Chapitre 4
Complètement désorienté, je cherchai à m'isoler des autres, d'abord parce que je ne voulais pas risquer de déclencher un nouveau combat, mais surtout parce que je voulais réfléchir à ce qui venait manifestement de se passer, et aux conséquences que cette étrange faculté pourraient avoir, si tant était que j'avais vraiment cette faculté.
J'étais sûr d'une chose : James ne s'était pas calmé tout seul. J'avais senti sa rage, sa jalousie, sa haine, sa volonté de me mettre en pièce – des émotions extrêmes, décuplées par la soif douloureuse, qui empêchait un apaisement autre que dans la violence. Puis j'avais senti son calme parfait, sa quiétude et la douceur de son cœur ; la soif avait été mise en arrière-plan et il n'était resté en lui qu'un sentiment de sérénité, comme une mer calme après une tempête. Entre ces deux émotions, rien du tout, aucune transition. Il était passé de la rage incontrôlable au calme imperturbable en moins d'une demi-seconde. Et, ce qui me donnait encore plus à croire qu'il n'était pas lui-même responsable de ce changement d'humeur, c'était la surprise – ou plutôt, l'ébahissement le plus total – que j'avais perçu chez lui ensuite. Comme s'il ne comprenait pas ce qui lui arrivait – comme si quelqu'un d'autre avait implanté en lui une autre émotion, dont il ne voulait pas, mais qui avait tout de même pris le contrôle de son cœur et de ses mouvements.
C'était moi – aucun doute là-dessus. Je m'étais concentré sur mon propre sentiment de calme, et il était tout bonnement impossible que ce fût une coïncidence.
Ainsi, en me concentrant intensément sur un sentiment de calme, j'avais réussi à communiquer ce sentiment à la personne la plus proche de moi. Je ne pensais pas qu'il fût nécessaire de vouloir ce sentiment pour moi-même : à mon avis, il suffisait de me focaliser sur un sentiment pour qu'il se propage et qu'il atteigne la personne la plus proche pour l'affecter. Le seul problème était que je n'avais aucune idée de la façon dont je pouvais m'y prendre pour me concentrer intensément sur une émotion dont je ne voulais pas pour moi-même. Le calme que j'avais communiqué à James, je l'avais, en effet, désiré au-delà de toute autre chose – il avait été poussé par mon envie de ne pas décevoir Maria, par ma volonté de ne pas me battre afin de ne pas causer de dégâts. Comment ressentir à nouveau aussi fort une émotion qui n'était pas motivée par un tel désir ?
Je décidai de tester d'abord un sentiment que je voulais. J'avisais Lucy, qui était assise sur le sol, les jambes croisées sous elle ; complètement immobile, elle semblait méditer. Je me concentrai alors sur une émotion qui m'était facile de ressentir : une très forte envie de faire plaisir à Maria. Je me focalisai sur cette envie, l'amplifiai mille fois dans mon cœur, tout en portant une partie de mon attention sur Lucy, toujours immobile sur le sol. Je pensai à tout ce que je voulais pour Maria, je me représentai mentalement son sublime visage et le sourire qui l'illuminerait immanquablement lorsque j'aurais accompli ce qu'elle voulait. Je laissai la joie m'envahir à cette perspective, et cela décupla mon désir de lui faire plaisir.
Je vis alors Lucy lever la tête, comme surprise. Très profondément, je sentis alors émaner d'elle une envie immense, presque incontrôlable, d'être serviable, de faire plaisir. Je n'eus pas le temps de me réjouir de mon succès, car elle se leva d'un bond et fila vers la forêt, si rapide que des yeux humains n'auraient vu qu'une météore blanche trancher l'air. Perplexe, j'attendis qu'elle revînt ; Maria, en effet, n'était qu'à quelques mètres de l'endroit où nous nous tenions, Lucy et moi, et cette dernière était partie dans la direction opposée. Je n'avais d'autre choix que celui d'attendre, un peu anxieux – qu'allait-elle faire ? Qu'avais-je fait ?
Heureusement, elle ne tarda pas à réapparaître. A ma plus grande surprise, elle portait dans ses bras, tel un mannequin de laine, un cadavre humain. Je laissai échapper un hoquet de surprise. Quelles étaient ses intentions ?
Troublé, je la vis s'éloigner de la direction où se tenait Maria – qui la regardait avec effarement – et s'approcher de Girald, qui lisait au pied d'un des arbres de la clairière. Lucy se pencha vers lui et déposa le cadavre à ses pieds.
