Chapitre 4

PDV Edward

Jamais je n'avais fait « équipe » avec une femme aussi vulgaire et arrogante. Cette Isabella était insupportable, je comprenais mieux pourquoi j'avais été mis sur le coup. Il fallait du talent pour ne pas craquer et l'étrangler, au figuré évidemment.

Je consultai l'âme de Jacob comme elle l'avait fait juste avant, en passant ma main devant son cœur, je n'avais accès qu'au bon en lui et la sexualité faisait partie du bon côté des gens.

« Oui, il est vierge. »

« Les ados puceaux sont les pires, tu ne trouves pas ? »

Les missions d'adolescents vierges étaient effectivement toujours difficiles à « traiter ».

« Qu'as-tu vu de ton côté ? » éludai-je.

« Il n'est pas pervers, admit-elle à contre cœur. Je n'ai vu que des défauts communs, gourmandise, envie et colère. Sa colère ne s'est pas vraiment exprimée pour le moment, quand elle le fera, les conséquences vont être très graves. Je parie sur ça. »

« Il est assez respectueux de son père, sa mère est morte quand il avait sept ans, ses sœurs ont récemment déménagé, il vit la situation avec son père infirme comme une très grosse responsabilité. Il a la tête sur les épaules, c'est un bon gars. »

« Il a déjà volé. »

« Précise. » ordonnai-je.

« Des bonbons et des gâteaux, mais quand même ! » tenta-t-elle de mauvaise foi.

« Rien de bien méchant, il était enfant, tous les enfants volent et mentent. Tu connais la règle. »

« Ok mais il ne s'est rien passé sur un an ! » se plaignit Isabella.

Avant quinze ans, une personne n'était pas jugée comme responsable de ses actes, or Jacob avait seize ans et semblait vivre une existence rangée et droite.

« Il est obsédé par un homme. » décrypta-t-elle dans son inconscient, auquel elle seule avait accès. J'avais accès aux pensées quand le sujet était éveillé.

« Un danger ? » la questionnai-je.

« Il le perçoit ainsi mais il est aussi fasciné par lui. Il refoule son homosexualité ? »

« Non, je ne vois rien de tel. »

« Dommage, ça aurait changé. » soupira la diablesse.

Nous passâmes les trois heures suivantes dans le silence. Jacob se réveilla en retard pour le lycée, Isabella rigola en le voyant tomber tandis qu'il s'habillait. J'avais froncé les sourcils en constatant qu'il n'avait rien mangé ni bu, il ne s'était même pas passé un peu d'eau sur le visage.

Nous le suivîmes tandis qu'il enfourcha sa moto et roula trop vite jusqu'au lycée pourtant proche. Sa mort était inéluctable vu son comportement, je me demandais comment elle arriverait.

La diablesse râla toute la journée, elle détestait vraiment les adolescents. Pour me mettre mal à l'aise, elle décrypta des dizaines d'esprits endormis ou si concentrés sur leurs fantasmes qu'ils m'étaient inaccessibles. A chaque fois, ce n'était que sexe, peine, douleur. Elle faisait certainement un tri car j'avais pu déjà voir de nombreuses âmes pures et bonnes.

« Cette élève a des tendances perverses. » me dit-elle pour la septième fois depuis une heure.

Nous étions dans le réfectoire, Jacob déjeunait avec quelques garçons, tous partageaient la même passion, la mécanique. Un hobby sain et prometteur.

« Je sens qu'elle aime tuer… »

« Les fourmis ? » ironisai-je, ce que je regrettais aussitôt.

« Tiens tiens, on a de l'humour ? »

Elle sourit un peu trop pour que ce soit joli. Car bien sûr, elle était sublime comme toutes les créatures surnaturelles. Son corps mince était moulé dans ses vêtements, sa peau hâlée et son visage digne d'un ange. Des yeux marron chocolat, des lèvres presque rouges faisaient d'elle l'icône absolue de la beauté. Malheureusement, son âme était noire, plus peut-être que la moyenne des agents sous terre selon moi. Elle aimait son travail, elle se croyait plus maline que tous ses collègues et que nous autres.

