Notes préliminaires :

Toutes mes excuses pour l'intrusion de Star Wars dans le chapitre précédent. La bourde a été corrigée, et je ferai mon possible pour ne pas renouveler ce genre d'idioties. Je me suis également occupée de la Panther Lily du chapitre 1. Et puis… le découpage le plus probable étant fait, il y aura un total de 11 chapitres (+/-) et sûrement le bonus Edo-Gerza week qui tombe à pic.

Rappel : Hughes est le cousin du roi (pour ceux qui veulent creuser le sujet).

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Passe d'arme (4)

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« Les gens de la reine »

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Le matin suivant, Erza entra en trombe dans les appartements royaux, alertée par des mouvements de troupes dont elle ignorait totalement s'ils étaient bon présage.

De tous les inconvénients de la vie au palais, celui qui la mettait le plus hors d'elle était sans doute le manque d'informations : sa vie consistait désormais en une série de gardes statiques, de surveillances ennuyeuses à mourir et autres observations circonspectes de la Cour. De ce qui se passait à l'extérieur, elle ne savait plus rien. Rien des armées non plus, ni rien de ses anciens hommes si ce n'étaient quelques mots échangés au profit d'une heure de repos. Et voilà qu'elle se retrouvait à extrapoler sur des nouvelles filtrées au compte-goutte par le Conseil des Ministres, avec, pour tout complément, les prolifiques cancans des servantes du palais, qui, en-dehors de leur frivolité, avaient l'embarrassant désavantage de dire à peu près tout et son contraire.

Mais pour une fois, c'était elle qui détenait l'information.

Devoir et autres inventions absurdes l'exigeant, il lui fallait en informer le roi de toute urgence. Problème : au vu du silence qui y régnait, la chambre du sieur avait toutes les chances d'être vide. Et l'hypothèse fut rapide à vérifier. Elle eut à peine le temps d'écarter les rideaux du lit à baldaquin royal – vide – que Lyon l'interpellait.

-Que fais-tu là ? l'interrogea-t-il en passant la tête par l'entrebâillure de la porte. Le roi est avec le Conseil.

Evidemment, elle n'en savait rien.

Lyon eut un peu de mal à comprendre sa réponse, un genre de borborygme où perçaient seulement quelques jurons. Elle était d'évidence très vexée de constater que le jeune homme en sache plus qu'elle sur la situation, état qui s'amplifia plus encore lorsque celui-ci répondit à son ignorance par une moue suspicieuse.

Et c'est ainsi qu'il lui fallut spécifier, agacée au possible, que le dernier et hautement génial ordre de Sa Gracieuse Majesté avait été de la poster toute la nuit sous sa fenêtre pour vérifier qu'aucun assassin n'avait pour projet d'escalader les murs lisses et brillants de sa chambre à coucher pour l'égorger dans son sommeil. Projet qu'elle aurait encouragé volontiers, soit dit en passant. Mais malheureusement pour elle, aucun bienfaiteur de l'humanité ne s'était présenté, et, au bout de vingt-deux heures courageuses de veille, elle s'était endormie net au beau milieu de la cour.

Il lui fallut encore patienter les quelques minutes que durèrent l'hilarité de Lyon - ou plutôt, celles qu'il fallut à la guerrière pour se décider de lui promettre une mort très rapide s'il n'était pas capable de s'arrêter - avant d'apprendre de sa bouche l'arrivée très attendue de dame Ultear.

Tôt dans la matinée, un guetteur avait surpris l'avancée d'une escorte bien trop légère pour composer une armée et bien trop lourde pour appartenir au premier noble venu. Les rumeurs étant ce qu'elles étaient, le message n'était pas resté claquemuré derrière les portes du palais, et le marché du quartier nord n'avait pas ouvert depuis plus d'une heure que la moitié de la capitale en avait déjà été informée. Et aux portes de la ville, la nouvelle avait eu l'effet d'une bombe : le nom d'Ultear Milkovitch avait vite circulé sur les lèvres, et le petit peuple s'était regroupé en masse pour acclamer celle qu'il tenait déjà pour reine avec une telle ardeur que la garde avait dû intervenir pour contenir les nombreux débordements que l'événement avait engendrés.

