Jane arriva à North End en début d'après-midi. Quatre heures de trajet en voiture l'avait épuisée et c'est soulagée qu'elle arriva enfin à destination. Peter avait insisté pour qu'elle le contacte à chacun de ses arrêts et elle s'y était conformée pour ne pas le contrarier davantage. Madame Gardiner accueillit sa nièce les bras ouverts, inquiète toutefois devant sa mine défaite. « Bienvenue à la maison Jane. Tu sembles épuisée mon enfant, » dit-elle tendrement tout en lui caressant le dos.
La jeune femme avait expliqué brièvement à sa tante la raison de sa venue sans son mari. Madame Gardiner tenta donc de la rassurer, « Je suis vraiment désolée pour Peter et toi. » Puis elle ajouta tout en prenant le visage de Jane dans ses mains, « Ton oncle et moi n'avons pas toujours été en parfait accord et à de nombreuses reprises nous nous sommes querellés. Mais parce que nous nous aimions, nous avons toujours trouvé le moyen de nous réconcilier. Alors il ne faut pas perdre espoir. Quelques semaines de séparation vous feront le plus grand bien à tous les deux et tout finira par s'arranger. Tu verras Jane. »
C'est alors que les yeux de la jeune femme se remplirent de larmes. « Non tante Maddie. Cela fait des mois que notre relation n'est plus ce qu'elle était. » Après une courte pause, elle précisa la voix tremblante, « En fait, c'est moi qui ai changé et qui ai voulu cette séparation. » Madame Gardiner écarquilla les yeux et questionna sa nièce du regard. « Le problème est que... je n'aime plus Peter mais j'ai de la peine parce que je sais qu'il est toujours amoureux de moi. » Cette révélation brisa le coeur de Madame Gardiner.
Le lendemain sur le trajet de l'aéroport, la jeune femme avait retrouvé le sourire pour la plus grande joie de sa tante. A peine Elisabeth et William avaient-ils fait leur apparition dans la zone d'arrivée que Jane se précipita dans les bras de sa chère soeur puis souleva son neveu et le fit tournoyer plusieurs fois autour d'elle tandis qu'il riait aux éclats. « Moi aussi je suis très content de te revoir tante Jane, » se moqua William dès que ses pieds touchèrent le sol. Les retrouvailles furent très émouvantes. Madame Gardiner se réjouissait d'accueillir Elisabeth et son petit garçon ainsi que Jane dans sa grande maison. Depuis que son fils Mickaël avait pris son indépendance quelques années auparavant, elle se sentait bien seule. La demeure allait enfin retrouver un peu d'animation même si les circonstances de la présence de Jane n'étaient pas sujet à allégresse.
A cinquante-sept ans, Maddie Gardiner née Grant était encore une belle femme. Son mari Tom était décédé d'une crise cardiaque il y a quinze ans. Elle l'avait beaucoup aimé même si il n'avait pas été le grand amour de sa vie. Maddie avait eu une relation passionnée de plusieurs mois avec le fils d'un richissime homme d'affaires mais la différence de classe sociale avait eu raison de leur amour. Issue d'une famille très influente de la côte Est et dévoué à ses parents, le jeune homme fut contraint de rompre et épousa quelques mois plus tard la fille d'une famille de la haute société new yorkaise.
Mademoiselle Grant rencontra l'homme qui allait devenir son mari peu de temps après sa rupture. La gentillesse, la bonne humeur et l'humour de Tom Gardiner apaisèrent progressivement la souffrance de la jeune femme qui accepta six mois plus tard de l'épouser. Veuve à quarante deux ans, Madame Gardiner fut courtisée à de nombreuses reprises mais jamais elle ne se remaria. Elle avait aimé deux hommes dans sa vie, l'un passionnément pendant de nombreux mois mais qui avait finalement épousé une jeune femme d'un statut social équivalent au sien et le second tendrement pendant de nombreuses années mais qui lui avait été enlevé subitement.