« Je ne comprends pas ce qu'il va se passer d'extra ordinaire, quelle vie de merde ! »

« Patience Isabella. »

Son regard se fit dur et elle articula comme si j'étais retardé.

« Be-lla. »

« Tu devrais porter un badge pour que je ne me trompe plus. »

« Si tu te retirais le balai que tu as dans le… »

« Arrête. »

« L'armure serait-elle fissurée ? L'aiglon n'est pas si parfait finalement. » se moqua-t-elle.

Je ne répondis pas, la cloche sonna et je suivis Jacob. Il n'était pas particulièrement bon élève, un peu trop chahuteur selon ses professeurs qui l'avaient tous assis à côté d'élèves ne faisant pas partie de son groupe d'amis. Il s'ennuyait, passait beaucoup de temps à réaliser des schémas de montage pour une voiture. Son père lui avait cédé sa camionnette, une Chevrolet des années cinquante mais en mauvais état. Jacob venait d'avoir son permis et il travaillait d'arrache pied pour réparer sa voiture.

Après les cours et tandis que ses copains rigolaient, Jacob se sentit mal et Isabella ricana. Sa tête le tourna, son cœur battait trop vite et ses jambes semblaient ne plus pouvoir le porter. Son regard s'arrêta alors sur une jeune fille qui arrivait aux abords du lycée, elle était plutôt jolie, brune, grande, souriante.

Jamais je n'avais été témoin d'une telle réaction amoureuse. C'était physique, plus fort que les habituelles phéromones. La jeune fille avait été prise du même émoi, son regard avait trouvé Jacob en un instant. Aucun d'entre eux ne comprit ce qu'il leur arrivait, aucun ne mit de mot sur leurs sensations. Troublés, Jacob et elle détachèrent leurs regards, mon sujet trottina vers ses amis en espérant qu'ils n'avaient rien vu de son moment d'égarement.

Puis il se souvint du rendez-vous auquel il devait accompagner son père dans moins de trente minutes. Jacob enfourcha sa moto et je sus que le moment était arrivé. Isabella aussi le sentit et elle fut aussi tendue que moi, mais d'excitation la concernant, tandis que j'étais inquiet. Moins de deux minutes plus tard, une voiture fit une embardée car Jacob n'avait pas assez serré sa moto dans un virage. Le conducteur ne vit pas la jeune fille qui marchait au bord de la route. Il jura et tenta de l'éviter mais l'engin était lancé et il percuta la jeune fille violemment.

Jacob freina brutalement, laissa tomber sa moto à terre et courut vers l'accident. Il savait qu'il était responsable, il espérait que le conducteur n'avait rien, il souffla en le voyant sortir de sa voiture. Mais au lieu de l'engueuler, ce dernier contourna son capot et se mit à genou en criant à l'aide. Jacob le suivit et découvrit le corps de la jeune fille qu'il avait regardée devant le lycée. Son ventre et ses jambes étaient couverts de sang, elle serrait contre elle son sac de cours. Ses yeux écarquillés tentaient de comprendre ce qu'il se passait.

Le conducteur cria à Jacob de rester auprès d'elle, il courut encore pour récupérer son téléphone portable dans sa voiture et appela aussitôt les secours. Jacob posa sa main sur la joue de la jeune fille et elle tourna sa tête pour le regarder. Comme quelques minutes auparavant, leurs corps réagirent fortement, leurs cœurs aussi. Trop vite, celui de la jeune fille cessa de battre tandis qu'elle souriait à Jacob. Elle venait de lui murmurer « Bonjour » et il n'avait pas su quoi répondre. Il reconnut la mort, ses larmes coulèrent automatiquement tandis que ses bras enlacèrent le corps sans vie de son inconnue.

Jacob Black venait de perdre son âme sœur, il n'en avait pas encore conscience mais c'était sans aucun doute l'événement qui allait déterminer le reste de sa courte vie.

J'avais vu cela trop souvent et désormais je ne me questionnais plus. Si elle était morte, c'était qu'elle devait mourir, les raisons ne pouvaient pas lui être dévoilées.