Chapitre 4 :
Roan, Lincoln et Bellamy... Les princes des trois royaumes, de l'Eau, de la Terre et du Feu...
Reyes les détaillait en silence et Clarke à côtés d'elle faisait de même. Trois jeunes hommes âgés de quinze à seize ans, qui ne semblaient guère impressionnés d'avoir devant eux l'avenir de la Magie. À leurs yeux, il s'agissait simplement d'une pauvre gamine blonde de dix ans, dont la gardienne, brune, elle, n'avait rien d'extraordinaire non plus.
Lincoln se montra le plus curieux, confortant Reyes et Clarke sur leur opinion concernant le royaume de la Terre. Un peuple dont le représentant devant elles, paraissait même presque chaleureux ou du moins, plus poli que les deux autres.
Bellamy les regarda de haut en bas et Roan leur lança une œillade parfaitement méprisante.
Il était clair que les futurs rois, déjà imbus d'eux-même, deviendraient des monarques égoïstes et n'ayant pas à cœur d'aider leur peuple.
Les deux petites filles ne s'attardèrent pas auprès d'eux et furent bien plus chanceuses avec les élèves d'un niveau sociale moins élevés, qui les accueillirent avec un sincérité et une jovialité agréable.
Dante les présenta également à différents professeurs qui se montrèrent attentionnés et à l'écoute du grand prêtre sur ce qu'il faudrait leur enseigner, vu que la magie ne leur était pas pour le moment accessible.
Le premier mois passa à une vitesse affolante. Les enfants ne rencontrèrent plus les princes qui les évitaient au maximum. Cependant, elles furent adoptées par une petite partie des autres élèves.
À l'âge des premiers émois, des changements dans leur corps, quelques adolescentes et adolescents, plus intelligents que leur camarades, leur tinrent compagnie avec plaisir, se fichant d'être traités injustement par les autres qui ne voulaient pas perdre de temps avec des gamines.
Harper, Monty et Jasper furent les trois plus réguliers dans leur visites quotidiennes, appréciant réellement les deux fillettes, voyant en elles une nièce qui leur manquait ou leur petite sœur restée au pays. Clarke les charmait par son innocence absolue, ses yeux bleus contemplatifs qui s'émerveillaient d'un rien. Reyes, elle, possédait un humour étonnant, et une intelligence incroyable.
Les trois adolescents les prirent sous leurs ailes et les adoptèrent totalement. Les aidants pour leur devoirs, leur apportant des compléments sur leur cours, leur distillant des informations sur leur peuple respectif durant des soirées autour du feu dans la salle commune de la petite maison des deux filles. Corrigeant Clarke dans son apprentissage de la langue des signes qu'ils maîtrisaient, encourageant Reyes à leur faire la lecture, la reprenant sur un ou deux mots.
Trois adolescents, qui malgré leurs différences, étaient devenus amis dans un lieu d'apprentissage qui réunissait des êtres qui ne se seraient jamais rencontrés sans lui.
Harper avait dix-huit ans et était une fille de l'eau. Elle leur parla de la capitale, Azgeda, construite sur une île relativement grande. La Ville aux neiges éternelles où le soleil scintillait sur la glace magnifique. Où la vie parfois dure, s'épanouissait dans les maisons résistantes à la froidure d'un hiver qui ne cessait jamais.
Jasper, le plus jeune des trois, âgé de quinze ans était entré à Elrach quelques mois plus tôt. Fils de la Terre, il décrivit les forêt entourant TonDC, et la faune qui y vivait. Elles s'étonnèrent du respect pour les animaux sauvages, enseigné dès le plus jeune âge aux enfants de ce peuple qui possédait un amour pour tout ce que leur apportait le sol merveilleux de leur royaume.
Monty fils de l'air, en était à sa deuxième année à Elrach. Il leur rappela la chaleur de Xas, la couleur de la pierre, le vent perpétuel qui jouait avec les habitants. Le sable, cet ami qui ne vous quittait jamais et que vous retrouviez jusque dans le revers de votre pantalon ! Il se souvenait que cela l'agaçait, mais leur avoua qu'il aurait donné n'importe quoi pour tenir quelques grains dorés dans la paume de sa main.
Ce fut suite à cette remarque presque anodine que les enfants découvrir une des plus importantes loi de la magie.
