Voici (déjà) la fin de Meet the Lestrades. Quatre chapitres et un épilogue pour une histoire qui devait être un OS à la base... Pas mal!
Ce n'était pas le cas dans mes précédents chapitres, mais je renoue avec les chansons en début de chapitre. Simplement parce que les deux extraits que vous allez découvrir sont les chansons qui m'ont inspirés cette fiction.
Merci à vous pour vos commentaires, je vous souhaite pour la dernière fois une bonne lecture !
(Coldplay - Fix you & Emeli Sandé - Breaking the law (alternate version, plus gaie ;-) ))
When you try your best, but you don't succeed/Quand tu fais de ton mieux, mais que tu n'y arrives pas
When you get what you want, but not what you need/Quand tu obtiens ce que tu veux, mais pas ce dont tu as besoin
When you feel so tired, but you can't sleep/Quand tu te sens si fatigué et que tu ne parviens pas à dormir
Stuck in reverse/Condamné à faire du surplace
Huit heures et quart, un jour de semaine.
Même l'école de police ne vous prépare pas à un tel rush, songea Lestrade en tendant une brioche à Jack et en s'emparant du cartable de Grace. D'un coup d'œil furtif, il avait cru discerner le discret effet pailleté d'un gloss sur les lèvres de Lucy.
Lestrade souffla, dépité. Si le cholestérol n'avait pas sa peau avant, la crise d'adolescence lui solderait sûrement son compte.
- J'ai oublié mon livre d'anglais !
Jack s'était directement élancé jusqu'à sa chambre. Greg, poussé par le temps, fit s'installer les deux filles à l'arrière. Jack, un vieux bouquin dans une main, sauta par-dessus la clôture pour gagner quelques secondes et les rejoignit dans le véhicule.
Ecroulé, essoufflé, sur le siège passager, Jack fronça les sourcils lorsque son père salua sa performance.
- Tu as vu ça où ? Dans un film de kung fu ?
- Bah non, je fais comme Sherlock.
Bien visible dans le rétroviseur, le regard de sa sœur aînée lui fit savoir qu'il aurait mieux fait de se taire. Gêné, il se dandina dans le siège auto pour oublier l'air grave et autoritaire que continuait de lui adresser Lucy.
Depuis peu, ce nom était banni de leurs conversations. Grace qui l'avait innocemment évoqué lors d'un dîner avait subi la même réprimande. Lucy s'était défendue plus tard, lorsqu'ils s'étaient réfugiés dans sa chambre après le couvre-feu.
« C'est pas que ça met papa en colère. Mais il a toujours l'air triste quand on en parle. »
Ce matin-là, Jack ne disputa pas le point de vue de son aînée. Les mains solidement accrochées au volant, son père tirait une tête effroyable.
La même que les jours où il était trop fatigué pour leur reprocher de sauter sur le divan, où il vérifiait à peine leurs devoirs et qui se terminait systématiquement par une pizza livrée. Le genre de journées qui étaient amusantes la première et la deuxième fois. Ensuite, cela devenait une autre histoire.
Les fêtes d'années étaient passées. Le sapin que Mrs Hudson l'avait obligé à installer avait perdu assez d'aiguilles pour que le naturel maniaque prenne le pas sur l'esprit de Noël. Jeté aux ordures, le conifère avait emporté avec lui le supplément de morosité que lui avait apporté ce « fameux vent d'hiver ».
Son répit avait malheureusement été de courte durée : bien décidé à ne pas fêter son anniversaire, Sherlock avait accueilli avec une joie feinte la réception surprise préparée par John. Mary, aux fourneaux, avait dû subir un forcing incroyable pour accepter d'y prendre part et de mettre la main à la pâte.
Un sourire niais sur le visage, John lui avait tendu une coupe de mousseux dès son arrivée :
- Tu pensais vraiment qu'on allait oublier ton trente-cinquième anniversaire ?
- Vingt-neuvième.
- Tu te rends compte que personne ne te croit quand tu dis ça ?
