Bon, après le cinquième chapitre de Demande-moi ce qui ne va pas, retour à quelque chose de plus classique. Chapitre en deux parties, certainement les dernières.
Bonne lecture. :)
Dans ma longue agonie parmi ces vivants qui renient mon état avec habileté, j'étouffe à chaque inspiration qu'on me force à prendre. L'air ravive douloureusement mes cellules qui tendent à se désagréger sous ma dernière et brûlante volonté. Je lutte plus contre ma vie que contre la mort, contrairement à la grande majorité de ce monde qui se bouscule autour de moi.
Je suis fatigué de me forcer ou faire semblant de me forcer à suivre le flot de la vie. Le débit est trop intense pour que ma constitution faiblarde puisse ne pas s'y fracasser avec force. Chaque remous me laisse toujours plus pantelant, terriblement soumis à une douleur qui arrive à moi en une puissante lame de fond. A chacun de ses passages, je suis plus détruit encore que la fois précédente et pourtant toujours aussi éloigné de la possibilité de me laisser succomber à mes blessures.
J'en veux à tous ces hypocrites qui font semblant d'avoir envie de me maintenir sur Terre juste pour se sentir utiles et bons. Mais je suis fatigué, trop fatigué pour faire renaître la colère qui m'habitait et me submergeait si violemment autrefois. Si elle m'a quitté, c'est parce que la lassitude a pris le pas sur tout autre ressentiment violent. Plus rien ne me traverse, il y a juste la mélancolie sourde et douloureuse qui m'écrase et m'empêche d'être autre chose qu'un être tremblant aux blessures passées encore trop ouvertes.
Voilà à quoi j'en suis réduit.
Est-ce que c'est réellement me préserver une dignité que de me détourner de mon suicide libérateur ?
Beaucoup me diront qu'au fond, si je me laisse faire, c'est que je veux bien y croire et que je tiens encore à la vie. Alors que ce n'est que mon vil et détestable instinct qui me force à tenter de m'accrocher pour survivre. C'est la dernière chose de réellement vivant en moi et je la hais.
Et je hais tous ceux qui jouent de cette faiblesse. Ils s'évertuent à me faire espérer un avenir meilleur quand je n'en vois aucun pour moi et que je souhaite n'investir aucune force dans un futur qu'il me sera impossible d'affronter seul.
Car là est le grand problème : en dépit de tous ces gens qui se pressent autour de moi dans des élans de fausse compassion écœurante, en dépit de Patrick, je suis profondément seul. Personne ne peut venir avec moi dans ce passé où je me replonge parce que personne ne le connait ou ne le comprend. On me force à repousser la seule source de réconfort qui me soit accordée parce qu'on pense savoir mieux que moi que c'est mauvais pour ma santé mentale déjà farouchement entamée par mes idées noires et répétitives qui me rongent quand je suis loin de ces souvenirs.
Personne ne me laisse mourir mais personne ne me laisse vivre comme je l'entends non plus.
En revanche, tout le monde semble m'encourager à m'éteindre et me délabrer en vivant.
Alors soit.
Mon retour à l'hôpital psychiatrique n'est sans doute qu'une question de temps.
Ou alors je finirais par désobéir à tous ces démons vampiriques qui font de ma vie leur empire et je céderais à l'appel de la Faucheuse.
Tu sais Antoine, un jour la mort viendra et elle aura tes yeux.
Elle saura m'accueillir dans ses bras et me serrer contre elle avec la même intensité que celle dont tu faisais preuve durant nos douces étreintes.
Je saurai enfin à quel point il est doux de mourir dans tes bras. Ta maladie m'a déjà arraché cette chance à laquelle j'aurais voulu goûter avec égoïsme.
Je saisirai la seconde occasion.
Aujourd'hui je suis seul alors que j'attends la mort. Je l'attends avec le même frémissement impatient que celui qui agitait mon cœur lorsque je savais que j'allais te retrouver.
Parce qu'un jour, la mort viendra et elle aura tes yeux.
Et je n'en peux déjà plus d'attendre que notre éternité vienne me chercher.