Mickaël Gardiner, un jeune homme fort séduisant, ressemblait beaucoup à sa mère. Il avait failli se marier il y a cinq ans à une jeune femme tout à fait charmante, ou du moins en apparence. A l'époque il habitait dans un très bel appartement décoré avec beaucoup de goût situé au sud de Central Park à Midtown et travaillait dans un cabinet médical au centre ville de Manhattan. Amélia Wells sa fiancée avait emménagé chez lui quelques mois avant leur mariage. Un après-midi, trois semaines avant la cérémonie, Mickaël ne se sentait pas très bien. Après une urgence dentaire qu'il avait dûe prendre en charge, il décida d'écourter sa journée de travail. Il s'excusa auprès de son confrère et des deux patients qu'il devait encore soigner à qui il proposa un report de rendez-vous au lendemain. Ces derniers acceptèrent immédiatement lorsqu'ils constatèrent la pâleur du praticien. Avant de rentrer chez lui, il passa à la pharmacie mais ne jugea pas nécessaire de consulter un médecin ; il mit ses symptômes sur le compte de la nervosité à l'approche de son mariage.
Lorsqu'il entra chez lui, il remarqua deux verres de vin à moitié consommés sur la table du salon, avec des traces de rouge à lèvres sur l'un deux ; il fronça les sourcils et son cœur se mit à battre plus fort lorsqu'il se dirigea vers la chambre à coucher d'où provenaient des gémissements. Le feu envahit ses tempes et c'est d'une main ferme qu'il saisit la poignée et ouvrit la porte. Il blêmit davantage et se figea instantanément devant la vision de sa fiancée au lit avec un autre homme. Abasourdie par la présence fortuite de son fiancé et honteuse, Amélia cacha immédiatement sa nudité tandis qu'au bord du vomissement Mickaël se précipita vers la salle de bains. L'amant en profita pour se rhabiller et s'éclipser en toute hâte. La jeune femme confuse et tremblante attendait dans le séjour le retour de son fiancé. Après quelques minutes, le jeune homme fit son apparition. Il posa sur elle un regard rempli de dégoût et de colère. Il se contint toutefois de crier et dit glacial, " C'est terminé. " Puis il se dirigea vers la chambre, s'empara d'une valise qu'il remplit lui même avec les vêtements de la jeune femme. Ni les supplications ni les pleurs de cette dernière ne changèrent quoi que ce soit. Sans un mot de plus, Mickaël la prit par le bras, la poussa hors de son appartement, déposa sa valise sans précaution sur la palier puis referma la porte avec fracas.
Sa rupture avec Amélia Wells avait endurci le cœur de son fils et Madame Gardiner se demandait si un jour il retrouverait l'amour. Elle ne lui avait pas connu de relation sérieuse depuis et aucune petite amie ne lui avait été présentée. Elle désespérait de le voir un jour oublier sa désastreuse expérience.
Madame Gardiner était anesthésiologiste au Massachusetts General Hospital de Boston. Il y a cinq ans, elle hérita d'une coquette somme en provenance d'un parent lointain de son défunt mari qu'elle plaça judicieusement. Elle prit récemment la décision de réduire de moitié son activité professionnelle pour profiter davantage de la vie et l'arrivée d'Elisabeth et William tombait à point nommé.
Elisabeth n'avait pas souhaité perturber la scolarité de son fils en le changeant d'Etablissement en cours d'année, c'est pourquoi elle avait attendu trois mois avant de poser ses valises à Boston. Son cousin Mickaël attendait avec beaucoup d'impatience que sa nouvelle collègue le rejoigne car sa salle d'attente ne désemplissait pas et à force de cumuler plus de soixante heures de travail par semaine, il était épuisé et avait un grand besoin de se détendre un peu.
La jeune maman avait consenti à être hébergée chez sa tante Maddie le temps de trouver son propre logement et ne souhaitait pas imposer sa présence et celle de son fils trop longtemps. Madame Gardiner était très heureuse de la présence de sa nièce et son petit neveu qu'elle n'avait pas revus depuis les funérailles d'Henry Campbell.