Il fallut bien cela à Erza pour réaliser que le palais était en effervescence. Alors seulement, elle remarqua la circulation trop rapide des servantes, les commérages plus passionnés qu'à l'accoutumée et la manière qu'avait eu chacun de se mettre sur son trente-et-un. Elle entra en trombe dans une salle du Trône occupée par une assemblée surexcitée et croisa brièvement le regard du roi avant de se poster en recul du siège royal.

Gérard Faust semblait y avoir pris place à l'aube. Des cernes de plus en plus noirâtres s'étalaient sous ses yeux et l'air maussade qu'il ne cherchait plus à dissimuler en disait long sur le cheminement de ses pensées. Il martelait désormais l'accoudoir de ses doigts avec une impatience grandissante, et rien ne semblait plus l'agacer que les bruyants échanges de ses conseillers. Erza y trouva une satisfaction vengeresse pour toutes ses heures de sommeil volées.

Sur les bancs de l'assemblée, aussi insouciant qu'à l'accoutumée, Hughes adressait un sourire enjoué à la cantonade. En face de lui, Byro faisait des messes basses à son voisin Richard Coldeye - le Grand Argentier -, et les trois quarts de ses voisins faisaient semblant de discutailler en tendant l'oreille en direction des deux complotants.

Gérard observa la scène d'un air sombre avant de se retourner vers Erza.

-Vous n'aviez pas l'air pressée de rejoindre votre tour de garde, ce matin, murmura-t-il perfidement. La soirée a été bonne ?

La jeune femme échangea un regard avec Shaw avant de se décider à faire profil bas. Elle avait déjà plus ou moins sa vengeance et elle savait pertinemment qu'une provocation de sa part, aussi tentante soit-elle, se solderait par de nouvelles heures de veille inutile ou autres corvées dont elle n'avait nullement besoin d'alourdir son emploi du temps. De plus, un échange public d'amabilités n'arrangerait ni l'un ni l'autre des deux camps.

Elle fit bien, car, une poignée de secondes plus tard, le héraut entrait.

-Dame Ultear Milkovitch, annonça-t-il.

Erza redressa brusquement la tête. Elle se souvenait de la proposition des conseillers et ne pouvait s'empêcher d'être curieuse. Dame Ultear était l'un des personnages les plus mystérieux de la Cour. Elle n'y avait jamais fait que de brèves apparitions, imprévisibles, et toujours à un dessein assez peu clair. Rares étaient ceux qui avaient eu l'opportunité d'apercevoir son visage, et de ceux-là, Erza n'était certaine que d'une seule chose : ils n'avaient pas été choisis au hasard.

Deux serviteurs s'avancèrent en silence vers les lourds battants de chêne. Les deux pans de la porte s'écartèrent dans un grincement déchirant, les conseillers s'inclinant à ce rythme, et derrière, encadrée de sa ribambelle de serviteurs, avançant d'un pas lent et mesuré, se profila la silhouette de la future reine.

La silhouette, seulement.

En effet, de promise en robe de bal, nulle trace. Nulle trace non plus de chevelure de fée tombant sur une courbe de reins, ou de sourire sur un visage de femme : celle qui se présentait était nimbée d'un drapé blanc et vaporeux et avait le visage caché sous le voile d'un chapeau de laîche. Erza l'observa, interloquée, attendant que l'arrivante daigne ôter son couvre-chef. Moment qui ne vint pas.

Ignorant le crime de lèse-majesté qu'elle faisait là, l'arrivante parcourut la distance qui la séparait du roi d'on pas altier, encadrée de ses serviteurs, pour ne stopper son avancée qu'à quelques mètres du trône. Enfin, elle inclina longuement la tête.

Couverte.

Les murmures s'amplifièrent dans les rangs des conseillers. Mais, impassible à côté d'une Erza qui s'étranglait de colère, le roi fit un signe de main.

