Kirk se réveilla dans les premières heures du matin avec son dos pressé contre celui de Spock. La fraîcheur de la chambre en était l'une des raisons, l'étroitesse du lit était l'autre. Et c'était ce que Kirk se disait à lui-même, bien qu'il savait parfaitement qu'il découvrait qu'il aimait dormir de cette manière. Cependant, la tentation était forte dans cet état entre le sommeil et l'éveil de faire ce qu'il voulait vraiment, de se retourner et de se presser contre le dos brûlant de Spock, de remonter ses genoux derrière ceux de son premier officier, et d'entourer sa taille fine de ses bras dans une étreinte serrée.

Une semaine plutôt à peine, de telles pensées l'auraient effrayé ou empli de confusion. Ce qui le rendait confus à présent n'était pas ce besoin soudain d'affection non-sexuelle, le poussant à vouloir se presser contre l'autre homme dans ce lit, mais plutôt cet exode presque automatique et silencieux qu'il fit hors du lit. Il attira une chaise à lui, la plaça doucement du côté du lit où se trouvait Spock, et s'y assit, s'enveloppant dans la seule couverture supplémentaire de la pièce.

D'une certaine façon, s'efforcer de créer une certaine intimité avec le corps de Spock, peu importait le nombre de fois qu'il l'avait fait sans effort avec d'autres corps, était maintenant impossible. Et ce n'était pas seulement à cause de la peur ou l'inexpérience de Spock, c'était lui qui était incapable d'agir. Mais pas par manque de désir, non. La dureté entre ses jambes le fit bouger sur son siège, et réajuster la couverture.

Un Vulcain non consentant n'était pas drôle et, plus loin encore, il voulait que Spock ait envie de lui. Cela avait été le cas pour d'autres, pourquoi cela ne pourrait pas arriver avec Spock ?

Je suis un salaud égoïste, pensa-t-il. Et qu'advient-il de ce que Spock veut ?

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« Que faîtes-vous ? »

La voix le sortit d'un sommeil qui l'avait ankylosé et il leva brusquement la tête, fixant son Premier Officier. Kirk lui offrit un demi-sourire.

« Je n'arrivais pas à dormir ; je ne voulais pas vous déranger. »

Spock continuait à le fixer silencieusement, de manière presque interrogative, les sourcils légèrement froncés.

Puis Kirk réalisa où il se trouvait ; sa chaise était aussi proche qu'il l'était possible de la tête du lit, ses pieds logés sous le matelas, juste en-dessous de l'oreiller de Spock. S'il avait voulu s'éloigner, il n'était pas allé très loin.

Les yeux continuaient à le fixer, le dévisageant presque à présent. Il se trouvait là une vérité inexprimée comme un commander Romulien aurait pu le dire, et Spock semblait très conscient du fait qu'il y avait quelque chose que Kirk ne lui disait pas.

Kirk se leva, laissant glisser la couverture, permettant à l'air frais de s'engouffrer sous ses vêtements.

« Vous étiez une trop grande tentation, Mr. Spock, » dit-il honnêtement.

Spock bougea brièvement sur l'oreiller.

« Une tentation, moi ? »

Kirk se détourna et alla vers la salle de bain. « Oui, vous, Mr. Spock. Satisfait ? »

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Leur contact avait fait acte de présence, ils avaient obtenu leur information, leur confirmation, leur identification positive et à présent ils retournaient à leur chambre.

« Je pensais, » dit Spock au milieu de la bruine, « que vous étiez d'accord pour qu'au moment où nous pourrions confirmer nos suspicions, vous contacteriez la Fédération ? »

« Je veux y aller et le faire moi-même. »

« Je ne pense pas que ce soit sage. »

« Spock, les envoyés de la Fédération ne pourront jamais arriver à temps. »

« Je suis certain que leurs agents n'attendent que votre signal. »

« Spock, ce sera du gâteau. »

Un sourcil s'arqua brièvement. « Cependant, je serai incapable de vous protéger. »

« Pourquoi ? »

« Parce que vous revenez sur notre accord, celui où nous avons décid- »

« Mais je dois y aller, je dois prouver… »

Spock le fixait, comme s'il était une nouvelle donnée incompréhensible qui faussait une étude. « Je ne comprends pas, » dit-il finalement.

