Chapitre 4

Un épais brouillard entoure le manoir, je fais le tour et j'avance prudemment dans l'immense et inquiétant jardin. A travers la brume je distingue des statues d'hommes et de femmes, l'atmosphère qui s'y dégage est aussi lugubre et étrange que la forêt d'Aokigahara qui encercle et assombrit tout le domaine. Je suis à la fois inquiète et intriguée, néanmoins je continue ma progression. La forêt est si dense que certains arbres semblent tenter une incursion dans le jardin de la propriété, rendant la frontière entre ce dernier et la forêt quasiment imperceptible. De plus, la lumière du soleil y pénètre difficilement laissant le manoir perpétuellement plongé dans la pénombre. D'après John cette forêt regorge de mystères et elle est tristement célèbre pour le nombre important de suicides qui survient chaque année, environ une centaine en moyenne ... C'est effarant, comment la famille Nagoya à pu rester vivre ici ? Est-ce pour préserver le patrimoine de leurs ancêtres ? S'accrochent-ils au passé pour protéger leurs racines ? C'est un concept assez vague pour moi, ayant perdu mes parents dès l'enfance. Mais sincèrement qui voudrait vivre ici avec tout ce qui s'y est déroulé ? Ils sont seuls, isolés et à l'écart du monde, je trouve ça triste.

Continuant de marcher, perdue dans ma mélancolie, je remarque alors un son inhabituel, une sorte de douce mélodie semblable à celle de mon rêve. Je tends l'oreille et reconnais le son d'instruments à cordes : des violons. Ils résonnent à l'unisson dans une complainte semblant m'appeler, je les suis. J'erre dans le jardin en avançant au rythme des instruments jusqu'à distinguer une fillette aux cheveux noirs et humides, elle me montre une direction du doigt, je m'y dirige et je vois un sentier qui mène à la forêt. J'hésite un instant, il fait si sombre, je frissonne et je commence à angoisser, j'ai un mauvais pressentiment je ne veux pas y aller néanmoins mes jambes avancent toutes seules : j'entre dans la forêt. L'obscurité y est encore plus intense, je m'y sens oppressée, j'ai le sentiment que les arbres me fixent et que des ombres me suivent. Malgré tout je continue et je m'y enfonce davantage, j'entends le bruit de la pluie mais aucune goutte ne m'atteint tant la forêt est dense. Après une dizaine de minutes je découvre un petit escalier en pierre qui mène, en contrebas, à un cimetière. Il fait froid, je tremble. Les mausolées et autres sépultures sont pris dans une brume causée par la rivière que j'aperçois, elle semble longer le cimetière. Je progresse parmi les tombes, le nom Nagoya revient fréquemment, il doit certainement s'agir du cimetière familial. Je constate que la luminosité augmente à mesure que j'avance, je commence à ressentir des gouttes d'eau sur ma peau, je lève la tête et je vois le ciel menaçant au-dessus de moi, on dirait que la forêt a laissé un espace libre pour que les esprits puissent s'échapper.

Soudain, j'entends un ricanement, je fais volte-face et j'aperçois alors cette maudite poupée qui sautille autour d'une tombe … Je m'approche prudemment, la poupée disparaît subitement, je frissonne. Je discerne de nouveau la silhouette de la fillette, elle est devant une pierre tombale, la tête penchée, l'air triste et sombre, je m'avance et remarque une épitaphe : "ci-gît Ayame et Nurumi Usanomi - 1941", une sorte de voile passe devant mes yeux m'obligeant à les fermer et les rouvrir, l'inscription s'efface et est remplacée par … Ayame Tana… Non … Tani … Taniyama … Ayame et Masaki Taniyama … les larmes me montent aux yeux, je tremble d'effroi, j'ai peur, il s'agit de mes parents, mais c'est impossible, ils ne sont pas enterrés ici … Je recule instinctivement, je dois être entrain de délirer ou dans un rêve, je revois leur enterrement, j'ai une boule à l'estomac, je suis prise d'un vertige, je m'accroche à la tombe la plus proche, j'ai la tête qui tourne, je me sens mal … ça tourne trop vite ... je m'effondre.