-Bienvenue à vous, ma Dame. Le voyage vous a-t-il paru agréable ?

Il y eut un court instant pendant lequel il craignit de ne pas avoir de réponse puis, alors qu'une main baguée écartait le tissu et que l'ensemble des soldats royaux portaient la leur à leur arme, une douce voix de femme s'échappa de l'insultant costume.

-Autant que l'on puisse l'espérer.

Les soldats calmèrent leurs ardeurs, un rien rassurés. Mais la confiance n'était pas encore de mise entre leurs rangs, toute tentative d'assassinant pouvant être facilitée par de telles manières. Au moins l'incident donnait-il le ton.

Prenant sur lui-même, le roi sourit galamment.

-J'espère que le palais sera tout autant à votre goût, déclara-t-il sans se soucier des murmures. Mais avant que nous parlions affaires, ne voudriez-vous pas nous faire l'honneur de nous dévoiler votre visage ?

La silhouette blanche inclina brièvement le menton. Puis, lentement, elle porta une main jusqu'à son chapeau – une main fine et blanche, celle-là même porteuse de l'unique anneau d'argent – et l'en ôta, dévoilant une pluie de cheveux d'un noir d'encre. Elle releva le visage, et parut alors une face gracile de poupée à la peau de porcelaine, à la délicate bouche cerise et aux yeux charbonneux. Le sourire poli. La grâce incarnée.

C'était presque trop facile.

C'est alors que la fiancée tendit la main à sa droite, paume vers le haut.

Derrière elle, une silhouette se détacha de la foule de ses suivants. Une toute jeune fille à l'air apeurée, flottant dans une robe pourpre ajustée à coup de rubans de satin. A première vue, personne n'aurait jamais pensé lui confier quoi que ce soit d'important tant elle paraissant fragile.

Pourtant, ce fut elle qui s'avança jusqu'à la future reine en réponse à son signe, et elle encore qui déposa dans sa main le parchemin cacheté de cire qu'elle avait conservé précieusement.

Alors Dame Ultear sourit, d'un sourire poli empreint de grâce, et tendit lentement cette même main vers le roi.

Tous les regards y convergèrent.

Erza écarquilla les yeux. Sur le parchemin, la cire était sèche. Et engravée dessus, une héraldique s'étalait, reconnaissable entre mille : un arc tendu sur une flèche. Un signe dangereux, un signe disparu. Un signe que l'on n'avait pas vu depuis ce qui semblait être une autre époque.

Le sceau de Faust.

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En arrière, il y eut un léger hoquet.

Seul regard divergent de l'assemblée, Hughes ignorait le sceau. Ses joues étaient rehaussées d'une délicate teinte rosée, sa bouche légèrement entrouverte et ses yeux, agrandis sous l'effet de la surprise, s'étaient arrêtés sur un point unique.

La damoiselle inconnue baissa les yeux.

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La veille au soir.

-Ultear Milkovitch, la dernière descendante du Duc des Glaces. A vécu jusqu'à ses trois ans dans son duché du Nord avant d'entrer à la Cour en tant que demoiselle de la reine. Sa mère est morte à sa naissance, et son père l'a suivie dans la tombe lorsque la petite a eu onze ans. La version officielle est une rencontre fortuite avec des brigands, mais au vu de l'entente entre le duc et Faust au moment des faits, on peut aisément se douter qu'il se soit agi d'un assassinat.

-Mon père a fait tuer un duc ?!

Un pli pensif barrant son front, Gérard Faust écoutait attentivement le rapport de Shaw. Il sentait qu'il avait bien fait de s'asseoir : son éloignement forcé du royaume l'avait laissé dans l'ignorance d'une foule de détails sordides dont la liste ne cessait de s'allonger.

-Vous ne connaissez pas la meilleure, mon roi. L'assassin était Knightwalker.

-Erza ?!

Le roi se leva de son siège d'un bond. Shaw le considéra d'un œil vif.