Le lendemain de son arrivée Elisabeth entreprit de visiter North End, son nouveau quartier de résidence, en compagnie de son cousin et de Jane. Les innombrables restaurants, l'atmosphère latine qui y régnait, les allées calmes, tout évoqué l'Europe qu'elle avait pris grand plaisir à visiter avec son mari, Anabella et William au cours de leur première année de mariage. Elle s'y sentit tout de suite à son aise.
Avant d'accepter la proposition de son cousin, Elisabeth avait émis certaines conditions. Elle ne souhaitait pas travailler plus de sept heures par jour pour passer du temps avec son fils après sa journée de travail, de même qu'elle avait exigé qu'aucun rendez-vous ne soit pris le samedi pour se consacrer à William. Sa troisième et dernière exigence était qu'elle prendrait en charge les travaux d'agrandissement du cabinet dentaire et du nouveau matériel. Elle eut beaucoup de difficultés à convaincre Mickaël quant à ce dernier point mais puisqu'elle campa sur sa décision, il dut se résoudre à accepter les termes de leur association.
Les travaux étaient tout juste terminés et le matériel à peine installé et testé lorsque Elisabeth et William arrivèrent à Boston. Mickaël avait hâte de montrer à son associée son nouveau lieu de travail. Elle lui avait laissé carte blanche pour l'aménagement de sa salle de soin, de son bureau et l'achat du matériel et elle n'était pas déçue, bien au contraire. « J'ai vraiment hâte de commencer Mickaël, » lui avait-elle avoué le sourire aux lèvres, reconnaissante envers son cousin pour cette belle opportunité.
Les deux soeurs avaient retrouvé leur complicité d'entant et c'est avec tristesse qu'Elisabeth écouta Jane exposer ses problèmes de couple deux jours seulement après son arrivée à Boston. « Je pense demander le divorce Lizzie. Je sais que je vais faire de la peine à Peter mais je n'ai pas le choix. Je ne peux pas continuer à vivre avec lui alors que je ne l'aime plus. » avoua-t-elle la voix chargée d'émotion.
Elisabeth comprenait. Elle avait partagé durant trois ans sa vie avec Henry Campbell dont elle n'était pas amoureuse et l'unique raison pour laquelle elle avait accepté de l'épouser était pour procurer une vie équilibrée à son fils alors âgé de trois ans. Elle tenta de consoler sa soeur, « Je comprends Jane et je ne vais certainement pas te juger. Si ça n'avait pas été pour William, je ne me serais pas mariée avec Henry même si j'avais beaucoup d'affection pour lui. A l'exception de notre dernière année de mariage qui fut un cauchemar, j'ai passé des moments formidables à ses côtés et nous formions une famille unie. Nous avions même envisagé avoir un enfant, » ajouta-t-elle le sourire aux lèvres. « Toutefois mon coeur était ailleurs et même si j'étais heureuse ou du moins en partie, je ne pouvais m'empêcher de penser à un autre et je savais au plus profond de moi que jamais je ne pourrais aimer Henry comme lui m'aimait. » Elisabeth laissa couler quelques larmes et Jane lut du désespoir dans les yeux de sa jeune soeur.
