Note : Pour ce chapitre, la lettre est aussi en gras pour la différencier du reste du texte.


-IV-

« -- Tu as dépassé l'heure ! »

Etait-ce pour ne pas raviver des souvenirs gênants ? Sitôt leur étreinte consumée, Tyki avait réendossé son apparence de Noé. Allen avait volé dans la fenêtre de sa chambre avec une force à couper le souffle. Il avait senti le verre et le bois se briser sous l'impact, plantant des éclats glacés dans tout son corps. La surprise avait anesthésié toute douleur. Il avait dévalé les étages sans s'en rendre compte, comme absent, ballotté par la vitesse et le vent, regardant les étages défiler dans un brouillard de couleurs. Sa stupéfaction l'avait probablement sauvé de sa chute vertigineuse : ses membres détendus lui permirent de ne pas trop souffrir en atterrissant.

Il resta sans bouger sur le pavé, meurtri, pendant un temps impossible à mesurer, une minute, une seconde. Puis un rire léger retentit au-dessus de sa tête. Tyki s'était penché au balcon, lui lançant son uniforme comme une raillerie. Le Noé lui sourit, puis, leste comme un chat, se hissa sur le toit et se mit à courir vers la cathédrale. Le jeune homme se redressa, encore ébahi. Effectivement, le dernier carillon de onze heures venait de retentir. Le souffle coupé, il enfila son uniforme. Ses mains tremblaient. Le sang qui lui coulait sur les yeux lui donnait mal au cœur. Trébuchant, glissant dans les flaques boueuses, il tâcha de rattraper Tyki à pied. Sa silhouette mince enjambait les cheminées, le distançant sans effort.

Il aurait dû faire plus attention. Il le savait, pourtant. C'était la règle. En dehors de cette heure, pas de cadeau. C'était le retour à la chasse aux Innocences. Mais oui, bien sûr, l'Innocence ! Occupé à rêvasser chaque jour, Allen en avait fini par l'oublier. Tyki avait largement eu le temps de la localiser. La peur au ventre, s'efforçant d'oublier les blessures, il cavala dans la même direction que lui. Il boitait. La douleur commençait à se rappeler à lui.

Un bruit épouvantable le paralysa, celui d'un métal très lourd qui tombe et se fracasse au sol. Un bruit de gong ou de glas.

A l'écoute de ce son, quelque chose sembla lui tomber sur les épaules et le cœur, comme une vieille angoisse qu'on a trop longtemps refoulée, un cauchemar qui revient après des années d'absence. Il hoqueta et reprit sa course, encore plus vite, grimpant quatre à quatre les marches de Notre-Dame.

Lorsqu'il arriva dans les hauteurs, il était trop tard. Il n'y avait plus personne et ne restait plus rien de l'Innocence, juste une poussière blanche qui recouvrait les poutres. Plus rien à part une carte posée par terre et un petit mot. Dans un état second, il ramassa le morceau de papier. L'écriture était inégale et brouillonne.

« Navré, mon garçon, mais je crois que cette histoire va s'arrêter ici. Je n'avais pas compris pour l'Innocence. J'ai réalisé seulement hier. Je suppose que tu aimerais une explication…

C'est simple. Tu ne t'es jamais demandé pourquoi j'ai décidé cette trêve d'un seul coup, pourquoi on a si facilement joué le jeu et accepté l'autre, pourquoi on ne s'est pas posé de questions sur quelque chose de formellement interdit et, si j'ose dire, de contre-nature ? Pourquoi, même en dehors du temps imparti, on a mis si peu de cœur à se combattre ? Pourquoi c'était si simple de s'embrasser, de se toucher ?

C'était grâce à l'Innocence.

C'était tout bête, mais je n'ai compris qu'en écoutant une retranscription de ta conversation avec ton amie (comment s'appelle-t-elle déjà ? Lenalee ?).

« Tu savais qu'à Notre-Dame, selon les heures et les jours, le sonneur fait carillonner des cloches différentes ? Par exemple, il y a une messe, le matin du Dimanche, qui est magnifique à entendre. »

Une cloche. Une cloche faite d'Innocence. La cloche que l'on sonnait uniquement au début et à la fin de la première messe du Dimanche. Une cloche qui a réalisé un sacré miracle puisqu'elle a, durant un petit bout de temps, réussi à unir Exorciste et Noé.

Je vais te faire un aveu, c'est pour ça que j'étais tendu tout à l'heure. Je m'étais rendu compte que c'était grâce à cette cloche qu'on arrivait à… Comment dire ? Coexister. Mais bon, maintenant que je l'ai détruite, j'ai toute ma tête et je suis redevenu normal. Toi aussi, je suppose.

L'avantage c'est que maintenant, je sais que cette foutue Innocence est capable de quelque chose de bien. Et toi, tu sais qu'un Noé n'est pas juste une sardonique machine à tuer. Mais bon, tu dois être trop horrifié de ce que tu as fait pour penser de cette manière.

La clochette de Daisya, l'horloge de Miranda, la cloche de Notre-Dame… Vous avez une obsession avec le Temps ou quoi ? Quoique. Nous, avec le Compte Millénaire, on est servis.

Je commence à dire n'importe quoi.

