Bonjour/Bonsoir tout le monde !

Je sais bien que ça fait des lustres que je n'ai pas mis à jour cette histoire et j'en suis désolée ! J'ai été assez prise avec la rentrée et le rythme des cours qui devait reprendre (et cette saleté de stage que je dois trouver, mais je ne suis pas là pour vous déballer ma vie) Enfin bref, cette fichue fic m'était un peu sortie de la tête. Mais comme nous sommes en novembre et que le NaNo est entièrement consacré à Ciel étoilé, me revoilà ! Je pense que je devrais pourvoir gérer au niveau des publications, même si à un moment, ça ralentira forcément (parce qu'encore une fois, la fac me tombera sûrement dessus)

Enjoy le chapitre d'avril et on se retrouve la semaine prochaine pour juin !

Avril

Le mois d'avril est sans doute l'un de mes préférés, tout simplement parce que pour moi, il est l'un des plus colorés. La faute sans doute aux feuilles de cerisiers qui vont se mettre un peu partout : sur les vêtements, dans les cheveux et parfois directement sur la peau. Moi, ça ne m'a jamais dérangé, ça rajoutait une couleur de plus dans l'arc-en-ciel de ma vie. Et puis, c'est aussi le symbole de notre pays, ceux qu'on voit dans les reportages internationaux.

Ce matin, lorsque je me lève et que je vais me placer devant mon calendrier, au fin fond de la salle de bain, derrière la baignoire, je souris. Le dernier point rouge date du vingt mars et nous sommes le trois. Ça fait presque deux semaines que je n'ai pas ressenti l'horrible besoin de me couper. Le silence est toujours là, mais le vide s'estompe peu à peu. Le ciel noir qui plane au-dessus de moi se piquette de quelques rares étoiles. J'ai l'impression d'avoir un pied sur l'échelle.

Et puis, mon sourire s'élargit d'autant plus lorsque je vais retrouver Sasuke ce matin, après une semaine sans se voir. Depuis cette scène dans sa chambre, après ma peinture, je ne peux pas m'empêcher de l'avoir dans ma tête. Lorsque je dors, au levé comme au coucher, toute la journée. Je dois me faire violence pour ne pas lui envoyer des messages chaque heure pour savoir ce qu'il fait. Je sais très bien qu'il va me remballer.

Mais ce matin, en me levant, je me laisse toutes les libertés. Je me dépêche d'enfiler mon uniforme, n'oubliant pas les bracelets de sport qui me cachent des regards trop curieux. J'attrape également mon sac de sport, avec mes affaires personnelles à l'intérieur — comme j'ai grandi, je sais que l'uniforme de l'école ne me va plus — pour enfin tenter de rentrer dans le club d'athlétisme.

— Eh bien enfin petite marmotte, t'es debout ! Je peux savoir ce que tu fichais ? Je te rappelle que t'as cours aujourd'hui !

Je m'arrête à l'entrée de la cuisine et mon sourire déjà bien haut s'éveille encore plus.

— Jiraya ! T'es rentré !

Mon parrain est assis sur une chaise, dans un jogging et un t-shirt complètement informe. Une tasse de thé vert dans les mains, il me regarde gentiment.

— Ouais, hier soir dans la nuit ! Je voulais pas te réveiller gamin, c'est pour ça que je ne suis pas venu. Et puis, c'est drôle de te faire la surprise ce matin !

Je vais l'embrasser et le serrer dans mes bras. Je suis tellement content de parler à quelqu'un d'autre que les murs ce matin. Surtout que je vais pouvoir lui faire la conversation.

Je me dépêche d'aller chercher du thé et des céréales, que je mange toute sèches — je me fiche que ce soit étrange, j'ai toujours fait comme ça.

— Alors gamin, quoi de neuf dans ta vie ?

— Bah, tu sais, les cours, les vacances, l'ennui aussi. Rien de bien transcendant.

Pourtant, je ne perds pas mon sourire, l'encourageant à continuer à m'interroger.

— Tu m'caches quelque chose gamin. Ça f'sait bien longtemps que t'avais pas souri comme ça. Dis-moi... t'as rencontré quelqu'un ?

J'essaie de contenir ma joie, mais j'y parviens même pas. C'est tellement énorme de pouvoir en parler en quelqu'un, surtout que c'est tout neuf.

— Oui !

— Alors ? Fille ou garçon ?

Je ris, j'ai l'impression qu'il me demande le sexe de mon futur enfant.

— Il s'appelle Sasuke, lui donné-je comme réponse. Mais il ne sait pas trop ce que je ressens pour lui. Enfin, on est quand même amis. Meilleurs amis mêmes !

— T'as l'air carrément mordu gamin. Je t'ai pas vu sourire comme ça depuis…

— Depuis novembre, ouais, tu peux le dire parce que c'est le cas. Le pire, c'est que j'en avais causé aux parents. Ils étaient censés le rencontrer, un de ces jours.

Je baisse la tête un peu violemment et il le remarque tout de suite.

— J'suis désolé, Naruto, je voulais pas te faire perdre ta bonne humeur. Je sais que parler de Minato et Kushina te met toujours dans un sale état.

— Si tu savais... murmuré-je.

Mes yeux se baissent vers mes poignets. Il faudrait que je le dise. Il faudrait que j'en parle au moins à une personne. Et Jiraya, connaissant toute mon histoire, serait la personne idéale.

— Je veux pas te presser, gamin, mais tu risques d'être en retard si tu ne pars pas maintenant.

— Sérieux ? Et en plus, je ne vais pas directement au lycée ! Faut que je passe prendre Sasuke !

Je lui embrasse encore une fois la joue et démarre vers la porte d'entrée. Tant pis pour les révélations, ça sera pour ce soir, je pense. Le fait d'avoir fait la rencontre de mon nouvel ami m'a fait me rendre compte que j'ai besoin de m'ouvrir, que j'ai besoin de redevenir moi. J'attrape toutes mes affaires et file vers la porte.

— À ce soir !

Ça fait presque six mois que je n'ai pas prononcé cette phrase et ça me fait un gros pincement au cœur. Je souris de toutes mes dents en marchant vers la maison du brun et je sonne avec autant d'entrain. J'attends un petit peu et l'entrée s'ouvre sur Sasuke, agrémenté d'un quelque chose qui ne me dit rien du tout.

— Qu'est-ce que tu fais ici ? me balance-t-il, aussi froid qu'un frigo.

Je serre les dents pour ne pas lâcher un énorme enflure qui me grignote la gorge. Parfois, je me demande comment j'ai pu développer des sentiments pour cet enfoiré.

— Comme c'est la rentrée, je me suis simplement dit que ça pourrait être bien de venir te chercher chez toi, maintenant que je sais où t'habites. Mais dis-moi, qu'est-ce que t'as fait à tes yeux ? lancé-je en souriant pour changer de sujet.

— Je ne t'avais pas dit que je portais des lunettes ?

— Non. Et on ne peut pas dire que ce soit très… voyant d'habitude.

J'essaie de ne pas rougir, parce qu'il est vraiment mignon. Ça lui rajoute une sorte de style chic qui lui sied à merveille.

— C'est normal. Je porte habituellement des lentilles, mais mon aimable grand frère a oublié d'aller les chercher chez l'opticien, lance-t-il en dirigeant sa tête vers l'intérieur de la maison.

— J'ai comme l'impression que tu lui en veux, rié-je. M'enfin, je trouve que ça te va bien, ne puis-je m'empêcher de dire.

Il me sourit encore jusqu'aux étoiles, comme dans sa chambre, fin mars. J'essaie de ne pas rougir quand il me fait entrer. Il repart vers la cuisine et je ne bouge pas, trop mal à l'aise pour faire quoi que ce soit. J'espère de tout cœur que je ne vais pas continuer à agir comme ça lorsqu'il sera à côté de moi.

Dix minutes après mon arrivée, il revient avec son sac et observe les miens, les sourcils levés. Nous sommes en route.

— Pourquoi ce sac de sport ?

Je souris de toutes mes dents et m'engoue à nouveau.

— Je compte entrer dans le club d'athlétisme du lycée. Les deux années précédentes, je me suis fait refouler, mais cette année, je me suis entrainé pendant toute la semaine sans relâche. Ils vont bien voir qui est Naruto Uzumaki ! hurlé-je au milieu de la rue, que nous traversons désormais.

Il éclate de rire en se cachant un peu et je laisse mon cœur tambouriner dans ma poitrine. Ça ne fait absolument rien s'il fait du bruit, parce que je sais d'où il sort. Me rendant compte d'un truc, je fais taire tout cet orchestre pour l'interroger.

— Et toi ? Tu vas t'inscrire quelque part ?

— J'en doute fortement. Je ne me vois pas dans un club en particulier.

— Celui de musique, celui de littérature ?

— Pour celui de musique, ils n'acceptent pas les instruments à cordes comme les miens. Je suis trop commun, vois-tu. Et pour celui de littérature… J'ai fait un essai, en première année. Tu sais, lorsqu'on vient d'arriver, on est plein de bonne volonté. J'aimais déjà la poésie, mais je ne lisais pas encore de français. Je me suis inscrit en croyant vainement que j'allais découvrir de nouveaux auteurs et enrichir ma culture. Je ne suis resté qu'un trimestre, car je me faisais presque harceler par toutes les filles — et crois-moi, elles étaient nombreuses. Quant aux auteurs, je n'en ai découvert aucun. Je m'ennuyais. Je ne souhaite sous aucun prétexte y retourner.

— Oh… C'est dommage, soupiré-je, voyant toutes mes jolies après-midi s'effondrer. On pourra plus rentrer ensemble si je suis pris dans le club d'athlétisme.

— Si j'ai un bon livre à lire, cela ne me pose aucun problème de t'attendre sur les gradins du stade.

— C'est vrai ? Ça ne te dérangerait pas ?

Mon cœur redémarre encore une fois. Je vais finir par craquer.

— Non. Et je me suis habitué à rentrer avec toi. Faire le chemin seul me paraîtrait bien étrange, glisse-t-il en souriant comme lui seul sait le faire.

Mon regard s'écarquille un peu et je perçois ses pupilles se plonger dans les miennes pendant quelques secondes. Les étoiles de son ciel sont toujours là, bien brillantes.

Le chemin vers l'école est parsemé de fleurs de cerisiers et mon âme de dessinateur s'en prend plein les yeux. Les pétales se font écraser sous nos pieds, ce qui me fait presque mal. J'ai envie de les coincer dans un livre et de les faire sécher, pour qu'elles ne se fassent pas maltraiter ainsi.

Mais mon attention est bien vite captée par autre chose : le panneau d'affichage du lycée. Il est couvert des nouvelles feuilles estampillées de nos prénoms et noms de famille. Je m'avance vite vers la gauche, évitant les regards qui se posent rapidement sur nous. Bien sûr que mon voisin ne passe pas inaperçu et certaines sourient de toutes leurs dents, étant sans doute contentes d'être dans la classe de la coqueluche du lycée. Je les envie, parce que je n'ai qu'une chance sur trois pour qu'on soit ensemble. Les doigts sur la vitrine, je glisse tout doucement devant ces personnes que je connais ou pas. Jusqu'à une, qui me fait sourire de toutes mes dents et allumer la fanfare de mon cœur.

Je ne peux pas m'empêcher de sourire jusqu'à mes oreilles comme un parfait imbécile. Je crois que mon cœur va se décrocher de ma poitrine. Surtout lorsque j'aperçois Sasuke qui s'avance vers moi, les lèvres étirées. — Es-tu prêt à me supporter pendant un an, Naruto ? m'interroge-t-il.

Mes mâchoires manquent de se fracturer tant mes zygomatiques me font mal. Attendant sans doute une réponse, je m'empresse de la lui donner, avec une sorte de sourire en coin.

— Et toi, à m'avoir sur le dos pendant les cours ? dis-je pour lui montrer que je suis au courant de notre petite réunion. D'ailleurs, je sens que cette année va être sympathique. Avec toi et moi dans la même classe, les professeurs vont s'arracher les cheveux.

— Ils vont finir par nous détester, glisse-t-il en s'éloignant du panneau d'affichage afin de laisser les autres consulter leurs noms. Mais je ne me priverais pas de mes heures de lecture à la bibliothèque au profit de leurs cours très souvent insupportables. Nous allons former un duo bien spécial, je le sens.

Je lui souris de toutes mes dents et il m'imite, faisant sauter mon cœur dans mon cœur. J'ouvre la bouche pour continuer notre petite discussion. Mais c'est vrai qu'il n'y a pas besoin de se dépêcher maintenant que nous nous rendons au même endroit. La sonnerie nous fait d'ailleurs nous déplacer dans le bâtiment. Mes yeux croisent rapidement ceux de Sakura et elle me sourit. Je l'évite toujours autant comme la peste, à cause des sentiments que je porte à Sasuke. À côté d'elle se trouve Hinata, qui doit être dans la même classe d'elle. Je suis sûr qu'elles sont déçues de ne pas être avec mon voisin, ayant des vues assez marquées sur lui — je ne suis pas idiot. La rousse nous remarque d'ailleurs et nous fait de grands signes, sans doute trop fière de montrer qu'elle connaît non seulement le meilleur élément du lycée, mais également le plus mignon.

— Tu n'es pas trop déçu de ne pas être avec Sakura, ou même avec Hinata ? m'interroge Sasuke en entrant dans le bâtiment.

— Pour Sakura, et pour être honnête, non, pas vraiment. Depuis qu'elle sait que nous sommes amis, elle passe son temps à me poser des questions sur toi, pour savoir si elle t'intéresse. Pour Hinata, je suis un peu triste, car mis à part quelques échanges de mails, il ne se passe rien. Je sais pas quoi faire pour qu'elle me remarque.

Ça faisait bien longtemps que je ne lui avais pas menti comme ça. Mais il n'est pas encore temps de tout lui révéler, je dois y aller tout doucement et sans le presser, parce que sinon, je m'en voudrais beaucoup trop. Il me regarde bien sérieusement et déclare un truc qui me sort de mes réflexions.

— Je ne peux pas te donner de conseils, les filles n'étant pas mon domaine d'expertise.

— Sans blague, ris-je franchement. Est-ce que t'en as déjà approché une de près au moins ?

— Étrangement, je sens que tu ne vas pas me croire, mais sache que je suis déjà sorti avec une fille. Au collège. Et oui, elle existait réellement.

Je m'éloigne de lui d'un seul coup, les yeux écarquillés. Je joue au choqué, mais je note cette information bien au creux de ma tête. Cette histoire n'a pas l'air très importante et c'est tant mieux pour moi.