-Vous semblez bien attaché à cette femme, remarqua-t-il sagement. Elle reste une criminelle de guerre, je vous rappelle, et vous entourer d'elle n'a pas été la plus sage décision depuis le début de votre règne.

Gérard soupira, la main broyant son accoudoir avec une efficacité quelque peu excessive, marmonnant un vague « Mais quand est-ce que ça arrêtera de me poursuivre » qui fit hausser un sourcil à son fidèle.

-J'apprécie que tu te soucies de ma sécurité, ajouta-t-il à la hâte, mais je sais ce que je fais.

-Comme lorsque vous avez promu Hughes ? ironisa Shaw.

Le roi grommela.

-Revenons-en à ma tendre fiancée, veux-tu ?

Le soldat pouffa. Réalisant son geste, il s'empressa de cacher son rire derrière une main, mais Gérard n'y prêta pas offense.

-A sa vie d'héritière, vous voulez dire ? suggéra-t-il pour se rattraper. Nous en étions à la mort de son père. C'est la date à laquelle elle s'est retirée du palais. A mon avis, elle a vite compris que ce n'était pas une fin naturelle et qu'elle serait plus en sécurité loin des hommes du roi. Gamine, elle était déjà brillante.

-Et qu'est-ce qu'elle a fait ? s'enquit le roi.

-Elle est retournée dans son duché, pour gouverner la populace que lui avait laissé son père. M'est avis qu'elle a bien su s'y prendre. Onze ans et déjà fine politique, je suppose que vous imaginez ce qu'elle a pu devenir : tisser sa toile parmi les puissants, jouer les sages en son domaine, elle a tout perfectionné. Même en n'apparaissant qu'occasionnellement, elle a réussi à se faire adorer par ses gens. Pourtant, on dit qu'elle est plus dangereuse qu'un nid de serpents. Mais on la dit capable de réaliser des miracles. Au sens propre. Des guérisons, ce genre de choses.

Le roi secoua la tête en signe de dénégation. Shaw lui-même avait l'air sceptique sur la question. L'idée ressemblait fort à une superstition.

-Elle était mage ? s'enquit-il cependant.

Shaw sourit.

-Presque. C'est une sorcière.

-Une reine-sorcière adorée par son peuple, railla Gérard. On aura tout vu.

-On n'a jamais trouvé trace de commerce d'artefacts magiques en son domaine, nuança le garde. Depuis le déshonneur de son seigneur, le duché n'était plus assez riche pour en acquérir au prix des marchands de la capitale.

-Et tu y crois, toi ?

Shaw haussa les épaules.

-Pas vraiment. Je suppose qu'il s'agit de rumeurs qu'elle n'a jamais cherché à faire taire. C'était plutôt arrangeant.

-Tu m'en diras tant. Et les fiançailles ?

-Dame Ultear n'en a été informée que tardivement. La décision avait été prise avant sa propre naissance, mais ce n'est pas le genre de choses que l'on raconte à une gamine de quatre ans. Pas avant l'âge pubère. Donc ses parents ne lui ont jamais rien dit. Feu votre père n'a sans doute pas fait cela au hasard le duché du Nord a toujours revendiqué une indépendance qui ne lui plaisait qu'à moitié. En alliant son fils à l'unique héritière des Milkovitch, le problème n'était plus d'actualité.

-Donc en résumé, je me retrouve livré aux manigances de mon bon vieux père ? Même après sa mort, il réussit à me rappeler tout l'amour qu'il avait pour moi, ça fait plaisir…

Shaw se mordit la lèvre.

-Je ne suis pas certain que vous ayez cerné le problème.

-Le danger qu'elle représente ? Si, bien sûr. Elle va voir Erza dans mon dos, et voilà qui suffira à lui donner des envies de meurtres.

-Cela n'a rien de drôle. Il y a bien le souci Knightwalker à régler – et ça n'aura pas été faute de vous l'expliquer –, mais en ce qui vous concerne, il s'agit plutôt de cerner ce qu'elle ressentira envers vous en tant que fiancée.

