6.

Le silence avait un long moment régné dans la Salle de l'Ordinateur, uniquement rompu par les cliquetis électroniques de l'énorme machine qui supervisait le vol de l'Arcadia.

- Comment est-ce que papa peut espérer retrouver le Karyu ? jeta soudain Aldéran, assis sur le sol de métal, dos à une colonne lumineuse.

- Ismal a eu beau bien préparer son plan, s'en prendre à un vaisseau de la Flotte Indépendante était une erreur et ce même s'il voulait s'assurer de la personne de son Colonel, répondit alors Toshiro. Il est donc bien peu probable qu'il l'ait détruit, plutôt coupé de tout comme le fut le Devilfish et caché quelque part.

- Et papa croit pouvoir faire mieux que les enquêteurs de la Flotte ?

- Il connaît désormais Ismal, il a cet avantage.

- N'empêche qu'au lieu de chercher une aiguille dans une botte de foin, il devrait s'occuper des otages ! aboya le jeune homme.

- Ah oui, et comment ? ne put s'empêcher de grincer l'Ordinateur. Un seul Stalzart peut facilement gravement endommager nos trois vaisseaux. Et tu sais qu'il y en a plus qu'un !
Ensuite, il y a un équipage sur chacun des appareils composant la flottille d'Ismal… Le Devilfish ne compte que cinquante personnes à son bord… Le constat est simple à tirer : on n'a pas les moyens pour une infiltration du Forshalk et y récupérer Warius ! L'équipage du Forshalk est en trop gros nombre et ton père est blessé.

- Cet Ismal ne va cependant pas garder Warius en vie encore bien longtemps, marmonna Aldéran. Une fois que les combats commenceront, il sait que papa ne retiendra pas ses coups, on pourrait nous-mêmes endommager sa cellule puisque nous ignorons où elle se trouve précisément !

- Warius est un militaire tout comme toi, et ton père en a été un. Vous connaissez tous les risques du métier et vous les acceptez, tout comme Clio était parfaitement consciente de votre impuissance face aux végétaux de Terra IV. Aldie, ton père est dans une impasse et il exécute la seule chose qui lui soit possible : faire la liaison avec le Karyu. C'est d'ailleurs moins le cuirassé qu'il cherche que les Destroyers de la flottille ! Tu devrais le laisser faire et te contenter de te reposer.

- Tu viens pourtant de le souligner, Toshy : je ne suis pas fait pour l'inaction, bien qu'en l'occurrence ce soit le physique qui ne suive pas…

Le jeune homme se leva, allant vers une des conduites d'alimentation de l'Ordinateur, faisant basculer un boîtier.

- Je peux savoir ce que tu fais ? ! glapit Toshiro.

- A moi aussi, il ne reste qu'une option, gronda Aldéran en enfonçant l'unique bouton du boîtier.

Et l'Ordinateur s'éteignit.


Le Lightshadow fonçait à travers l'espace, n'entrecoupant son Vol Subliminal que pour effectuer des Sauts Spatio-Temporels.

- Je peux savoir ce que tu as fait à ma mémoire d'origine et pourquoi je n'ai qu'un accès limité aux fonctions du vaisseau ? aboya le clone mémoriel de Toshiro.

- Ne t'inquiète pas pour l'Arcadia, le Grand Ordinateur s'est réactivé après quinze minutes, ce qui était amplement suffisant pour qu'en manuel je pique un spacewolf et revenir ici, expliqua tranquillement Aldéran. Quant à toi, il ne s'agit que d'une version améliorée du bridage empêchant un départ sans mon autorisation. Maman et Maji avaient perfectionné ces sécurités, sans penser à l'usage que je pourrais en faire !

- Je constate, fit sombrement l'Ordinateur. J'espère que tu es conscient des dangers que tu as fait courir à l'Arcadia en éteignant son Ame, ce qui a mis la Salle des Machines à l'arrêt et coupé tous les systèmes de sécurité ? !