— C'est pas vrai, m'exclamé-je, faisant se retourner quelques élèves sur notre passage. Et comment ça s'est fini ?

— Au bout d'une semaine. Elle en eut marre de se pavaner avec moi à son bras et que je ne tente rien. Je t'avoue en toute honnêteté que je ne me souviens même plus pourquoi j'ai accepté de sortir avec elle. Elle ne me plaisait pas vraiment. Mais, et toi Naruto, est-ce que tu as déjà eu une histoire sérieuse ?

J'aurais dû voir venir cette question. J'aurais dû me préparer au retour des souvenirs en force, et tout ce qu'ils apportent. J'aurais dû, mais je ne l'ai pas fait. Alors l'évocation de mon histoire sérieuse me rentre dedans comme un bulldozer et me retourne comme une crêpe. Gaara ne sort pas si facilement de ma mémoire. Je regarde mes chaussures, incapable de croiser les yeux de Sasuke. C'est bien trop dur.

— On s'est rencontré pendant les vacances d'été de notre première année. Nous n'étions pas dans le même lycée, c'était à la mer. On s'est plu quasi directement. Je crois, je crois que c'était la toute première fois que j'aimais quelqu'un avec autant de force. Que j'aimais quelqu'un tout court. C'est moi qui ai mis fin à notre relation, en novembre dernier pour des raisons trop compliquées pour que je t'en parle maintenant — et de toute manière, j'en ai pas envie, excuse-moi. Alors oui, j'ai eu une histoire sérieuse.

Même sur ça, je ne peux pas lui dire la vérité. Que je n'étais pas du tout amoureux de lui, que j'aurais pu l'être, mais le fait qu'il se moque de moi, qu'il me prenne pour un imbécile m'a fait me rétracter à une vitesse éclair. Que je n'étais pas amoureux de lui parce que je suis aromantique. J'essaie de chasser toutes les images, avec mes anciens amis, à la plage, puis mon anniversaire, Noël. Et indéniablement novembre revient dans le tableau, avec la nouvelle qui a mis fin à la vue de l'ancien Naruto. La panique dans ma course lorsque je suis allé jusqu'à chez lui pour le supplier de mon consoler. La dureté de son regard, que je n'ai pas prévenu que je venais. Le fait que mon cœur se brise une nouvelle fois en entendant ces mots, que je décide sur un coup de tête de mettre fin à tout et de me réfugier au lac. De recevoir un coup de téléphone de mon cousin qui me disait qu'il arrivait. De le jeter ensuite de ma vie parce que je ne voulais pas qu'il me voie me décomposer, parce que je ne voulais pas qu'il y ait du vide dans sa vie, qui était déjà bien compliquée pour qu'il en rajoute une couche avec moi. Je revois tout ça, à cause d'une toute petite question. C'est assez impressionnant et je pourrais y rester des heures. Mais Sasuke me sort de là en me disant quelque chose que je ne comprends pas forcément tout de suite.

— Ce matin, en me levant, je n'avais pas mes lunettes près de moi. Je ne vois presque pas clair sans elles. J'ai marché droit devant moi, et je n'ai pas vu le coin de mon tapis replié sur lui-même. Je me suis pris les pieds dedans et je suis tombé tête la première sur le sol, droit comme un piquet.

Je relève la tête vers lui, fronce les sourcils parce que ses mots tourneboulent dans ma tête. Son mime m'aide un peu plus à comprendre, ainsi que quelques mots de plus.

— J'ai même saigné du nez.

J'ai soudainement l'impression de sortir d'un tunnel et de me prendre la lumière en pleine tête. Alors je laisse mon corps réagir comme il le veut et j'éclate de rire. D'un rire qui ne sort en soi qu'avec Sasuke, parce qu'il n'y a que pour l'instant que lui qui est capable de me faire me sentir assez bien pour que je laisse l'honnêteté s'échapper des couches de mensonge. Ce sentiment est si fort en moi qu'il m'est impossible de l'arrêter, si bien que des larmes perlent aux coins de mes yeux. Mes côtes me font mal et j'arrive même à embarquer Sasuke dans toute mon hilarité, faisant ainsi retourner quelques camarades. Je me fiche complètement de leurs regards, et ça a toujours été le cas quand on parle de mon comportement. Je ne prends peur qu'au moment où les yeux se déplacent vers mes pauvres poignets. Parce qu'à ce moment-là, je sais que je vais être jugé. Alors je me cache, alors que je crève de chaud et j'essaie de ne pas dépasser de mes bracelets ou de mes brassards de sport. L'excuse du club sera toute trouvée, si j'arrive à y entrer.

En entrant dans la salle, nous allons directement observer la répartition des places pour le premier trimestre. Je suis un peu au milieu, mais le plus intéressant, c'est que je n'aurais qu'à tourner la tête vers la gauche pour voir Sasuke. Je pourrais alors l'observer sans le moindre problème quand je serais ennuyé par le cours.

Sitôt après que nous nous soyons installés, notre professeur référent entre. Je le reconnais immédiatement et claque ma pauvre tête sur la table, jurant intérieurement dans toutes les langues que je connais. Quelques mots sortent de ma bouche en japonais, souvent composés de Oh et de Non. Mon voisin ne doit pas vraiment me comprendre sur le coup, parce qu'il ne connaît pas ma magnifique relation avec ce serpent.

— Je suis Orochimaru-senseï, votre professeur référent pour cette année, ainsi que votre professeur de sciences naturelles. Je vais faire l'appel, nous allons désigner les délégués et nous nous rendrons dans le gymnase, pour le discours de rentrée de la sous-directrice. Un peu de silence, je vous prie.

Je relève doucement la tête lorsqu'il attrape la feuille d'appel et je le vois me fixer de ses yeux jaunes de serpent. Moi qui pensais m'être débarrassé de lui, me revoilà dans une de ses classes. L'univers se moque décidément de moi et me fait payer le voisinage de Sasuke, j'en suis presque certain.

— Monsieur Uzumaki… vous dire que je suis heureux de vous revoir serait un odieux mensonge. J'espère simplement que le fait d'être en dernière année va vous faire vous calmer. Surtout lorsque je vois que vous êtes accompagné par Monsieur Uchiha, également connu pour son comportement problématique pendant les cours. Mon collègue de mathématiques vous passe bien le bonjour, et est heureux de vous avoir encore cette année dans sa classe.

C'est au tour de mon ami de changer de couleur — devenant plus blanc qu'il ne l'est déjà — et de perdre un peu son sourire. J'ai déjà entendu parler d'un mathématicien assez sadique qui parcourt les couloirs de ce lycée, et Sasuke a dû faire son aimable rencontre. L'année va être réellement explosive et je m'attèlerais à ce qu'elle le soit.

Comme à chaque fois, les regards se tournent vers moi — j'y ai droit dès que j'ouvre la bouche, même si c'est pour poser une question qui n'est pas problématique. Ça commence à chuchoter, même si le prof n'a pas fini de faire son appel. Roulant les yeux, Sasuke se lance dans l'observation du ciel juste à côté de lui et moi, j'admire aussi les environs. C'est la toute première fois que je le vois avec des lunettes et je trouve qu'elles lui donnent un air qui lui va extrêmement bien, celui de jeune homme sérieux et droit dans ses baskets. Mais en même temps, je pense qu'il ne faut pas s'arrêter à son apparence : il semble arrogant, exaspérant et même pédant. Mais lorsqu'il sourit ou qu'il joue de la musique, c'est une tout autre personne.

Le bruit des chaises de mes camarades me sort de mes pensées. Je m'empresse de réveiller mon voisin par un coup de coude, qui le fait sursauter. Les messes basses des autres ne s'arrêtent et semblent même redoubler d'intensité. Ça commence à franchement m'énerver et je remarque très facilement que je ne suis pas le seul. Je me retourne alors vers eux, souris bien méchamment et débite.

— Si vous ne nous connaissez pas, vous allez apprendre à le faire. Je fais le bazar, Sasuke répond aux profs, et on se retrouve souvent virés de cours. On est pas spécialement sociables, mis à part entre nous. Et vous savez quoi ? On le vit bien, et oh, surprise, on réussit à avoir de bonnes notes. Les profs ne nous aiment pas, mais on en a rien à faire, tout comme vos petites remarques que vous faites derrière notre dos et que vous pensez qu'on n'entend pas. Je vais vous avouer un truc : on n'est pas sourds, on entend parfaitement ce que vous dîtes. Trouvez-vous d'autres boucs émissaires, nous, on en a assez.

Je complète par un sourire hypocrite à souhait, ceux que je maitrise le mieux. Me retournant vers mon voisin, je lui montre la paume de ma main, afin qu'il ne me laisse pas comme un imbécile au milieu du couloir et montrer qu'il est d'accord avec moi. Il la frappe avec un plaisir non dissimulé et nous continuons notre chemin, dans un silence qui, pour une fois, fait du bien.

Comme chaque année, je manque de m'endormir lorsque la sous-directrice fait son petit speech d'entrée. Elle nous rappelle que c'est notre dernière année et qu'elle déterminera tout. Ce n'est que la troisième fois que l'entendons de la journée. Moi, ce qui m'intéresse, c'est ce qui se passe après. Les tests physiques pour le club d'athlétisme. Je me suis entraîné toute la semaine précédente, quand je n'étais pas perdu dans mes pensées afin de battre mes propres records. Et puis, ce sera un excellent moyen d'impressionner Sasuke par mes superbes capacités, surtout qu'il a dit qu'il resterait pour m'attendre avec un livre.

La matinée continue sur le même rythme et je ne me surprends même pas à rêvasser, bien loin de la voix grave d'Orochimaru-senseï. Je vois déjà le toit et notre repas, sous le beau ciel de ce début de printemps. Sasuke va se fondre dans le ciel et moi, je vais fondre comme neige au soleil en le regardant. Chacun son occupation.

Lorsque la cloche nous libère enfin de notre prison de classe, je monte à toute vitesse vers le sommet du bâtiment. Je ne tiens pas vraiment en place, pressé d'arriver à quatorze heures et voir si les efforts ont payé. Car, contrairement au violon ou au dessin, je tiens cette passion de ma propre personne. Rien ni personne ne m'a dirigé vers elle. Alors, quand je cours, je ne pense pas à mes parents. Je ne fais qu'avancer sans vraiment de but. Mais après tout, est-ce qu'il en faut un ?

Je vois bien que Sasuke s'exaspère de mon comportement agité. Il remonte ses lunettes en soufflant, ne pouvant sans doute voir toute la beauté qu'il aime tant de son ciel adoré. Il sourit bien mystérieusement et ça me fait m'arrêter subitement. Une idée vient de me traverser la tête.

Je ne dois pas être très agréable à voir, les joues rouges et suant un peu. Mais tant pis. Je reprends un peu mon souffle en le plaçant à ses côtés.

— Je peux… essayer tes… lunettes… s'il te plaît ?

Il lève les sourcils, sans doute surpris par ma demande. Mais j'ai bien envie de voir ce que ça fait d'être dans sa peau. Et puis, dans un certain sens, ça nous rapproche. Il les enlève avec précaution et je les attrape avec une attention toute particulière. Même s'il n'accepte pas le fait de vieillir, Jiraya en porte lorsqu'il écrit et déteste qu'il y ait des traces dessus. La monture de Sasuke est un peu ovale sur les bords, ainsi d'un noir qui pourrait rendre son visage incroyablement sévère. Heureusement pour lui, ce n'est pas le cas. Elle lui va très bien. Je place donc les lunettes devant mes yeux et me recule d'un coup. Je n'imaginais pas sa correction aussi forte.

— Mais t'es bigleux, ma parole ! m'exclamé-je.

— C'est un euphémisme. Je te distingue à peine, pour être honnête.

— Ha bon ? Et là ?

Je me rapproche un peu, ignorant mon cœur qui commence à battre. Ce n'est pas le moment. Pas du tout.

— Toujours pas. Je reconnais vaguement tes cheveux et les traits de ton visage, mais pas plus.

Sa myopie est d'un niveau important. J'ai bien envie de me la jouer un peu ophtalmo et je me rapproche encore. Le cœur continue sa course effrénée dans ma cage thoracique et je fais la sourde oreille jusqu'à ce que je me rende compte de la faible distance à laquelle je me trouve. Il n'est qu'à quelques centimètres de moi et je peux distinguer l'entièreté de son visage. Je n'ai même pas besoin de demander s'il me voit dans cette position, parce que je suis sûr de déjà connaître la réponse.

C'est le moment opportun. Le moment qui me fait peur depuis que je me suis rendu compte qu'il se passait quelque chose en moi, que cette personne en face de moi ne quittait pas mes pensées, que ce soit le jour comme de nuit. Il faut que je pose la fameuse question avant de commencer quoi que ce soit.

Mais ma bouche reste scellée et je me rapproche plus encore, me perdant dans ses pupilles étoilées. Je les vois parfaitement dans les miennes, et dans un certain sens, je commence à m'interroger sur le jeune homme en face de moi. Je le surprends souvent dans cette position, en train de se plonger dans mes pupilles, comme il le fait avec le ciel au-dessus de nous. Et mon cher cœur s'imagine toujours que peut-être, peut-être il pourrait partager mes sentiments.

Surtout que je ne suis pas le seul à observer mon vis-à-vis. Il est dans la même position que moi, ses iris se promenant sur tout mon visage. Moi, cette phase s'est terminée au moment même où j'ai compris ce qui se passait. Ce qui allait se passer, maintenant que je sens son souffle sur mes lèvres. Il faut vraiment que je pose cette fichue question.

Je prends mon souffle, mon courage, mon cœur battant et j'ouvre un tout petit peu ma bouche. Mais la sonnerie en décide tout autrement et retentit dans tout le bâtiment, ainsi qu'aux extérieurs. On se statufie comme deux êtres sans vie, mais on ne se lâche pas des yeux. Il bredouille quelque chose que je ne comprends absolument pas et récupère ses lunettes en m'arrachant à moitié les oreilles.

— Dépêche-toi si tu ne veux pas rater le début des entraînements. Ce serait tout de même dommage.

Sa figure est rouge et il ne parvient pas à me regarder dans les yeux. Je ne peux pas critiquer, je suis dans le même état.

— Tu viendras me voir ?

J'ai l'impression que mon pauvre cœur va se décrocher dans la seconde. J'ai peur qu'il dise non.

— Oui. Mais je vais attendre encore un peu ici.