-Un amour immodéré, bien sûr ! railla le roi. Elle va transiter du statut de pauvre orpheline à celui de reine, que voudrait-elle d'autre ?

Shaw l'ignora résolument.

-La question est plutôt : va-t-elle vous considérer comme le fils de l'assassin de son père ou comme celui qui l'a vengée en boutant Faust hors de son palais ? Plus grossièrement, êtes-vous ennemi ou allié.

-Et ?

-Et le plus probable, c'est que quel que soit le cas qu'elle retienne, elle verra plutôt dans son entrée au palais l'opportunité de s'emparer du royaume de son ennemi. Fut-il défunt.

Il y eut un silence.

Gérard repoussa son siège, l'air las.

Soupira.

-Avec tout ça, j'espère au moins qu'elle n'est pas trop laide.

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Et elle ne l'était pas.

Etrangement, Gérard Faust n'en fut pas rassuré le moins du monde.

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La jeune fille aux robes pourpres resserra avec inquiétude sa prise sur son bagage. Elle n'avait encore jamais mis les pieds dans cette zone du château, et tout, des regards peu amènes qu'on lui jetait aux marches d'escalier aux arrêtes tranchantes, lui paraissait hostile.

Elle n'était pas familière au palais pour être honnête, elle le considérait comme un véritable labyrinthe. Ses premières courses avaient commencé depuis une semaine, mais pour elle qui n'avait jamais connu rien de plus étouffant que l'arrière-cour du palais du Nord, cela aurait pu faire une heure qu'elle s'y serait aussi bien repérée. A chaque fois qu'elle apercevait une fenêtre, elle s'y jetait éperdument, à la recherche du moindre détail qui pourrait la renseigner sur l'endroit approximatif où elle se tenait.

Mais cette fois, à moins de se tromper lourdement, elle était bel et bien perdue.

Elle imprima avec force le bout de ses doigts contre l'osier du panier. Une quantité astronomique de linge en débordait, recouverte tant de bien que de mal par un napperon carrelé à la dentelle fleurie. Une charge dont il lui semblait de plus en plus urgent de se débarrasser.

Ce n'était pas le poids du linge qui la dérangeait tant, mais plutôt ce qu'il dissimulait : une fine dague marquée de la croix du Nord, une missive scellée et un pot d'onguent dont elle était certaine de ne pas vouloir être informée de l'usage. La livraison était sans équivoque, et mieux valait pour elle comme pour toute autre personne concernée que l'affaire ne s'ébruite pas. Surtout pour elle. Elle tenait trop à sa tête.

Elle posa un instant sa charge pour s'éponger le front. Les effluves musqués des cuisines tourbillonnèrent jusqu'à ses narines, et elle repoussa une mèche de cheveux humides de transpiration.

C'est alors qu'une volée de pas résonna dans son dos.

La jeune fille inspira profondément et se retourna. Les arrivants, un groupe de gardes en patrouille qui discutaient distraitement entre eux, posèrent sur elle un regard étonné. Elle resserra sa prise sur le panier et accéléra le pas, la tête haute, le port altier, le regard porté droit devant elle tel que son maître le lui avait enseigné. Elle se força à calmer sa respiration.

-Que faites-vous là ?

Son cœur eut un raté. Sachant pertinemment que la seule option possible était le bluff, elle se força à ignorer l'appel et continua sa marche.

Mais l'attaque reprit.

- Arrêtez-vous, mademoiselle !

-Cette partie du château vous est interdite ! doubla une autre voix.

Elle crut que son cœur allait lâcher. Elle arriva néanmoins à leur hauteur avec un visage qu'elle espéra de marbre, traversa leurs rangs sans qu'ils osent s'en prendre physiquement à elle, et s'aperçut même que certains se tortillaient sur place, mal à l'aise devant son aplomb. Elle s'en réjouit.

Puis une main se posa sur son épaule.

Elle se figea. Et se retourna, lentement.

