QUATRIÈME CHAPITRE

"Qu'est-ce que t'en penses?" Il me passe un bout de papier plié plusieurs fois et je dépose mon stylo. Edward me regarde avec appréhension tandis que j'ouvre le papier.

Le dessin couvre la page entière. C'est une lune croissante, dans les pointes sont presque réunies. Il me faut un peu de temps pour reconnaître les trois viscae pisces entrelacés et entouré d'un cercle, entre les boucles et les courbes qui remplissent la lune.

Il se penche vers moi et passe son index sur les bords de la lune.

"Pendant le premier croissant de la lune, ce sont les pointes qui indiquent l'Est." Il plisse les yeux. Il a ce regard sérieux qui lui va si bien. "Et quand on marche vers l'Est, d'après la Bible, on marche vers la sagesse, c'est à dire Dieu." Il parle rapidement à la fin, comme si c'était évident. Il désigne le contour extérieur de la lune. "Quand la fraction de la Lune est éclairée par le soleil, on peut facilement retrouver la direction de notre étoile, ce qui ne te donne pas seulement la direction, mais aussi…"

"Vous deux." Quand on hausse le regard, une femme d'âge moyen nous scrute de mauvaise humeur, les mains sur les hanches. Ca doit probablement être le bibliothécaire, mais je ne l'ai encore jamais vu ici. "Vous avez peut-être besoin d'aide?" Je souris innocemment.

"Est-ce qu'on fait trop de bruit ?" Demande Edward. La femme s'adoucit immédiatement. Elle pivote la tête, et pince ses lèvres l'une sur l'autre, comme si elle parlait à des enfants.

"Il y a des gens qui veulent étudier." Avant de s'éloigner elle y ajoute : "Faites juste attention à ne pas faire trop de bruit."

Edward patiente quelque seconde, puis tapote la feuille pour attirer mon attention. Il parle plus doucement. "Donc, quand la fraction de la lune est éclairée ça nous donne aussi une estimation de l'heure. Donc logiquement, tant que tu as la lune, tu ne seras jamais perdu." Il me lance un regard entre ses cils, pour vérifier que je suis toujours entrain de l'écouter.

Son doigt glisse vers le symbole celtique à l'intérieur de la lune, dans le bas de la feuille. "Le triquetra peut tout représenter en faite." Dit-il en fronçant les sourcils. "Mais le nœud de la Trinité est symbole de la divinité de Dieu, Le Fils et le Saint-Esprit." Il marque une pause. Edward et ses sœurs et son frère ont reçu une éducation religieuse à la maison, parce que sa mère, Sonya est très croyante. Je n'ai jamais vraiment compris comment il arrive à en Dieu aussi fanatiquement. Les jeunes ne sont-ils pas censés juste faire la fête et être stupides? "Ou le Nœud de l'amour." Il me sourit doucement.

"Et là il nous représente. Alice, moi et toi."

Je ne sais pas pourquoi, mais mon estomac se retourne et j'ai l'impression que mon cœur grossit dans ma poitrine. Ses brillent, comme à chaque fois qu'il parle de quelque chose qui le passionne.

"Pourquoi?" Je voudrais lui demander pourquoi il me raconte tout ça ou qu'est-ce qu'il compte en faire, mais je n'arrive pas à décider quoi demander en premier.

Il inspire et détourne le regard comme s'il était sur le point de m'avouer quelque chose de honteux. "Je vais me le faire tatouer." Puis il hausse les épaules, comme si ce n'était pas très important.

Je hausse un sourcil, étonnée.

"Encore un?" Je sais qu'il trouve ça beau, les piercings et les tatouages, parce que je l'ai accompagné quand il s'est fait mettre un plug dans l'oreille gauche, l'année de nos dix-sept ans et que je sais aussi qu'il a toujours eu un faible pour les filles marquées. Tout de même, je ne crois que je m'en serais souvenu s'il avait mentionné qu'il voulait faire de son corps une œuvre d'art.

Il s'était fait tatouer l'année passée. Quatre triangles entres ses omoplates. Deux pointant vers le haut et deux vers le bas, l'un sous l'autre. Les symboles des quatre éléments : l'air, la terre, le feu et l'eau. Parce qu'il veut être aussi léger que l'air, vaste que la terre, indomptable comme le feu et fluide comme l'eau.

J'étais déçue qu'il ne m'en ait pas parlé avant qu'il n'aille le faire. Peut-être bien que je l'aurais accompagné. Probablement pas, vu ma phobie pour les aiguilles, mais peut-être.

"Est-ce que tu es sûr?" Je secoue la tête. "Je veux dire, est-ce que tu es vraiment certain que tu veux avoir ça sur ton corps pour le restant de ta vie?" Il fronce les sourcils, comme s'il ne comprenait pas où je veux en venir.

"Et si tu en a marres dans deux ans ou dans dix ans? Et quand tu auras cinquante ou soixante ans?"