Assis autour de la cheminée, Monty se lamentait de ne plus revoir le sable de son pays, quand Harper, touchée par sa peine évidente, fit apparaître une rose des sables dans sa main, au plus grand affolement de Jasper et Monty.
L'adolescente eu le temps de sourire avant de sombrer dans le néant.
Les professeurs avertis par les adolescents paniqués, emmenèrent Harper à l'infirmerie où elle demeura une semaine dans le coma.
Dante vint s'occuper d'elle et aida à la guérison de la jeune femme puis, après avoir sermonnée les adolescents, fit un point avec les fillettes.
Autour de la grande table, les trois adolescents, Clarke et Reyes écoutaient le grand prêtre expliquer :
— Nous avons, au maximum au cours de ce premier mois, tenté de vous préserver de l'usage de la magie. A quoi bon, vous appâter avec quelque chose qui vous est encore inaccessible...
Il darda un regard sérieux sur les trois adolescents qui baissèrent les yeux et continua :
— Je sais que vous avez été avertis que chaque royaume pouvait maîtriser son élément et pas vraiment les autres... Harper, fille de l'eau, apprend à travailler avec elle à Elrach avant de retourner à Azgeda, Jasper, fait de même avec la terre et Monty avec l'air... Ce sont les règles afin d'éviter tout abus. Chaque peuple ne peut qu'apprendre la magie liée à son royaume.
Il sourit avec compassion .
— Il a été décidé à Elrach, non pas d'enfreindre cette règle, mais d'accorder un peu de liberté à nos élèves. Ainsi, quelques sorts basiques leur sont révélés au bout de leur troisième année ici, tel que la possibilité de faire apparaître un feu pour ceux qui ne viennent pas de ce royaume, remplir une gourde d'eau etc.., Mais c'est à peu près tout, car même ces enchantements, très basiques, peuvent épuiser une personne qui les utilise ou pire, manquer de les faire mourir.
Il fixa Harper qui gardait la tête baissée :
— Vous êtes passée à deux doigts de la mort, mademoiselle, j'espère que vous avez tiré la leçon de votre erreur...
Elle hocha la tête en silence. Il finit par lui sourire avec chaleur.
— Cela nous montre aussi à quel point vous êtes douée... Et la circonstance qui vous a poussée à créer cette rose, prouve à mes yeux, quelle genre de diplomate vous deviendrez... Si vous continuez sur cette voie, j'appuierai moi-même votre candidature auprès de la reine Nia..
Harper les yeux brillants, croisa le regard du grand prêtre et souffla :
— Merci, Maître...
Dante observa le petit groupe devant eux, désolé de ne pas y discerner un habitant du royaume du Feu. L'absence de cet élément manquait cruellement à ses yeux, or, il ne pouvait pas les blâmer. Le Feu ne se mélangeait pas, même dans sa jeunesse cette distinction existait déjà. Pourquoi ? Une question qui le taraudait encore et sur laquelle il méditait régulièrement. Azgeda aurait dû logiquement, être celle qui rejetait les autres villes. Pourtant, malgré la dureté et la sauvagerie de Nia, la reine avait compris que se mettre à dos les autres royaumes la détruirait. Un savoir qu'Aurora et Carolus ne voulaient plus accepter et qui transparaissait dans l'attitude des élèves qui arrivaient à Elrach.
Le prince Bellamy en était un parfait exemple, solitaire et nerveux, il ne trouvait de joie que dans les combats à mains nues qu'il disputait contre les autres princes.
Dante espérait que son fils Cage réussirait à faire évoluer cette mentalité du couple royale petit à petit. Jeune prêtre, officiant depuis quelques mois il avait déjà permis la réussite de plusieurs commerces avec la Terre, l'Air et l'Eau. Ainsi Aurora et Carolus ne refusaient plus la venue des ambassadeurs des différents royaumes et recevait ces diplomates étrangers, toujours avec méfiance, mais ne refusant plus catégoriquement leur présence sur leurs terres.
Dante ne continua pas sa méditation. Tout cela appartenait au futur et seule une oracle aurait pu le guider sur ce questionnement. Du moins, si les Dieux estimaient qu'il était apte à connaître la suite de la vie des quatre royaumes.
Mais pour l'heure, les deux fillettes et les adolescents avaient compris ce qu'il avait voulu leur dire et c'était le principal. Il se leva, les salua et sortit.