L'homme qui avait pris la tête du détachement lui offrit un regard moqueur. Il n'était pas particulièrement grand, le visage tanné sous un casque de métal relevé sur son front. Son visage était marqué par les rides du sourire. Pourtant, lorsque le regard de la jeune fille s'y attarda, ses traits étaient durs.

-Seriez-vous perdue, ma jolie ?

-Absolument pas, répondit-elle avec un aplomb vacillant.

L'homme sourit.

-Au moins n'êtes-vous pas sourde. Les demoiselles d'honneur ne peuvent se rendre dans cette aile sans autorisation, et quelque chose me dit que vous le saviez. Je me trompe ?

Il rit tandis qu'elle blêmissait à vue d'œil.

-Non, bien sûr que non, répondit-il pour elle.

La jeune fille se raidit, resserrant avec plus d'ardeur les entrelacs de son panier. L'homme ne la relâcha pas. Au contraire, il abandonna la garde de son épée pour gratifier sa joue d'une caresse suggestive.

La jeune fille recula d'un bond.

-Il faut payer l'impôt, ma jolie, ricana l'homme.

-Je suis avec la reine ! bêla-t-elle dans un accès de terreur.

-Pourquoi t'imagines-tu que je te croirais ? Il n'y a même pas encore de reine dans ce royaume. Qu'est-ce qui m'assure que tu n'es pas une espionne ?

Comme pour confirmer ses dires, le soldat jeta un coup d'œil alentour, prenant à témoin ses compagnons. Ceux-ci détournèrent la tête d'un air gêné. Ils étaient visiblement habitués à ce genre de situation, ce qui n'était pas de bon augure. Satisfait de la marge de manœuvre qu'on lui offrait, l'homme jeta à sa victime un regard carnassier.

Elle tressaillit, et le sourire de son adversaire s'élargit davantage.

La jeune fille n'était pourtant pas sans défense. On lui avait appris à s'occuper des les inconnus trop entreprenants, dans son village. Elle était même plutôt douée en la matière : elle avait toujours pris un malin plaisir à viser les zones sensibles et le plus souvent sans défense de ces messieurs les intéressés. Mais le petit problème, c'est qu'on avait oublié de la renseigner sur la conduite à tenir dans le cas où ses bras seraient occupés par un panier à linge dissimulant une missive mortelle. Et le fait de se retrouver dans une telle situation en des lieux inconnus, dans une situation diplomatique tendue qui plus est, n'arrangeait rien à sa situation.

-Je ne suis pas… tenta-t-elle désespérément.

-Il y a de l'agitation, à l'Est, la coupa le soldat avec délectation. On dit que le royaume du Prince Noir est prêt à rentrer en guerre.

L'homme s'avança et la tira par le col. Puis il se pencha au-dessus d'elle et la regarda droit dans les yeux, son haleine cauchemardesque caressant sa peau.

-Alors, espionne ? interrogea-t-il sèchement.

La jeune fille se mit à trembler comme une feuille, le visage dénué de toute couleur. Elle se rendit compte que toute fuite était désormais impossible : les autres hommes de la bande l'encerclaient, sans grand intérêt, certes, mais ils le faisaient tout de même, lui coupant toute retraite. Elle fut prise d'un accès de terreur… Et ce qui devait arriver arriva.

Le panier lui échappa des mains.

Elle crut qu'elle allait s'évanouir tant elle était en mauvaise posture.

-QU'EST-CE QUE VOUS CROYEZ ETRE EN TRAIN DE FAIRE ?!

La jeune fille sursauta. Ferma les yeux de toutes ses forces.

La voix inconnue, grave et féminine, résonna dans le couloir.

Il y eut un bruit mou semblable à des corps qui chutent. Un chuintement métallique. Puis, plus rien.

Elle ouvrit péniblement un œil. Et déglutit. Sous son cou, à quelques centimètres de la peau tendre, était brandie une lame d'acier au fil étincelant. Une lame mortelle, aiguisée à l'extrême, qui n'aurait besoin que d'une torsion du poignet pour la décapiter. Elle s'était donc fait prendre.