Il hausse les épaules et mâchouille l'intérieur de sa joue. Il s'installe plus confortablement et ses longues jambes entourent les miennes. "Je n'en aurais pas marre, parce que ce n'est pas juste un dessin que j'ai choisis à la légère. Ce n'est pas juste…"

Il passe son pouce sur sa mâchoire, le pli entre ses sourcils s'approfondit encore plus. "Tout ce qu'il y a dans ce dessin. Chaque détail veut dire quelque chose. Quelque chose en quoi je croirais toujours." Puis il se reprend rapidement. "Enfin, non, peut-être pas toujours, parce que la vie est longue et que l'être humain change toujours d'avis, mais en tout cas, c'est quelque chose que je ne voudrais jamais oublier."

Je hoche la tête, pensive. C'est vrai qu'en l'entendant, ça m'a presque l'air raisonnable. En fait, j'aime assez l'idée. Je pose mon coude sur la table.

"Où comptes-tu te faire tatouer cette fois?" Il a l'air confus.

"Est-ce que tu parles de l'endroit où je compte aller ou où je le ferais sur mon corps?" Je hoche la tête et lève discrètement deux doigts quand la bibliothécaire passe près de nous.

Edward lève son bras devant lui et remonte la manche de son pull. "Ici." Dit-il en passant la paume de sa main sur son avant-bras droit. Il est tellement pale que je peux voir les veines verdâtres sous sa peau fine et translucide. Il redescend sa manche en souriant.

"Je vais le faire après l'été, quand je me serais fait un peu d'argent." Il a l'air sûr de lui.

"Je croyais qu'on allait en vacances cette année?" Dis-je en boudant. Ca fait bientôt trois ans que Edward ne vient plus avec nous parce qu'il doit travailler. Il a toujours besoin d'argent.

Il hausse les épaules."On ira à la mer." Je hoche la tête, mais je ne suis pas contente. On va toujours à la mer.

"Est-ce que ça ne fait pas mal?" Il n'a pas besoin que je lui explique de quoi je parle.

Je prends une longue gorgée de mon café lorsque qu'il ricane. Le gobelet est plus chaud que le liquide que je viens d'avaler.

Il range ses affaires dans son sac et se lève, puis attend que je fasse de même. "Je crois que si j'ai survécu qu'il le fasse sur mon dos, je peux supporter ça." Son ton est léger, mais je suis tout de même inquiète. Comment peut-il être si certain qu'il ne va pas le regretter?

"Edward!" Jessica attend près de la porte, lorsque nous sortons.

Je me demande comment elle savait que nous étions ici.

"Hé…" Elle sourit, dévoilant toutes ses dents. Elle n'est pas très jolie. Elle est juste moyenne. Jessica n'est pas assez pour Edward.

Je croise les bras devant ma poitrine en haussant un sourcil. Je suis curieuse de savoir ce qu'elle peut bien lui vouloir.

Jessica ne me lance pas un regard. "Oh mon Dieu, ça fait tellement longtemps!" Pouffe-t-elle en passant une main sur son biceps. Edward force un sourire, mal à l'aise, mais elle ne le remarque pas.

"Hé, donc, j'organise une petite soirée…" Elle cligne plusieurs fois des yeux dans un geste qui se veut probablement très séducteur. Elle ressemble à un hibou.

"Et euh… Je me demandais si tu ça te dirais de passer?"

Edward me lance un regard. Il s'attend toujours à ce que je vole à son secoure et que je fasse le rôle de la méchante. Il s'attend à ce que je à dise Jessica d'aller se faire voir. Normalement j'aime bien faire ça : détruire tout espoir de jeunes filles innocentes comme elle. Mais là je ne crois pas que ça va m'amuser cette fois. C'est juste vraiment triste.

"Y aura qui?" Il s'appuie contre la porte en verre et enfonce ses mains dans les poches de son jean gris trop étroit.

Elle passe une main dans ses cheveux et ses doigts restent coincés dans un nœud. Je souris. "Oh, quelques gens de l'école et…"

"Hé, je vous cherchais partout." La voix d'Alice est forte lorsqu'elle nous rejoint. J'avais oublié qu'elle n'avait pas cours vendredi et qu'elle revenait déjà à midi.

Alice ne remarque pas immédiatement Jessica, qui ne quitte pas Edward du regard. "On allait manger un bout, non?" Elle jette un coup d'œil vers son horloge. "On devrait y aller maintenant, parce que je dois rentrer dans une heure. J'ai promis à Max qu'on allait faire quelque chose en ville. Elle a été invité à son premier bal et elle doit se trouver une robe." Je suis prête à parier qu'Alice est plus excitée que Jane elle-même.

Je fais un signe de tête vers Jessica. Je n'ai pas les mots pour exprimer à quelle point je savoure le visage de Jessica en ce moment précis.

"Attend Alice, Jessica était entrain d'inviter Edward à sa petite soirée." Alice se tourne vers Jessica et Jessica me regarde comme si elle ne m'avait pas encore vu, à côté de Edward. Elle est impolie et très désagréable. Mis à part le fait qu'elle ne m'a pas invitée, alors que je me tiens juste là, elle aurait au moins pu prendre la peindre me de dire bonjour. Je dois avouer que je suis très satisfaite en voyant son visage prendre une couleur rosâtre.