-Voilà… dit-elle, embarrassée. C'est pour toi…
Girald ressentit d'abord une immense surprise, puis la joie le saisit et il se jeta sur le corps pour boire son sang, tel un homme affamé à qui on aurait présenté un repas de gourmet.
En une fraction de seconde, Maria fut à leurs côtés.
-Je peux savoir à quoi tu joues, Lucy ? l'admonesta-t-elle.
-Je… bredouilla Lucy, plus embarrassée que jamais. Je ne sais pas… J'étais là-bas, assise, et tout à coup… je ne sais pas ce qui m'a pris… j'ai eu envie de lui faire plaisir… je savais que ce qu'il désirait plus que tout, c'était manger… alors je suis allée lui chercher de la nourriture… je ne sais pas ce qui m'a pris.
Girald avait terminé son repas, et il regardait les deux femmes, mi-inquiet mi-amusé.
De mon côté, je venais de comprendre ce qui s'était passé. J'avais communiqué à Lucy mon envie de faire plaisir, mais j'étais incapable de lui transmettre d'autres envies que celles dictées par l'émotion. J'avais eu envie de faire plaisir à Maria, mais j'étais incapable de transmettre le destinataire de l'émotion – je ne pouvais communiquer que l'émotion elle-même. Ainsi l'émotion que j'avais transmise à Lucy s'était-elle tout naturellement portée sur la personne la plus proche d'elle à cet instant – en l'occurrence, Girald.
Après avoir fixé ce dernier avec insistance, comme si elle avait voulu lire dans son esprit pour apprendre s'il avait quelque chose à voir avec l'étrange comportement de Lucy, Maria sembla décider que non et se mit à réfléchir à toute vitesse. Je savais qu'elle ne tarderait pas à deviner que j'étais pour quelque chose dans cette histoire. Quelques secondes plus tard, en effet, elle tourna vers moi ses yeux écarlates, l'indécision peinte sur ses traits de déesse. Je décidai de prendre les devants et de ne pas attendre qu'elle m'interrogeât comme un criminel qui serait contraint d'avouer sa faute.
-C'est moi qui suis responsable de cela, Maria, annonçai-je d'une voix posée.
-Comment ? répondit-elle simplement.
-J'en suis capable.
Elle planta ses pupilles de feu dans les miennes et je me sentis vaciller intérieurement sous l'intensité de ce regard.
-Je…
Ma voix n'était plus qu'un mince filet sonore, si fragile que Maria aurait facilement pu le briser avec un autre de ses regards de feu. Je déglutis.
-Quand je me concentre intensément sur une émotion, je crois que je peux la transmettre à la personne la plus proche… comme James, tout à l'heure…
-C'était donc toi.
-Je n'étais pas sûr…
-Pas sûr que c'était toi ?
J'hésitai. Si je disais la vérité, me considérerait-elle comme un faible – comme un inutile ?
-Pas sûr que je pourrai y arriver à nouveau, avouai-je.
-Et tu as réussi à nouveau.
-De toute évidence…
Enfin, un sourire éclatant étira ses lèvres et plaça une lueur radieuse dans ses yeux. Depuis le début de notre échange, son visage était resté fermé, immobile, tel une statue de marbre, magnifique et insondable, inaccessible ; ce sourire me soulagea et je me détendis, seulement conscient alors que tout mon corps s'était raidi à l'extrême.
-C'est magnifique, mon Jasper, s'exclama-t-elle d'une voix de velours. Tes capacités dépassent de loin tout ce que j'avais imaginé !
Je flottais sur un petit nuage. Le cerveau de Maria s'était remis à travailler à toute vitesse.
-Je crois que ce don est vraiment ce que nous attendions, déclara-t-elle à Lucy et à Nettie qui nous avait rejoints. Il va nous permettre de nous agrandir plus vite et d'éviter les accidents ! Nous allons enfin pouvoir chasser les misérables individus qui se prélassent sur nos terres !
Sa voix était surexcitée ; ses joues avaient pris quelques couleurs et ses yeux, agrandis par l'espoir, étaient plus brillants que jamais, comme un couple de rubis étincelants.
-Jasper, tu vas nous sauver ! s'exclama-t-elle en me souriant, le visage radieux.
Lorsqu'elle me prit dans ses bras, son propre bonheur s'ajouta au mien en une explosion extatique. Puis elle me relâcha aussi vite qu'elle m'avait prise contre elle.
-Je veux vous aider, bredouillai-je.
-C'est magnifique, c'est magnifique, répéta-t-elle. Tu peux même nous aider dès aujourd'hui !
