Pour les autres enfants d'Illuvatar, les Elfes semblent immuables et intemporels. Il est vrai que chez eux, les changements sont beaucoup plus lents à subvenir et beaucoup plus subtiles que chez les Hommes, ou même les Nains. Leurs souvenirs sont longs et leurs décisions longuement mûries. Sans le couperet de la mortalité menaçant sans cesse de tomber sur leur tête, les années passent pour eux en un clignement de paupière.

Cela faisait trois ans que Glorfindel avait coupé ses cheveux sous la colère provoquée par les paroles d'Erestor, et la relation des deux elfes était strictement la même qu'à l'époque : froide, distante mais polie.

Cela faisait quelques temps en réalité qu'Erestor pensait à parler au Tueur de Balrog.

Le conseiller savait que son insulte aurait été suffisante pour justifier une hostilité ouverte. Il ne pensait pas que Glorfindel en viendrait là; il avait observé discrètement le guerrier aux cheveux d'or afin de distinguer l'elfe sous le manteau de la légende et Glorfindel apparaissait comme une âme douce et paisible lorsqu'il ne brandissait pas une épée. Erestor s'attendait cependant à ce qu'il l'ignore ou l'évite, ce qui lui aurait semblé justifié. Mais l'ancien seigneur à la fleur d'or l'avait agréablement surpris : non seulement il n'évitait pas Erestor, mais en plus il le saluait poliment lorsqu'il le croisait dans les couloirs.

Les efforts du Noldor n'étaient pas allés plus loin cependant, bien qu'il ait souvent ralenti son pas et ouvert les lèvres, comme pour entamer une conversation, avant de les refermer et de poursuivre son chemin. Erestor se demandait parfois s'il n'intimidait par le Tueur de Balrog avant de se moquer doucement de lui-même et de se rappeler qu'il n'était certainement pas plus effrayant que les armées de Morgoth se déchaînant aux portes de Gondolin. Non. Il s'était montré quelque peu insultant et le seigneur Glorfindel devait encore ressentir la piqûre faite à son honneur. C'était donc à lui, Erestor, de faire le pas suivant s'il voulait développer des rapports plus cordiaux avec Glorfindel...

Ses compétences sociales n'étant rien de moins qu'abyssales, Erestor avait bien conscience que cela risquait de prendre un certain temps, à supposer bien-sûr qu'il réussisse effectivement à parler à Glorfindel sans l'offenser et empirer encore une relation déjà tendue.

La paix avait cela de bon qu'elle lui accordait davantage de temps entre les tâches que lui confiait le seigneur Elrond.

Erestor avait donc une journée de libre et s'il avait passé la matinée à lire dans ses quartiers, la délicate lumière d'un bel après-midi de printemps tombant depuis ses fenêtres lui avait donné envie de profiter d'une promenade dans les jardins d'Imladris.

Le printemps était certainement sa saison préférée. Il y avait dans l'explosion des bourgeons et des fleurs, dans le gazouillis joyeux des oiseaux, dans la brise douce et fraîche, chargée de parfums, un miracle de renaissance dont il ne cessait jamais de s'émerveiller.

Les jardins étaient particulièrement enchanteurs : une lumière dorée tombait entre les branches fleuries des arbres et faisait scintiller les pollens comme des poussières d'étoiles. L'herbe était verte et grasse sous ses pieds nues, les buissons bruissaient des bourdonnements industrieux des abeilles et des insectes et le clapotement cristallin d'un ruisseau venait apporter une note d'argent à la symphonie des chants des passereaux. C'était beau et paisible, et exactement ce qu'aimait le seigneur Glorfindel.

Les Elfes n'aimaient pas contraindre la nature. Aussi les jardins d'Imladris, s'ils se distinguaient des forêts vierges et primaires par l'exotisme de leurs essences et la disposition soigneuse de leurs bosquets, chemins, ponts et gloriettes, gardaient un aspect sauvage et indomptable qui touchait davantage les âmes elfiques que des parterres soigneusement taillés et délimités comme le pouvaient faire les Hommes.

C'est donc dans une petite clairière éclairée d'une délicate lumière verdie par les jeunes feuilles des arbres qu'Erestor trouva le seigneur Glorfindel, allongé de tout son long dans l'herbe, sa chemise de lin myosotis ouverte sur son torse, et les yeux fermés, semblant profondément endormi. Le soleil caressait son visage et faisait briller ses cheveux, ses sourcils et ses cils d'une lueur d'or.

Les Elfes étaient beaux. C'était bien connu. Ils étaient tous tellement beaux qu'il ne valait guère la peine de le mentionner, pensait souvent Erestor quand c'était la première chose qu'il apprenait d'un Elfe duquel il avait demandé des renseignements utiles. Mais il en était quelques-uns qui, même parmi les Elfes, se détachaient du reste comme un lys au milieu des pâquerettes ou Eärendil au milieu des étoiles de Varda : Luthien Tinuviel, dont on disait que la jeune Arwen Undomiel était l'image même revenue sur terre, Galadriel, la blanche Dame de la Lothlorien, dont le regard perçait l'âme et apaisait les cœurs, et Glorfindel de la Maison de la Fleur d'or, qui était mort et était revenu, et dont le corps brillait de la lumière blanche d'Aman.

