L'aurore pointe le bout de son nez au travers l'horizon rythmé de la métropole. Les pieds lourds, le dos indolent, je suis au rendez-vous dans cette petite clairière quelconque.
Maria m'attend déjà sur place, stoïque et bien éveillée.
Je ne sais pas à quoi m'attendre de cette journée. Ma brève rencontre avec Maria la veille a surtout créé de la confusion chez moi. Dois-je l'admirer, la craindre? La respecter? Sera-t-elle mon modèle, mon amie… mon ennemie?
Je suis gênée en sa présence… Je crois qu'elle m'intimide. Parce qu'elle est magnifique, confiante, mais aussi parce qu'elle semble partager quelque chose de très intime avec notre mentor. Je n'ai aucune idée de la nature de leur relation, mais ça m'intrigue à un point tel que je me suis fait des tonnes de scénarios dans ma tête pendant la nuit. Sont-ils amoureux? Amants? Vivent-ils une histoire impossible et passionnelle?
_Concentre-toi!
Depuis plusieurs heures déjà, elle m'explique les techniques du corps-à-corps. Comment frapper de ses poings, ou esquiver les coups de son adversaire, selon des techniques de sport français et britanniques. Tout cela s'avère beaucoup plus ardu à ce que je m'étais attendue. Je commence à manquer de concentration, la fatigue me gagne de plus en plus. Maria, elle, ne semble pas du tout épuisée.
_Bon, d'accord, on arrête un moment, qu'elle finit par dire.
Maria doit bien voir mon harassement dans la mollesse croissante de mes mouvements. Hors, c'est loin d'être le cas, lorsque je me rends compte qu'elle vient plutôt d'apercevoir Ezio qui s'approche de nous.
_Mesdemoiselles, vous êtes fascinantes à observer! Quel magnifique spectacle.
_Grazie mille, Il Mentore, que répond Maria, toute mielleuse. Que nous vaut l'honneur de ta présence?
_J'aurai besoin de vous, demain. Il y a une lettre que nous devons intercepter avant qu'elle ne quitte les murs de la ville. À ce qu'on m'a dit, le porteur du document sera escorté par plusieurs soldats des Borgia. Ce ne sera pas aisé.
_Qu'y a-t-il dans cette lettre? que je demande.
_Je ne sais pas. Et c'est la raison pourquoi nous ne devons pas échouer. Je ne sais non plus où la lettre doit se rendre. Si nous ne l'interceptons pas, nous ne saurons jamais rien de son contenu ni de sa destination.
_Compte sur nous, Ezio, que Maria répond pour nous deux. « Dans un autre ordre d'idée, nous allons tous passer la soirée au Renard assoupi, tu devrais te joindre à nous…
_Merci Maria, mais je suis un peu occupé. On verra, d'accord?
_Tu ne dois pas aller voir La Volpe? Il se demande encore comment s'est passé votre mission, à Ana et à toi, hier soir. Tu pourrais en profiter pour discuter avec lui.
_Tu as bien raison, soupire l'assassin. Je passerai.
_Oh… mais ne te presse pas. Fais ce que tu dois faire en premier lieu, et rejoins-nous plus tard… qu'elle lui répond en un clin d'oeil complice.
Qu'est-ce que j'ai manqué? De quoi parlent-ils?
Une simple salutation, et le voilà déjà parti.
_Ahhhh… Seigneur! que soupire Maria avec drame en s'appuyant contre un ballot.
_Quoi?
_Quoi? Tu me demandes ce qu'il y a? Ne trouves-tu pas cet homme tout simplement trop… séduisant?
_Séduisant? Euh… je ne sais pas. Je n'y avais jamais pensé… C'est… c'est notre mentor, après tout. Je ressens surtout du respect et de l'admiration en sa présence…
Quelque chose me dit que Maria n'est pas la bonne personne à qui faire mes confidences. Et puis… avec du recul, ce moment suspendu que j'ai vécu la veille avec Ezio, cet instant où j'ai bien faillit vouloir l'embrasser sans raison, ce n'était peut-être rien d'autre que le fruit de mon imagination, après tout… Je ne suis sûrement pas la première femme à s'imaginer de telles choses en la présence de cet homme. Et je n'ai absolument rien qui prouve qu'il y a eu une quelconque réciprocité. Qu'un bref fantasme, c'es tout.
Maria a raison, Ezio dégage quelque chose de magnétique, mais je n'allais sûrement pas lui avouer penser comme elle! Oh, ça jamais!