Elle me regardait avec un tel espoir dans ses yeux brillants… son sourire… il était si radieux… Je sentis mon cœur se serrer. Elle avait une telle confiance en moi… et si je la décevais ?
-Il y a un camp de vampires, à une cinquantaine de kilomètres d'ici, dit-elle, la voix rendue précipitée par l'enthousiasme. Je ne sais pas exactement combien ils sont, mais je sais qu'ils ne sont que de passage, ils vont bientôt repartir. Je les ai rencontrés il y a deux semaines, et… ils sont comme nous, ils cherchent à monter un armée de nouveau-nés. Et… ils en on un… il s'appelle Maynard. Il est… doué, lui aussi. Il maîtrise le feu, il peut en créer sur demande.
Elle fit une pause, me regarda.
-Je le veux.
Je ne voulais pas comprendre. C'était impossible qu'elle me demandât une telle chose. J'en étais incapable.
Comme je ne disais rien, elle ajouta :
-Jasper, je veux que tu te rendes dans ce camp de vampires. Tu vas leur faire croire qu'ils ont très envie d'être gentils avec toi. Et tu vas persuader ce Maynard de venir avec toi, tu vas le ramener ici.
Je regardai Maria droit dans les yeux, essayant de ne pas laisser ma frayeur transparaître, mais juste de lui faire comprendre que je ne pensais pas en être capable. Elle me rendit un regard pétillant accompagné d'un immense sourire.
-Il te suffira de te laisser guider par ton odeur pour trouver ce camp, ajouta-t-elle. Pour localiser Maynard, en revanche, il faudra que tu trouves un stratagème…
Son visage disait clairement « et ne t'avise pas de te tromper de nouveau-né ».
Pétrifié, je gardai le silence. Elle ne comprenait pas… elle ne savait pas que j'étais incapable de faire ce qu'elle me demandait.
Mais il était hors de question de le lui dire – que penserait-elle, sinon ? Que j'étais un froussard ? Un incapable ? Un inutile ? Il était hors de question qu'elle pensât cela de moi. Et puis, si Maria désirait tant ce nouveau-né, j'allais tout faire pour le lui ramener. Il le fallait.
-Bien, articulai-je. Je pars immédiatement.
Je fus surpris de l'assurance que je percevais dans ma propre voix, puis je me souvins que, déjà lorsque j'étais humain, j'avais toujours eu cette capacité à donner une apparence qui divergeait énormément de ce que j'étais en réalité.
-Attends, m'arrêta Maria. Je pense que tu devrais te nourrir encore avant de partir. Juste au cas où.
J'acquiesçai ; Nettie avait déjà filé vers la forêt, anticipant l'ordre de Maria. Elle revint quelques minutes après, les bras chargés d'un autre cadavre humain. Je décidai de ne pas me poser la question de savoir où elles trouvaient leur « nourriture ».
Je me ruai sur le corps, et j'eus fini en quelques secondes.
-Parfait, se réjouit Maria, parfait. Je crois que tu peux te mettre en route. Evite les humains, surtout…
Je levai un sourcil, mais j'avais compris : elle ne pensait pas que je fusse capable de garder mon calme et ma retenue au milieu d'un troupeau d'humains – en revanche, alors que ma renaissance ne datait que d'à peine deux jours, elle me croyait capable de me jeter dans un nid de vampires pour leur voler leur soldat le plus précieux. Je commençai à me demander si l'espoir fou et la colère envers ceux qui lui avaient volé ses terres ne troublaient pas son jugement, puis je secouai la tête comme pour chasser ses mauvaises pensées : Maria était bien plus intelligente et expérimentée que moi, et elle savait nécessairement ce qu'elle faisait. Je n'avais qu'à obéir et à ramener ce Maynard – pourvu qu'elle m'offre son estime et un de ses sourires.
Ma décision était prise : pas question de la décevoir. Je la fixai et lui dit :
-Je te le ramènerai.
Puis je filai vers la forêt. J'avais eu le temps, depuis ma renaissance, de m'habituer à ma nouvelle vélocité et à mon agilité extraordinaire, mais c'était la première fois que je courais sur une grande distance et je fus époustouflé par la facilité avec laquelle j'avalais les kilomètres, sans jamais montrer un seul signe de fatigue ; de même, je n'hésitais jamais sur la direction à prendre, guidé par un odorat infaillible, qui éloignait ma trajectoire des villes et qui me rapprochait toujours plus de ce camp de vampires.
J'y fus à la tombée de la nuit. Je restai à distance raisonnable tout d'abord, afin de pouvoir les observer à loisir et de trouver un moyen de distinguer Maynard de ses congénères.