J'ai envie de discuter de ce qu'il vient de se passer, mais je sens qu'il ne sera pas réceptif, trop choqué par les évènements. Rassuré par la réponse, je me dépêche de descendre les escaliers. Je suis tellement excité par la tournure que prend cette relation que je manque plusieurs fois de m'étaler sur le sol et que mes chevilles se tordent. Tout mon être bat de toute parts. Je n'ai pas envie que ça s'arrête.

C'est la troisième année consécutive que je me présente devant Gai-senseï, le professeur de sport qui gère le club d'athlétisme et surtout la partie course à pied, mon domaine de prédilection. Lorsqu'il me voit arriver avec mon t-shirt orange, mon short bleu roi et mes bracelets éponges jaunes, il éclate de rire. Littéralement. Les autres candidats me fixent comme si je sortais d'un vaisseau spatial et je ne m'occupe pas d'eux.

— Toujours excentrique à ce que je vois, Naruto.

— C'est une mauvaise chose ?

Il sourit comme lui seul sait le faire et me présente son pouce levé.

— Pas du tout, surtout si ça t'aide à préserver l'été de ta jeunesse ! Mais il va falloir me montrer ta fougue sur le terrain. Parce que sinon, tu connais bien la chanson.

Je baisse la tête. Je n'ai pas envie d'être recalé à nouveau. Cette activité est importante pour moi. Parce que je ne peux pas me reposer sur Sasuke indéfiniment. Parce qu'il ne faut pas que je le considère comme mon sauveur. Tout peut s'arrêter du jour au lendemain entre nous. La course, c'est concret, c'est stable. Alors je ne me laisserais pas vaincre.

Comme il fait beau, nous passons les tests à l'extérieur. Nous sommes classés par ordre alphabétique, si bien que j'ai un certain temps à attendre avant que ce soit mon tour. Je m'assieds sur les bancs prévus pour l'équipe de foot, placés tout autour de la piste ronde. Bien loin, j'aperçois une forme sur les gradins, luttant contre le vent qui souffle légèrement et me rafraichit. C'est presque sûr que c'est Sasuke, mais je ne le saurais qu'au moment de passer devant lui.

— Naruto ! C'est à toi ! hurle le professeur, dans sa combinaison verte, le sifflet et une tablette de bois à la main, afin de noter nos résultats.

Je me place sur startings blocks, comme les pros. Je dois faire moins d'une minute vingt pour courir l'entièreté du terrain, qui fait cinq cents mètres. Le record du monde est de cinquante-sept secondes. L'année dernière, j'étais trop lent de trois secondes. Cette année, je compte être plus rapide de quatre de plus. Le coup de sifflet me fait démarrer en trombe. Je me donne à fond pour le début, décélère un peu et termine en sprint, comme lorsque je me suis entrainé, le chronomètre autour du cou, pendant les vacances. Je passe comme un coup de vent à côté de Sasuke, qui s'est rapproché pour me regarder. Le cœur rate un battement, mais ce n'est clairement pas le moment pour réagir à la présence du garçon. Je m'attendais à ce qu'il m'encourage un peu et je suis un peu déçu de n'entendre que le vent dans mes oreilles. Mais cette impression ne dure pas longtemps, car j'arrive déjà à la ligne d'arrivée. Je vois le coach regarder son chronomètre avec des yeux de poissons. Je crains déjà le pire, que j'ai fait le pire record de tout le lycée.

— Tu as mangé du guépard à midi Naruto ?

— J'pense pas que ce soit très bon m'sieur. Pourquoi ?

— Tu viens d'exploser le record du lycée. Une minute zéro trois. Tu es le bienvenu dans l'équipe, bien entendu.

— Sérieux ?

Et là, je ne peux pas m'en empêcher. Le vieux moi reprend les reines de mon corps et j'explose de joie, comme l'arc-en-ciel que j'étais. Je saute dans tous les sens et en me tournant, je remarque que mon ami me regarde toujours. Même pas essoufflé, je m'empresse de le rejoindre et de lui lancer.

— J'ai été pris Sasuke, j'ai été pris. Tu te rends compte ? J'ai été pris !

Je passe la barre qui nous sépare en sautant par dessus et observe sa réaction. Il est aussi froid qu'un bloc de béton et ça met un gros stop sur ma joie. J'ai l'impression qu'il n'en a rien à faire. Littéralement. Et je ne m'en cache pas.

— Bah alors, tu ne dis rien ? T'es pas content ?

Son visage se déride et il m'offre même un sourire, tout en répondant.

— Bien sûr que oui que je suis heureux pour toi.

Je le darde de mes yeux lançant des éclairs et lance.

— On ne dirait pas.

Je m'attends sincèrement à un de ses sarcasmes et une moue des plus dédaigneuses. Il n'a peut-être pas envie de me montrer ses sentiments, parce que pour lui, ce n'est pas grand-chose. Mais toutes mes jolies convictions et mes peut-être se font enfouir par un saut de cabris et des cris, comme moi tout à l'heure. J'écarquille les yeux comme un poisson, surpris au possible qu'il soit si expressif en présence d'autres personnes, lui qui d'habitude calme et pausé. Passant ce sentiment, je le rejoins rapidement dans ses sauts et ses cris et nous ressemblons à deux gosses s'amusant pour la toute première fois de leur vie. Et dans le ciel au-dessus de nous, brille un très petit arc-en-ciel.

Je me fais rapidement rappeler à ma place de nouveau membre de l'équipe d'athlétisme du lycée par des sifflements intempestifs de Monsieur Hyo. J'ai l'impression que je vais exploser comme un feu d'artifice tant je suis content. Cette dernière rentrée a un goût tout nouveau en moi et tout ce que je peux dire, c'est que j'aurais plein de trucs à raconter ce soir à mon parrain.

— Bien… pour finir cette séance, vous allez me faire dix tours de terrains et ensuite, vous irez vous doucher, parce que vous ne sentez pas la rose. Vous êtes prêts ?

Nous n'avons pas besoin des starting-blocks, puisqu'il s'agit d'endurance et non de vitesse. Alignés, nous commençons à lentement courir après le coup de sifflet. Je n'aime pas beaucoup cette pratique, lui préférant le sprint et la vitesse. Je n'ai jamais vraiment réussi à bien me canaliser pour pouvoir garder mon énergie, ce qui a expliqué mes deux refus des années précédentes. J'étais toujours à la limite de mon souffle bien avant d'avoir fini mes cinq cents mètres réglementaires. Mais là, ma concentration ne s'envole pas à cause de mes poumons qui ne font pas leur travail, mais à cause de mon cœur qui, décidément, aime trop faire le sien. Toutes les images de la journée me repassent en mémoire, de ce matin quand je suis venu le chercher à tout à l'heure sur le toit, alors que j'étais à deux doigts de lui demander si je pouvais l'embrasser. Je me souviens de ses regards, de ses sourires et de toute sa personne tournée vers la mienne. Mais le problème, c'est que je ne sais pas quoi faire avec lui ; je ne veux pas le pousser, je ne veux surtout pas le brusquer. Et puis, il y a encore le problème de Sakura : je suis littéralement en train de lui piquer Sasuke, tout en sachant qu'elle a des sentiments pour lui. Je me déteste un peu, sur le coup.

L'entrainement se déroule sans que je n'y fasse vraiment attention, trop perdu dans mes pensées. Le sifflet final me fait sursauter et je vais rejoindre les autres dans le vestiaire. Je grimace à l'idée de devoir me déshabiller, parce que je ne veux pas qu'on voie mes cicatrices — il y en a quelques-unes sur mon ventre, les toutes premières que je me suis faites sous la douche, le soir où le vide est réellement devenu mon ennemi. Je prétexte donc une sorte d'envie d'aller aux toilettes pour m'échapper et me changer, me noyant sous une couche de déodorant. Il est hors de question que je me douche devant des inconnus, pour les raisons que j'ai évoquées plus haut. Je n'en parle même pas à mes plus proches amis par peur du jugement.

Lorsque tout le monde est reparti, je sors à mon tour et me dirige vers les gradins, où je suis presque sûr de retrouver Sasuke. Il a l'air complètement dans la lune, regardant le ciel avec un drôle de regard.

— Sasuke ? Tu viens ou tu comptes rester là toute la nuit ?

Il sursaute et fait tomber le livre qu'il tenait. Il me fixe comme si j'étais une apparition divine et je commence à me poser des questions. J'ai rapidement compris qu'il était rêveur, mais le retour à la réalité semble bien compliqué pour lui. Il essaie de me rassurer d'un sourire et nous nous dirigeons tous les deux vers la sortie. Pour ne pas me laisser envahir par mes pensées, je m'empresse de poser des questions sur nos cours du lendemain. C'est une technique un peu fourbe, mais au moins, ça le réveillera aussi.

— On commence par quoi demain ?

Il attrape son emploi du temps dans son sac, ses yeux se déplacent vers le milieu — le jeudi, demain. Il blanchit bien rapidement et j'avale difficilement ma salive.

— C'est la journée de l'enfer, glisse-t-il en me passant la feuille.

— Ils ne sont pas sérieux ? Deux heures de biologie ET deux heures de maths ? Mais ils veulent notre mort ou quoi ? m'insurjé-je, imaginant déjà la joie de la journée de demain.

— J'en connais deux qui doivent se frotter les mains de bonheur. Le serpent et le hérisson.

— Le prof de maths s'appelle Hérisson ? l'interrogé-je, surpris qu'il porte un nom aussi étrange.

— Non, non, mais tu verras. Ses cheveux sont étrangement dressés sur sa tête, comme les piquants d'un hérisson. C'est assez étrange.

J'essaie de m'imaginer quelqu'un ressemblant à un hérisson, mais ça ne fonctionne pas très bien. Je souris de mon imagination un peu détraquée et nous continuons à bavarder, évitant consciencieusement les sujets qui font démarrer mon cœur. Lorsque je suis dans mon train, les écouteurs dans les oreilles, je continue à lui envoyer quelques messages, discutant de nos autres profs, de nos camarades et même un peu de Sakura.

Je suis désolé pour elle, mais elle ne m'intéresse définitivement pas. Cela ne m'a rien fait de ne pas être placé dans la même classe qu'elle. De plus, elle vient de m'envoyer un nouveau message pour m'interroger sur ma rentrée, mais je préfère amplement discuter avec toi. C'est nettement plus plaisant.

J'écarquille les yeux et je commence à répondre à ce message, essayant de ne pas trop sourire comme un parfait imbécile. Mais il ne me laisse pas le temps de faire quoi que ce soit.

D'ailleurs, je ne le montre peut-être pas beaucoup, mais je suis très heureux d'être dans la même classe que toi. Je crois sincèrement que c'est la première fois de ma vie que j'ai un ami avec qui je m'entends bien et qui ne juge pas mon comportement vis-à-vis des professeurs. Je sais qu'avec toi, je peux discuter de tout et je t'en remercie sincèrement.

Là, je dois ressembler à une espèce de tomate géante qui s'enfonce dans son siège et qui essaie de ne pas faire de bruit. Je suis une sorte de guimauve qui fond, mais ce qui me désespère là-dedans, c'est qu'il ne se rend même pas compte de l'effet de ses mots sur moi et de leur importance.

Je te renvoie l'ascenseur, l'enfoiré, c'est super sympa d'être avec toi et puis je vais enfin pouvoir te voir en action avec les profs (et puis j'en avais un peu marre que tes sarcasmes soient uniquement dirigés vers moi). Par contre, concernant Sakura, je te laisse te débrouiller. Je sens que si je lui dis, elle ne va pas trop aimer…

Ma meilleure amie n'est pas une imbécile. Elle va vite comprendre le pourquoi du comment me concernant. Et je ne peux pas la perdre, parce qu'elle fait partie des points de repère dans mon monde et que c'est la seule à savoir pour mes parents, en dehors de Jiraya. Elle fait partie de ma vie depuis beaucoup trop de temps. Mais en même temps, cette situation devient bien trop compliquée. Je ne sais plus quoi faire.

Jusqu'à ce que je rentre chez moi, plus aucun message n'arrive sur mon téléphone — il doit être arrivé à son tour —, mais contrairement au mois dernier, je ne me sens pas du tout déconnecté de la réalité. Parce que je sais que je ne vais pas être tout seul.

— Yo Jiraya !

— Yo gamin !

Il est dans le salon, sur le canapé en train de lire le journal. Une grosse tasse de thé est sur la table basse, ainsi qu'un gâteau qu'il a dû acheter au konbini d'à côté. Il a ses lunettes sur son nez et ça me fait un peu rire, parce qu'il ne les met jamais, habituellement.

— Les nouvelles sont bonnes ? demandé-je en souriant et en m'installant à côté de lui.

— Mouais, toujours la même chose, que des trucs négatifs. Je sais pas si un jour, les journalistes sauront raconter des choses joyeuses. Mais toi, comment ça a été cette fameuse rentrée ?

— Premièrement, je suis entré dans le club d'athlétisme en pulvérisant le record du cinq cents mètres, je suis dans la même classe que Sasuke et en plus, on a passé toute la journée ensemble. Sérieux, c'était trop cool !

— T'es sacrément mordu gamin. C'est mignon. Mais tu sais quoi ? Je vais te cuisiner des ramens pour te féliciter de cette fameuse place dans l'équipe. On se fêtera ça entre nous. Ça te dit ?

— Carrément !

Il m'offre un grand sourire et je ne peux pas m'empêcher de continuer sur ma lancée.

— Tu sais Papy, ça me fait vachement plaisir que tu sois là en ce moment. Ca change de d'habitude.

— Tu te sens si seul que ça ?

Je pose les mains sur la table et baisse la tête. Mes poignets pulsent à toute vitesse, comme si mon cœur avait changé d'endroit. J'ai presque envie de lui dire tout ce qui se passe en moi, ce qui se passe quand le silence et le vide prennent toute la place.

— Ouais. Cette maison était toujours bruyante. Le silence ne lui va pas.

— Je… écoute Naruto, je vais essayer de rentrer plus souvent. Pour que tu souries un peu plus, comme tout à l'heure. D'accord ?

Je relève les yeux vers lui et hoche la tête. Je n'y crois pas un mot. Sans doute parce que ce n'est rien que la troisième fois qu'il me fait cette promesse et qu'il ne la tient pas. Parce que Jiraya ne peut pas être sédentaire, il faut qu'il soit toujours en promenade dans tout le pays. C'est sa façon de vivre et je me sentirais coupable si j'étais celui qui le faisait changer subitement.

— En attendant le repas, ça te dit une partie de jeux vidéos ? propose-t-il en voyant que je suis muet comme une tombe.

— Oui ! Faut qu'on arrive à débloquer les scènes cachées dans celui sur Marato!