Ne t'avise pas de te retrouver sur mon chemin, jeune homme. C'était… C'était chouette, tout à l'heure. Je n'aimerai pas te découper maintenant que je te connais si bien.

Reste à distance. Ou aie l'amabilité de te faire tuer par un autre membre de ma famille. Tu serais bien gentil.

TYKI MIKK.

P.S. Je reste stupéfait de ta facilité à contrôler le Quatorzième. Ce n'est pas le moment, mais je te le dis quand même : « chapeau ».

Anéanti par la honte et le chagrin qui, il s'en rendait comte à présent, avaient été jugulés par l'Innocence pendant des semaines, Allen tomba à genoux. Des larmes lui piquaient les yeux, mais il s'en fichait. Il avait l'impression d'être complètement vide.

Un battement d'ailes, quelque chose qui se glissait contre lui pour le réconforter. Une boule de poils et de plumes. Un Timcanpy penaud, qui réapparaissait juste au bon moment après des jours de recherches infructueuses. Allen enfouit ses doigts dans son pelage doré, pour y puiser de la force. Puis il retourna la carte qui accompagnait le message. Elle venait du jeu de poker de Tyki.

C'était le roi de cœur.


« -- Il y a une place pour nous ? »

Cette voix, frêle et anémiée… Celle d'une miraculée. Lavi et Lenalee se retournent pour lui adresser un sourire. Kanda, lui, est trop concentré à ne pas massacrer l'air du Quatorzième. Miranda a l'air épuisée et est soutenue par Noise Marie, qui la porte avec une tendresse impressionnante pour un tel colosse. Lavi hoche la tête.

« -- Oui. Bien sûr qu'il y en a une. »

Ils s'installent précautionneusement et posent leurs mains près des leurs, même s'ils ne savent pas jouer, pour ajouter une mesure à la composition. La partition de Tim devient plus grande, elle s'orne de doigtés que Miranda peut comprendre, ou distille des indications sonores dans les oreillettes de Marie. Allen, au centre de la petite assemblée, ne joue plus, mais écoute. Il s'éveille aux autres, à leurs maladresses, à leur humanité. Pour une fois, ce n'est plus lui qui donne, qui distribue sans compter et en présumant de ses forces. Ce n'est plus lui qui soutient et que l'on réclame à son chevet. Ce sont les autres qui l'aident, de toute la force de leur amour, comme l'a fait… Tyki.

Allen se crispe, submergé par la douleur. Mais celle-ci, malgré sa puissance, ne lui paraît plus insurmontable.

Il a de nouveau assez de force pour affronter ses souvenirs.

Il se rappelle sa convalescence à la Congrégation, les nuits de honte et de désarroi passées à se morfondre à l'infirmerie. À son retour de mission, Lenalee était venue chaque jour, puis Lavi était arrivé pour la relayer. Malheureusement, ses amis avaient vite dû repartir, non sans lui avoir promis qu'une fois leur expédition terminée, ils reviendraient lui arracher le secret qui le faisait tant souffrir.

Le jeune exorciste s'était donc retrouvé en compagnie d'un Link malade, grincheux et qui tenait d'interminables monologues pour passer le temps. Enfin, un beau jour, Kanda était arrivé, assez amoché pour passer un bon moment dans un lit d'hôpital, mais pas pour cesser de ronchonner. Il clouait donc systématiquement le bec à l'inspecteur à chaque fois qu'il dépassait deux minutes de remontrances, au grand soulagement d'Allen.

Malgré sa froideur, il avait en revanche été charitable envers Allen en ne lui lançant pas des piques toutes les cinq minutes, ce qu'il n'aurait pas supporté. Peut-être avait-il remarqué son air torturé. Le silence que le kendoka imposait avait en tous cas permis au maudit de réfléchir.

Après réflexion, il ne se sentait pas blessé par le comportement que l'Innocence l'avait poussé à adopter, ni par le mélange d'attirance et de répulsion qu'il ressentait toujours pour le Noé. Mana lui avait répété des milliers et des milliers de fois que l'amour ne pouvait se commander et, malgré ses hésitations au sujet de son père adoptif, il croyait toujours en ce qu'il lui avait appris. Il souffrait bien d'avantage de la lettre de Tyki. Une lettre en guise d'adieu… C'était tellement cliché.

« J'ai toute ma tête et je suis redevenu normal… »

« C'était chouette, tout à l'heure… »

« Aie l'amabilité de te faire tuer par un autre membre de ma famille. »

Ah. Bien sûr. Comment aurait-il pu croire que le Noé l'aimait vraiment ? C'était stupide. Il s'en voulait d'y avoir ne serait-ce que songé. Pour lui, ça n'avait été qu'un amusement. Il avait joué avec un petit exorciste innocent, histoire de voir jusqu'où il pouvait aller. La cloche ne pouvait pas le faire aimer, elle lui avait juste insufflé un peu de compassion pour qu'il évite de le tuer.

C'était tout.

Chaque jour, il s'enfonçait un peu plus dans cette constatation sinistre, se forgeant des preuves tout seul, trouvant des souvenirs pour étayer son désespoir et se convaincre qu'il n'était qu'un idiot, un idiot traitre de surcroit, puisqu'il avait pactisé avec l'ennemi.

Etrangement, c'était Kanda qui l'avait fait sortir de la spirale infernale.