A première vue, ils étaient une douzaine : un couple de vampires expérimentés et le reste en nouveau-nés. Je vis tout de suite que cette armée n'avait rien à voir avec celle que créait Maria : si celle-ci triait ses soldats sur le volet, choisissant les plus forts, les plus redoutables ou les plus doués, il était évident qu'ici chaque nouveau-né avait été créé par un total hasard. Aucun d'entre eux, en effet, n'était spécialement fort ou vif ; ils s'égaillaient dans une clairière semblable à la nôtre, tels une meute hétéroclite – il y avait autant de mâles que de femelles, et j'en distinguai quelques uns qui devaient avoir, en âge humain, plus de quarante ans – je vis même une minuscule créature qui ne devait pas dépasser les quinze ans. Il était évident que ce couple de vampires avait choisi de créer le plus de soldats possible, sans regarder leur capacité à combattre.
Il me fut donc d'autant plus facile de repérer Maynard. Un seul vampire, en effet, n'était pas isolé des autres, il était entouré du couple fondateur, et je vis un petit tas de cadavres à ses pieds. Il ne fallut qu'un seul regard pour comprendre que les deux vampires tenaient particulièrement à ce nouveau-né, puisqu'ils lui fournissaient sa nourriture – ils devaient vouloir éviter qu'il ne se mêle aux autres nouveau-nés, pour empêcher qu'il ne se fasse tuer dans un combat. Si ces deux là tenaient tant à ce nouveau-né, c'est qu'il avait de la valeur – aucun doute, c'était Maynard.
Je choisis néanmoins d'attendre afin de vérifier mon hypothèse – pas question, en effet, de me tromper de cible par précipitation.
J'attendis donc – combien de temps, je ne sus le dire – jusqu'à ce que Maynard montrât un signe qui pût me permettre de l'identifier. Au bout d'un moment, le mâle expérimenté lui désigna le tas de cadavres qui grossissait d'heures en heures, et celui que je pensais être Maynard y tourna un regard las – et les corps s'embrasèrent. En quelques secondes, le feu avait pris des proportions immenses, les flammes s'élevaient vers le ciel avec vigueur et toute la clairière fut éclairée d'une telle lumière qu'on eût pu croire qu'il faisait jour.
J'avais eu ma confirmation, ce nouveau-né était bien le Maynard de Maria. Je mis donc ma stratégie au point : j'allais sortir à découvert, aller vers ces vampires et leur dire que je voulais me joindre à eux ; je leur ferais ressentir une grande affection pour moi et, quand ils ne s'occuperaient plus de moi, je convaincrais Maynard de me suivre – puis nous filerions aussi vite que possible.
Je savais ce que ce plan avait de dangereux, et je savais que tout reposait sur ma capacité à jouer avec les émotions de ces vampires. Je n'étais toujours pas sûr d'en être capable, mais il le fallait. Pour Maria.
Je me dévoilai donc. Je sortis de ma cachette, m'avançai vers leur camp, fis un pas dans leur clairière. Puis je m'arrêtai, guettant leur réaction, me concentrant sur ce que j'allais devoir faire.
Ce fut le plus jeune des nouveau-né qui s'aperçut le premier de ma présence ; proche de moi, il leva brusquement la tête quand j'entrai dans la clairière puis poussa un feulement menaçant. Rapidement, je me concentrai avec intensité sur un sentiment de puissante affection, et je vis son jeune et magnifique visage changer d'aspect ; d'abord surpris, il me regarda ensuite avec bienveillance et un grand sourire étira ses lèvres charnues. Il m'approcha et s'exclama :
-Bonjour, ami ! Que veux-tu ?
C'est alors que tout dérapa. Son exclamation avait brisé le silence qui régnait sur la clairière et avait attiré l'attention de tous les vampires présents ; ils se tournèrent tous vers moi, l'air mauvais. Le mâle expérimenté ne fit qu'un bond pour nous rejoindre. Il poussa un grognement menaçant et hurla à ses congénères :
-Un espion !
-Non… bredouillai-je. Je ne suis pas un…
Mais je ne pus terminer ma phrase : tous les vampires s'étaient rassemblés en cercle autour de moi et me vrillaient de regards assassins, dans un concert de grognements, comme s'ils n'attendaient que le signal de leurs chefs pour se jeter sur moi.
Ce qui était le cas.