Inspirant longuement, elle leva les yeux.

A l'autre bout de la lame, une femme à la chevelure flamboyante lui décernait une expression terrifiante, le genre du regard qui vous donnait envie de rentrer sous terre et si possible de ne pas être né du tout. Elle imagina son panier, éventré, la missive décachetée et les hommes qui l'entouraient penchés autour de l'écriture traîtresse. Elle déglutit.

Et releva le regard vers sa nouvelle tortionnaire.

Non. Ce n'était pas la sienne, réalisa-t-elle soudain.

C'était celle de l'homme qui lui faisait face.

Incrédule, elle suivit la lame du regard : le tranchant, qui ne la touchait pas, menaçait en revanche de laisser une longue estafilade sur le cou de son agresseur s'il se laissait aller à avancer du moindre millimètre dans sa direction. Y croyant toujours à peine, elle laissa échapper un soupir de soulagement.

L'épée les séparait.

On la protégeait.

Le plus drôle, c'est que ceux qui croyaient bien faire en la sauvant d'une agression malvenue avaient sans doute tort sur l'emplacement du danger. Dans son euphorie, elle retint de justesse un rire nerveux et adressa sans plus attendre un regard éperdu de gratitude à sa sauveuse. La soldate était grande et flamboyante, et habillée d'une façon très légère. Plus que tout cela, ce qui se remarquait était la manière dont elle semblait resplendir de fureur. Une présence qui lui rappelait bien quelque chose.

La jeune fille fronça un sourcil, cherchant où elle avait déjà pu apercevoir la soldate rousse. Celle-ci s'en aperçut. Elle baissa alors les yeux, les joues en feu, réalisant la manière indécente dont elle dévisageait son ange gardien. Et chercha automatiquement son panier du regard.

Il était à ses pieds, seulement empli à demi. Le linge s'était renversé tout autour pour former une corolle de couleurs vives et chatoyantes, les étoffes éparses dépliées dans un mélange désespérant. Mais le problème était ailleurs. Le tissu avait si bien glissé qu'il en dévoilait une part de son secret.

Au fond du panier, entre deux manches de soieries, brillait le triangle miroitant de la dague.

La jeune fille déglutit.

Retrouvant ses esprits, elle se dégagea précipitamment de la poigne du soldat et se baissa, prenant soin de voiler à sa sauveuse la vue du morceau de métal. Elle attrapa le panier, le redressa, et fit voler le tissu d'une secousse qui ne suffit néanmoins pas à masquer entièrement l'acier traître. La terreur la submergea.

Elle allait saisir le drap le plus proche lorsque ses doigts rencontrèrent un obstacle. Elle manqua la crise cardiaque.

Rétractant vivement la main, elle leva les yeux.

Il ne s'agissait pas d'un garde.

Et c'était bien pire.

En effet, à quelques centimètres de son visage, une figure familière lui adressait un sourire dont elle douta de l'honnêteté. Les cheveux d'un violet tirant sur le prune, les sourcils taillés en flèche, l'arrivant attarda deux yeux bruns scrutateurs sur sa personne.

Elle réalisa alors qu'elle venait de commettre l'impudence de dévisager un membre de la famille royale.

Une chaleur dérangeante envahit ses joues. Elle sourit, d'un sourire rapide et maladroit dont elle se demanda s'il était conforme à la bienséance, sans toutefois perdre de vue ses priorités. Elle s'empressa de déposer un drapé sur la lame découverte.

Et sa main rencontra maladroitement celle de l'autre.

Une main chaude.

Son pouls s'emballa. Elle se rétracta violemment, affolée, et se confondit en excuses tout en reculant d'un bond qui la cueillit sur les fesses.

-Ça va ? lui demanda le jeune homme avec une inquiétude non feinte.

L'idiote, se maudit-elle en hochant précipitamment la tête.

-On ne croirait pas, dit-il en lui tendant une main secourable.

Elle l'observa un instant sans comprendre. Puis sa situation lui revint à l'esprit.