« Il n'y a rien à comprendre, Spock. Laissez-moi simplement agir. »

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Spock observait Kirk se préparant à quitter la chambre d'un air détaché. Leur discussion, aux divergences à présent bien connues, avait été brève et pratiquement pas nécessaire. Les mots avaient acquis un caractère redondant après leur précédente discussion. Un seul regard appuyé était suffisant pour rendre Spock bien conscient des intentions de Kirk, de sa volonté d'aller jusqu'au bout quoi qu'il se passe. Mais, en dépit de tout cela, il posa malgré tout la question, juste pour être certain.

« Dois-je comprendre que vous allez rencontrer cet homme au lieu d'avertir la Fédération ? »

Kirk, tout en remplissant un sac avec des paquets de nourriture lyophilisée, lui répondit presque aimablement. « Vous comprenez bien, Mr. Spock. » Il souleva le sac, resserrant les cordes. « Vous pensez que ça semble aussi lourds que 100 000 tantrins ? »

Spock ne répondit pas. Kirk lui avait promis que dès le moment où ils auraient découvert le contact, ils en informeraient les autorités compétentes. Tels que le prévoyaient les détails de la mission. Et, secrètement, Spock avait espéré qu'il resterait suffisamment de temps dans leur congé à terre pour pouvoir discuter de L'Incident. Non seulement Kirk fonçait tête baissée vers le danger mais il prétendait aussi, avec une certaine promptitude, que L'Incident ne s'était jamais produit.

La porte se referma derrière l'humain et Spock fut laissé seul dans une pièce silencieuse.

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Quatre heures étaient passées et il fixait toujours la porte close. Il remarqua distraitement que la pluie s'était brièvement interrompue néanmoins il estimait qu'il ne restait que 20,8 minutes avant qu'il ne recommence à pleuvoir.

Kirk n'était pas rentré. Et pourtant, bien qu'il semblait que leur précédente amitié facile arrivait à sa fin, il était toujours responsable de la sécurité de son Capitaine et de son bien-être. Même si le dit-capitaine se comportait d'une façon téméraire.

Que devait-il faire après tout ce qui s'était produit ? Comment correctement cataloguer chaque mot de colère et froncement de sourcils ? Comment catégoriser l'amertume accentuée par la pluie et l'inutilité sourde qu'il ressentait à l'idée de suivre Kirk spontanément ? Et, au-delà de tout cela, le plus difficile, que faire de cette poignée de mots doux, de ces mains fermes et de ces lèvres tendres embrassées dans l'obscurité ?

Et il ne parvenait pas tout à fait à comprendre sa réaction finale de la nuit, se souvenant à peine faiblement de cet écho du Pon Farr, comme un feu brûlant ses veines, et un désir soudain et douloureux d'emprisonner et d'investir Kirk avec son propre corps…

Non, se dit-il, NON. Cela avait presque échappé à tout contrôle.

Il mit son manteau, le refermant avec soin autour de son cou. Il n'y avait rien dans la pièce qui nécessitait d'être emporté, décida-t-il en l'étudiant du regard ; tout ce qu'ils avaient acheté ici n'aurait clairement pas semblé à sa place à n'importe quel autre endroit. En se dirigeant vers la sortie, il paya le réceptionniste et l'informa qu'ils libéraient les locaux. Le réceptionniste lui offrit un regard vide.

« Nous n'aurons plus besoin de la chambre, » dit Spock, lentement.

L'homme baissa les yeux, recompta l'argent, et acquiesça.

Lorsque Spock atteint le lieu de rendez-vous prévu, il pleuvait à nouveau. Tandis qu'il s'approchait de l'endroit, il vit un visage sous la pluie, courant vers lui. Une seule personne courait de cette manière énergique et de ce pas puissant. Une seule personne avait un sprint aussi rapide qu'une flèche. Spock attrapa le petit disque avec une main bien avant le cri de Kirk l'encourageant à se presser.