On s'installe tous les deux et on commence à choisir nos personnages. C'est un peu l'avantage avec mon parrain, c'est que lui aussi, il aime bien mon manga préféré. On peut en parler pendant des heures, parce qu'il a ses petites théories sur tout un tas de choses. Et lui aussi, il a son personnage attitré, qu'il joue systématiquement. Le problème, c'est que je comprends très bien ses mécaniques et que je le contre à chaque fois.

— Et encore battu ! J'suis désolé, mais tu t'encroutes, papy.

Je clique sur redémarrer, mais me fais surprendre par des vibrations sur la table basse, juste devant moi. Je lève un sourcil et attrape l'objet. Mon petit cœur démarre lorsque j'aperçois le nom de l'appelant.

— Bah mince, pourquoi Sasuke m'appelle ?

— Ton dulciné ? Bah qu'est-ce que t'attends pour répondre gamin ? Allez, fonce !

Je clique sur le petit téléphone vert et quitte la pièce, allant me cacher dans ma chambre. Le portable est collé à mon oreille, je glisse, surpris.

— Sasuke ? Y a un problème ?

Non… J'avais juste… envie de te parler… et… je ne pouvais pas attendre demain, me lance-t-il, plein de gêne.

— Ha… Hum… d'accord… Et donc, qu'est-ce qu'il y a ? Tu m'inquiètes, tu ne parles pas comme d'habitude, continué-je, assis sur le lit.

Je suis certain qu'il a repensé à ce qui s'est passé sur le toit et qu'il ne veut plus m'adresser la parole, parce qu'il a peur de devenir gay à mon contact — surtout que je ne le suis pas, vu que je suis bi.

Est-ce que tu as déjà eu le droit au petit speech de tes parents sur ton avenir et tout ce qui va avec ? commence-t-il. Parce que moi, je viens juste d'y passer, et justement, je m'en serais bien passé. Mon père, avec toute sa jolie condescendance, m'a gentiment demandé ce que je voulais faire de ma vie. Sachant que mon père, dans sa façon de penser affreusement archaïque, trouve qu'un bon métier, c'est avocat ou médecin. Sachant également que je suis le seul de ma famille à avoir des capacités intellectuelles pareilles, je me dois de faire un bon métier. Sauf que je ne veux pas. Je ne veux pas soigner des gens ou les défendre. Non, moi je veux les faire rêver, je veux leur faire découvrir des auteurs, je veux travailler dans la littérature. Pourquoi est-ce que dans le monde de mon père, et de ma mère par la même occasion, ce n'est pas un bon métier ? Pourquoi est-ce que ça ne mène nulle part, pourquoi, hein ?

Les parents. Il me parle de ses parents. J'ai bien envie de lui hurler qu'il n'a pas à se plaindre, parce que lui au moins, il en a encore. Mais en fait, ça me fait penser à une discussion qu'on avait eue tous les trois. Le plus drôle là-dedans, c'est que je ne vais même pas mentir.

— Quand j'ai annoncé à mes parents que je voulais m'engager dans l'armée, ils ne m'ont pas adressé la parole pendant toute une semaine. Simplement bonjour, bonsoir, et bonne nuit. Rien de plus. Alors oui, je comprends ce que tu ressens. Nos parents mettent nos choix qu'ils n'approuvent pas sur le dos de notre jeunesse, et du fait qu'on doit encore tout apprendre, qu'on ne sait rien. Je déteste ça, même si parfois ils ont raison. Mais pour mon futur métier, je ne me laisserais pas faire, je ne baisserais pas la tête en murmurant des excuses. Bats-toi pour ce que tu aimes Sasuke, et ne laisse pas tomber. Ils ont peut-être gagné la bataille avec leur petit speech, mais ils n'ont pas gagné la guerre, crois-moi — et c'est le futur soldat qui te dit ça. Je t'aiderai, si tu as besoin, je ne t'abandonnerai pas.

Je ne sais pas vraiment quoi te répondre, Naruto… Je suis désolé.

Je souris derrière le combiné. Je m'attendais bien à ce qu'il me dise ça. Surtout que je viens de lui livrer une sacrée information sur moi.

— T'inquiète pas, je ne fais pas ça pour les remerciements. Je fais ça parce que tu es mon ami.

Et ce simple mot m'arrache presque la bouche désormais.

Je me laisse tomber sur mon lit en soupirant de joie, le cœur battant à tout rompre dans ma poitrine. Mon téléphone est toujours dans ma main et je suis certain que Sasuke a raccroché maintenant, me laissant terminer la conversation sur cette jolie phrase plus très vraie. Mes yeux se perdent au plafond coloré et je souris plus encore. Aujourd'hui, pour la première fois depuis bien longtemps, je me suis senti tel un arc-en-ciel. Ma tête tourne à droite et mes pupilles se posent sur la photographie de mes parents que j'ai juste à côté de mon lit. Elle a été prise il y a quelques années, juste devant la maison, pour le jour de mon anniversaire. J'étais souriant au possible et eux aussi. On était tout simplement heureux. Habituellement, je la tourne face contre terre pour ne pas devoir observer ces sourires que je ne reverrais plus jamais. Mais ce soir, je l'attrape et la place devant moi, caressant les deux personnes figées dans le papier glacé. Je ne fais que les regarder, jusqu'à ce que les mots sortent de ma bouche sans que je ne leur donne l'autorisation de le faire. Ça part tout seul, comme lorsqu'ils étaient encore face à moi.

— Salut papa, salut maman. Aujourd'hui, je suis entré en dernière année et je suis dans la classe de Sasuke, celui qui lit de la poésie en français. Par contre, notre professeur référent c'est l'autre serpent, et je l'ai durant deux heures demain. Aujourd'hui, Sasuke avait ses lunettes sur le nez, et ça m'a surpris quand je suis venu le chercher. Je les ai essayées même, il est carrément bigleux ! D'ailleurs, on était sur le toit à ce moment-là, et il a failli se passer un truc. On était à quelques centimètres l'un de l'autre et ses yeux brillaient. Je crois que si la sonnerie n'avait pas retenti, on aurait franchi l'espace entre nous. Moi en tout cas, j'en avais envie…

Je peux déjà voir le regard bienveillant de ma mère, l'esquisse de sourire de mon père, un peu en coin, tous les deux buvant du thé dans la cuisine, les pieds sur la table. Mais ce que je ne prévois pas, c'est d'entendre du bruit dans les haut-parleurs de mon téléphone.

Ses nombreuses chutes qui ont causé les jolies fissures de son écran ont également endommagé le système d'écoute, si bien que je suis obligé de mettre sur le maximum à chaque fois. Ça hurle peut-être dans mes oreilles, mais au moins j'entends, ce qui n'est pas le cas lorsque j'ai l'audace de baisser un minimum. J'attrape mon combiné à toute vitesse et le remets à mes oreilles. Ma voix n'est pas du tout assurée.

— Sasuke ?... C'est toi ?... J'suis désolé, j'ai oublié de raccrocher… Dis-moi, qu'est-ce que t'as entendu ?...

J'ai le cœur qui bat à tout rompre. Moi qui ne voulais pas parler de cette aventure, voilà que je me retrouve à mettre les deux pieds dans le plat.

— Tout, lâche-t-il avec une voix rauque comme ce n'est pas pensable.

— Écoute… Je…

— Est-ce que c'est vrai ? me coupe-t-il alors j'essaie de me justifier. Ce que tu as dit à tes parents sur ce qui s'est passé sur le toit ?

— Oui, débité-je.

Foutu pour foutu, l'honnêteté me vainc en quelques secondes. Mon cœur est dans une boite et je suis en train de la tendre à mon vis-à-vis. Je l'entends respirer à l'autre bout du fil, à toute vitesse. Il doit crever de trouille, exactement comme moi.

— Écoute… J… oublie ce que j'ai dit, ok ? J'ai dit ça comme ça, sur le coup, essayé-je de le rassurer.

— Et si moi aussi ? Et si moi aussi j'en avais envie ? me sort-il tout d'un coup.

Je vais réellement exploser. Je dois être rouge comme une tomate et ma voix se barre encore une fois dans les aigus.

— Je… C'est vrai ? T-t'en avais envie ?

— Oui.

Si j'avais posé la question, il aurait répondu positivement. Il aurait dit oui si la sonnerie ne m'avait pas coupé. J'ai l'impression que l'univers se moque de moi.

— Écoute — merde, c'est la troisième fois que je le dis — on ne peut pas en discuter au téléphone, c'est… trop étrange. Ne bouge pas de chez toi, j'arrive.

— Comment ça, tu arrives ? Mais il va bientôt faire nuit… Et tes parents ?

Pas mes parents. Jiraya. Mais je suis certain qu'il comprendra. Je crois si ça n'avait pas été dans des circonstances si affreuses, il aurait été content que je rompe avec Gaara. Me voir à nouveau attaché à quelqu'un, ça le fait sourire. Et puis, on pourra manger des ramens demain soir. Rapidement, j'invente le mensonge tout fait et je lui balance.

— Mes parents sont en voyage en France, je leur laissais un message sur leur répondeur. Et oui, je raconte absolument tout à mes parents, pas besoin de poser la question.

— D'accord, mais passe par derrière. Il suffit juste que tu contournes la maison et que tu toques à la porte de ma chambre. J'ai un accès sur le jardin.

— Ok. Je suis là dans vingt minutes.

Je raccroche à toute vitesse avant même qu'il ne me donne une réponse et fonce dans la cuisine où se trouve mon parrain.

— Alors ? Tout va bien ? Ça va Naruto, tu es tout rouge ?

— J'suis super désolé, Jiraya, mais faut que j'y aille. J'sais pas si je pourrais manger avec toi. J'ai même pas trop faim en fait.

— Wow, tu te sens bien gamin ? C'est rare que tu n'avales rien. C'est l'amour qui te fait cet effet-là ?

Je n'ai pas le temps d'être gêné. Fixant ses deux grandes pupilles noires, je souris doucement.

— Bah peut-être bien que oui. J'vais voir Sasuke là. Faut qu'on… discute.

— Qu'est-ce que tu fiches encore ici ? Allez, fonce !

Je mets mes chaussures en me faisant mal aux doigts, attrape un manteau et sors de la maison en courant. J'ai l'impression que c'est le sprint de ma vie et que je joue je ne sais quoi d'incroyablement important. Je n'ai même pas enclenché ma musique, comme d'habitude, les battements de mon cœur me servent à rythmer ma course. Je laisse toute mon énergie pour attraper le train un peu au vol, sautant plusieurs marches dans les escaliers. Je reprends mon souffle sur un siège qu'on me laisse gentiment et j'essaie de ne pas trop sourire. Il en avait envie. Vraiment. Il le voulait, exactement comme moi. C'est dur de ne pas étirer les lèvres. Beaucoup trop pour moi, parce que ça fait bien longtemps que je n'avais pas eu autant d'énergie.

Dès que je sors du train, je pique à nouveau un sprint et je traverse la rue de Sasuke à toute vitesse. Je passe le portail en sautant au-dessus et passe par l'arrière et toque à l'une des fenêtres, que je pense être la fameuse porte menant à sa chambre. Les yeux de mon vis-à-vis n'ont jamais été aussi brillants que ce soir.

— Dès que je suis sorti du train, je me suis mis à courir, ce qui explique la magnifique couleur de mon visage.

J'essaie de ne pas entrer directement les deux pieds dans le plat, même si j'en meurs d'envie, littéralement. Mais rien ne bouge du côté du brun et je me rends à l'évidence qu'il va falloir évoquer le vif du sujet.

— Bon… l'humour ne marche pas… C'est noté. Hum… Donc… Tu… t'en…

— Oui…

— Et donc, qu'est… ce… qu'on… fait ?

— Je ne sais pas…

— Est-ce que… Je… peux tenter un truc ?

— Vas-y…

Je crois bien qu'on est aussi rouges l'un que l'autre et que nous ne ressemblons pas à grand-chose. Je me rapproche de lui et lui retire ses lunettes, lui arrachant sans doute les oreilles au passage. J'ai bien envie de m'excuser, mais je crois bien que ça ruinerait l'ambiance qu'on essaie de créer. Je les pose sur un meuble non loin de moi et je reviens à ma position initiale.

— Je veux que tu me dises ce que tu ressens présentement. Dis ce qui te passe par la tête, je peux tout entendre. Après toi, ce sera à mon tour.

Il prend une petite respiration et me fixe comme jamais. Moi, je suis prêt à tomber.

— C'est exactement la même sensation que ce midi, sur le toit. J'ai le cœur qui bat à toute vitesse, et je n'arrive pas à le faire ralentir. Tes yeux brillent, de cette lueur que je ne comprends pas, mais que j'apprécie grandement. Et leur couleur… elle me fait penser au ciel. Et tu connais mon attrait certain pour le ciel.

Je hoquette, parce que je ne m'y attendais pas du tout. Parce que je crois toujours que je dérange, parce que je crois toujours qu'il va me renvoyer chez moi en me hurlant que je suis un être ignoble. Parfois, j'oublie complètement de croire en moi. Mais je crois bien que c'est le principe même d'une dépression. En pensant à tout ça, je baisse la tête parce que je me sens honteux. Je sens deux doigts qui me relèvent le menton et un signe presque imperceptible qui me demande de parler.

— La toute première fois que je t'ai vu, je t'ai trouvé arrogant et prétentieux. Enfoiré t'allais drôlement bien comme surnom. Et puis… et puis t'as commencé à me plaire. C'était pas la première fois qu'un garçon me plaisait — c'est une longue histoire —, mais j'ai quand même tout fait pour te sortir de ma tête. Chaque soir, je me disais que tu étais mon ami et rien de plus. Mais t'es pas parti, t'es resté dans ma tête, bien installé. Je sais que ce n'est pas ce que tu attendais, mais…

Je m'arrête dans mon discours et respire un grand coup. Je me rapproche plus encore vers lui, lui attrape la nuque le plus doucement que je puisse. C'est le moment de poser la fameuse question, celle qui est sur mes lèvres depuis le début de la journée.

— Je vais te demander quelque chose. Tu peux tout à fait me dire non, tu peux tout à fait te reculer si tu ne te sens pas à l'aise. Je ne t'en voudrais pas. Est-ce que je peux…

Et je me fais encore une fois arrêter, cette fois-ci par des bruits à la porte et une voix claire, sans doute celle de sa mère.

— Sasuke, chéri, nous allons manger. Ne tarde pas trop.

Je souffle, ne pouvant pas m'en empêcher. Le plus bas que je puisse, pour qu'il ne m'entende pas, je glisse en français.

Punaise, l'univers, tu crains. Tu crains vraiment.