- Cela n'a duré que quinze minutes !

- Ca peut être très long, un quart d'heure ! Imagine que les Stalzart sous Bouclier Occulteur aient été en embuscade, ne vous ayant en fait pas lâché d'un galactokilomètre ? A lui seul, le Devilfish n'aurait rien pu faire pour protéger un vaisseau totalement mort !

- Je n'avais pas pensé à ça… En revanche, Ismal a trop envie de faire durer le plaisir. Il veut qu'on puisse assister au déploiement de son armée et aux dégâts causés, avant de nous achever par une attaque en règle ! Et si c'est l'armée dont on a vu les graines, il y a un élément qu'il ignore et qui pourrait être un premier grain de sable !

- Je suppose que tu fais allusion au fait que Saharya soit la Grande Protectrice des Sylvidres, et qu'elle t'ait donné le jour ?

- Elle me rabat les oreilles avec son devoir de non-ingérence, mais il y a sûrement un moyen de contrôler, même un peu, ces nouvelles sylvidres… J'espère surtout qu'elle saura me dire par quel miracle Ismal les a menées à l'âge adulte en quelques jours !

- Mais, nous ne nous dirigeons pas vers le Sanctuaire de la Magicienne, remarqua Toshiro, radouci, semblant commencer à penser que le jeune homme n'avait pas agi sur un coup de tête !

- En effet. Ayrahas m'a déjà remis à neuf une fois. Il vaudrait mieux qu'elle recommence, on n'a vraiment pas le temps d'attendre que j'aie retrouvé toutes mes facultés, de façon naturelle ! L'alliée d'Ismal, et sans nul doute un autre triste sire, ont rompu l'équilibre, je peux donc enfreindre les règles moi aussi ! J'ai pu, un peu, contrôler les végétaux de Terra IV, j'ai intérêt à faire bien mieux la prochaine fois !

- Tu devrais avant tout répondre aux appels de ton père…

- Non !

7.

Le silence avait un long moment régné dans la Salle de l'Ordinateur, uniquement rompu par les cliquetis électroniques de l'énorme machine qui supervisait le vol de l'Arcadia.

- Mais qu'est-ce que ce gosse a bien pu avoir en tête? jeta soudain Albator, assis sur le sol de métal, dos à une colonne lumineuse.

Une semaine s'était écoulée, mais il se souvenait parfaitement de ses inquiétudes quand tous les systèmes du vaisseau s'étaient arrêtés, le transformant en masse de métal sans vie, et sans protections !

L'alimentation minimale des batteries de secours lui avait juste permis d'arriver dans la Salle mais même en manuel, l'Ordinateur ne s'était pas rebooté.

Après d'interminables minutes, des lueurs étaient réapparues et en quelques instants, Toshiro avait repris le contrôle de l'Arcadia.

- Exactement ce que je voulais éviter, reprit Albator. Non seulement il est une cible idéale pour Ismal, mais ça nous ôte un tiers du peu de forces que nous avions !

- Je doute qu'il se soit enfui par peur, glissa alors Toshiro.

- Moi aussi. Si seulement j'en avais une idée ! Je ne vois vraiment pas ce qu'il peut tenter…

- Tu crois qu'il le sait lui-même ? grinça l'Ordinateur.

- Aldie a maintenant des années d'espace derrière lui, il a eu plus que sa part d'épreuves, il s'est forgé sa propre expérience, tout en demeurant un chiot tout fou ! Je suis certain qu'il a, au moins, une ébauche de plan dans la cervelle… bien que je redoute toujours ses égarements au vu de sa confusion actuelle. Il refuse le contact, il faut faire avec ! Espérons juste que d'ici son retour on ne se soit pas retrouvés face aux Stalzart. Mais Ismal nous veut tous, il attendra patiemment qu'Aldie se repointe !

Mais pas trop confiant dans ses propres paroles, le pirate se releva en grimaçant, massant son poignet douloureux.