John ricana, surpris d'identifier l'un des rares complexes de son comparse et disparut momentanément en direction de la cuisine. Lui et Mary, Mrs Hudson, Molly, Angelo, sa compagne et leurs deux filles. Le tour des invités et les remerciements polis furent rapidement achevés. Au grand soulagement de Sherlock.
Alors qu'il s'estimait une nouvelle fois tiré d'affaires, quatre silhouettes collées les unes aux autres surgirent de derrière les fauteuils et de la gigantesque plante verte.
Méfiant, John avait aussitôt empoigné le bras du détective.
- Il y tenait. Qu'est-ce que tu voulais que je lui dise ?
Surpris, il dévisagea son meilleur ami avec un léger sourire :
- Qu'il a eu raison d'insister.
Deux gamins dans les jambes, Sherlock manœuvra pour saluer Lucy, toujours aussi réservée, sans tomber. Lorsque vint le tour de Lestrade, il ne sut quelle conduite adopter. Greg se contenta de déposer une main sur son épaule et lui tendre une enveloppe de l'autre :
- Joyeux anniversaire.
Décachetant rapidement l'enveloppe, Sherlock en extirpa une carte de police. La photographie était plus que récente : la quantité de cheveux blancs le prouvait aisément. Gregory Lestrade.
- Je me suis dit que si tu en avais un exemplaire… Tu ne chercherais plus à voler la mienne.
Muet, Sherlock continuait de fixer alternativement la plaquette et l'homme qui y figurait. Deux mois de manigances, trois mois d'absence étaient finalement un prix dérisoire face à la fierté qu'il ressentait en ce moment même.
Isolé dans un coin de la pièce, Lestrade suivait de loin l'intense discussion dans laquelle s'était aventurée Mary et Mrs Hudson. Le débat faisait rage pour élire la meilleure manière de faire disparaître une tâche de vin rouge : alcool à brûler ou lessive hyper-concentrée ?
Du gros sel, simplement. Greg rejeta la tête en arrière, amusé de sa connaissance encyclopédique sur le sujet. Les yeux fermés, il restait en mesure d'identifier la personne qui venait de le rejoindre dans son havre de paix. Sherlock.
- Tu reprends du service, c'est officiel ?
- J'ai repris ce lundi. Un peu difficile de revenir dans le bain mais ça va. Je gère.
Sherlock observa rapidement le visage détendu de son voisin de sofa. Intérieurement, il mourait d'envie de lui poser mille et une questions. Sa première journée, les cadeaux de Noël des enfants, les résultats de sa dernière prise de sang, le prochain tournoi de Jack, le mascara qu'il avait surpris sur les cils de Lucy. Des sujets dont il n'aurait rien eu à faire autrefois et pour lesquels il n'aurait pas pris de gants si, pour une raison ou l'autre, l'un de ces thèmes l'avait intéressé.
A ce petit jeu, Lestrade détenait toujours une longueur d'avance. Il lui grilla la priorité par une simple phrase énoncée d'un ton badin.
- Rien de neuf depuis octobre ?
- Non. Et toi ?
- Mojo, le poisson, est mort. Un vrai drame. Jack l'a enterré sous l'appuie de fenêtre de sa chambre.
A l'issue de cet échange, Greg se rapprocha légèrement de lui. Il prit soin d'adopter une voix assez basse pour n'être perçue de personne sinon d'eux.
- Ces trois mois m'ont convaincu d'une chose.
Sherlock attendit la suite de cette phrase, le pouls battant un rythme totalement anarchique et difficilement supportable. Greg ne traîna heureusement pas à la conclure :
- Leur vie et la mienne aussi… est vraiment meilleure quand tu es dans les parages. Je ne sais pas quelle place tu serais prêt à prendre dedans. Mais tu seras toujours le bienvenu chez nous.
Frappé par le soulagement, son cœur en loupa un battement. Une sensation finalement loin d'être agréable en comparaison avec le sentiment de joie qu'il ressentait présentement. La main toujours appuyée sur la poitrine, Sherlock ressentit la nécessité de réagir à cette invitation.