Le jeune homme se détache de moi et je sens mon cœur se serrer. Je n'ai même pas fini ma pauvre question. Il replace ses lunettes sur son nez et je suis prêt à reprendre la porte pour déguerpir rapidement d'ici.

— Écoute… reste dans ma chambre, je vais te sortir un paquet de biscuits de ma réserve personnelle. Je suis désolé, ce n'était pas vraiment prévu que ma mère fasse interruption comme cela. Attends-moi, je reviens dès que j'ai fini de manger.

Je lève un sourcil lorsqu'il se retourne vers le lit et hoche la tête lorsqu'il me présente le fameux paquet de biscuit, pour lui montrer que j'ai bien compris la marche à suivre. Il s'évapore ensuite vers la porte et me voilà tout seul dans tout ce silence. Mais il ne ressemble pas à celui que je connais, celui qui hante les couloirs de ma maison lorsque je suis seul chez moi. Non, ce silence dit tout un tas de choses, toutes celles qui restent coincées au fond de nos cœurs respectifs parce qu'on a peur, qu'on ne les assume pas encore, qu'on pas encore compris ce qui se passait. Le silence me fait du bien, parce que je sais qu'il ne va pas essayer de me tordre le cou en me refilant son copain le vide et faire diriger mes pas vers la cuisine, retrouver la couleur rouge qui tapisse le sol, une fois un canif en main. Non, ici, je suis en sécurité.

Pourtant, mon cœur ne s'arrête pas, bien au contraire. J'ai l'impression qu'il va exploser et pour le faire se calmer un peu, j'attrape un de ces fameux biscuits dans la boite. J'en avale un assez rapidement, suivi de son jumeau et je me rends compte qu'en fait, j'ai réellement faim. Je me sens tout d'un coup coupable de vider la réserve de Sasuke, mais il a dit que je pouvais me servir alors je ne me gêne pas.

Au bout de mon sixième biscuit, je me fais arrêter par une porte qui claque. Je relève les yeux de mon meurtre pour observer leur ancien propriétaire qui respire assez fort. Il n'a pas l'air très bien. La bouche pleine, je dis.

— Te v'la décha ?

Il hoche la tête, rouge comme une tomate. Je comprends que c'est à moi de continuer la conversation.

— T'as mangé drôlement rapidement. Un bol de soupe miso et c'était terminé ?

— Je n'ai pas mangé.

— Pourquoi ? Tu ne te sens pas bien ?

— Je me porte parfaitement bien. Je voulais simplement des réponses à mes questions. Je ne pouvais tout simplement pas attendre. Alors, j'ai prétexté un mal soudain de tête et je suis revenu ici pour te les poser.

Il s'approche du lit à petits pas, peu sûr de lui. Il prend une sorte de grande respiration et ose enfin.

— Allais-tu réellement me demander si tu pouvais m'embrasser ?

Mon visage entier se fige. Lui aussi, il y va les deux pieds dans le plat. Fini les questions silencieuses, fini les petites déclarations qui n'en sont pas vraiment. Le vif du sujet, là, maintenant, tout de suite.

— Oui.

Alors, moi aussi, j'entre dans le vif du sujet. Moi aussi, j'arrête de me murer dans mes mensonges et je lui balance toute mon honnêteté à la figure. Je descends du lit et me rapproche très rapidement de lui. Je suis comme tout à l'heure à quelques centimètres de lui.

— Si ta mère n'était pas arrivée, j'aurais pu finir ma question, exactement comme maintenant.

Nouvelle inspiration de ma part, j'avance encore un peu et place mon front contre le sien. Mes mains restent contre mon corps, jusqu'à ce qu'il me donne l'autorisation de faire quelque chose. Nous avons les joues rouges tous les deux.

— Sasuke, est-ce que je peux t'embrasser ?

Il me fixe, ne bougeant pas. Moi aussi, je suis statufié sur ma position. Je me plonge dans ses yeux, qui brillent de mille feux. Je ne sais pas vraiment si c'est la fatigue ou l'excitation de la situation. Je n'ai pas envie de me poser des questions maintenant. Seule sa réponse m'importe.

— Oui.

Je me rapproche encore, plaçant les mains sur sa joue, glissant vers ses cheveux. Il bouge à son tour, se collant à moi. Je penche ma tête, caresse son nez du mien. Je ferme les yeux pour profiter à fond du moment, à fond des sensations qui se promènent partout en moi. Je n'ai pas peur du baiser en lui-même, mais de ce que ça engendre sur la suite. De ce que ça engendre sur nous deux, notre petit duo. Mais une main dans mes cheveux me fait m'arrêter complètement dans toutes mes interrogations, comme si on me tirait sur le devant de la scène pour me rappeler de profiter du moment, là, maintenant tout de suite.

Par manque de souffle, nous nous séparons doucement, sans que nos corps ne s'éloignent trop. Je le fixe comme jamais, essayant de deviner la moindre de ses expressions, la moindre de ses impressions. J'ai franchement envie de savoir si ça lui a plu. Mais aucun mot ne sort. Pas de question. Rien du tout. Je suis toujours rouge, je meurs d'envie de recommencer, je meurs d'envie de lui dire tout ce que je ressens dans la minute. Mais je m'en empêche, parce que je sais que ça briserait tout, cette ambiance bien spéciale qui s'étale entre nous. Ce silence qui parle à notre place.

Et puis, tout d'un coup, nos deux ventres gargouillent comme des forcenés. Nous baissons la tête en même temps, complètement gênés de la situation. Il me dépasse rapidement pour monter sur son lit et se saisir du paquet de biscuits. C'est vrai que lui non plus, il n'a pas mangé. Je comprends presque immédiatement qu'on ne reparlera pas de ce qui vient de se passer. Par peur, par gêne, par manque d'envie ou même de fatigue. Dans un sens, ça ne fait rien. Je suis tout aussi bien comme ça.

Il dévore le biscuit comme si c'était la meilleure chose de tous les temps. Il me fixe, prêt à ouvrir la bouche, mais je le devance en éclatant de rire, franchement.

— On dirait un hamster. Vraiment. Tu manges comme un hamster.

Il lève un sourcil, se demandant sans doute ce qui me prend soudainement pour lui balancer ça en pleine figure. Mais au lieu du sarcasme auquel je m'attends, il sourit de côté, comme j'aime tant. Pour ne pas laisser passer le moindre sentiment, je lève un petit doigt et lance, un accent anglais très naval venant envahir mon français.

— Pourrais-tu effacer ce sourire de ton visage, je te prie, car j'ai la nette impression que tu te moques de moi, vil malotru.

Il me regarde toujours et je vois ses lèvres bouger presque imperceptiblement, comme s'il se mordait les lèvres pour ne pas rire. Je suis le premier à céder, faisant sans doute trop de bruit — je suis tout de même là en catimini. Il me fait signe de baisser le ton, mais ne parvient pas à garder son calme plus que cela. Nous nous retrouvons dans nos rires, comme deux amis qui ne l'avaient pas fait depuis longtemps. Pour faire sourdine, j'attrape un coussin derrière moi et me mets la tête dedans.

— Ne bave pas trop s'il te plaît, je dors dessus cette nuit ! glisse-t-il entre deux rires.

J'en prends une petite respiration et continue de rire pendant quelques minutes, tentant de reprendre mon sérieux. Lorsque j'y parviens enfin, je lâche l'oreiller et regarde à nouveau son propriétaire dans les yeux. Il est clairement adorable et le compliment me brûle les lèvres. Mais un regard vers mon téléphone m'arrête. Jiraya va s'inquiéter si je ne rentre pas rapidement et peut-être que j'aurais encore le droit à quelques ramens restant. Je me lève donc de ma position à regret et fais savoir à mon hôte que je vais enfin le laisser tranquille.

— Tu ne me dérangeais pas, bien au contraire, glisse-t-il au moment d'ouvrir sa porte-fenêtre. C'était... agréable.

J'écarquille les yeux et souris, le rouge aux joues. Je me rapproche un peu de lui et lui glisse dans l'oreille, comme si j'avais peur qu'on nous écoute.

— On reparlera de ça demain en science.

Et en me décollant, j'en profite un peu pour lui embrasser la joue, le plus rapidement possible. Je m'enfuis ensuite en lui faisant un dernier signe. J'ai le cœur qui va exploser.

Ce soir, la nuit n'est pas noire. C'est la première chose que je remarque lorsque je lève les yeux au ciel, en sortant de la rue de Sasuke. Il est plein d'étoiles, plein de petites brillantes qui répandent leur faible lumière sur nous, humains en bas, qui ne comprennent rien à leur mystère. Et puis, j'ai presque l'impression que mes parents me regardent. Alors je leur souris et je continue mon chemin, les mains dans les poches. Mon sourire ne s'efface pas d'un centimètre.

— Gamin ? C'est toi ?

— Yep Papy ! Pitié, dis-moi qu'il reste à manger, j'ai la dalle et j'ai que quelques biscuits dans le bide.

— Je croyais que t'avais pas faim.

Je m'avance dans la cuisine, quittant le vestibule dans lequel je me trouvais, me débarrassant de mes chaussures en les lançant un peu n'importe comment devant moi.

— J'allais me mettre à table. J'ai profité de ton absence pour écrire un peu, j'avais des idées pour la suite de mon roman. Mais mon ventre m'a ramené à la raison.

Je vais m'installer à ma place, posant les coudes sur le bois et attendant que la délicieuse odeur du bouillon de porc m'arrive en plein dans les narines.

— Tu souris beaucoup, mon très cher filleul.

— Il y a de quoi, très cher parrain. Il y a carrément de quoi.

Il dépose les victuailles devant nous et nous commençons à manger ensemble, avalant les pâtes avec un plaisir non dissimulé. Celles que j'ai mangées en mars étaient délicieuses, mais quand c'est Jiraya qui les fait, c'est complètement autre chose. Ça me rappelle mes parents, sans me briser le cœur au passage.

— Tu veux en parler ? demande-t-il, la bouche pleine de pâtes.

J'en aspire quelques une, en essayant de ne pas faire tomber de gouttes sur la table, ce qui est littéralement mission impossible.

— Ouaich, sauf si cha te déranche, glissé-je la bouche encore pleine. Tu peux ne pas être à l'aise avec tout ça.

Il sourit et ses rides se creusent un peu. Il a vraiment l'air d'un vieux bonhomme super sympathique, ce qu'il est réellement.

— Ça fait beaucoup trop longtemps que je t'ai pas vu sourire comme ça, gamin. Alors c'est pour ça que je te demande. Et puis, je me fiche un peu si c'est un gars ou une fille ou une tout autre personne. C'est quelqu'un qui te tient à cœur, tout simplement. Alors ça m'intéresse, tu vois ?

J'en lâche mes baguettes et je me lève, pour le serrer dans mes bras. Il paraît surpris de mon geste et je lui promets de tout lui raconter après. Absolument tout.

— Je pense que tu ne te rends pas compte de ce que ça me fait, d'entendre quelqu'un dire ça. Tu le sauras, t'inquiètes pas. Mais avant, je vais te parler de ma soirée.

Alors j'essaie de trouver des mots sur tout ce que j'ai ressenti ce soir, sur tout ce qui s'est passé et surtout ce qui se passera ensuite.

— Est-ce qu'il sait pour tes parents ? m'interroge Jiraya d'un coup.

— Non. Je n'avais pas envie de partir dans le pathos, de réclamer sa pitié, que j'avais besoin de son amitié et de toute sa personne parce que je n'ai plus personne. Même si en réalité, c'est affreusement vrai. J'ai besoin de personne dans ma vie, parce que je suis tout seul, tout le temps. Parce que Sakura ne voit que l'ancien Naruto. Parce que t'es jamais là. Parce que mes amis sont toujours potes avec mon ex qui m'a fait souffrir par son indifférence absolue et que de toute manière, je pense que ce serait le même cas qu'avec Sakura. Ils veulent que je redevienne l'ancien moi, celui qui souriait tout le temps, qui était un imbécile sur pattes. Sauf que je suis plus un arc-en-ciel, parce que c'était mes parents qui m'apportaient ça. Alors j'essaie de me reconstruire, j'essaie de retrouver mes couleurs par moi-même. Et discuter avec Sasuke, passer du temps avec lui, ça m'aide. Ça m'aide beaucoup, même si j'ai peur de lui donner de l'importance, qu'il me laisse comme un con sur le côté et que tout devienne gris ou rouge autour de moi.

Je laisse échapper ma métaphore préférée. Celle du sang.

— Je ne comprends pas grand-chose, Naruto, tu dis que tu as peur que les couleurs disparaissent, mais en même temps, tu parles du rouge. Est-ce qu'il y a quelque chose à voir avec elle ?

Je prends une grande respiration et tout d'un coup, je relève les manches de ma chemise et enlève les bracelets d'éponge qui ne m'ont pas quitté depuis ce matin. Je lui présente mes poignets, la peau abîmée, les cicatrices de différentes couleurs.

— C'est une métaphore Papy. Le rouge, c'est ce que tu vois là. Je pense que j'ai pas besoin de t'expliquer pourquoi j'ai choisi ça. Mais ouais, ça, ça me fout les jetons parce que j'ai peur de pas réussir à m'arrêter. C'est facile de commencer, mais nettement moins de s'arrêter. Là, depuis le mois dernier, les crises s'espacent. Mais elles sont toujours là. Une, deux coupures à chaque fois. Le rouge, c'est ça Papy. Je dis pas ça pour te faire culpabiliser de me laisser tout seul. Je te montre juste que tout ce que tu vois, c'est de la façade, et que cette même façade, je la sers à tout le monde.

— Naruto… Est-ce que… que tu en as parlé à quelqu'un… quelqu'un de compétent je veux dire ?

Je ris jaune et je remets mes bras contre mon corps. Je ne le regarde pas.

— Oui et non. Après l'accident d'avion, la compagnie d'avion nous a fait tous venir, les familles des victimes et quand ils ont su que j'étais orphelin, ça a été la débandade. Alors que tu prenais soin de moi. Ils m'ont pris rendez-vous chez un psychologue pour que je parle de tout ça. Au début, j'y allais avec presque plaisir, parce que je sentais que ça me faisait du bien, même si ça ne durait que quelques heures. Et puis après je sais pas ce qui s'est passé, il en a peut-être eu marre que je lui raconte systématiquement la même chose. Alors il s'est désintéressé de moi. Totalement. Alors j'ai arrêté d'y aller, j'ai feint un moral parfaitement éclatant et en rentrant, quand le vide était là, comme tous les jours, j'ai trouvé ma propre solution. Là, au moins, on ne me jugeait pas, on ne me demandait pas de passer à autre chose, de tourner la page. Je pouvais faire tout ce que je voulais.

