protection auprès de Molly et des enfants. Un loup gardien… hein ? Qu'est-ce que vous dites de ça ?
Le nom de Greyback l'a fait cillé – il est des noms comme ça. Préférerait-il le loup-garou-dont-il-faut-taire-le-nom ? Pourquoi la société sorcière refuse de donner un nom à ses ennemis ? Dumbledore prétend qu'en s'interdisant de nommer les choses, on perd la capacité à agir sur elles. Sans doute la raison pour laquelle, on parle toujours de cette immense et obscure catégorie : les créatures. On nous refuse des différences, une humanité, des besoins spécifiques, une identité… Alors Greyback, en se faisant un nom, aurait-il quelque part raison ? Lowell répète à l'envie que c'est un bon stratège.
Arthur m'a demandé plusieurs fois ce que Greyback reprochait exactement à mon père pour s'attaquer à moi. Sans doute que le père en lui s'inquiète de cette vengeance indirecte. Doute-t-il vraiment que Voldemort s'inquiéterait de savoir si les jumeaux sont membres de l'Ordre pour s'attaquer à eux ? Ne s'est-il pas déjà attaqué à Ginny ?
Mais j'ai gardé ça pour moi ; je ne sais rien de la paternité et je doute que j'aurais jamais l'occasion de le faire. C'est une possibilité que j'ai définitivement rayé des possibles à l'âge de 17 ans après une longue conversation avec Albus sur les risques de la reproduction en lycanthropie.
J'ai pas mal repensé à cette conversation ces jours derniers, en croisant ces jeunes femmes maigres, ces louves. Seront-elles mères malgré les risques ? Sont-elles les ventres d'où sortira le lycanthrope nouveau dont rêve Greyback ? Je n'ai eu aucune occasion de parler à l'une d'elles. Savent-elles les risques pour elles mêmes, pour l'enfant ? Connaissent-elles les probabilités de fausses couches et de malformations, « avec toutes leurs incertitudes, Remus, il faut le reconnaître » ? Sont-elles prêtes à laisser leur vie pour un enfant né trop près d'une pleine lune ? Et que feront-elles de l'enfant « normal » qui leur viendra ? Le mordront-elles dès le premier jour pour sceller son destin ? Accepteront-elles sa différence ?
Ces questions occupent mes nuits. Je ne vois pas avec qui je pourrais discuter de cela. La paternité n'a jamais été un projet pour Sirius – « J'aurais trop peur de devenir comme le mien ! » Et je pense que James a aussi compté sur ça en faisant de lui le parrain de Harry – pas de concurrence, volontaire au moins, à attendre ! OK, je reconnais que sur le coup la décision m'avait agacé. Non qu'elle m'ait étonné – James et Sirius étaient inséparables - mais justement parce qu'elle renforçait cette impression que la vie me séparait lentement d'eux ou me ramenait à ma place – ma putain de place. Quand on voit Harry aujourd'hui, tout ça est risible. A en pleurer.
Je ne me vois pas non plus en parler à Arthur, qui trouverait des raisons d'espérer – ou pire, il demanderait son avis au premier médicomage qui passerait par là ! Comme si la question se réduisait à une seule question médicale !
Non, seul Albus pourrait peut-être répondre – mais Albus a une guerre (voire plusieurs) à gagner ! – et puis, je ne vois pas ce qu'il pourrait me dire qui me ferait changer d'avis !
J'ai finalement clos la conversation avec Arthur en disant que la raison de Greyback importait moins que le résultat ; que je doutais que Greyback ait réellement eu besoin d'une « bonne » raison. D'après ma mère – celle qui a survécu le plus longtemps au drame de leur vie qu'était ma morsure – ils lui avaient simplement refusé le gîte et le couvert, « parce qu'il avait l'air bizarre ». Ce n'était pas très glorieux, et je n'ai jamais trouvé de raison de douter de ma mère.
La sympathie d'Arthur m'embarrassait, et j'ai été parlé à son voisin.
Amertume, douleur, agressivité… Evidemment.
Ce n'était pourtant pas le premier que je rencontre et, d'habitude, j'avais plutôt su me tirer de la boucle : je suis fini, je suis un paria, je suis devenu le monstre que j'ai toujours méprisé… Mais cette fois, la conversation était difficile.