Il savait qu'ils viendraient le voir en cas de doute, et il espérait ardemment que Reyes saurait lui faire part de ses changements quand la magie se manifesterait en elle.
.
.
La première visite de la reine Abby eut lieu au bout de trois mois. Le grand prêtre avait plus ou moins fait barrage. Il ne tenait pas à la confrontation qu'il allait avoir avec l'ancienne apprentie oracle, la mère de la gardienne et la porteuse. Néanmoins, quand elle arriva, il était prêt.
Abby était en colère, Elrach avait refusé qu'elle vienne plus tôt pour voir ses filles. Comment le grand prêtre lui-même pouvait se comporter de la sorte ? Elle était donc venue seule et à l'improviste – une entorse au protocole – et s'était attendue à ce que Dante lui refuse l'accès d'Elrach, mais non, elle se tenait dans son bureau tout en haut de la tour primordiale.
Personne ne pouvait entrer à Elrach comme il le souhaitait. Un champ de force entourait la cité et l'accès en était piloté par Dante. La magie que vous produisiez à l'intérieur de ce champ était elle-même amoindrie, et Abby, dont les pouvoirs se manifestaient, le plus souvent de manière improvisée, se retrouvait sans défenses, entourée par la chaîne montagneuse. À Xas, il lui était parfois permis d'utiliser des sorts, comme ce jour de marché avec Clarke qui avait mal tourné, l'obligeant à se dématérialiser avec elle jusqu'au château. Elle n'en faisait usage qu'avec parcimonie, car elle n'était pas à l'abri de succomber à une incantation trop puissante et d'y perdre la vie.
Dante, n'ignorait pas ce « petit détail », et afin de lui épargner les vingt-huit étages à monter à pied, il était lui-même venu la chercher, s'évaporant avec elle dans une gerbe d'étincelles pour atterrir dans son bureau, où la reine inspirait fortement, combattant la tête qui lui tournait après à ce voyage magique dont elle n'était pas coutumière.
Le grand prêtre attendait, tranquillement assis derrière la table, qu'Abby reprenne ses esprits. Quand elle lui parut aller mieux, il l'invita à s'assoir et resta silencieux. La reine n'y irait sans-doute pas par quatre chemins, sa présence aujourd'hui, sans avoir été annoncée par une lettre quelconque, en était une preuve évidente.
Le regard noir qu'elle lui lançait, n'annonçait rien de bon.
— Je veux voir mes filles, dit-elle pour toute introduction.
Dante aurait pu se vexer de ce manque de courtoisie, cependant il connaissait la reine, les émotions qui l'habitaient, aveuglaient son jugement – essentiellement lorsque le sujet touchait à sa fille – et son comportement. Il décida de la faire revenir à un mode de conversation plus approprié et répondit doucement.
— Comment allez-vous, reine Abby ? J'ai cru comprendre que votre mari était resté à Xas, j'en suis désolé, j'aurais aimé parlé également à Jake des prochaines années...
Abby plissa les yeux, puis les ferma, Dante avait toujours su modeler sa voix, son timbre vous ensorcelait et vous calmait lorsqu'il vous estimait trop énervé. Elle avait souvent entendu parler de ce pouvoir. S'il n'avait pas été grand prêtre, il aurait été un diplomate de génie se dit-elle, réalisant que cette influence phonique avait certainement joué auprès des Dieux pour qu'il accède à ce titre suprême.
Elle la sentait couler dans ses veines, une nouvelle plénitude dont elle n'était pas l'auteure. Était-ce toujours ainsi ? Ou le remarquait-elle, car elle était un canal prêt à recevoir les messages divins ? Elle secoua la tête et murmura :
— Arrêtez, s'il vous plait.
Il posa les coudes sur le bureau et la fixa longuement, rencontrant son regard où la résistance s'amenuisait lentement.
— Vous calmerez vous, reine Abby ?
— Oui.
— Très bien.
Le pouvoir se dissipa et Abby inspira à nouveau. Elle leva enfin les yeux vers lui, l'observant se lever et arpenter la pièce d'un air concentré. Il s'arrêta, pivota et reprit la parole :
— Vous souvenez-vous, reine Abby, de notre conversation à la mort de l'ancienne porteuse ? De mon doute sur l'âge des nouvelles candidates ?