Il tourna sur ses talons pour suivre Kirk juste au moment où son compagnon le dépassait en accélérant. Il n'égalait pas la vitesse de pointe de l'humain ; les Vulcains étaient bien meilleurs à l'endurance et il faudrait quelques secondes pour qu'il le rattrape. Alors qu'il se retournait, tandis que les plis de sa cape étaient alourdis par la pluie, il entendit le sifflement d'un tir de projectile. Il le sentit quelques secondes après qu'il l'ait entendu et, perdant l'équilibre, il chuta au sol, tenant toujours fermement dans son poing les schémas volés retrouvés.

Il savait qu'il n'avait pas laissé échapper un son mais Kirk entendit quand même son corps heurter le sol et fit rapidement marche-arrière. L'eau coulait le long des cheveux de Kirk sur le visage de Spock. Spock se sentait désorienté, d'une certaine façon, pas à sa place, tandis que Kirk le redressait entre ses genoux humides et le gardait droit.

« Restez immobile, Spock, » vint une voix éloignée.

Il obéit immédiatement, bien sûr. Il n'y avait pas d'autre recours disponible lorsque…

Une douleur lancinante apparut dans son épaule gauche tandis que Kirk s'écartait et immédiatement Spock l'étouffa. C'était la partie simple. Mais il y avait autre chose…

« Capitaine, » dit-il, « Je crois qu'il y a… »

Kirk amena quelque chose en face de son visage et Spock se força à se concentrer.

« Une fléchette empoisonnée, Mr. Spock, » déclara à nouveau la voix.

Une fléchette empoisonnée, en effet.

Kirk s'arrangea pour tirer Spock en-dessous d'une cage d'escaliers en fer. Le contact et ses hommes passèrent bruyamment devant, leurs armes à fléchettes au poing, le visage trempé par la pluie. Il tenait Spock entre ses genoux, une main derrière la nuque chaude, l'autre pressée contre l'os dur de l'épaule.

Du sang émeraude suintait entre ses doigts alors que Kirk désespérait de jamais le voir ralentir, et Spock tenait toujours fermement le disque dans sa main. Kirk savait que la blessure ne serait pas fatale au souffle de Spock et à son teint. Et même que le poison, quelqu'en ait pu être la variété, avait probablement pour but d'étourdir. Les informations étaient toujours plus faciles à obtenir d'un prisonnier groggy que d'un mort.

Spock était plongé dans une transe de guérison, comme il devait l'être, son corps logé entre les cuisses écartées de Kirk. Kirk le garda là, se débarrassant de l'eau qui s'amassait dans les cheveux noirs, observant son visage. Il voulait tellement embrasser Spock à présent, maintenant quand ce serait sans conséquences. Pour goûter Spock à nouveau, comme il l'avait fait l'autre nuit, pour envelopper le vulcain dans une étreinte contre son cœur.

Non, se dit-il. NON.

Mais avant de soulever Spock sur ses épaules, avant de trotter sous la pluie jusqu'à un centre médical, avant de leur trouver un vaisseau de la Fédération pour retourner vers Bones et l'Enterprise, Kirk se permit de faire une seule petite chose.

Avec le dos d'une de ses mains couvertes de sang, il écarta la frange trempée du front de Spock. Pressa ses lèvres doucement sur le côté de son front et, les yeux fermés, souhaita que d'une manière, oh d'une quelconque manière, tout cela ait pu se passer différemment.

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Lorsque Spock se réveilla, il était dans une infirmerie qui, en prenant en compte la voix trop forte venant de l'entrée, se révéla être celle de l'Enterprise. Il était vaguement conscient que ses poignets et sa taille étaient restreints, et ressentait obscurément les effets secondaires d'une hypo dans son bras et d'une chirurgie laser sur son épaule.

Mais le plus clair dans son esprit, logé dans les premières couches de sa conscience, était le souvenir des yeux de Kirk, fixés sur lui. L'attirant à lui, tandis que ses bras l'enveloppaient sous la pluie. Le tenant dans une étreinte serrée avec une certaine inquiétude, de la détresse, et même un léger rire au moment où il était devenu évident que la blessure de Spock n'était pas fatale.

« Bones va vous arranger ça, » dit la voix provenant des lèvres dont il avait si récemment découvert le goût.

Les yeux, la bouche et ces bras commencèrent à s'estomper, et Spock réalisa que McCoy se tenait au-dessus de lui.