- Nous verrons bien.
La réponse sembla convenir à Lestrade. Prudent, il se retint de faire le moindre geste brusque en direction du détective. Il se contenta finalement de lui tapoter l'épaule.
Bien que secrètement touché de cette réunion surprise, Sherlock aspirait à la quiétude de son appartement. Un peu de sérénité dans le but de faire le point, voilà le cadeau le plus approprié qui aurait pu lui être remis.
Tu l'auras… Mais pas tout de suite, réalisa la vedette du jour, à mesure qu'un énorme gâteau illuminé se rapprochait de lui. Au loin, il entendit distinctement la voix de Mrs Hudson lui rappeler de faire un vœu.
Sherlock la dévisagea, confus, avant de reporter son attention sur la pâtisserie chargée de chantilly et d'énormes décors en massepains.
- Allons, fais un vœu ! N'importe quoi !
Les yeux fermés, Sherlock éclata de rire avant d'abattre d'un souffle la trentaine de flammes vacillantes. Il avait pensé, dans un premier temps, ne pas se plier à ces superstitions qu'il aurait volontiers qualifiées de stupides.
A la dernière seconde, cependant, il s'était ravisé. Dernièrement, il avait vécu un paquet de choses auxquelles il n'aurait jamais imaginé prendre part. Une de plus ne changerait rien. Ou changerait tout.
John partageait sa surprise face à cette lente mutation qui s'opérait chez lui. Surprenant le regard espiègle de son ancien colocataire, Sherlock se résigna :
- A ce stade, je ne suis plus à ça près.
Fixant le gâteau qui succombait sous un couteau à l'autre bout de la pièce, Sherlock dénombra les trop nombreuses bougies décollées une par une de la montagne de crème. Trente-cinq, vraiment ? Elles coûtaient sûrement plus chères que la pâtisserie en elle-même.
Une petite main tenace s'agrippa à la manche de sa chemise :
- C'est quoi ton vœu ?
Sherlock grimaça avant d'hausser les épaules :
- Je ne peux pas le dire.
- Ah oui… C'est vrai.
Finalement, certaines traditions avaient parfois du bon.
Une semaine plus tard…
Même mourir doit être plus facile que ça, s'asséna Sherlock, planté devant une porte au beau milieu de la nuit. Pour se rassurer, il en vint à se convaincre qu'il pouvait frapper et foutre le camp si le courage lui manquait subitement.
Deux, trois coups. Malheureusement pour lui, le propriétaire des lieux avait surgi trop rapidement pour envisager la moindre solution de replis. Au vu du temps de réaction, Greg ne sortait pas du lit. L'homme était sûrement endormi dans le fauteuil, abruti par l'une ou l'autre série.
Sherlock baissa les yeux sur le vieux pantalon délavé.
- Tu attends ta première paie pour t'offrir de nouveaux pyjamas ?
Entre deux personnes ordinaires, cette remarque aurait été perçue comme une insulte. Lestrade, lui, sembla y voir un quelconque mot de passe et l'invita à rentrer.
Sherlock retrouva avec bonheur des bruits et des odeurs familières. Dans un coin du salon, l'ordinateur portable grésillait à l'unisson avec le ronflement de la pompe de l'aquarium. L'un des poissons, le plus gros, manquait effectivement à l'appel.
- Mojo a eu les funérailles qu'il méritait, crois-moi.
Les mains dans les poches, Lestrade se balança sur la pointe des pieds. D'un air grave, il bouscula légèrement Sherlock :
- Tu as réfléchi à ma proposition ?
Le détective acquiesça. Greg n'avait toujours pas remplacé l'ampoule grillée dans l'entrée.
- Je ne peux décemment pas tout chambouler et partir comme si de rien n'était, n'est-ce pas ?
- Strictement déconseillé, appuya Lestrade avec un sourire. Il y a autre chose d'urgent que tu souhaiterais me dire ?
- Non.
Le visage de l'inspecteur s'illumina.
- Tant mieux, je suis crevé.