Je me concentrai alors sur une très forte envie de dormir, sentiment qui serait certainement beaucoup plus efficace que l'affection. Malheureusement, en me concentrant ainsi, j'avais du mal à ne pas laisser la léthargie me gagner aussi. Je parvins néanmoins à lutter, et je vis deux nouveau-né, qui étaient les plus proches de moi, s'écrouler sur le sol, endormis. Le chef me lança un regard meurtrier, mais je percevais également une terreur et une parcelle de curiosité à mon égard.
Il lança le signal.
Tous les vampires se ruèrent sur moi et, en une fraction de seconde, je fus submergé. Je me concentrais de toutes mes forces sur le plus puissant sentiment de léthargie que je pouvais, mais je ne parvenais pas à le communiquer à toutes les créatures en même temps… Je tentai de les affecter les uns après les autres, mais leurs attaques incessantes m'empêchaient de me concentrer sur l'un d'entre eux en particulier. Ils m'avaient plaqué au sol et me mordaient à tous les endroits que leurs dents pouvaient trouver ; la douleur devint vite incommensurable, et je me rendis compte avec effarement que le hurlement lugubre que j'entendais se répercuter dans toute la forêt était le mien…
-Il faut lui arracher la tête et les membres, entendis-je, puis brûler les morceaux…
Je me débattis de toutes mes forces, mais ils étaient bien trop nombreux.
J'allais mourir. Je venais juste de renaître, et voilà que je me faisais tuer par les miens… J'allais manquer à ma promesse… j'avais échoué… j'avais failli à la mission que Maria m'avait confiée… Maria…
-Je suis là, mon Jasper !
Je devais déjà être mort, puisque j'entendais sa voix… Elle était si belle, si mélodieuse…
Mais ces accents hystériques que je percevais dans cette voix… cette nouvelle vague de panique que je sentais émaner de mes agresseurs…
Je rouvris les yeux. Mes assaillants m'avaient relâché, se battant maintenant avec d'autres vampires. Le venin se répandait encore dans mes veines mais, à travers l'écran de douleur, je parvins à distinguer James qui envoya deux nouveau-nés à l'autre bout de la clairière d'un seul balancement de son énorme bras.
James ?
Que faisait-il ici ?
La douleur commençait à s'estomper, je voyais déjà plus clair. Je voyais Girald, Lucy, Nettie… et…
-Maria ! hurlai-je.
Elle se battait avec la femelle expérimentée et, si j'en croyais la minuscule expérience de combat que je possédais, elle était en train de perdre. Je pouvais l'aider. Je devais l'aider !
Je me concentrai de nouveau sur l'envie de dormir et tentai de la projeter vers l'assaillante de mon adulée ; soudain, la combattante se figea, et s'écroula sur le sol. Maria, d'abord stupéfaite, se tourna vers moi et m'offrit un sourire de remerciement.
-On se replie ! hurla-t-elle ensuite.
En effet, nous avions beau être des soldats plus habiles, ils étaient beaucoup plus nombreux – mes faux sommeils, s'ils avaient le mérite de neutraliser les adversaires, n'étaient que momentanés, le bruit du combat réveillant les vampires quelques secondes après. Je savais, en outre, que je ne parviendrai pas à me concentrer sur un sentiment de calme suffisamment puissant pour stopper ce troupeau furieux. D'autant plus que Maynard tentait inlassablement de nous incendier, et qu'il fallait que nous fussions sans cesse sur nos gardes pour éviter ses boules de feu.
La seule solution était la fuite.
Nous courûmes comme des dératés. Je n'osai pas projeter des émotions sur les quelques vampires qui nous poursuivaient, de peur d'affecter mes compagnons ; je me contentai de courir le plus vite possible, essayant de ne pas penser à mon corps endolori et d'ignorer le hurlement que j'avais poussé tout à l'heure et qui retentissait encore à mes oreilles.
Nous ne cessâmes pas de courir, même lorsque nous sentîmes que nos poursuivants s'étaient lassés et avaient fait demi-tour. Nous cavalâmes jusqu'à notre clairière, n'échangeant pas un seul mot.
Enfin, nous étions parvenus à destination. Je me tournai immédiatement vers Maria.
-Comment… pourquoi…
-Jasper, je suis tellement désolée…
Il était inutile de le dire, je ressentais sa culpabilité aussi bien que s'il s'était agi de ma propre émotion.
-Je n'aurais jamais dû t'envoyer là-bas… C'était de la folie… j'aurais dû me douter…
Sa peine me déchirait le cœur. Je la pris dans mes bras, la serrai et chuchotai :
-Tout va bien… tu es venue me sauver… tout va bien.
Tout allait bien. Maria venait de me prouver à quel point elle tenait à moi. Je ne pouvais être plus heureux…