Est-ce parce que je sais que certains pensent qu'une alternative à la relégation est possible ? Est-ce que je crois à cette alternative ? Je ne crois pas que le projet de Greyback me plaise – la conquête, le sang, rendre le mépris pour le mépris, la violence pour la violence… Je ne crois pas à ça comme à une quelconque solution - ils reviendront plus nombreux et plus forts et nous tuerons tous… C'est plutôt l'idée même d'alternative qui me séduit, je crois. N'est-ce pas la raison même qui m'attache à l'Ordre ?
Etre encore capable de voir la différence, la limite, m'a rassuré.
000
J'y retourne plusieurs fois ; on commence à me dire bonjour.
Greyback n'est pas toujours présent, et j'entends divers lieutenants essayer de l'imiter avec moins de brio. Parfois, ils organisent des débats qui concluent tous sur le fait qu'on ne peut pas faire confiance aux sorciers et que même dans les pays, comme l'Italie, où les droits des lycanthropes sont les plus avancés, ils ne sont pas complets.
« Et les droits ne suffisent pas ! » hurle l'orateur ce soir. « Avons-nous besoin de droits ? Non, nous voulons des maisons, du travail, de l'or, des femmes… »
Le pire est qu'il n'a pas totalement tort. Est-ce qu'on peut dire que les loups-garous qui ont joué le jeu s'en sortent mieux que les autres ? N'ai-je pas joué le jeu ? Le poison est là, distillé par d'autres… Qu'est-ce que je pourrais dire moi, si on me traînait sur cette estrade ? Que Dumbledore les accueillera à Poudlard ?
« Ça vous laisse sceptique, hein, Lupin ? »
C'est Lowell, juste là dans mon dos. Je me retourne en souriant :
« Le constat est sans doute inattaquable »
« Mais comment faire, n'est-ce pas ? »
J'hésite et je ne le cache pas ; je ne conçois pas un personnage qui serait capable de ne pas douter en un tel moment. Une fois de plus, je pense à Rogue et je me demande comment il prend ses décisions dans des conversations de Mangemorts.
« Je n'ai pas beaucoup d'estime pour le Ministère. » Je croise son regard et je décide d'avancer moins découvert : « Je veux dire, même s'ils nous étaient moins favorables, ce sont des faibles… Ils se terrent comme des autruches en espérant que les problèmes ne les trouvent pas… »
« Il n'est pas facile de partager spontanément »
C'est ce que j'estime dans Lowell, il ne cherche pas à m'endoctriner avec un catéchisme tout prêt. Je suis sûr qu'il est d'autant plus efficace. J'hausse les épaules comme si je n'avais pas compris sa proposition :
« La question n'est pas de partager… leurs jours sont comptés. »
Cette fois, il fronce les sourcils, et je me dis que c'est peut-être lui qui n'avait pas compris. C'est moi qui n'avais pas été assez clair. Il s'humecte délicatement les lèvres avant de répondre.
« Je ne suis pas tout à fait sûr de vous suivre, Lupin »
Mon cœur bat un peu plus vite. C'est maintenant.
« Je lis sans doute trop les journaux pour mon propre bien… » Je commence prudemment puis j'accélère : « Mais il me semble que… que les signes sont là, non ? »
« Les signes ? »
Il a répété ça sans y mettre tellement d'émotion, mais je sens que son impassibilité se craquelle. Je ne cache pas mon inspiration avant de lâcher :
« Il est revenu. Non ? »
Cette fois, il me prend par l'épaule et chuchote :
« Pas ici. »
Sans me lâcher, Lowell m'entraîne plus profond dans les grottes, murmurant de nouveaux mots de passe et écartant de nouveaux gardes. Mon cœur s'emballe et je me demande qu'est-ce qui m'a pris de me dévoiler aussi brusquement. Je maudis ce côté Gryffondor qui m'a poussé à aller trop vite, trop loin…Mais il s'arrête, et j'examine ce qui semble être notre destination. Des fauteuils, un feu magique qui brûle, chauffe et éclaire sans fumée. Il me fait signe de m'asseoir. Si j'ai brûlé toutes mes portes de sortie, la fin pourrait être moins agréable. J'obtempère.