— Est-ce que tu veux que je te paye des séances chez un vrai psy ? Le meilleur de la région même !

Ce que je veux Jiraya, c'est que tu sois à la maison, à m'attendre comme aujourd'hui. Ce dont j'ai besoin, c'est une famille. Pas une bouée de sauvetage, pas de personne de substitution. J'ai besoin d'une famille sur qui compter, avec qui je pourrais parler de tout et de rien. Mais je ne peux pas lui dire ça. Parce que je le connais, il va rester là, il va être malheureux et il va m'en vouloir inconsciemment. Il faut que je le laisse s'en aller s'il a envie.

— Non, Papy, j'ai pas envie. Pas maintenant. J'ai pas envie de me forcer, parce que ça ne donnerait rien de concret, ça ne servirait pas à grand-chose. Par contre, si tu veux vraiment faire quelque chose pour moi, j'ai une petite idée.

Je souris faussement, comme d'habitude. Je me demande si cette mimique ne serait pas devenue véritable, à force de l'utiliser.

— Oui ? Tout ce que tu veux.

— En mai, il y a un festival sportif au lycée et je compte bien y participer. J'aimerais bien que tu viennes me regarder et m'encourager.

— Bien sûr ! Voir mon filleul gagner, c'est le moins que je puisse faire ! Tu as la date exacte ?

Je cours dans ma chambre lui trouver le calendrier de toute l'année et je le lui tends. Il note ça dans un petit carnet informe et me sourit. La discussion est terminée. Parce que ça le gêne, parce qu'il ne sait pas quoi me dire, parce que pour lui, il n'y a que le psy qui peut m'aider et qu'il comprend mon refus. Parce qu'il est perdu.

— Par contre gamin, tu m'excuseras, mais je suis mort de fatigue. Surtout que demain, j'ai de la route à faire.

Je sursaute à moitié et ouvre de grands yeux. J'ai dû mal entendre.

— De la route ?

— J'ai été invité à la dernière minute à un festival pour promouvoir mes livres historiques, je ne peux pas manquer ça ! Surtout que ce sont les moins connus et que j'aimerais avoir une autre reconnaissance que… les autres. Tu me comprends, n'est-ce pas gamin ?

— Ouais, glissé-je tout bas.

— Super ! Alors je te fais un bisou et te dis à dans un mois ! Et si tu as besoin de quoi que ce soit, n'hésite pas à m'appeler.

Et il me laisse tout seul au milieu de la cuisine, assis sur ma chaise, devant mon bol. J'ai le cœur sourd, je ne sais pas du tout quoi ressentir. Et cette sensation, cette douce sensation de vide, de rien, d'oubli et de noir, je la déteste. Parce que ça faisait une semaine qu'elle ne m'était pas tombée dessus — contre une fois par jour, c'est presque un exploit pour moi. Parce que je sais exactement quoi faire dans ces moments-là. Parce que l'envie devient de plus en plus forte.

Alors je marche tout doucement dans les couloirs, pour écouter à la porte de la salle de bain. Le vieux est sous la douche et a même mis de la pop étrange sur laquelle il chante à tue-tête. Je sors mes écouteurs, mon téléphone et je reviens dans la cuisine. J'ouvre le placard dans lequel se trouve la poubelle, passe la main derrière, trouve le gant de toilette sec dans lequel je cache tout. Les gestes se font sans la moindre réflexion. Et sous les paroles des deux amoureux du silence, le rouge est de retour.

En me levant pour cette seconde journée de cours en tant que troisième année, mes poignets me font mal. Peut-être parce que je les ai tués hier soir, au creux de la cuisine et que j'ai fait la vaisselle après, pour éviter qu'une trace ne vienne salir mon alibi. J'ai remis mes bracelets éponges quand Jiraya est venu me dire au revoir, sans ses lunettes — si bien que je me doutais bien qu'il ne voyait pas grand-chose. J'ai ensuite filé vers la salle de bain pour bander les cicatrices et essayer de dormir. J'ai dû fermer les yeux pendant une demi-heure, passant le reste du temps à regarder le plafond, vide comme un vase, et à entendre mon parrain s'en aller sur les coups de quatre heures du matin. Mes larmes ont dégouliné au moment même où j'ai su que j'allais de nouveau être seul.

En partant de la maison, j'ai tenté de me remonter le moral en me disant que j'avais Sasuke et que notre relation allait s'améliorer et évoluer. Mais ça n'a fait revenir que mes sourires hypocrites et ma fausse bonne humeur. Les profs et les matières scientifiques me passent complètement au-dessus de la tête dans ce genre de moment. Lorsque je suis allé le chercher, je n'ai même pas senti mon cœur démarrer. J'avais juste envie de pleurer, de me recroqueviller dans mon lit et de ne plus sortir de là avant des lustres. Lui, il n'a rien remarqué, prenant sûrement mon silence pour de la gêne, vis-à-vis de ce qui s'est passé hier soir.

Et nous voilà donc avec nos blouses blanches, cachés derrière nos camarades, à marcher en pensant déjà au moyen de s'échapper de ce piège mis en place par ce cher Orochimaru-senseï. Je regarde mes pieds, à des lieux de l'école. Je pense à Jiraya, ne comprenant pas pourquoi il ne peut pas revenir avant le mois prochain. Je sais ce que sont les festivals littéraires, mais ils ne durent pas plus d'une semaine, au grand maximum. Que va-t-il faire pendant le reste du temps ? M'éviter, comme d'habitude ?

Je relève la tête en soupirant et croise les yeux de Sasuke. Je sais pertinemment ce qu'il veut. J'arrête donc de marcher et nous nous cachons à un croisement, juste avant les escaliers pour redescendre vers des étages plus sûrs. Il sourit et je l'imite sans y croire le moins du monde. Nous courons le plus vite possible vers la bibliothèque et il y entre en riant. À nouveau, je mens dans mes propres émotions, pour qu'il ne me pose pas trop de questions. Chiyo-senseï nous regarde en souriant malicieusement.

— Ne me dîtes pas qu'ils vous ont mis dans la même classe ? demande-t-elle, remettant ses lunettes sur son nez

— Si, réponds-je, mon sourire de crocodile aux lèvres. Ils ont eu cette excellente idée de nous mettre ensemble. Et là, on vient de s'échapper du cours d'Orochimaru-senseï, en toute discrétion. On est même tranquille au niveau des absences, il a fait l'appel avant qu'on se dirige vers la salle de tous les malheurs. Deux heures de pure tranquillité s'offrent à nous.

Je m'échappe bien rapidement vers notre coin préféré et je me plonge dans les Contemplations, dénichant les deux volumes dans les étagères. C'est l'un des tout premiers que ma mère m'a donnés, quand j'ai montré un minimum d'attrait à la poésie. C'est aussi l'un de mes préférés, tout simplement. J'entends Sasuke discuter avec la bibliothécaire, mais je n'écoute rien. J'en suis parfaitement incapable, ma concentration étant aussi fine qu'un fil de couture. Lorsqu'il revient vers moi avec un sourire, je relève la tête, ferme le livre et fais mine de l'attendre. Il s'assied en fixant mes deux trouvailles et je lui fais avancer le premier tome.

— C'est mon recueil de poésie préféré. Je te promets de lire entièrement les Fleurs du Mal si toi, tu lis celui-ci.

Ce qu'il ne sait pas, c'est que je les ai déjà lus entièrement rien que trois fois. Mais c'est pour engager la conversation et en apprendre un peu plus l'un sur l'autre. Je le fais entrer dans mon univers. Surtout que Victor Hugo est un peu comme moi, dans un certain sens. Lui aussi, il a perdu quelqu'un d'important pour lui — sa fille.

— Les Contemplations, de Victor Hugo. Pourrais-tu m'expliquer qui est-ce ?

J'ai envie de me lever et de partir dans de grands mouvements complètement indignés, mais je ne fais que serrer la table pour me retenir et lui balancer à la figure.

— Tu prétends aimer la poésie, mais tu ne connais pas Victor Hugo ? Mais d'où est-ce que tu sors ? Enfin bon... Hugo est un dramaturge, un écrivain et un poète. Il n'est pas classé dans la même période que Baudelaire, et c'est un romantique. De ce fait, ne t'attends pas au même genre de poème.

— Tu dis qu'il a aussi écrit des romans ? demande-t-il, sérieux.

— Oui, mais bon sang, ne t'y risque pas. Même ma mère, dont le français est la langue maternelle, a eut du mal à les lire. C'est assez pointu, crois-moi.

— Je te fais confiance là-dessus.

Moi aussi, j'ai tenté de m'y mettre. Au début, elle m'aidait, mais maintenant qu'elle n'est plus là, c'est nettement plus compliqué. Alors, malheureusement, les volumes pourrissent à la maison, attendant que quelqu'un les ouvre et fasse danser les mots entre eux.

Sasuke ouvre le livre avec une certaine appréhension et je me lance dans sa contemplation — c'est le cas de le dire. Il fronce de nombreuses fois les sourcils, il soupire même — je crois que c'est la première fois que je le vois exprimer si bien son énervement. Lorsque la sonnerie nous annonce que nous devons retourner en cours, je le vois relever la tête comme s'il était libéré de cette lecture.

— Ça ne te plait pas ? m'enquis-je, presque déçu.

— Si, mais j'ai énormément de mal. Je ne connais pas la moitié des mots utilisés par le poète et je pense que cela gâche ma lecture. Je n'y comprends presque rien et c'est bien trop dommage parce que je suis certain que c'est beau.

— Tu as donc du mal avec le français ?

— Cela me fait mal de te l'avouer, mais oui. Je ne suis pas bilingue.

— Mais moi si ! Écoute, je te propose un deal. Tu m'aides en maths, et je te donne des cours de français.

C'est l'excuse toute trouvée pour qu'on continue à se voir après les cours. C'est bien pendant ces séances de révision, en début mars, que nous nous sommes beaucoup rapprochés, sans qu'il ne s'en rende pour le moins du monde compte. J'ai envie de retrouver cette part de lui. J'ai envie qu'il m'empêche de rentrer chez moi, qu'il empêche le vide de revenir, de me rappeler des choses que je connais très bien. J'ai envie qu'il ne me quitte pas. Alors, je lui tends la main et j'attends. J'attends qu'il la serre, que le contact se refasse, que mon cœur redémarre dans ma poitrine. Il s'exécute rapidement, nos doigts restant ensemble plus de temps que nécessaire. Je sens toute ma personne réagir et j'ai l'impression de sortir rapidement de mon brouillard. Indéniablement, ça me ramène à hier soir. Indéniablement, mon regard se dirige vers ses lèvres pendant quelques secondes. Mais tout ça se coupe lorsqu'il se lève de sa chaise, les yeux vers l'horloge derrière moi. Le retard dont il a littéralement peur.

Je n'ai pas envie d'aller en mathématiques et retrouver les signes que je ne comprends pas. Alors je prends mon temps pour sortir et je vais discuter avec la bibliothécaire.

— Vous vous êtes bien trouvés tous les deux, glisse-t-elle.

— À qui le dites-vous, répliqué-je, un véritable sourire sur les lèvres.

Si elle savait que cette affirmation ne comporte pas qu'un seul sens, mais plusieurs. Je continue de lui sourire, avant de me faire rappeler à l'ordre.

— Arrête de faire du gringue à la bibliothécaire et dépêche toi, le professeur de maths n'aime pas les retards.

— Je rêve ou tu es jaloux ? me moqué-je franchement, l'attisant un peu.

— Pas du tout. Je suis phobique du retard, ce n'est clairement pas la même chose.

— Comme si j'allais te croire !

Je le vois à ses yeux, à la façon dont son corps est tendu. Il a peur. Il a peur de ce que pourrait engendrer cette affirmation. Dans un sens, il a raison. Ça engendre beaucoup de changements. Mais je suis carrément prêt.

Il souffle comme un buffle et m'attrape le poignet. Je sursaute parce qu'il a la main sur mes cicatrices fraiches d'hier soir. Un peu trop de pression sur ma peau et elles pourraient se rouvrir. J'essaie de me dépêtrer, mais impossible. Sa poigne est beaucoup trop forte. Je guette le rouge comme si j'allais en mourir. C'est presque vrai. Pour m'en sortir, je commence à rire, complètement faussement. Il se retourne, attiré par cette étrange réaction.

— Qu'est-ce qui est si drôle ?

Rien du tout. Mais il faut que j'entre dans son jeu si je ne veux pas qu'il découvre mes secrets.

— Mon bras que tu retiens en otage. Tu comptes un jour me le rendre ou je dois me faire à l'idée définitive qu'il ne m'appartient plus ?

— C'était du sarcasme ça ? Bon sang... j'aurais tout donné pour ne pas t'entendre en faire. Tu n'es pas vraiment doué dans cet art.

— Tout donné ? Genre quoi comme « tout » ?

Je rentre complètement les deux pieds dans le plat, voyant là une occasion de commencer la conversation qui lui fait si peur. Je sais que ce n'est pas discret pour deux sous, ou même subtil. Ça me fait penser à quelqu'un que je n'ai pas vu depuis beaucoup trop longtemps. Je fixe Sasuke dans les yeux, ses étoiles dansant dans le ciel noir de ses pupilles. C'est beau, c'est magnifique même.

— Tout ce que tu veux, ce qui te ferait plaisir, dans la mesure où cela me débarrasse de tes mauvais sarcasmes.

— D'accord, je retiens. On y va ?

Il faut que lui aussi, ça lui fasse plaisir. Il faut que lui aussi, ça lui plaise. Je ne ferais rien sans lui demander avant. Il hoche la tête à mon affirmation et nous nous dirigeons vers la salle de classe.

Lorsque nous arrivons à la porte de notre salle définie, je vois le sourire de Sasuke s'agrandir, ressemblant étrangement au chat de Cheshire, dans Alice au Pays des Merveilles. Le visage de ce prof de maths tant redouté se tourne immédiatement vers nous. Je suis sûr et certain qu'il a dû être mis au courant de ce que nous avons fait avec son collègue.

— Dois-je me considérer comme chanceux de vous avoir parmi nous, Messieurs Uzumaki et Uchiha ?

— Absolument, réplique mon voisin, sûr de lui.

Il continue avec son sourire un peu effrayant et nous nous dirigeons d'un même mouvement vers notre place. Avant de s'assoir totalement, il me glisse dans l'oreille.

— Tu vas sans doute découvrir un nouveau moi aujourd'hui. Je te demanderais juste de me laisser faire. Il veut jouer avec moi et mes nerfs, alors je vais jouer avec les siens.