Quand j'ouvre les yeux, je suis dans mon monde transitoire, tout est translucide, je vois Nurumi, c'est une très belle femme malgré les marques de fatigue visibles sur son visage, l'angoisse et la peur qui se reflètent dans ses yeux. Elle est entrain de chercher désespérément sa fille, Ayame. Elle demande assistance aux ancêtres du manoir qui lancent aussitôt des battus pour retrouver la fillette de huit ans, mais sans succès. Nurumi fond en larmes, envahie par le chagrin, elle connaissait les rumeurs et les légendes qui entouraient cette forêt mais ne pensait pas que sa fille pourrait un jour en être victime ... Les recherches se poursuivirent un mois durant, lorsque enfin Ayame fut retrouvée, elle flottait dans la rivière qui s'écoule le long du cimetière. Je vois Nurumi récupérer le corps froid et trempé de son enfant, elle pleure et s'effondre avec sa fille dans ses bras. C'est alors que je suis submergée par sa peine, sa douleur est immense et insurmontable, sa tristesse me transcende, je tombe à genoux, j'ai envie de prendre Ayame dans mes bras, de la rejoindre et de mourir … Les violons que j'entends dans le lointain accentuent ce sentiment de mal-être et de souffrance. Les yeux de Nurumi s'assombrissent, elle a tout perdu, plus d'espoir, elle veut rejoindre sa fille. Elle décide alors d'utiliser une barque pour se rendre sur le lieu où sa fille a trouvé la mort. Elle regarde une dernière fois l'immense forêt qui l'entoure, accablée par le chagrin, elle se jette à l'eau lestée d'une lourde roche en serrant le corps de sa fille contre elle. Elle s'enfonce dans les abîmes du lac, disparaissant petit à petit, son visage semble étrangement calme et serein, comme résigné. Je sens progressivement mes poumons se remplir d'eau, je vois la mère s'agripper de toutes ses forces à sa fille qui remonte irrémédiablement à la surface, leur bras sont tendus puis la mère cède, le regard révulsé, des bulles d'air s'échappent, je suffoque avec elle, j'ai tellement mal que je ferme les yeux ...

Mai, tu ne dois pas t'impliquer juste regarder. Sors d'ici, me supplie Eugène.

Gène ? Quand j'ouvre les yeux, je suis recroquevillée dans le noir et j'ai peur, je revois mes parents, leur mort, leur enterrement, j'entends la poupée ricaner et Urado me dire que je serais la prochaine à me suicider, je pleure, j'ai le vertige, je me sens chuter et sombrer dans les abîmes, ma vue se trouble, je ne vois plus rien … Puis je tremble, j'ai froid, j'écarquille les yeux et je suis sous l'eau, lestée d'une roche … Je panique, je tente de me libérer, je suffoque, l'oxygène me manque, j'ouvre la bouche pour respirer, l'eau s'y déverse, mes poumons me font souffrir, je n'ai plus la force de me battre, la tristesse me submerge et mon instinct de survie s'éteint, je n'aspire qu'à mourir pour rejoindre mes parents. C'est alors que je lâche prise, me yeux se ferment et je me sens partir …


‒ Mai ! cria Naru en me giflant.

Je hurle tout en me redressant et écarquillant les yeux, je suis en pleure, je respire difficilement et je tremble de tout mon être … je ne reconnais pas le lieu. J'aperçois Naru et Lin à mes côtés, inconsciemment je porte ma main sur ma joue devenue tiède et douloureuse.

‒ Mai, tout va bien tu n'as rien à craindre, me chuchote-t-il en me serrant dans ses bras.

Naru soupire : Je suis soulagé, elle se réveille enfin après avoir cauchemardé et s'être débattue pendant plusieurs heures. Quand on l'a retrouvé dans le cimetière, elle était trempée, glacée et elle convulsait. Nous l'avons vite conduite au manoir pour la réchauffer. Au moment où je l'ai déposée sur le lit j'ai été projeté dans sa vision, j'ai ressenti sa peine, je l'ai vu renoncer à la vie et j'ai assisté impuissant à sa noyade. C'était horrible, je l'ai serrée fort contre moi, j'ai observé ses larmes couler sur ses joues, j'ai essayé de la réveiller plusieurs fois sans succès. Alors j'ai attendu et je ne l'ai pas quitté des yeux. L'attente était interminable. Et lorsque l'intensité de sa vision a subitement augmenté, Mai s'est remise à convulser, des objets ont volé dans la chambre et certains meubles se sont mis à trembler. Je ne savais pas quoi faire pour l'aider, la première chose qui m'est venue à l'esprit a été de la gifler pour la forcer à se réveiller. Quand elle a hurlé, en se redressant violemment, toute la pièce c'est figée : les meubles ont arrêté de vaciller et les objets sont tombés sans ménagement sur le sol. Mon coeur s'est arrêté une fraction de seconde sous l'effet de l'émotion, j'étais à la fois heureux et en colère : heureux qu'elle soit saine et sauve et en colère qu'elle soit partie toute seule dans cette satanée forêt.

La voix douce et mélodieuse de Naru me sors progressivement de ma torpeur.

‒ Mai, calme toi, tu es en sécurité, me dit-il en tentant de m'apaiser.

En état de choc, le regard absent, il me fallu plusieurs minutes pour reprendre mes esprits et réaliser que j'étais au chaud dans un lit.

‒ Mai, prend ça, cela te feras du bien, me conseille Lin en m'apportant une tasse de thé, visiblement soulagé que je sois enfin réveillée. Naru se lève et va s'adosser au mur juste en face de moi.

‒ Mer … merci, dis-je.

Je prend la tasse en tremblant, je l'hume et bois quelques gorgées, quel délicieux nectar, il m'apaise. Lin profite de cet instant pour s'éclipser me laissant seule avec Naru toujours adossé au mur, les bras croisés et le regard sombre. Je le sens en colère et je me prépare à me faire sermonner.