_Tu plaisantes? Regarde-le un instant, qu'elle renchérit, en me le pointant du menton pendant qu'il s'éloigne. « Je suis prête à lui prouver toute mon admiration et mon respect, bien à genou devant lui, si tu vois ce que je veux dire!
L'image de cette allusion me fait tout de suite rougir.
_Excuse-moi, tu dois me trouver tellement vulgaire! qu'elle ajoute en badinant.
_Non, que je lui réponds sèchement. J'en ai déjà vu d'autres, tu sauras.
_ Oh! qu'elle pouffe. Mais son rire n'a rien de méprisant. C'est plutôt une exclamation attendrie, comme on en fait lorsqu'on voit quelque chose de mignon.
Étrangement, c'est exactement à ce moment-là que je comprends qu'elle m'aime bien. Que par ce bref rire délicat. Et que c'est surtout elle, qui cherche une oreille attentive.
Je suis une gosse, à qui elle veut apprendre les choses de la vie. Génial…
Elle m'explique alors que Manuel et elle se sont fréquentés peu de temps avant de joindre l'Ordre des assassins. Un couple faible, voué à aucun avenir, qu'elle précise, bien qu'elle l'aimait beaucoup.
Voilà donc pourquoi il est si grinçant avec elle… Cela fait maintenant beaucoup plus de sens.
_Mais que veux-tu… J'aime beaucoup trop les hommes. Je n'ai jamais réussi à être fidèle à Manuel, et il ne cessait de fermer les yeux sur mes tendances… libertines. Tu comprends?
_Euh… oui, je vois.
Non, je ne vois pas, pas du tout. De toute ma vie, je n'ai eu que quelques copains, pour qui j'ai toujours éprouvé des sentiments. Coucher avec un homme, que pour le simple plaisir de le faire, puis passer à autre chose… Non, je ne vois pas comment on peut y arriver…
Mais je regarde Maria, qui s'amuse à me raconter quelques-unes de ses aventures épicées, avec une telle concupiscence dans la voix, que je me surprends à songer à tout cela. Elle semble si heureuse, si épanouie. Elle n'a aucune gêne, et j'ai même l'impression qu'elle mène tous ces hommes par le bout du nez, qu'avec quelques petits éclats de sensualité et de jovialité.
J'envie cette aisance qu'elle a. J'envie sa bouche généreuse et ses yeux pétillants. J'envie ces petits mouvements d'épaule coquins, qui lui viennent si naturellement, simplement en discutant.
_Tu sais, cela me surprendrait que notre mentor vienne au Renard assoupi, qu'elle tranche en plein milieu d'une histoire, impliquant deux jeunes hommes espagnols.
Je secoue la tête, cherchant où elle veux en venir.
_Pourquoi?
_Je le connais trop bien… Cela ne fait aucun doute qu'il ira encore à la Caserma di Alviano ce soir. Je le devine qu'à la manière qu'il a repoussé notre invitation à prendre un verre, la tête penchée, un petit sourire poli…
_Le baraquement des mercenaires? Pourquoi irait-il là?
_Bartolomeo d'Alviano et Ezio son de bons amis, depuis plusieurs années. Il s'y rend parfois pour se changer les idées, quoi.
_Ah?
_Il y a beaucoup de choses à observer à la Caserma, même qu'en une seule soirée. Mais c'est une taverne, les femmes n'y sont pas admises. Du moins… j'ai la cuisse légère, mais pas à ce point-là!
Elle rigole en me lançant un clin d'oeil. Je pouffe gentiment. Je me dis que ça doit être assez pour partager suffisamment de complicité, et qu'on en reste là dans notre conversation.
Parce que moi, je veux en savoir plus. Et parce que Maria n'a pas songé qu'il existe un autre moyen que de se faire prendre pour une prostituée pour trouver un accès vers une taverne, aussi masculine soit-elle.
Masculine. Voilà.
Lorsque Maria me donne congé, il se fait déjà tard, et le soleil faiblit à vue d'oeil.
Je n'ai pas beaucoup de temps pour mettre mon plan à exécution, mais j'y arrive, in extremis.
Il fait nuit depuis un moment lorsque je cherche à franchir les portes de la Caserma. Je descends les marches et me mêle à la bruyante foule sans difficulté. Je suis costumée comme le serait un jeune garçon, bonnet bien calé sur la tête. Je porte un épais manteau marron à capuche large, et des bottes massives et molles et je me suis même maquillée pour estomper mes lèvres trop roses et charnues.