« Vous tremblez comme une feuille, Spock. Pas une feuille vulcaine, bien sûr. » McCoy pressa une hypo contre son bras. « On dirait bien que vous avez un début de pneumonie aussi. Ca règlera le problème. Vous irez on ne peut mieux d'ici 24 heures, aussi vaillant que la pluie. »

« Non, » parvint à dire Spock. « Plus de pluie, s'il vous plaît. »

Il crût entendre McCoy ricaner mais ne put vraiment en être certain. Un Kirk fantôme lui tenait la main à présent. Pressant la tête de Spock contre son torse avec une main, écartant les cheveux de son visage enfiévré avec l'autre.

« Vous, » dit Kirk alors que l'obscurité prenait le dessus. « Vous. »

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Une cérémonie de remise de récompenses devait avoir lieu, bien sûr, se déroulant sur la Base Stellaire 11, le jour où Spock devait être libéré par McCoy. La Fédération décida que des médailles seraient données, ce serait bon pour les relations publiques. Le docteur avait confirmé la nature du poison à Kirk ; en effet, rien de fatal et très semblable à un sérum de vérité. Kirk s'était efforcé de rester à l'écart jusqu'à ce que McCoy l'ait assuré que cette chose avait complètement quitté le système de Spock. Il y avait juste trop de choses qui auraient pu trouver leur réponse, et même si ces réponses auraient été la vérité, ces mêmes réponses, peu importait à quel point il souhaitait les entendre, lui auraient laissé un goût amer dans la bouche.

Il se dégoûtait lui-même pour y avoir même songé.

Ainsi, il était vêtu en or et bleu-roi, avec faste, et se trouvait dans une salle remplie d'individus qui n'avaient pas grand-chose d'autre à faire que de boire gratuitement aux frais de la Fédération. Bien sûr, son fidèle contingent de l'Entreprise était là pour assister à la remise de la Grande Médaille de l'Honneur reçue par Spock et lui-même, ainsi que beaucoup d'autres membres de son équipage, se réjouissant de ce moment de gloire comme s'il était le leur.

Lorsqu'il se retrouva enfin aux côtés de Spock pour recevoir la chose, après près d'une heure de discours, il ne pouvait pratiquement pas s'empêcher de bailler.

Le commandant de la base stellaire accrocha les médailles à leur poitrine, s'inclina et s'en alla. Kirk se permit un bref coup d'œil à Spock mais l'autre lui renvoya son regard comme s'ils s'étaient juste rencontrés et qu'il ne connaissait pas le moins du monde Kirk. Il y eut un long tonnerre d'applaudissement et la fête commença vraiment.

La paix et une trêve, se dit-il. Allez, Spock, laissez-moi vous atteindre !

Mais il avait trahi Spock, lui avait menti, l'avait mis en danger, mais bien sûr, le pire dans tout ça était le mensonge. Et pour quoi ? Pour sauver le monde ? Restaurer l'intégrité de la Fédération ? Pour obtenir une autre médaille à ajouter à la pile inutile qu'il avait déjà ? Spock savait que ce n'était pas la raison mais, pourtant, Kirk avait prouvé, d'une manière plus vaste encore que le plus grand élargissement possible d'un trou de verre, qu'on ne pouvait pas lui faire confiance.

Il se retrouva un peu plus tard, tenant un brandy et écourtant de multiples et excessives félicitations. Il avait gravé un sourire sur son visage quelques temps auparavant et souhaitait désespéramment qu'il était toujours en place, et garda son regard sur Spock tout du long, les yeux sur les épaules vêtues de bleu et les cheveux lisses se tenant près d'un petit groupe de personnes, au-delà des tables des rafraîchissements tout au bout de la pièce.

« Vous comptez tenir cette chose toute la nuit ? » commenta McCoy en arrivant à ses côtés.

« Oui, » répondit Kirk, un peu plus sombre qu'il n'avait voulu l'être. Il élargit son sourire.

« L'image à maintenir et tout ça. »

Il reposa brusquement les yeux sur ses mains lorsqu'il réalisa que McCoy suivait subrepticement son regard. Un coup d'œil à McCoy et il réalisa qu'il était trop tard.

« Quelque chose ne va pas entre vous ? »

Kirk se permit de le fusiller brièvement du regard.