Surprenant le regard de Sherlock en direction du sofa, Lestrade l'attrapa par l'épaule :
- Tu me laisses te montrer un truc ?
Le bureau dans lequel il l'avait mené était toujours aussi bordélique. L'armoire qui contenait autrefois des boîtes à chaussure étaient remplis de dossiers. L'antre de l'inspecteur Lestrade, voilà ce qu'il souhaitait lui montrer ?
Greg corrigea le tir et attira son attention vers une pièce flambant neuve du mobilier :
- Soglüd, Moglüt, un truc ainsi. Un canapé convertible assez grand pour t'y caser sans te plier en deux. Il est plutôt confortable. Je l'ai essayé avant-hier, quand on l'a reçu. Il reste du rangement à faire… Mais ça fera l'affaire pour dépanner, non ?
Appuyant sa paume sur le tissu beige, Sherlock réceptionna l'oreiller que venait de lui jeter son acolyte. Pensif, Sherlock tint à clarifier les choses dès le début :
- Je garde mon adresse au 221B.
- Evidemment ! Qui voudrait de toi comme colocataire ?, ironisa l'inspecteur en lui tendant cette fois une couverture.
Deux grands hommes, songea Sherlock en écho à sa remarque. Le nouveau canapé lui semblait effectivement confortable.
- C'est un modeste cadeau… Mais tu peux t'estimer chanceux.
- Ah ouais ?
- Moi, le dernier cadeau que j'ai reçu, c'était un macchabée et une enquête scénarisée.
Le détective partagea l'amusement de son ami. Emmitouflé dans le plaid, il émit une dernière réserve :
- Qu'est-ce que tu comptes dire aux enfants ?
- Rien. Ils ne sont pas aussi bêtes que leur père, tu sais. Ce n'est pas comme s'il y avait quelque chose de neuf à expliquer, non ? Ils seront de toute façon trop excités pour prendre le temps de poser la moindre question.
Amorçant son départ de la pièce, Lestrade haussa les épaules :
- Je pense qu'une double ration de Miel Pops t'attendra demain. Et… Si ça te dit, on commencera enfin ce marathon James Bond dont on avait parlé ?
Epuisé, Sherlock lui répliqua par un simple sourire. Greg disparut finalement, non sans lui adresser un dernier mot pour la nuit.
- Eh bien… A demain, partenaire.
La porte refermée, Sherlock observa la pièce à sa guise. Ses quartiers étaient installés entre l'armoire professionnelle de son comparse et son dressing. Abandonné dans un coin de l'étagère, les fameux mocassins en daim prenaient la poussière, pourtant impeccablement remis à neuf.
Lestrade, ce héros du quotidien, s'amusa Sherlock.
La couverture ramenée jusqu'à son nez, le détective s'entortilla joyeusement dans celle-ci. Avant d'éteindre la lumière, il jeta un coup d'œil attendri au capharnaüm qui régnait autour de lui.
Pas un seul élément ne paraissait soigneusement entreposé. Tout témoignait de la vie effrénée qui régnait sous ce toit. Leur toit ?
Sherlock rejeta cette idée. Encore une étiquette sans signification.
Au fond, il se fichait bien de disposer des clés d'un deuxième appartement. Cela ne restait jamais que quatre murs, du vieux mobilier et une machine à laver pour ronronner en son centre. Ce qu'il avait remporté était infiniment plus rare et plus précieux, quelque chose que le plus grand des palaces n'offre pas : un foyer.
La tête lourde sur l'oreiller, Sherlock pria pour rejoindre le lendemain le plus rapidement possible. Un œil sur les chiffres rouges du réveil, il pesta.
Seulement une heure du matin.
De mémoire d'homme, personne n'avait jamais attendu un bol de Kellog's avec autant d'impatience.
If you never try you'll never know/Si tu n'essaies pas, tu ne sauras jamais
Just what you're worth/Ce que tu vaux
Lights will guide you home/Les lumières te guideront chez toi
And ignite your bones/Réchaufferont tes vieux os
And I will try to fix you/Et j'essaierai de te réparer