« Oh Lizzie, après toutes ces années, tu l'aimes toujours n'est-ce pas ? » Devant le silence de sa soeur, Jane continua hésitante, « Lizzie, d'après ce que je sais, les Darcy vivent à Boston. Mon beau-frère a rencontré Madame Darcy l'année dernière lors d'un gala de charité auquel elle avait assisté. Que feras-tu si à un moment ou à un autre tu rencontres l'un d'entre eux. Cela pourrait ne jamais arriver bien sûr, Boston est une grande ville, mais le contraire est possible aussi. Je suppose que tu en es consciente ? »
A l'évocation des Darcy, le visage d'Elisabeth blêmit. Elle se leva pour se poster près de la fenêtre, resta silencieuse pendant un long moment puis s'exprima sans faire face à sa soeur, « Je savais, en acceptant la proposition de Mickaël, que je me rapprochais des Darcy. » Après un nouveau silence, elle continua des sanglots dans la voix. « J'en ai assez de porter ce fardeau Jane ! Je me sens affreusement coupable d'avoir caché ma grossesse à Will puis la naissance de son fils et ça me coûte tout autant de cacher la vérité à mon petit garçon. William et son père ont droit à la vérité et il est temps pour Will de savoir pourquoi je l'ai quitté il y a sept ans. » Jane l'entendit sangloter mais n'intervint pas. Elle savait à quel point sa soeur souffrait depuis des années mais avait espéré que son mariage avec Henry l'avait un peu apaisée. Visiblement ce n'était pas le cas. Elisabeth continua à mi-voix, « Will est probablement marié et père de famille à présent alors, je ne m'attends à rien de sa part sauf un peu d'attention pour son fils. J'ai besoin de faire la paix avec moi-même avant d'envisager de refaire ma vie. Je ne serai pas sereine tant que je ne me serai pas libérée de tout ce poids de culpabilité qui me ronge depuis toutes ces années. » Après cette confession, les deux soeurs se consolèrent dans les bras l'une de l'autre avant de se souhaiter une bonne nuit.
Cela faisait à présent une trois semaines que le cabinet ne désemplissait pas. Elisabeth était épuisée et n'avait qu'une envie c'était de retrouver son fils et profiter du weekend qui s'annonçait en sa compagnie. Elle avait prévu ce samedi matin de flâner dans les boutiques du centre commercial avec William puis dans l'après-midi de l'emmener faire une petite balade sur les quais en compagnie de Jane dont le séjour à Boston touchait à sa fin. Elle s'apprêtait à prendre la route lorsqu'elle reçut un appel de Mickaël. Il se confondit en excuses mais il avait dû faire face à deux urgences, peinait à résorber son retard et ne voulait pas renvoyer chez eux les patients qui attendaient depuis longtemps. Elisabeth ne put se résoudre à laisser son cousin dans l'embarras et confia William à tante Maddie qui se faisait une joie de la remplacer pour accompagner le petit garçon faire les boutiques.
« Je compte sur toi tante Maddie pour ne pas gâter cet enfant qui possède déjà bien plus que nécessaire. » avait-elle recommandé sérieusement. Pour toute réponse, Madame Gardiner décocha un large sourire à sa nièce et un clin d'œil éloquent à son petit filleul.
« Et toi William, ne profite pas de sa gentillesse pour revenir les bras chargés de paquets. Tu me le promets fils ? »
« Oui maman, » fit l'enfant avec un clin d'œil lourd de sens à sa grand tante tandis qu'il croisait les doigts derrière son dos.
Elisabeth roula les yeux et soupira profondément car elle savait pertinemment que ses recommandations ne seraient pas suivies d'effet. Elle embrassa son petit garçon tendrement avant de quitter le hall de la demeure pour aller prêter main forte à son cousin.
Vingt minutes plus tard, Elisabeth entra dans le cabinet dentaire ; il était un peu plus de onze heures et cinq patients attendaient encore. Elle signala son arrivée à Mickaël qui venait de prendre en charge un jeune garçon et, soulagé, son cousin s'excusa une nouvelle fois pour le dérangement. « Ça te coûtera un déjeuner Mickaël et pas dans n'importe quel restaurant ! » ponctua-t-elle en riant puis plus sérieusement elle ajouta, « Le temps de me préparer et je prends le patient suivant. »
Cinq minutes plus tard, elle se dirigea vers la salle d'attente revêtue de sa tunique médicale et appela le patient suivant, « Monsieur Bingley ? C'est à vous. J'espère que vous n'êtes pas trop déçu de passer entre mes mains ? Je vous rassure, elles sont petites comme vous pouvez le constater mais toutes aussi efficaces de celles du Docteur Gardiner. » s'amusa-t-elle.