Erestor s'avança d'un pas leste, ses pieds nus silencieux contre la douceur de l'herbe. Lorsqu'il ne fut plus qu'à quelques pas de Glorfindel, celui-ci s'éveilla, se redressa en position assise et ouvrit les yeux. Son regard tomba sur Erestor qui se tenait désormais assis à ses côtés et il ne put cacher sa surprise au conseiller.

- Conseiller Erestor... je ne m'attendais pas à vous voir ici.

- J'imagine bien que non, répondit un peu sèchement Erestor qui n'avait jamais aimé qu'on énonce l'évidence, même en guise d'ouverture à une discussion.

Glorfindel choisit sagement de ne pas relever l'impertinence. Le silence s'étendit entre eux comme une flaque d'huile, lourde et collante. Finalement, Erestor poussa un long soupir et se décida à parler.

- Je ne suis pas désolé d'avoir agis comme je l'ai fais, commença Erestor sans quitter les yeux bleus de Glorfindel du regard. Je devais me faire une idée claire de votre état d'esprit et de comment vos souvenirs pouvaient encore affecter vos actes et vos décisions. J'ai agi pour le bien d'Imladris et de ses habitants, et pour cela je ne présente pas d'excuses. Je suis désolé, cependant, que mes paroles vous aient causé de la douleur. Je ne connais que trop bien la tristesse de perdre sa maison et sa famille et je regrette d'avoir dû frapper là où je savais que vous souffririez le plus.

Erestor ne l'avouerait jamais, mais à cet instant sa gorge était légèrement nouée et son cœur battait la chamade. Rien de tout cela ne transparut sur son visage bien-sûr, mais Glorfindel dut trouver une trace de sa nervosité en l'examinant de son regard perçant parce qu'il finit par offrir un doux sourire au conseiller.

- J'accepte vos excuses, conseiller Erestor, et vous remercie de me les avoir présentées. Si cela n'est pas trop osé, il y a une chose que je désirerais vous demander pour prouver votre bonne foi.

Erestor faillit s'offusquer, mais le regard de Glorfindel était si doux et son attitude si ouverte, qu'il n'eut pas le cœur de s'indigner.

- S'il est en mon pouvoir de vous accorder votre demande, je le ferai.

Un grand sourire illumina le visage de Glorfindel et Erestor fut ébloui comme s'il regardait directement le soleil.

- Dans ce cas, conseiller Erestor, vous me feriez grand plaisir en acceptant de devenir mon ami.

Dire qu'Erestor fut surpris pourrait être un autre exemple d'euphémisme parfait.

- Je... vous... pardon ?

Glorfindel éclata d'un rire cristallin qui n'avait pas retenti en Terre du Milieu depuis de nombreux millénaires.

- Aurais-je réussi à voler la langue d'argent du si éloquent conseiller en chef du seigneur Elrond ? taquina Glorfindel, ses yeux brillant de joie. Voilà un exploit infiniment plus impressionnant que la victoire face au Balrog !

Encore une fois, la plaisanterie fut si légère et bienveillante, qu'Erestor ne put s'irriter. Ses lèvres se courbèrent d'elles-mêmes en un discret sourire, car lorsque Glorfindel riait avec honnêteté, il le faisait de tout son corps, sa tête et ses épaules basculant vers l'arrière, sa poitrine s'élevant par saccade, avec un bonheur si communicatif, qu'il était impossible de ne pas se sentir un peu joyeux soi-même.

- Je demanderai à Lindir de chanter votre nouvel exploit, renchérit Erestor. Et il semble que derrière vos regards de héros lointain et taiseux se cache également une langue à moitié habile. Vous devriez en faire usage plus souvent.

- Vos compliments me réchauffent le cœur, seigneur Erestor. Les fils du seigneur Elrond me donnent souvent le même conseil. Je pense que maintenant que j'ai votre aval, je vais en effet le suivre.

Erestor et Glorfindel revinrent ensemble des jardins ce soir-là et causèrent la stupéfaction des nombreux Elfes qu'ils croisèrent : ils se parlaient avec animation, le seigneur Glorfindel riait comme on ne l'avait encore jamais vu faire à Imladris et le conseiller Erestor avait un air calme et apaisé qu'on apercevait rarement sur son visage toujours soucieux. Ils s'assirent côte à côte pour dîner à la grande table du seigneur Elrond et de la dame Celebrian, son épouse. En face d'eux étaient les jumeaux Elladan et Elrohir qui les regardaient avec de grands yeux, et leur sœur, la dame Arwen, qui partagea avec sa mère un regard entendu. Celebrian se tourna vers Elrond avec un grand sourire.

- Que vous avais-je dit, mon très cher mari ?

- Je m'incline devant votre sagesse, ma dame, répondit Elrond avec tendresse.

Erestor jeta brièvement à sa dame et à son seigneur un regard suspicieux, avant de retourner son attention sur Glorfindel et d'oublier complètement le reste de la pièce.

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Doooooonc c'était affreusement guimauve... MAIS, il faut savoir, pour ma défense, que j'adopte essentiellement le point de vue d'Erestor et que l'elfe est en train de tomber profondément et désespérément amoureux. Et c'est un elfe. Cela à lui seul justifie les métaphores mièvres et fleuries.

Fausse honte mis à part, j'ai adoré écrire ce chapitre xD