Je ne peux pas m'empêcher de sourire et de répliquer, amusé.

— Je suis pressé de te voir lui répondre alors !
Nous sortons toutes nos affaires, nos livres et je fais à nouveau face à un langage parfaitement incompréhensible. J'essaie de suivre pour ne pas déranger Sasuke dans sa rébellion, mais malheureusement, le prof s'en moque totalement. Il préfère interroger les élèves comme moi qui ont du mal et les humilier. Mon voisin est en train de bouillir comme une bouilloire sur sa chaise. J'essaie de me cacher pour ne pas me faire remarquer, mais j'ai l'impression que Madara-senseï a un viseur dans ses yeux et que je suis la cible principale. Comme si ce cher serpent lui avait soufflé dans l'oreille que j'étais un élève à problèmes. Je déteste ce genre de personne, parce que ça me fait me sentir encore plus nul que je ne le pense déjà. Et je n'ai pas besoin de ça.

Comme si mon voisin entendait ma plainte silencieuse, on se met à répondre à ma place lorsqu'on me demande le résultat d'une équation que je m'efforce encore à résoudre. Passant la vitesse supérieure, le prof m'envoie au tableau. Mais à nouveau, on me coupe dans mon mouvement et on prend ma place. J'ai un peu l'impression d'être materné, mais au moins, ça me sort du tourbillon de la nullité.

— Monsieur Uchiha, auriez-vous changé de nom pendant les vacances ?

— Et vous, Monsieur, réplique Sasuke, seriez-vous devenu complètement aveugle ? Saviez-vous que votre classe ne comporte pas que deux élèves, mais une trentaine ? Je suis certain qu'ils meurent d'envie de vous répondre.

Madara-senseï croise les bras et fixe mon ami. Il doit préparer sa réplique.

— Allez-vous encore nous quitter, Monsieur Uchiha ? Je sais que vous avez l'habitude de vous échapper des cours qui vous gênent.

Sasuke sourit d'autant plus, presque sadique.

— Oh que non Monsieur, je ne vous ferais pas ce plaisir. Je vais rester ici et continuer de répondre lorsque vous vous acharnerez sur mon ami qui ne vous a rien fait. Croyez-moi, ce n'est pas en le submergeant de questions qu'il ne comprend pas et qui le stressent plus qu'autre chose que vous allez le faire progresser.

Il vient de me défendre, là, comme ça, sans que je ne demande rien. Surtout qu'il vient de clouer le bec au hérisson. Alors, lorsque mon cher voisin tourne la tête vers moi, je mime un merci en français, pour que lui seul comprenne ce que je veux dire. Un hochement de tête me répond et je fixe à nouveau mes équations, le cœur battant.

Au milieu de la deuxième heure, il commence à pleuvoir sur toute la ville. Comme Madara-senseï n'en a plus rien faire de nous, mon cher voisin s'est retourné vers son seul véritable amour ; le ciel. Ses yeux noirs se sont étrécis lorsqu'il a vu que les nuages déversaient toute leur eau sur le lycée. Et jusqu'à la sonnerie, il est resté dans un état second à le fixer, n'écoutant même la petite musique annonçant la pause déjeuner.

— Ce n'est qu'une toile au-dessus de notre tête, lui chuchoté-je en me penchant vers lui, mes joues rencontrant ses mèches folles.

— Pardon ?

— Le ciel. Ce n'est qu'une toile géante et infinie tendue au-dessus de nos têtes. Ne sois pas si mélancolique lorsque tu ne peux pas l'observer comme tu le souhaites. Et puis, je suis là moi.

Il se tourne totalement vers moi, d'un seul mouvement, et il me regarde fixement, comme s'il m'analysait. Je ne me gêne pas pour faire de même, observant avec une joie non dissimulée les étoiles au fond de ses yeux se former, une à une. J'ai envie de sourire, de lui demander de me sortir du tunnel tout noir dans lequel je me suis enfourné hier soir, de me sauver la vie aussi. Mais je sais que c'est mal. Je sais que ce n'est pas du tout à lui de faire ça. Alors, à la place, je lui lance ça, tout en faisant de grands gestes devant lui.

— Sasuke ? Tu es avec moi ?

— Oui, totalement. Je suis totalement avec toi.

Il ne faut clairement pas me dire des choses pareilles. Parce que moi, je prends tout au premier degré. Et ça risque de me briser en mille morceaux. Essayant de changer de sujet, je ris un peu et lui réplique.

— Tu as mangé quoi au petit dej' ? Tu es sûr que tu n'hallucines pas ?

Il secoue la tête comme un chat un peu énervé et me demande, complètement ailleurs.

— Il est quelle heure ?

— L'heure d'aller manger. Tu me suis sur le toit ?

— Que fais-tu de la pluie ? Tu la fais disparaître d'un claquement de doigts ?

— Non, je vais manger dessous, sans parapluie. Tu ne l'as jamais fait ?

— Jamais. J'aime le ciel lorsqu'il est bleu, non pas quand il pleure.

— Alors tu es bien hypocrite.

C'est sorti tout seul. L'honnêteté, encore elle. J'ai bien envie de la couper en morceau et de la faire cuire, parce que je suis certain que j'ai vexé mon vis-à-vis, vu la tête qu'il me fait. Je passe du poisson globuleux à la colère en un rien de temps.

— D'accord. J'accepte de venir avec toi, décrète-t-il tout d'un coup.

Nous montons assez rapidement, comme à notre habitude, évitant le personnel du lycée et surtout Sakura, qui me poursuit un peu comme la peste pour qu'elle puisse passer du temps avec Sasuke. Je ne lui ai absolument rien dit sur ce qui s'est passé hier soir, parce que c'est un truc entre nous, c'est notre petit secret. Lorsque nous arrivons dehors, la pluie nous trempe en quelques secondes et moi, je sens enfin autre chose que du vide. Alors j'enlève ma veste en vérifiant bien mes bracelets qui sont toujours là et je cours de toutes mes forces sous toute cette eau. J'adore cette sensation, ça me rappelle les moments que je passais avec mon cousin, avant que je coupe tous les ponts. On avait les mêmes idées bizarres et on se comprenait sans la moindre parole. Lorsque nous avons découvert Marato, on passait tout notre temps dans son jardin à courir comme des ninjas qu'on rêvait d'être. C'est exactement ce que je dis à Sasuke, pour me dédouaner de mon comportement un peu bizarre. Mais il n'en a pas grand-chose à faire, préférant se recroqueviller sur lui-même et sans doute avoir froid.

La faim me rattrapant un peu, je vais m'assoir à côté de lui et nous commençons à déjeuner. Je me rapproche un peu de lui pour que nos épaules se touchent et que je sente sa douce chaleur. J'ai étrangement chaud, malgré mon petit voyage sous l'eau de la pluie et lui de même. Il rate plusieurs sushis dans son bento, sans doute déconcentré à cause de notre proximité. Mon cœur est toujours à fond dans ma poitrine alors je mâche très tranquillement mes onigiris. Je sens son regard sur moi et je tourne le mien vers les pupilles noires. Nous sommes incroyablement proches et son visage s'en rend bien rapidement compte, avec la nuance rouge qu'il adopte. Il essaie de bouger, mais j'en profite pour briser le silence.

— Tu te souviens il y a deux heures, lorsque tu m'as dit que tu ferais tout ce qui me ferait plaisir pour que j'arrête le sarcasme ?

— Oui, mais où veux-tu en venir ? demande-t-il, peu rassuré.

— Est-ce que je peux t'embrasser ? Enfin, sauf si toi, ça ne te fait pas plaisir.

Il évite magnifiquement bien mon regard et rougit encore plus, comme si c'était possible.

— Ça ne fait rien si tu ne veux pas, je ne vais pas me vexer, et encore moins faire quelque chose qui te mettrait mal à l'aise. Alors, ne t'inquiète pas.

Il relève subitement la tête. Ses yeux brillent. Bon sang ce qu'il est beau.

— D'accord. Mais puis-je faire le premier pas ?

— C'est mignon que tu me demandes ça. Ne te gêne surtout pas.

Il s'avance tout doucement, met ses mains sur mes épaules, me fixe droit dans les yeux. Il penche la tête, ferme les paupières et ses lèvres se posent délicatement sur les miennes. C'est tout doux, tout gêné aussi, je le sens trembler contre moi — ne sachant pas si c'est de froid ou de peur. J'ai envie de le rassurer, alors je lui caresse les cheveux, avec un calme que je ne me connaissais pas. Il se détend finalement et vient placer ses mains dans ma nuque, s'amusant avec mes mèches brunies par l'eau. Je sens que je peux m'envoler.

Je n'ai pas envie de rompre le contact, pourtant il faut bien le faire. Je reste tout de même contre son front, câlinant ses joues.

— Maintenant, il faut qu'on discute. Parce qu'il se passe quelque chose entre nous, maintenant c'est clair, murmuré-je.

— Que penses-tu de tout cela ? glisse-t-il sur le même ton.

— Je te l'ai déjà dit hier, continué-je en le fixant comme jamais. Tu me plais, Sasuke, et je ne pense pas que ça va rester à ce stade. C'est à toi de répondre maintenant.

C'est vrai que j'aurais pu lui faire ma déclaration, mais je ne suis pas encore sûr à cent pour cent. J'ai lu sur internet que ça se passait souvent comme ça pour les aromantiques.

— Tu es mon meilleur ami Naruto. C'est tout ce que je peux te dire pour l'instant. Je ne parviens pas à réfléchir plus loin que ce stade, c'est encore tout nouveau pour moi, bien que j'apprécie grandement.

Et là, c'est la douche froide. La vraie, bien moins bénéfique que celle que je me suis offerte sous la pluie. Je ne souris plus du tout et je m'éloigne d'un seul coup. Ça fait mal. Parce que comme d'habitude, je prends tout au premier degré. Je sais, au fond de moi, que ce n'est rien, que je dois lui laisser du temps. Mais je n'y arrive pas, parce que mon esprit a besoin de lui, maintenant tout de suite. Alors je me ferme comme une porte de prison et je réplique un sec d'accord.

— D'accord ? Tu vas me faire croire que tu te satisfais de cette réponse ? Je n'aime pas quand on me ment.

Je ne mens même pas. Je me satisfais de cette réponse. C'est juste que ce n'est pas celle que j'attendais.

— Je ne te mens pas, continué-je, le cœur au bord des lèvres. Tu m'excuses, je dois aller rendre un livre à la bibliothèque, dis-je en me levant.

Là, par contre, l'honnêteté s'est barrée par la grande porte. Je ne vais pas aller retrouver Chiyo-senseï. Je vais surtout aller me planquer pour pleurer et me foutre des coups de compas dans le bras. Parce que le vide fait son grand retour, je le sens monter doucement en moi.

— Je peux t'accompagner si tu veux.

Non, tu ne veux pas voir ça. Tu ne veux pas découvrir cette facette de moi. Surtout pas.

— Non, c'est bon, fini ton repas. On se retrouve après.

Je quitte ma place en quelques secondes et je claque la porte derrière moi. Je cours à toute vitesse dans les escaliers, les larmes quittant mes yeux. Je pleure sans tristesse, ce qui est complètement surréaliste. Je pleure sans le moindre sentiment derrière, mis à part celui du vide. Je fonce dans la première porte que je trouve et je m'effondre sur le sol comme une flaque. Je ne sais plus qui je suis ni ce que je fais. Je sais juste que j'ai mal.

— Oh, tu sais où tu es au moins ? Qu'est-ce que tu fiches ici ?

Je me retourne comme un bloc, les larmes dégoulinant toujours et les mains sur les poignets. J'espère de toutes mes forces que ce soit Sasuke, même si je sais bien qu'il ne parle pas du tout comme ça. Non, je fais face à la dernière personne que je pensais croiser ici.

— Hinata ? essayé-je de dire.

— T'es dans un sale état Naruto. Tout va bien ?

Elle m'était littéralement sortie de la mémoire. La fille qui était censée me plaire. Elle vient s'assoir à mes côtés et je commence à reprendre un peu de contenance. J'ai dû échouer dans les toilettes des filles du quatrième étage.

— Pas vraiment. Mais t'inquiètes. Ça va passer.

Je mens, assurément. Mais je ne vais pas lui déballer toute ma vie sur le tas.

— Tu t'es fait briser le cœur sur le toit ?

J'écarquille les yeux. J'ai l'impression que c'est écrit sur ma tête.

— En quelque sorte, ouais.

— Je suis désolée pour toi. Moi, j'ai un peu fait l'inverse. Je me suis débarrassé de mon petit ami. Il devenait trop envahissant et voulait tout savoir sur ma vie. Ça m'a énervée.

— Ah. C'est sûr que c'est nul. L'indépendance, c'est important aussi.

La discussion reste en surface, je balance des banalités les plus bateau les unes que les autres. Ça n'a pas l'air de la déranger.

— Exactement. Ça me fait plaisir de voir quelqu'un qui me comprend un minimum. D'ailleurs, tu n'étais pas censé m'envoyer des mails parce que tu étais intéressé par moi ?

Je blêmis un peu. Elle n'y va pas avec le dos de la cuillère.

— Enfin, si tu en avais une autre en vue, c'est normal que tu aies un peu abandonné. Mais vu qu'elle t'a brisé le cœur et qu'en plus, je suis avec toi, si tu veux, on peut passer du temps ensemble. Le réel, c'est un peu mieux que les mails, tu ne trouves pas ?

Ses yeux brillent, mais ce ne sont pas les éclats de Sasuke. Ils sont bien moins beaux même. Mais son sourire est véritable et derrière son statut de fille mignonne du lycée, elle est gentille et ne me presse pas comme un citron pour savoir ce qui s'est passé et avec qui. Je respecte ça. Alors je m'empresse de répondre à l'affirmative.

— Tu n'auras qu'à venir avec moi à l'entrainement de course, cette après-midi. On pourra même rentrer ensemble, si tu en as envie.

— Sasuke sera là ?

Je me braque au prénom. Quelle est donc cette obsession pour lui, décidément ?

— Je ne pense pas. Il veut bosser ce soir, alors il m'a dit qu'il rentrerait directement. Mais ne crois pas que je te dis de rester parce que mon pote ne peut pas le faire. Je ne t'utilise pas comme bouche-trou, j'apprécie réellement ta présence pour ce qu'elle est.

— Tu m'as l'air d'être quelqu'un de super sympa et de lumineux. Alors je suis certaine que tu ne me mens pas.