Elle hésita, regardant la main. Presque royale, la main, se dit-t-elle. Personne ne prenait une main royale sans conséquence. Mais le jeune homme l'agita, insistant. Elle se mordit les lèvres avant de la saisir.

Chaude. Elle était chaude.

Et c'était fichtrement agréable.

Elle tressaillit, réalisant la teneur de ses pensées. C'était mal. C'était sacrilège. Il y avait une main de souverain, là, dans la sienne, une main qu'elle entachait de tout son misérabilisme. C'était un crime de lèse-majesté, qu'elle commettait. Mais en était-ce seulement un?

Il ne l'était pas encore. Pas encore, se répéta-t-elle dans sa panique. Et si tout se passait pour le mieux, il ne se serait jamais.

Etrangement, cette idée lui réchauffa le cœur.

-Amazing, murmura-t-il sans cesser de la fixer.

Elle voulut soudain disparaître sous terre.

Le jeune homme la lâcha enfin du regard – c'était gênant. Déjà qu'elle salissait son royal champ de vision, il fallait encore qu'il l'observe d'une telle manière qu'elle avait l'impression de se faire bouffer tout cru –. La lâcha pour surveiller le mouvement de ses mains royales. Ses mains royales qui s'affairaient à… réunir son linge.

Elle rougit affreusement. Ce n'était pas une tâche pour ces mains-là.

-Pardonnez-moi, pardonnez-moi, répéta-t-elle avec terreur avant de fourrer le restant sur le dessus du panier.

Elle voulut s'enfuir. Voulut.

-Vous avez l'air perdue, mademoiselle, fit la voix si chaude - la voix qu'elle était si indigne de recevoir -. Où allez-vous ? Vous avez dû vivre une épreuve extrêmement déboussolante, j'en suis si navré ! Je suis désolé de vous avoir fait si peur… Mais donnez-moi une chance de me faire pardonner : laissez-moi vous raccompagner. Dans votre état, je sens que vous n'irez pas bien loin toute seule.

Elle se mordit les lèvres. C'était une demande royale – une demande presque royale –. Elle ne pouvait pas décemment dire non.

Et en même temps, il y avait le colis.

Le colis ou le Prince.

Perdue, elle hocha la tête. La voix était douce, le Prince rassurant, alors que le colis ne lui inspirait que de la terreur. Avec lui à ses côtés, lui, rien que quelques secondes, elle pourrait tout mener à bien. Son Nom serait une protection suffisante, n'est-ce pas ?

Elle sentit confusément que quelque chose clochait dans son raisonnement. Elle l'ignora.

Le jeune homme lui tendit un bras galant, l'invitant à se soulager de sa charge. Elle ne réagit pas, perdue dans son combat intérieur, allant jusqu'à oublier de resserrer sa prise sur le panier et son précieux contenu. Par miracle, le presque-Prince n'insista pas, prenant sans doute cela pour un refus.

Elle hocha doucement la tête.

Avec un peu de retard.

-Amazing ! s'exclama le jeune homme, ravi. Au fait, s'enquit-il soudain. Quel est ton nom ?

La jeune fille aux robes pourpres leva les yeux vers lui. Il était trop proche. Sans prévenir, une vague de chaleur brute lui remonta jusque dans la poitrine et se glissa en langues traîtresses qui embaumèrent ses joues.

Elle décida qu'il était mieux de cesser de penser.

-Meldy, murmura-t-elle.

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Notes de fin de chapitre :

Le chapitre était énorme – très, très déséquilibré en taille par rapport aux précédents – donc je l'ai coupé en deux et je bosse la seconde partie. Voici donc l'entrée en scène du couple secondaire, que vous trouverez peut-être bizarre mais qui a son importance, et que j'aime. Ce qui me frustre, c'est que je n'ai pas pu le finir par le gentil cliffhanger que je voulais coller à la fin, pour démarrer un cycle bien machiavélique de coups tordus dans ce genre.

Votre avis est le bienvenu ^^.