— Oui, souffla-t-elle
— Comme vous vous rappelez de la voix des Dieux qui s'est exprimée à travers vous, ce jour-là ?
Abby baissa la tête en signe d'acquiescement. Les traits du grand prêtre s'adoucirent.
— Elles sont vulnérables... Si frêles et innocentes... Vous connaissez le monde, savez qu'il se couve quelque part une ombre prête à les engloutir... J'essaie de les protéger, de tenir la promesse que je vous ai faite ce soir-là.
— Oui...
— Je sais que tout cela peut vous paraître bien cruel. Que le lien qui vous unit à vos filles est encore trop fort, que vous auriez dû rester cinq ans de plus avec Clarke, et que vous y teniez...
— Je ne me suis pas montrée à la hauteur de ses jeunes années, je n'étais pas présente pour elle, mon père me prenait trop de temps. Une excuse facile, expliquée à une enfant que je délaissais et j'ai préféré donner à Jake les rênes d'un lien qui m'appartenait...
— Ne soyez pas trop dure avec vous-même, reine Abby, vous avez agi inconsciemment pour le bien de la future porteuse, afin que cette séparation soit moins difficile...
Elle lui lança un regard sévère puis expira :
— Vous mentionniez leur vulnérabilité... Que dois-je en conclure, qu'elles ne peuvent sortir d'Elrach ?
— Oui...
— Vous les retenez prisonnières dans un paradis imaginaire. Elrach les maintiendra dans un cocon dont elles ne sortiront pas indemnes...
— Douteriez-vous de moi ? Demanda-t-il calmement.
Abby se tut. La colère sous-jacente dans cette question presque innocente la prit à la gorge. Il avait raison. De tous les magiciens qu'elle connaissait, Dante était le seul à qui elle les aurait confié.
— Non, bien sûr que non, j'ai confiance en vous...
Elle hésita un instant et questionna.
— M'accorderez-vous le droit de les voir aujourd'hui ?
— Oui.
Abby expira, soulagée puis reprit d'une voix éteinte :
— Quand aura lieu nos retrouvailles ?
Dante croisa son regard :
— Vous serez autorisée à revenir une fois l'an à Elrach jusqu'à l'anniversaire de la porteuse...
— Si peu...
— Comprenez-moi... Ne me reprocheriez-vous pas l'insensibilité dont je ferais preuve en leur rappelant si souvent votre présence et le royaume qu'elles ne peuvent revoir ? En acceptant des visites régulières, des têtes à têtes merveilleux, qui se solderaient toujours par la même fin... un arrachement barbare entre vous ?
— Si...
— Elles doivent se préparer à ce qui les attend... Leur nouveau rôle ne serait souffrir d'épreuves inutiles. Croyez bien que cela me pèse, mais je suis celui qui doit prendre cette décision...
— Je sais...
Il revint vers le bureau et se rassit, Abby avait capitulé, l'ancienne apprentie oracle en elle avait su faire le choix de la magie, de leur monde, au-delà de son sang et de sa fille. Le devoir était un moteur qui marchait si souvent sur les âmes qui doutaient et il se détestait d'utiliser cet argument face à elle. Cependant, l'avenir de la Magie était plus importante que leur propre bonheur.
Le silence s'installa entre les deux adultes puis Dante parla à nouveau d'un ton doux :
— J'ai besoin de m'entretenir avec vous sur notre jeune Reyes...
Abby croisa les yeux verts et Dante sourit intérieurement à la posture défensive qu'elle adoptait. Il avait l'impression d'être face à une lionne qui ferait n'importe quoi pour protéger ses petits. Voyant, qu'elle ne dirait rien, il prit les devants.
— Je sais ce qu'elle est...
— Marcus, murmura Abby, énervée.
— Ne le blâmez pas, ma première rencontre avec cette enfant m'avez déjà mis sur la voie... Une métamorphe...
— Oui.
— Êtes-vous certaine de ne pas savoir sa lignée ?
— Les Dieux ne m'ont rien dit, répondit-elle avec sincérité.
Abby scruta les traits neutres du vieil homme devant cette absence d'information et demanda :
— Mais vous connaissez déjà ses origines, n'est-ce pas ?
L'éclat qui passa dans ses yeux intelligents, lui confirma ce qu'elle avait découvert. Elle hésita et murmura la suite :
— Est-elle... une infidèle ?