‒ Mai, pourquoi diable es tu partie seule te balader dans le domaine sans prévenir personne ? C'était irresponsable et extrêmement dangereux ! Tu aurais pu y rester ! me réprimande-t-il.

‒ Je … je suis désolée.

Je fixe ma tasse comme une enfant prise en faute, je sais qu'il a raison, j'aurais dû les prévenir. Il soupire, se rapproche et poursuit avec une douceur que je ne lui connaissais pas :

‒ Nous avons eu peur. Tu as cauchemardé un long moment, tu m'as projeté inconsciemment dans ta vision et je t'ai vu te noyer.

Il marque une pause, il semble attristé et hésite à poursuivre. Il inspire profondément et se lance :

‒ Au plus fort de ta vision des objets se sont déplacés, des meubles entiers ont tressauté, je suis persuadé que cette force psychique émanait de toi. Mai, depuis quelques temps tu es constamment épuisée, je te sens préoccupée et je sais que tu me caches quelque chose, alors maintenant, je pense qu'il est grand temps que tu me dises ce qui se passe.

‒ Tu ... tu sous-entends que j'aurai fais de la télékinésie ? demandé-je abasourdie

‒ Ce n'est pas un sous entendu, dit-il, ce sont les faits.

‒ Et je t'ai projeté dans ma vision ? Mais ... je ... je n'en ai aucun souvenir, je suis désolée, murmuré-je, tentant de me rappeler les événements.

‒ Tu l'as fait lorsque tu étais inconsciente, j'en ai conclu que tu avais très certainement perdu le contrôle de tes dons.

‒ Heu … je … je ne sais pas … peut-être ... Dis-je, confuse.

‒ Peut-être ?! S'exclame-t-il les yeux écarquillés, son ton se durcit. Tu plaisantes, Mai ! Je veux t'aider mais je ne le pourrais pas tant que tu t'obstineras à te taire.

Un silence gêné s'installe, j'hésite, il est désormais si proche, les battements de mon coeur s'accélèrent, je me perd dans ses yeux hypnotiques et je cède.

‒ Je … mes rêves … ils … ils sont emmêlés avec des souvenirs, je … j'ai … j'ai un journal, peut-être que ce serait plus simple si tu le voyais, osé-je lui confier en soupirant.

Mai lui tend son journal, Naru le saisit avec un sourire de satisfaction. Il a réussi à faire en sorte qu'elle se confie à lui et mieux qu'elle lui remette son journal, ainsi il évitera toutes altercations avec la jeune fille pour l'avoir consulté sans son accord. Naru le feuillette faisant mine de le découvrir pour la première fois … Après plusieurs minutes de silence, il reprend :

‒ Mai, tu aurais dû m'en parler plus tôt, tes dons se développent trop vite. Dès que l'enquête sera finie, Lin et moi, nous t'entraînerons et t'aiderons à les maîtriser. Pour plus de commodité tu emménageras chez nous. En attendant tu ne t'éloignes pas, est-ce clair ? Dit-il d'un ton autoritaire.

‒ Heu … oui, merci, dis-je timidement.

Mon esprit commence à divaguer … Moi dans l'appartement de Naru ? Je vais peut-être réussir à briser sa carapace et à me rapprocher de lui … Un scénario digne des plus grands films d'Hollywood émerge dans mon esprit … Bon, en revanche Masako va vouloir me tuer, mais le jeu en vaut la chandelle. La voix de Naru me rappelle alors à la réalité :

‒ Mai, ton journal c'est une excellente idée et tu dessines très bien.

Je me mets à rougir lorsqu'il me rend mon carnet. Les compliments provenant de Naru sont tellement rares que je les accepte avec le sourire. Lin entre dans la pièce à ce moment là et Naru reprend sa place contre le mur l'air impassible et imperturbable.

‒ Mai, as-tu obtenu des informations concernant l'enquête au cours de ta vision ? demande Naru.

Je leur parle alors de mon rêve, de Nurumi, de sa fille et du sentiment de renonciation qui m'a habité. Pour la première fois je leur raconte tout en omettant aucun détail … Naru semble satisfait. Après un long silence, il prend la parole :

‒ Nous devons interroger les Nagoya sur ce qui est arrivé à Ayame pour mieux comprendre pourquoi Nurumi n'est pas partie et nous devons en apprendre davantage sur les légendes de cette forêt. D'après John on la surnomme "la forêt des suicides", je ne sais pas si c'est lié à l'affaire mais nous devons étudier toutes les pistes possibles.

Naru s'approche de la porte.

‒ Mai, reste ici te reposer, je vais …

‒ Non ! dis-je en me levant précipitamment du lit et en l'attrapant par le bras. Je … je ne veux pas dormir … je …

‒ Ok mais ne t'éloignes pas, m'avertit Naru en soupirant.


Voilà pour le chapitre 4 ;)

A titre d'information, j'ai ajouté la lignée temporelle au début du chapitre 1 et pour les plus courageux j'ai ajouté la description des membres de la famille Nagoya pour les rendre un peu plus vivant dans le chapitre 2.

A+ et bonnes fêtes de fin d'année