« Et ne me donnez pas ce genre de regard qui signifie ne posez pas de question. C'est vraiment très simple. D'abord, vous n'êtes jamais passé lui rendre visite à l'infirmerie, ensuite, vous n'avez pas échangé un mot depuis votre retour, et même lorsque que vous vous teniez l'un à côté de l'autre, vous n'aviez jamais passé autant de temps à vous observer mutuellement, donc ne me dîtes pas que j'ai tort. »

« Laissez tomber, Bones, » dit Kirk, s'éloignant.

« Vous ne pouvez pas éviter ça, Jim, » dit Bones, presque un ton trop haut, « autrement ça vous retombera dessus. »

Kirk se dirigea vers la table des rafraîchissements, son serment précédent de rapidement sortir de là se transformant en mensonge. Et croisa pile le chemin du commandant de la base.

« Je voulais une fois de plus vous féliciter avant que vous ne soyez happé par les festivités, » dit le commandant. « Et je suppose que vous vous ne savez pas ce que vous auriez fait sans votre Vulcain. »

Les sourcils de Kirk se froncèrent de leur propre volonté. « Excusez-moi ? »

Le commandant continua, totalement inconscient de sa réaction. « Tout le monde devrait avoir un Vulcain comme le vôtre. »

« Je ne… » Kirk s'arrêta puis reprit. « Je ne possède pas Spock. »

« Eh bien, pas au sens littéral, » reformula aisément l'homme, « mais vous deux faîtes une sacrée équipe. Encore félicitations à vous deux. » Sur ça, il se détourna et disparut au milieu de la foule.

Kirk se retourna vivement et se heurta, sans prendre garde, à McCoy dont les yeux scannaient la foule.

« Vous ne le trouverez pas, » dit McCoy, s'extrayant de la prise de Kirk.

« Pourquoi ? » dit brusquement Kirk, ne se posant même pas de question sur le fait que McCoy savait ce qu'il cherchait.

« Il vient de partir. Pour retourner dans sa caverne, j'imagine. »

Kirk fixa McCoy intensément, réalisant que son ami était juste suffisamment ivre pour avoir atteint un seuil de conscience aigu et n'avait plus de scrupule à révéler ce qu'il observait. Il n'y avait aucun moyen de cacher quoi que ce soit au médecin à présent, chaque tentative compliquerait seulement les choses.

« Je vais le trouver, Bones, » dit-il, reculant vers la porte. « Je vais le trouver. »

Tandis qu'il tournait les talons et se dirigeait rapidement vers la sortie, il put entendre la voix s'adressant encore à lui.

« Et que vous y arriviez ou non, je veux vous voir dans mon bureau à 9 heures demain ! »

Kirk agita la main au-dessus de sa tête en signe d'assentiment.

« Vous pouvez courir, » cria McCoy, « mais pas vous cacher ! »

Le chemin de retour à l'Enterprise était trop long, bien trop long. Ces ancêtres sur terre avaient patiemment parcouru la planète d'un bout à l'autre à seulement 100 kilomètres à l'heure et c'était alors considéré comme rapide. Le voyage aérien avait été à peine mieux, et Kirk savait que les progrés technologique étaient aujourd'hui, littéralement, à des années-lumière de là. Mais même s'il parcourait à présent 150 000 kilomètres à travers le vide de l'espace en un clin d'œil, ce n'était toujours pas assez rapide.

Il parcourut les corridors sans courir mais il devait bien y avoir une impression d'empressement dans ses mouvements car chaque membre de l'équipage réduit s'écarta vivement de son chemin.

Rien n'occupait l'esprit de Kirk si ce n'était la réalisation d'un concept suprême : il devait dire la vérité à Spock. Peu importait ce qu'il pourrait personnellement lui en coûter, et franchement il se fichait que les rumeurs se propagent plus vite que les débris d'une tempête d'ions, la vérité était la seule chose que Spock plaçait au-dessus de tout. Mentir était une chose douloureuse pour lui et seules les restrictions de son devoir ou les nécessités de l'amitié pouvait le faire agir ainsi, et jamais, au grand jamais pour des profits personnels.