— Non...
— Dieux merci, expira-t-elle.
Elle réfléchit un instant puis reprit :
— Avez-vous été en mesure de localiser l'infidèle ?
— Elle m'a échappée...
— « Elle ? »
— Oui.
— Qui est-ce ?
— L'ancienne gardienne de la Flamme...
— Becca !
Abby porta une main à sa bouche en signe d'horreur puis se passa la main sur le visage alors qu'il demandait :
— Avez-vous eu affaire à elle ?
— Je l'ai rencontrée lors de la cérémonie, et...
— Et... ? L'encouragea Dante.
— Elle m'avait fait... forte impression, malgré son jeune âge.
— Oui, murmura-t-il. Sa puissance est extraordinaire. Elle a été mon élève pendant cinq ans et je n'ai pas décelé sa particularité. Comment ais-je pu être aussi aveugle ?... Je suis injuste envers moi-même, les infidèles sont des maîtres dans l'art de la dissimulation et je n'étais pas suffisamment préparé à une telle rencontre... J'ai donc failli à ma mission et aujourd'hui, j'ignore où elle se trouve. Je n'en suis plus qu'à espérer que le lien brisé par la mort de la porteuse de la Flamme lui sera fatal...
Dante paraissait épuisé. Il était soulagé de pouvoir parler de cette histoire avec quelqu'un. Il avait abordé le sujet avec Marcus, mais contrairement à la reine, il ne comprenait pas aussi bien l'étendue de la magie comme Abby, elle aurait pu être une oracle. Même si elle n'avait pas réellement fini sa formation, sa force et ce dont elle était capable, restaient toujours plus importants que tous les pouvoirs des oracles des quatre royaumes réunis. Encore une fois, Dante se dit qu'elle aurait été extraordinaire en tant qu'oracle principale et qu'il aurait vraiment aimé travailler avec elle. Si l'oracle actuelle savait qu'il préférait demander son opinion à la reine, il pouvait s'attendre à quelques représailles.
Abby interrompit ses réflexions en demandant :
— Si Becca est une infidèle... alors son sang... ?
— Est noir, oui.
— Mais... comment ne l'avez-vous pas vu à la cérémonie de la Flamme ?
Dante sourit :
— Elle avait quatorze ans à l'époque...
— Sa magie ne s'était pas encore manifestée...
— Oui...
Abby replongea dans ses pensées sous le regard aigu du grand prêtre. Il connaissait le chemin que prenaient ses interrogations, il les avait déjà eu. Il ne fut donc pas surpris quand elle demanda :
— Elle était la gardienne, elle a appris à se battre à Elrach, comment se fait-il que personne n'ait remarqué la couleur de son sang lors des luttes ?
— C'est une métamorphe...
— Vous voulez dire qu'elle a dissimulé la couleur de son sang, si jeune ?! C'est impossible !
— Pas avec un catalyseur puissant...
Abby le regarda et haussa les sourcils :
— Non... Elle a utilisé le sang de la porteuse...
— Oui...
— C'est la raison de son empoisonnement, souffla Abby. Astra a été capable de résister pendant cinq ans puis a succombé à cet échange...
— Oui.
La reine écarquilla les yeux en s'écriant, se rappelant soudain d'un détail :
— Il y avait du sang sur la flamme qui est entrée en Clarke !
— Le poison n'était plus actif, il s'est éteint avec la mort de l'ancienne porteuse. Clarke ne risquait rien, je m'en suis assuré.
La reine lui fit confiance, plus que quiconque le grand prêtre n'aurait pas mis l'avenir de la Magie en danger.
Elle se remémora les traits de l'ancienne gardienne, son regard sombre et mystérieux, le lien fusionnel que les deux jeunes femmes entretenaient.
— L'a-t-elle fait exprès, empoisonner régulièrement Astra ? Demanda-t-elle.
Dante détourna le regard et observa les montagnes à travers la vitre.
— Je ne pense pas qu'elle mesurait les conséquences de cet acte. Du moins au début... Je crois que tout a dégénéré à leur retour à Polis...
Abby opina lentement.
— Qu'allez-vous faire maintenant ?
— Je vais guetter son retour.
Abby acquiesça à nouveau.