Il appelle, et apparaît une femme. Elle est assez jeune et quelconque – encore que comme elle garde la tête baissée, il est difficile d'en juger. Elle porte une bouteille et deux verres sur un plateau et les dépose, sans un mot, entre nous.
« Merci », j'ai balbutié. Lowell n'a rien dit. Elle s'est contentée d'incliner la tête.
Elle disparaît et Lowell me sert.
« Aux bonnes questions », dit-il en levant son verre. Je peux sans doute prendre cela pour une invitation. Je lève donc mon verre à mon tour et cherche ce que je pourrais dire. Lowell se moque de mon embarras.
« Ne cherchez pas, Lupin. Buvez ! »
000
Je
ne m'attendais pas à trouver autant d'agitation square
Grimmaurt en rentrant : tous les Weasley sont là (sauf
Arthur qui, m'apprend-on, ne peux encore sortir de l'hôpital
pour une sombre histoire d'agrafes) et Harry aussi. Tonks m'annonce
joyeusement qu'elle a décidé de fêter Noël
avec nous et qu'on attend aussi Fol-Œil et Shacklebolt. Noël !
Je
croise Fletcher qui amène un sapin…
Non, pour une fois, Sirius n'est pas seul, et il est même peu probable que nous ayons le temps pour un de nos petits tête-à-tête. D'ailleurs, il ne fait que me saluer de loin, occupé qu'il est à décorer, à chanter « Douce nuit » à tue-tête et à discuter du menu de réveillon avec Molly. Tant d'harmonie sorcière domestique me tombe dessus comme une douche glacée et, incapable de me joindre aux préparatifs, je m'enfuis dans ma chambre.
C'est Sirius qui vient dans m'y retrouver pour me demander si j'ai réuni tous les livres que nous avons décidés d'offrir à Harry. Je lui montre tout ce que j'ai pu trouver. Il les feuillette avec l'empressement qu'il aurait eu à quinze ans, et c'est sans doute de bon augure.
Je lui apprends que j'ai pris tout ce que j'ai trouvé de bien, mais que je peux en ramener s'il trouve que ça fait trop – après tout, c'est son or. Il me demande ce que j'enlèverais et je réponds : « Rien ».
C'est ce qu'il a envie d'entendre, et il les emmène immédiatement pour les emballer dans sa chambre. Il revient me demander si je voulais le faire et, affalé sur mon lit d'où les livres ont disparu, je réponds non en riant. « Je préfère dormir avant le dîner. »
Sirius semble mesurer d'un seul coup que je rentre après deux jours avec mes congénères et il me regarde en biais.
« Des progrès ? »
« Je crois. »
Il s'assoit sur mon lit, et docilement je raconte :
« J'ai discuté avec Lowell de la position de Voldemort sur la lycanthropie… »
« Non ! »
« Bref, j'ai questionné la limite de la recherche du sang pur.. »
« T'as pas pu t'empêcher de faire ton intellectuel ! » Le sarcasme sonne comme une protection contre trop de sympathie. Je ne suis pas dupe :
« Non. »
« Et ? »
« J'ai eu droit à du whisky dans une grotte en retrait, servi par une louve de Grande Bretagne… »
Je suis badin mais j'ai du mal à garder cet air nonchalant quand Sirius me dévisage :
« Putain Remus ! Tu vas aller jusqu'où comme ça ? »
« Tu préférerais que j'arrive à rien ? » - je contre-attaque avec plus de hargne qu'il n'en a l'habitude et son regard se pétrifie d'inquiétude.
Molly dans l'escalier l'appelle et il fait mine de ne pas lui répondre, mais je le fiche dehors :
« Vas donc, je vous rejoins tout à l'heure… »
Tout à l'heure, avec un peu de chance, j'aurais retrouvé figure humaine.
00000
Je ne sais pas comment font les mômes pour dormir avec tout ce qu'ils ont mangé et la perspective de cadeaux à ouvrir dans quelques heures. Pourtant, la maison est très calme. Sirius s'est endormi dans un grand fauteuil et moi, je regarde la neige qui tombe sporadiquement derrière les vitres. Jamais le sommeil ne m'a paru aussi étranger.