Il saisit la médaille sur son torse et l'enfonça dans sa poche juste au moment où il s'arrêtait à la hâte en face des quartiers de Spock. Il ne pensa même pas à se demander si Spock avait pu aller ailleurs. Il ne songea même pas à hésiter avant d'appuyer sur la sonnette.

Il y eut une pause silencieuse.

« Entrez, » dit une voix.

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Spock s'était débarrassé de son jersey bleu de cérémonie et l'avait posé sur le dos de la chaise de son bureau. Il s'assit sur le bord du lit et le fixa, observant la teinte bleue s'estompant devant lui. C'était presque, décida-t-il, comme méditer en utilisant un mantra complètement nouveau qui, pour une quelconque raison, fonctionnait bien mieux que l'ancien. De grandes poches de vide commençaient à s'étendre dans son esprit, s'amassant dans les coins et explosant vers le centre. Ce ne serait plus bien long avant qu'il ne ressente absolument plus rien.

Il connaissait la vérité, évidemment, la connaissait depuis longtemps. Il aimerait toujours Jim Kirk. Mais, bien sûr, cela ne faisait aucune différence à présent.

La sonnerie de la porte retentit. Ses glandes surrénales expulsèrent une grande quantité d'adrénaline, et il le maîtrisa, et se força à faire ralentir ses battements de cœur trop rapides.

Mais comment savait-il qu'il s'agissait de Kirk ? Ce simple son n'était personnalisé par rien de plus qu'une voix générée par l'ordinateur, donc comment le savait-il ? Il repoussa rapidement cette pensée avec toutes les autres et les enferma derrière des portes scellées.

« Entrez, » dit-il.

Kirk pénétra dans la pièce, le haut de son corps créant des ombres dans la lumière tamisée vulcaine. Spock pouvait voir qu'il portait toujours sa tunique d'or, forçant son corps à garder la raideur de son rôle de capitaine, les mains formant des poings à ses côtés. Il connaissait ce menton relevé, cette assurance et cette flamme brillant dans les yeux de son Capitaine, prêt à se lancer dans la bataille.

Puis Kirk avança d'un autre pas, et Spock réalisa que ce n'était pas totalement vrai.

Oh, le menton était relevé mais allié à ces poings serrés et à la fine ligne que formait sa bouche, cela se transformait en une marque de détermination et, en-dessous de cela, à de la peur. Son Capitaine n'était pas du tout sûr de lui.

Cette seule pensée fit que Spock resta à sa place très très calme.

« Je vous en prie, entrez, Capitaine. »

Kirk s'avança et sembla un peu surpris de le voir assis sur le lit.

L'humain se dirigea vers la chaise, prit la tunique et s'assit, la serrant dans ses mains. Il tournait maintenant le dos à Spock, et il observa la nuque de Kirk tandis qu'il penchait la tête vers l'avant.

Il était sur le point de s'enquérir de la nature de cette visite lorsqu'il entendit la voix de Kirk, presque inaudible. « Je suis venu vous expliquer quelque chose, Spock, » dit Kirk, et Spock pouvait voir qu'il observait avec une grande attention la tunique dans ses mains.

L'humain se leva et s'avança vers l'endroit où Spock était assis. Alors qu'il s'approchait, Spock se leva, faisant Kirk lever son regard vers lui. Kirk déglutit visiblement et recula, tendant sa tunique à Spock. Il l'a pris et la laissa tomber sur le lit.

« Vous alliez commencer votre explication, » l'encouragea-t-il.

Kirk acquiesça face au mur, tenant la base de sa paume avec l'autre main. « Sur les raisons qui m'ont poussé à faire cette mission, sur tout le reste… et je vous ai déjà parlé ce que Finnegan m'a dit. »

Spock acquiesça, ses yeux ne quittant jamais ceux de Kirk.

« Je suis ici parce que ce que Finnegan a dit est vrai. Et j'ai mal réagi non pas parce que c'était vrai mais parce que je ne l'avais pas réalisé jusqu'à ce qu'il me le dise. Finnegan a un certain nombre de talents qui ne seront jamais exploités par la Fédération, notamment sa capacité à pointer la vérité absolue, peu importe à quel point elle peut être improbable, ou douloureuse. »

Il regarda Spock, les yeux écarquillés, attendant une réponse. Spock avait l'impression que Kirk avait désespéramment envie que le vulcain comprenne sans qu'il n'ait à en dire davantage. Mais Spock ne pouvait pas se dévoiler uniquement sur base de suppositions. Il rejoua la conversation dans son esprit.