— Je suppose que vous m'avez révélé ce secret pour que j'accepte plus facilement « l'enfermement » de mes filles ?
— Oui. Face à cette menace je ne peux pas les exposer...
Abby hocha la tête. Il avait raison, tant qu'elles n'auraient pas quinze ans, elles étaient aussi fragiles que n'importe quel enfant. Elle avala sa salive difficilement. Elle ne les reverrait qu'une fois par an. C'était ainsi, les choses s'amélioreraient à leur quinzième anniversaire.
— Très bien, dit-elle. J'accepte vos termes. Mais à une condition.
— Je vous écoute, dit-il avec sérieux.
— C'est moi qui expliquerai à Reyes ce qu'elle est.
Il ne répondit pas tout de suite, sondant la reine impassible, puis accepta.
— Maintenant que nous sommes d'accord, dit-elle, j'aimerais voir mes filles.
.
.
Abby les trouva changées. En seulement trois mois, les fillettes paraissaient presque être d'autres personnes. L'hésitation dans l'attitude de Clarke – là où, avant, elle se serait précipitée dans ses bras – lui serra le cœur. Elle capta du coin de l'œil Reyes remarquer son trouble et son empressement à venir vers elle, comme pour montrer l'exemple à la porteuse de la Flamme. Elle bénit la gardienne, et ne put s'empêcher de se demander si cet acte réfléchi de la part de l'enfant lui venait inconsciemment de ses origines, de cet art de la manipulation qui coulait dans ses veines puis se réprimanda quand l'enfant la serra contre elle. Reyes était une fidèle, le côté lumineux des métamorphes et tous ces questionnements qui l'assaillaient devaient cesser. Reyes était sa fille, Abby n'avait pas à la traiter autrement, sinon elle la perdrait...
Elle chassa ses atermoiements et sourit au petit corps contre le sien en déclarant :
— Je suis si heureuse de te voir... Comment vas-tu Reyes ?
La fillette murmura à son oreille qu'elle allait bien et qu'il ne fallait pas en vouloir à Clarke, que sa timidité n'était que l'expression du manque de sa mère emmagasiné pendant trois mois.
Abby se tut devant cette analyse étonnante et lâcha l'enfant qui s'écartait, posant son regard sur la porteuse qui la saluait lentement, exécutant quelques arabesques dans l'air avec ses mains.
Il lui fallut quelques instants pour comprendre ce qu'il se passait et les larmes aux yeux, elle reconnut la langue des signes qu'elle avait apprise lors de son propre séjour à Elrach. Elle s'insulta intérieurement d'être dans l'incapacité de traduire ne serait-ce que les quelques mots de sa fille, ayant depuis longtemps oublié cette langue dont elle ne s'était plus jamais resservi à Xas.
Elle tendit les bras vers sa fille l'appelant doucement :
— Clarke, c'est merveilleux, avoua-t-elle sincère, devant cette nouveauté qui annonçait enfin un moyen de communication pour elles.
— Tu n'as pas compris ce qu'elle vient de dire, commenta sévèrement Reyes.
La reine lui jeta un coup d'œil puis revint à Clarke.
— Je suis désolée, je ne me souviens plus de cette langue... Mais je te promets de la réapprendre rapidement.
— Elle veut savoir pourquoi tu n'es pas venue avant.
Abby détourna les yeux.
— Je n'en ai pas eu le droit, avoua-t-elle. Je suis venue ici sans être annoncée et le grand prêtre a accepté que je vous vois.
— Pourquoi n'as-tu pas eu le droit de venir ?
La reine répondit sans quitter des yeux sa fille.
— Parce que vous devez vous concentrer sur vos nouveaux rôles, comme je dois le faire sur le mien. Reconquérir mon peuple après les désastres engendrés par le règne de mon père...
Clarke fixait sa mère de ses yeux bleus expressifs, elle cligna des paupières et exécuta quelques signes :
— Tu lui as manqué, traduisit Reyes.
Abby déglutit pour ravaler ses larmes, préférant aller au devant de sa fille, elle s'avança et la prit dans ses bras :
— Toi aussi tu m'as manqué, chuchota-t-elle à son oreille.
.