En plus de la souffrance permanente de l'os brisé, l'absence de Clio pesait terriblement à Albator qui n'avait jamais été si seul à bord de l'Arcadia.

A cela s'ajoutait l'inévitable remord pour avoir laissé la Jurassienne sur une planète végétale agressive au possible !

« Aldéran n'avait pas tout à fait tort. Nous t'avons abandonnée, deux fois. Nous t'avons laissée sur Terra IV et nous sommes ensuite partis ! On n'a pas eu le choix, mais ça ne m'apaise pas un instant… Ismal savait pertinemment que tu étais un pilier de ma vie et qu'en t'enlevant, cela aussi contribuerait à m'affaiblir, mais il a aussi renforcé ma rage envers lui ! Dès que je saurai comment abattre cet espèce d'arbre sans te faire du mal, je reviendrai et je le ferai… Et qui sait, je pourrai peut-être aussi sauver Sylvarande ! A ta santé, ma vieille amie ».

Et il leva son verre en direction de la banquette où sa confidente de toujours s'était traditionnellement tenue lors de leurs tête-à-tête dans l'appartement du château arrière.

« Sois prudent, Aldie, ne fais pas le déplaisir à Ismal que quelqu'un d'autre aie ta peau ! ».


Tout dans l'attitude de la blonde Ayrahas indiquait sa perplexité, ainsi que dans le chef de Tilkon, le Centaure ailé blanc.

- Je ne sais pas si je peux…

- Nous n'avons pas le temps pour les habituelles tergiversations de moralité, siffla Aldéran. Il n'y a pas de « si je peux », fais-le ! Enferme-moi dans ta sphère de régénération et remets-moi sur pieds. Ensuite j'irai voir ta jumelle.

- Inutile de faire ce voyage, je suis là !

- Mais, comment… ? s'étrangla le jeune homme. Tu ne peux quitter ton Sanctuaire, fit-il à l'adresse de Saharya.

- En effet, mais vu la gémellité de nos Sanctuaires, il y a un lien, un passage. Nous y avons travaillé, l'avons forcé et désormais il est utilisable ! Tu as raison, Aldéran : Ismal a trop pipé les dés et tu dois pouvoir te battre avec tes propres moyens, mais pas dans cet état ! Ayrahas va nettoyer ton organisme et moi je vais combattre et chasser les influences de cette Pléode qui te perturbe tant.

- Une quoi ?

- Je t'expliquerai, après.

Soulagé, Aldéran vacilla légèrement sur ses jambes, la tension accumulée durant le voyage se relâchant, mais une lueur apparut dans les prunelles bleu marine.

- Alors, je n'ai pas eu une idée loufoque et débile ?

- Au contraire. Ce fut du profond bon sens, le seul réflexe intelligent à avoir, sourit Saharya.

- J'aurais dû me confier à mon père, le prévenir ?

Elle secoua négativement la tête, un sincère et rassurant sourire aux lèvres.

- Au vu de ce que cette Pléode s'amusait à faire de toi, il ne croit guère que tu sois capable de raisonner de façon logique, d'autant plus que c'est pour t'en empêcher que cette entité te martyrise depuis des mois ! Il ne t'aurait jamais laissé quitter son bord, ne serait-ce que pour éviter que ce ne soit le Light qui le canarde sans sommation.

- Il m'avait bien semblé le comprendre ainsi… Je sais que c'est souci pour moi qui prime, mais il l'exprime de façon tellement maladroite, tellement vexante !

- La diplomatie n'a jamais été une matière qu'il maîtrisait particulièrement, reconnut Saharya. Ne me dis pas que tu es surpris ?

- Evidemment, puisque je tiens de lui !

- Ne perdons plus de temps, intervint Ayrahas. Allons à mon Temple, je vais refermer sur toi le cocon de régénération.

- Merci.

Saharya ayant familièrement passé son bras sous le sien, ils suivirent l'Enchanteresse Blanche, Tilkon fermant la marche.