Je suis tellement hypnotisé par la nuit dehors, les rares voitures qui passent et le bruit qu'elles font dans la neige que je ne l'entends pas arriver avant qu'elle me parle.
« Tu ne dors pas ? »
Je sursaute violemment.
« Allons, ce n'est que cette vieille Tonks, rien à craindre ! »
Je n'ose lui répondre qu'elle n'est ni vieille, ni sans danger pour un homme comme moi.
« Pas sommeil ? »
J'hausse les épaules. Je n'ai pas envie d'être désagréable ou déprimé. Elle vient s'asseoir à côté de moi en silence.
« Tu le pensais ? » Elle a demandé ça dans un souffle ; le visage à demi tourné vers moi.
« Quoi ? »
« Ce que t'as dit à Molly… que cette fois, c'était différent de la dernière fois ? »
Je me revois répéter à cette courageuse mère de famille nombreuse en larmes qu'elle doit arrêter de s'inquiéter, que cette fois, on ne se fera pas tous abattre l'un après l'autre comme des lapins. C'est ce qu'elle voulait entendre, non ? Je grimace :
« Je l'espère Tonks, j'espère qu'on a appris des trucs. »
Elle soupire puis objecte :
« C'est pas comme si on avait vraiment le choix, non ? Est-ce que ceux qui se terrent auront plus de chance de survie ? »
« Certains… pas tous… mais est-ce que ça doit être un engagement rationnel ? Est-ce que c'est pas au contraire un choix : ne pas chercher à survivre à un monde qui nous déplairait ? »
J'espère que je fais trop prof quand je dis ça. Elle me lance un regard bizarre.
« Deux visions du monde ? »
« Y'en a sans doute plus… mais y'en a des inacceptables, non ? »
Elle rit puis me rappelle : « J'suis Auror, Lupin… ça doit vouloir dire que j'ai une tolérance assez basse, non ? »
Certains auraient peut-être trouvé qu'elle est bizarrement placée pour dire ça avec ses courts cheveux rose bubble-gum et sa robe moulante violet électrique. Je me demande où elle place la tolérance de la lycanthropie ? Et puis, je me sermonne avec efficacité : Arrête de te faire des illusions Remus, sa tolérance ne peut pas aller jusque là ! Qu'est-ce qu'une gamine ferait de toi ? Mon silence perdure et lui fait froncer les sourcils :
« Non ? »
J'hésite et puis j'avoue :
« La dernière fois, Tonks, j'avais des espoirs énormes… Bien sûr, je voulais qu'on se débarrasse d'un fou comme Voldemort, mais je voulais aussi que ce soit une fête, que toutes les créatures magiques – humains, partiellement humains, raisonnantes… -, qu'on se retrouve dans ce refus… qu'on invente un monde meilleur… »
Je me sens pathétique et je me tais. Un contact vient doucement sur ma main. Sa main. Je me raidis.
« Remus… »
C'est la première fois que je l'entends dire mon prénom, ça finit de me terrifier. Je ne veux surtout pas sa compassion… Qu'est-ce que je veux d'ailleurs ? La question est intéressante mais je préfère parler que réfléchir :
« Mais je te rassure, j'ai revu mes prétentions à la baisse : » J'essaye un petit rire qui ne me paraît pas trop faux. « Cette fois, en finir avec Lord Boule de Gomme me suffira… »
Sa main serre la mienne, finissant de me pétrifier. Je n'ose la regarder. Le silence se prolonge et finalement, comme si elle avait compris, sa main s'envole :
« Réhabiliter Sirius ferait aussi pas mal sur la liste, non ? » elle propose.
Je hoche le tête, soulagé et déçu à la fois.
« Oui, faudrait pas que ça dure trop longtemps pour lui… »
Un éclair dur subi traverse ses yeux gris.
« Non, toutes les patiences ont une limite. »
Et sur ces paroles qui me giflent, elle quitte la pièce sans me laisser l'occasion d'une réponse.
0000
Bon, bon, bon, est-ce que ça suffira pour qu'il ouvre les yeux ?
Le prochain s'appelle La chasse