Je n'ai plus du tout l'air d'une femme, mais plutôt d'un petit gars qui veut jouer les durs à cuire. Le costume parfait pour passer inaperçue dans une taverne.
J'entends crier, hurler. On me bouscule de toute part. Je suis si minuscule qu'on m'écrase sans arrêt le bout des pieds. Heureusement que ces bottes sont trop grandes et épaisses pour moi. Elles m'épargnent le couinement répétitif que j'aurais eu à maîtriser si j'eus été habillée d'ordinaire.
Je flâne dans la foule, discrète mais décidée, comme si je savais ce que je faisais là.
Pas du tout.
Peut-être Maria s'était-elle trompée? Ezio n'y est pas ce soir? Et puis, de toute façon, même s'il y serait, à quoi ça me sert d'être ici? Je pourrais l'épier en train de se saouler et de se choisir une pute? Il ne semble pas y avoir plus à voir.
Plus je tourne en rond, et plus je me rends compte que ma présence ici est stupide. La Caserma di Alviano n'est rien d'autre qu'un bar, plus grand et plus bruyant que tous les autres.
Je m'approche d'un large attroupement qui encercle un groupe d'hommes qui se battent à mains nues. Je suis si petite que ça me prend un long instant avant d'y voir quoi que ce soit.
Il y a cet homme qui hurle les gageures, à côté de moi. J'écoute les mises, en même temps que j'analyse la surface de combat. Un homme contre trois, et pourtant les mises sont importantes, tant du côté du combattant solitaire que du trio.
C'est du massacre, tout ça.
Et je comprends enfin l'intérêt de venir jusqu'ici, et observer ce dont Maria s'amusait à insinuer plus tôt. Celui qui joue individuellement, c'est Ezio Auditore.
Je suis soudainement captivée par la joute dont on vient tout juste de siffler le départ.
J'admire la posture, le contrôle total et les attaques impeccables qu'Ezio assène à ses concurrents.
Bref, tout ce que Maria a tenté de m'apprendre aujourd'hui, je le vois à présent exécuté par un maître, un virtuose, un phénix du coup de poing!
Voilà donc? Maria insinuait alors qu'une visite ici, pendant les joutes de combat, m'en apprendrait davantage sur la discipline? Elle avait bien raison… mais quelque chose me dit que ce n'est pas pour la valeur académique du spectacle qu'elle voudrait tant y assister.
Et je comprends, à nouveau, l'intérêt de la chose, sous un point de vue typique de Maria.
Ça commence par ses cheveux, coiffés en catogan, qui lui collent à la nuque. La sueur qui perle sur ses épaules nues, puis coule lentement entre ses omoplates. Son dos, cette silhouette, mince et musclée. Et puis son postérieur, dont je peux parfaitement en deviner la forme à travers son pantalon. Alors là, je ne trouve plus les mots!
Bon sang! Ana! Ressaisis-toi! Tu es ridicule!
Et pourtant, je ne vois rien d'autre. Rien d'autre que ce corps. D'où je suis, je ne le vois que de dos, mais ce spectacle comble amplement mon imagination en ce moment.
Je le fixe avec une telle concentration, qui frôle la béatitude, que je ne me rends pas compte que la joute est terminée, et gagnée par Ezio. La foule hurle de délire, on demande un nouveau tour, alors que les gains et les pertes circulent violemment d'une main à une autre.
Le gagnant se tourne vers la foule, le poing bien levé.
Mierda! Vient-il de me voir?
Ah non! Ça ne se peut pas! Il a regardé dans ma direction, mais beaucoup trop brièvement. Il ne peut pas m'avoir reconnue si vite!
Je tourne le dos, et tombe face à face avec l'homme qui amasse les gages. Je dois donner de l'argent, si je ne veux pas avoir un air louche.
Je règle avec lui ma gage, paris quelques florins pour le prochain tour d'Ezio, puis me dis que je devrais me rendre au comptoir, et me commander à boire, comme tout le monde.
Ne pas attirer l'attention… Ne pas attirer l'attention…
Je pivote sur moi-même, et recule dans la seconde, évitant une collision avec nul autre qu'Ezio, qui se tient tranquillement face à moi, le regard sévère, les bras croisés sur sa poitrine en sueur.
_Qu'est-ce que tu fais ici?