La reine visita la maison des deux fillettes et s'émerveilla de leur habitation. Elle dormirait dans leur salle commune et repartirait le lendemain matin. Sa prochaine visite aurait lieu à l'anniversaire de Clarke dans un an, pas avant. Par sa visite inopportune, Abby avait elle-même causé cette sorte de punition. Jake serait autorisé à venir dans six mois puis les deux parents pourraient revoir leurs filles en même temps par la suite.
En cette après-midi grise, elles parcoururent les alentours d'Elrach. Elles longèrent les champs à la terre retournée qui se reposait pendant cette saison d'hiver, laissèrent leur pas les mener jusqu'au lac, saluant quelques élèves, en évitant d'autres tels que les princes. Abby savait qu'elle aurait dû se manifester auprès d'eux, or elle préférait savourer ces heures avec ses filles, alors si les princes n'étaient pas en mesure de comprendre son comportement, ils ne valaient pas grand-chose.
La froidure du temps les obligèrent à rentrer à la nuit tombée. Abby fit du feu dans la grande cheminée et écouta Reyes lui lire une histoire. Elle fut frappée par l'aisance de l'enfant. Si elle n'avait jamais su lire auparavant, le débit qu'elle avait face aux lettres imprimées n'en montrait rien.
Clarke écoutait d'un air rêveur des aventures de pirates, des légendes qui venaient de la bibliothèque de l'école et relataient les destinées improbables de héros du peuple de l'eau. Reyes lui apprit qu'elle lisait tout ce qu'elle trouvait et quel qu'en fut l'origine, qu'elle avait un peu plus de mal avec l'écriture, mais qu'elle s'améliorait de jour en jour.
Bientôt viendraient les premiers cours de combats. L'enfant refoulait son enthousiasme. Intérieurement, elle trépignait et attendait avec hâte les enseignements. Elle se souvenait encore de son impuissance face à l'homme qui l'avait enlevée, de ses mains calleuses sur sa bouche, de sa force et se promettait que plus jamais elle ne laisserait quelqu'un avoir le moindre pouvoir sur elle.
Abby joua au jeu des billes avec chacune d'elle et perdit. Elle essaya de se rappeler de quelques signes, les réalisant avec maladresse, faisant rire les enfants.
Elles dînèrent tranquillement. Abby leur parla des progrès qu'elle comptait instaurer à Xas. De l'eau qu'elle voulait acheminer du canyon à plusieurs kilomètres jusqu'à Xas. Un problème sur lequel ses ingénieurs et les ingénieurs de son père échouaient lamentablement.
Quand il se fit tard, elle borda Clarke et resta longuement près d'elle une fois endormie. Elle vérifia l'état de Reyes qui s'était assoupie sans l'attendre et espéra que l'enfant ne lui en voudrait pas. La gardienne, malgré sa nouvelle position dans le cœur d'Abby n'avait jamais connu de mère et la reine toucha délicatement la joue d'une Reyes endormie en lui souhaitant de bons rêves.
.
Elle était assise sur le canapé, regardait le feu d'un œil absent quand elle capta le mouvement sur sa gauche. Reyes escalada le mobilier et s'assit à côté d'elle. Abby tendit les bras et berça doucement l'enfant qui se blottit contre elle.
— Que se passe-t-il, Reyes ?
— J'ai fait un cauchemar...
— Raconte-moi.
— Il y avait un loup noir qui me fixait...
— Un loup noir ?
— Oui, mais ce n'était pas ça le plus effrayant...
Abby resserra son étreinte devant les tremblements de l'enfant.
— Ce qui me faisait peur, c'était ses yeux... ils étaient entièrement rouges et me disaient que je lui appartenais.
La reine caressa les cheveux de l'enfant, lui murmurant des paroles encourageantes, que ce n'était qu'un rêve, que tout allait bien.
Abby sentit Reyes se détendre et s'endormir dans ses bras. Elle reporta son regard sur les flammes.
Un loup noir avec des yeux entièrement rouges... Un détail que seul un métamorphe pouvait distinguer... invisible pour tous les autres mortels face aux maîtres de l'illusion qui changeaient si aisément de formes. Quand ils se transformaient leur yeux prenaient une couleur particulière, et Reyes, de la même espèce que l'infidèle, avait découvert la signature magique de la métamorphe noire.
Abby frissonna.
L'enfant à travers un cauchemar venait de rencontrer Becca qui lui promettait de la retrouver.
.
.
N / A : Merci aux favoris et aux follows.