Elle sourit de toutes ses dents et je lui réponds de la même manière. Je ne fais que lui mentir, lui montrer ce qu'elle veut voir en moi. Je me mens à moi aussi, mais ça, j'en suis conscient. Mais être occupé, être entouré, ça fait partir le silence — pour le vide, il me faut beaucoup plus de choses — et les envies de rouge. Alors je suis complètement preneur.

La sonnerie nous coupe dans notre petite discussion et nous retournons tous les deux vers nos classes respectives. Sasuke est déjà là, assis sur sa chaise à regarder le ciel. Il pleut toujours et il a changé de chemise, sans doute dans son casier. Moi, je suis encore trempé comme une soupe, mais je n'ai plus le temps de faire quelque chose de concret. La prof d'anglais arrive dans la salle et nous demande de nous taire.

Ni lui ni moi ne bougeons de l'après-midi entière. Les cours se succèdent et se ressemblent et nous ne parvenons pas à nous adresser la parole. Parce qu'à chaque fois que je pose les yeux sur lui, le vide fait une entrée fracassante dans mon cœur et ne me lâche plus avant de nombreuses minutes où j'ai l'impression d'être complètement ailleurs.

Lorsque la sonnerie nous libère, ses yeux se perdent dans les miens et je le vois ouvrir la bouche. Je le devance, me protégeant du vide. C'est un être vicieux.

— Ne t'embête pas à m'attendre. En plus, il pleut.

— Vous n'allez pas vous entrainer dehors avec ce temps, si ?

Je souris bien faussement, comme si je le prenais pour un imbécile. C'est douloureux à faire.

— Non, nous allons dans le gymnase. Mais il n'y a pas beaucoup de place pour que tu viennes t'y installer. Alors je te conseille de rentrer sans moi.

J'ai déjà été bien meilleur en mensonges. Je ne sais pas comment il fait pour le gober. À moins qu'il comprenne tout simplement que je ne veux pas le voir, parce que ça me fait trop mal. Peut-être qu'il voit tous les sentiments qui se promènent dans mes yeux.

— Comme tu le souhaites. On se retrouve demain donc.

— Ouais, c'est ça. À demain.

Demain, où il faudra recommencer la même comédie, les mêmes bêtises, les mêmes mensonges. Où il faudra faire le mur froid et vexé, alors que j'ai l'impression d'être fissuré de partout, que je peux m'effondrer dans la seconde. Je ne sais pas combien de temps je vais résister avant de craquer complètement, vaincu par le vide.

Mon ton est globalement dur et sec, comme pour le prier de s'éloigner de moi, le plus loin possible et de ne plus revenir. On s'oubliera rapidement tous les deux et chacun continuera sa vie. Il s'éloigne de moi en me souhaitant bonne fin de journée, ce à quoi je ne réponds absolument rien. Il dépasse Hinata qui m'attend à la porte et j'attends qu'il ait pris les escaliers pour pouvoir la saluer d'un geste de la main. Dans le couloir, nous croisons cette chère Sakura qui me fixe avec un air tout éberlué. Elle nous dépasse sans un bruit et je pianote un peu sur mon téléphone, prétextant un message urgent à ma mère, censée être partie faire des courses.

Sasuke va sûrement rentrer chez lui. Essaie de le rattraper, vous habitez dans le même coin, vous pourriez peut-être faire le chemin ensemble.

Je suis en train de faire la pire chose que je puisse imaginer. J'envoie la personne dont je suis vraisemblablement amoureux — je ne sais toujours pas vraiment bien me définir — dans les bras de mon amie qui me parle de lui depuis trois ans. Je suis en train de prendre le bâton pour me faire battre, je suis en train de me briser le cœur moi-même.

— Tu es inscrite à un club, Hinata ? dis-je pour changer de sujet.

— Oui, celui de shoji.

Je la fixe, un peu surpris. Je l'imaginais plutôt faire autre chose. Mais juger les gens comme ça, c'est jamais bon et l'univers me le fait bien souvent savoir.

— C'est à cause de mon père. Il veut que je batte mon frère, alors il m'oblige à en faire. Comme on est de faux jumeaux, il veut absolument savoir qui est le meilleur d'entre nous. D'ailleurs, je crois bien que vous vous connaissez tous les deux. Tu n'étais pas pote avec Neji, à une certaine époque ?

Ça me saute aux yeux comme une grenouille. Je ne sais pas pourquoi je n'ai pas percuté plus tôt.

— Si. Mais on s'est perdus de vue l'année dernière. Une triste histoire. Tu pourras lui passer le bonjour ?

— C'est à cause de tes parents, n'est-ce pas ?

Je m'arrête au plein milieu du couloir. Comment le sait-elle ? Elle n'était pas à la veillée funéraire chez moi, quand j'ai lu ce fameux poème.

— Je me souviens bien de cette fameuse journée. Neji ne savait pas quoi faire pour te remonter le moral. Je ne l'avais jamais vu aussi inquiet pour un ami. Ca m'a frappée, parce qu'il n'y qu'avec toi qu'il réagissait de cette manière. Ça ne me dérange pas que tu m'aies menti tout à l'heure, quand tu as envoyé ton message. Chacun ses secrets.

— S'il te plait, n'en parle à personne. Je n'ai pas envie qu'on me plaigne parce que je suis le pauvre petit orphelin qui a perdu tragiquement ses parents. Et toi, ne me balance pas tes yeux pleins de pitié. Je déteste ça.

— Je ne comptais pas le faire. Je voulais juste savoir la raison pour laquelle tu as perdu mon frère de vue. C'est juste ça.

— Cool.

Je sais que cette fille ne deviendra jamais mon amie, parce qu'elle se fiche des autres. Pourtant, elle ne m'impose pas sa petite personne. Elle ne fait qu'écouter, sans en rajouter. Ça me fait tout simplement du bien de parler sans me poser trop de questions. Ça change de Sasuke ou même de mon parrain.

Nous continuons à papoter de choses et d'autres jusqu'au gymnase. Mon esprit se vide d'un seul coup quand je commence à courir de toutes mes forces. Les aller-retour me font oublier tout ce qui trottait. Mais lorsque mes yeux se posent sur les gradins, ce ne sont pas les yeux noirs que je commence à connaitre qui me fixent de toute leur profondeur. Et ça me fait m'arrêter au milieu de la piste, comme une sorte d'imbécile.

— Naruto ? Tu me fais quoi là, tu rêvasses ?

Ça ne dure qu'une seconde, mais c'est suffisant à me faire perdre pied. Plus de réalité, le vide est de retour. Et tout autour de moi devient flou, complètement abstrait. Je sais encore ce que je suis en train de faire et je devrais m'en réjouir. Mais c'est parfaitement impossible parce que ce mot sonne affreusement faux à mes oreilles. À la fin de l'entrainement, je cours m'enfermer dans les toilettes et je me griffe littéralement la peau pour que les cicatrices d'hier soir se rouvrent. Lorsque le rouge réapparait sur moi, je souris de toutes mes dents, à travers les larmes et la réalité qui revient. Je n'ai plus que ça pour me maintenir en vie. C'est d'un ridicule absolu. Lorsque je me sens à nouveau rempli de quelque chose, même si c'est du silence, je m'emballe le bras dans un peu de papier toilette et le cache sous un de mes bracelets. Je me déshabille, en profite pour me changer et m'asperger de déodorant, pour faire l'illusion de la douche. En sortant de là, le sac sur l'épaule, j'aperçois Hinata qui m'attend toujours.

— Tu habites quel coin ? m'interroge-t-elle directement.

Je lui donne le nom de mon quartier et elle s'accroche à mon bras, le regard brillant et les lèvres étirées. Je comprends qu'elle va faire le chemin avec moi. Lorsque je franchis la porte, je laisse échapper.

— C'est super sympa de m'avoir attendu. Je n'aime pas vraiment faire le chemin tout seul.

Ce n'est même pas un mensonge. Je sais très bien ce qui se serait passé si j'avais été seul. J'aurais couru, j'aurais atterri dans ma cuisine en sueur et collant et j'aurais immédiatement pris rendez-vous avec le rouge, sans me poser plus de questions.

— Il n'y a pas de soucis. Et puis, je ne savais pas que tu habitais dans le même coin que moi. Sinon, je t'aurais déjà demandé de faire le chemin avec moi. Je suis contente que tu aies pensé à moi.

Je ne sais pas si elle est sincère ou pas. J'ai envie de la croire. Au pire, nous serons simplement une jolie brochette d'hypocrites. Ça ne change pas beaucoup pour moi.

— Il n'y a qu'avec toi que je veux faire ce chemin, Hinata.

— Je sens que nous allons devenir proches, Naruto.

Là, on se raconte des histoires, tous les deux. C'est impressionnant comme on est de bons menteurs. On pourrait faire un concours tous les deux, je ne sais même pas qui gagnerait.

Nous nous dirigeons vers le lycée, car ma partenaire a oublié de prendre quelque chose dans son casier, puis nous repartons vers la gare. Au moment d'arriver, un train est déjà sur le quai. Je reconnais immédiatement le numéro et surtout la personne, les écouteurs noirs dans les oreilles, monter dedans. Je m'arrête encore une fois au milieu des escaliers. Toute ma personne pulse.

— Ça va ? T'as vu un fantôme ?

Je me tourne vers ma voisine, le visage blanc et les larmes au bord des yeux. Je suis vraiment pathétique.

— Ouais, en quelque sorte. Désolé, on peut reprendre.

Et jusqu'à ce que j'arrive chez moi, je ne dis plus un mot. J'ai beau me dire qu'avec elle, je n'ai pas de questions à me poser, à quoi dire ou non, à culpabiliser parce que je mens, je n'y arrive tout simplement pas. On se sépare au coin d'une rue en un signe et elle me promet de prendre quelques nouvelles en soirée, parce que j'ai vraiment une tête de déterré. Mais elle ne sait pas que j'aimerais juste aller m'enterrer, là, maintenant, tout de suite.

En passant la porte, le silence me fout au sol. Littéralement. Je relâche les dernières barrières et je craque, sans la moindre retenue. Je me laisse tomber contre la porte, le dos appuyé contre la couleur rouge et je regarde le plafond. Je n'arrive même pas à pleurer, ça ne sort pas. Je n'arrive pas à penser, tout est mélangé. Je n'arrive pas à me faire mal, même en appuyant sur le rouge, même en sortant le compas de la trousse. Je ne suis plus entouré du vide, je suis devenu le vide. Aussi simplement que ça.

J'ai recommencé. Depuis cette fameuse journée du jeudi, tous les soirs, je me laisse avoir par le rouge. Le premier a été le pire, surtout que même les messages de Sasuke, qui semblait enfin s'intéresser à Marato, ne m'ont rien fait. Je n'ai rien ressenti quand j'ai aperçu son prénom sur mon téléphone. Je n'ai pas eu envie d'arrêter ce que je faisais. Je n'ai pas vu ça comme un signe de l'univers et de tout le reste pour me faire revenir à la raison. Je n'ai fait que mentir, encore et toujours, la vie vide et les mots sans la moindre signification. J'ai tenté d'être vulgaire, j'ai tenté de le briser comme moi je l'étais. Mais je suis certain que ça ne lui a pas fait le moindre effet.

Je traine toute la journée avec Hinata. Elle me raconte sa vie, ses amies, ses anciens petits amis qui n'étaient pas aussi gentils que moi. Moi, je m'invente la mienne, je lui mens à longueur de temps, comme si je commençais à croire à toutes mes histoires. C'est d'une facilité sans pareille. Lorsque je croise les deux pupilles noires de Sasuke, je suis incapable de les soutenir. Alors je fais l'énervé, je fais le vexé alors que je suis complètement blessé.

Je ne rejette pas la faute sur lui. Bien sûr, ça a précipité ma chute, ce qu'il m'a dit. Parce que je lui ai donné trop d'importance, parce que je n'ai pas d'autres bouées auxquelles me raccrocher. Mais ce n'est pas de sa faute. Je n'ai pas envie de blâmer un innocent. On va redevenir les deux inconnus qu'on était il y a deux mois, je fais finir par me couvrir entièrement de rouge et la vie continuera son fil, l'univers sera heureux de s'être débarrassé de moi. Je n'ai même plus l'énergie de répondre aux profs et les belles poésies de Lamartine sont à des lieux et des lieux de moi.

Aujourd'hui, Hinata a réclamé qu'on aille voir le toit. Elle dit que c'est comme pour m'exorciser de tout ce qui s'est passé avec la fille qui m'a brisé le cœur, le jour où nous avons commencé à nous parler. Si elle savait la vérité, je pense qu'elle ne serait pas si proche de moi, à me dévorer des yeux. Je crois que je vais l'embrasser pour lui faire plaisir et imaginer d'autres lèvres sur les miennes, même si ça me déchirera encore plus.

Je suis presque certain que lorsque nous arrivons, Sasuke est déjà là, à déjeuner, juste derrière nous. Je n'ai pas envie de me retourner, de lui faire face et de lui dire que c'est lui que je veux tout contre moi, à me fixer comme si j'étais la chose la plus belle au monde, la plus intéressante aussi. Parce que je sais qu'il ne pense pas la même chose que moi.

— Tu es sûr qu'on peut venir ici ? On va pas se faire prendre par le personnel du lycée ? glisse ma partenaire en s'avançant doucement, alors que c'est elle qui a réclamé que l'on monte.

— T'inquiète pas, ce n'est pas la première fois que je viens ici. J'y ai déjeuné pendant un mois entier, la rassuré-je en souriant faussement.

— On voit tellement bien la ville d'ici. Merci de m'avoir amenée, Naruto.

J'entends un peu de bruit. C'est presque sûr que Sasuke est en train de nous regarder. Ce que je vais faire va me casser encore plus. Mais au fond de mon cœur déjà meurtri, j'ai l'impression que ce sera la même chose pour lui. C'est simplement une intuition. Mais je n'ai pas le temps d'y penser plus. Hinata se rapproche considérablement de moi, me collant et se penche vers mon visage. Je sais ce qu'elle est en train de faire.

— Tu as été une vraie crème ces deux dernières semaines, Naruto. Qu'est-ce que j'ai fait pour mériter ça ?

— Tu ne fais qu'être toi-même, Hinata.

Nous sommes deux beaux menteurs en train de se pencher l'un vers l'autre pour s'embrasser. J'aimerais bien dire qu'on se fait mutuellement du bien, mais ça ne remue absolument rien en moi. Le vide est toujours là, constant. Elle tente de continuer, je l'arrête lorsque je vois une forme, juste derrière nous, se lever en vitesse, passer la porte et s'en aller.

Je ne sais pas si le sanglot que j'entends est le mien ou le sien.