"Euh, oui, donc je…" Edward l'interrompt en se raclant la gorge. Jessica semble beaucoup trop heureuse qu'il lui prête un peu d'attention.

Pauvre fille.

"Ouais, non… C'est très sympa, mais je ne crois pas que je vais pouvoir." Le sourire de Jessica disparaît doucement et je me sens de mieux en mieux.

"Mais je n'ai même pas encore dis quel…"

Il lui coupe la parole. Je ne comprends pas pourquoi elle insiste. Ne se rend-t-elle pas compte qu'elle est entrain de se ridiculiser ?

"Non, ça n'a pas beaucoup d'importance. Je vais devoir étudier, tu sais, pour les examens et tout… Donc je crois que je ne vais plus sortir pendant un certain temps." Jessica devient encore plus rouge.

"Oh oui, bien sûr." On dirait qu'elle va vomir. "Moi aussi. Je veux dire, je…" La fin de sa phrase reste suspendue entre nous quatre. Elle a peut-être fini par réaliser qu'elle a l'air d'une complète idiote.

"Oui, bon et bien, je te verrais plus tard." Elle tourne les talons avant même d'avoir terminé sa phrase, puis disparaît le plus rapidement possible sans avoir à courir.

Je tourne mes yeux vers Edward, qui m'ignore très délibérément.

"Ne dis rien. Et puis tu n'es pas obligé d'être si contente." Je hausse les mains, comme pour me défendre.

"Je n'ai rien dit."

Alice tire mon sac à dos, dans le but de me faire bouger. Je la suis dans le couloir, vers la sortie, Edward derrière moi.

"Moi je vais le dire: je suis certaine que si tu y étais allé, à cette soi-disant petite fête, il n'y aurait que vous deux." Plaisante Alice. Je suis presque sûre qu'elle a raison. "Et puis quand tu demanderas où est passez tout le monde, elle te répondra que - comme par hasard - tout le monde a annulé." Edward lève yeux au ciel, mais ne la contredit pas. Plus je pense à ce qu'elle dit, plus cette possibilité me semble plausible.

"Je croyais que tu allais lui dire?" Je lui demande en plissant le nez.

"Ouais, c'est ce que j'ai fait." Il parle un peu plus lentement que d'habitude. Quand il parle comme ça, il est facile d'entendre le craquement dans sa voix. Normalement, je ne peux l'entendre que quand il vient de se réveiller ou quand il est défoncé.

"Mais?" Sa voix tremble de culpabilité et son visage devient rose. Alice rigole.

"Tu ne lui as quand même pas dit que vous pourriez rester amis, n'est-ce pas?" Il gratte l'arrière de sa nuque.

"Oh, Edward!" Alice est exaspérée. "Combien de fois ne t'a t'on pas répété de ne pas dire ça?"

Edward détourne le regard.

"Elle avait l'air tellement triste…"

Ils ne se taisent qu'une fois que nous nous asseyons sur notre banc préféré dans le parc. Il n'y a presque personne, malgré le fait qu'il commence enfin à faire un peu plus chaud. Une vieille femme jette des bouts de pain dans l'eau, bien qu'il n'y ait pas de canards et un peu plus loin une femme est assise dans l'herbe, avec un enfant dans les bras. Il ne doit pas avoir plus de cinq ou six ans. Je peux presque entendre son rire lorsque la femme pose un baiser sur sa joue.

Edward a sorti le dessin et discute avec Alice, qui l'examine avec attention, son pouce entre ses lèvres.

"Et pourquoi les pointes sont-elles si près l'une de l'autre?" Demande-t-elle et l'indique sur le papier. Elle appuie son coude sur le dossier du banc et je prends une bouchée de mon sandwich en posant mon sac entre Edward et moi.

"Parce que la seule direction que je veux prendre est la mienne." Même si ça pourrait avoir l'air autocentré, je comprends ce qu'il veut dire. Peut-être justement parce que c'est un peu égocentrique.

Alice hoche la tête. "J'adore." Évidemment.

"Oh, je pourrais venir aussi quand tu iras le faire?" Le ton d'Alice est excité quand elle me jette un regard furtif.

Edward se penche vers son sac-à-dos et en sort ses lunettes. Celles qu'il avait achetées quand il était parti un week-end à la mer dans l'appartement de ses parents, avec Alice et quelques camarades de secondaire. Je n'avais pas pu venir parce que j'étais malade cette semaine là.

Je regarde les muscles de son bras se contracter sous l'étoffe de son pull serré.

"Ce sera la première fois que j'entrerais dans un salon de tatouage!" Le sourire d'Alice s'élargit. "Peut-être que moi aussi je vais me faire tatouer."

Elle ébouriffe les cheveux auburn d'Edward. Et quand elle parle, sa voix est anormalement aigue."Oh, tu vas être tellement beau!"

Edward ricane et repousse Alice pour arranger ses cheveux, tentant de les remettre dans le modèle qu'il veut. Ce qui est absolument ridicule parce qu'il veut qu'ils semblent décoiffés. Le temps qu'il prend pour sembler nonchalant est ridicule.

L'ironie teinte sa voix quand il réplique. "Bien sûr que je vais l'être."