« Je crois, » dit-il, sa voix privée de toute inflexion, « que c'est une conversation que nous n'avons jamais terminée. J'allais vous inciter à donner de plus amples explications sur les raisons plus profondes de votre action. Vous sembliez réticent à le faire et avez changé de sujet. »

Kirk soupira. « Vous savez pourquoi j'étais en colère, Spock ? »

Le vulcain secoua la tête en silence.

« Parce que quand vous m'avez suivi sur Tantris, vous avez prouvé la justesse de tout ce que Finnegan a dit. Vous comptiez être mon garde du corps parce que, bien sûr, je ne peux pas me débrouiller sans mon vulcain. Et saviez-vous que le commandant de la base pense que nous sommes un couple ? »

« Je n'avais pas- »

« Tout le monde à bord du vaisseau, même, lie nos noms ensemble. Nous sommes considérés comme une paire, et quand Finnegan a fait sa remarque, cela m'a fait peur parce que j'ai réalisé que j'avais pris l'habitude de vous voir à mes côtés. »

Kirk commença à marcher dans la pièce, et Spock resta immobile, l'observant faire des allers-retours, comme un le-matya approchant un plan d'eau sachant que c'est dangereux mais ne pouvant pas s'en empêcher. Et le vulcain écoutait.

« Où que j'aille, Spock, vous êtes là. Je regarde en bas et votre ombre est collée à la mienne. Je me tiens debout, je sens votre souffle sur ma nuque. Je ne peux pas bouger sans que vous soyez là. Et vous savez quoi ? »

Spock leva un sourcil en réponse.

« J'ai appris à dépendre du fait que vous soyez là, juste à mes côtés, toujours. Quand vous vous êtes présenté à ma porte, je n'étais pas vraiment surpris, juste en colère que, même pour une fois, je ne serais pas capable d'être efficace sans vous. Pas que c'était ce que je voulais, vous comprenez, mais c'était ce que je devais faire. Une fois que vous êtes arrivé, il n'y avait aucune chance que je puisse vous laisser partir. Je n'allais pas être capable d'y arriver sans vous, et puis j'ai réalisé que je ne le voulais pas. »

Kirk leva le visage, crispé et empli du désir que Spock comprenne.

Spock réalisa qu'il pouvait difficilement croire à ce trésor qui lui était donné. Il doutait qu'il y ait beaucoup de personnes à qui Kirk pourrait en révéler autant.

« J'ai découvert que j'ai besoin d'avoir quelqu'un qui me suit, quelqu'un qui, quand je crie 'on y va !' est seulement à un demi pas derrière moi. Comme un chien fidèle, ou un meilleur ami. Et je me sens parfois mal quand il semble que j'ai seulement besoin de vous pour l'assistance que vous me fournissez, pour booster ma carrière, par exemple. La moitié des médailles que j'ai, je les ai obtenues grâce à vous. »

Il fit une pause le temps de lever la médaille que Spock venait juste de remarquer accrochée à sa poitrine. Il la déposa près de l'ordinateur avec un petit cliquetis.

« Plus que ça en fait, si vous comptez celles que j'ai reçues parce que vous êtes restez en arrière et que je pouvais avancer parce que je savais que l'Enterprise était entre de bonnes mains. »

« Et puis vous êtes venus sur Tantris. » Une main dans ses cheveux, un regard distrait voyageant autour de la pièce comme s'il recréait mentalement la scène s'étant déroulée sur la planète. « Nous avons statué que vous n'aviez pas besoin de rester ; c'était une mission pour un seul homme. Pas de danger ; pas besoin d'un garde du corps. Mais je vous ai demandé de rester par ce que je voulais votre compagnie, et vous êtes resté parce que je vous l'ai demandé. »

« Et encore une fois, vous répondiez à tous mes besoins. Cela semblait me rendre même encore plus insatiable parce que je me sentais coupable d'être si égoïste et, dans le même temps, je n'avais aucune idée… Il m'est soudain apparu que je n'avais aucune idée de ce que vous aviez besoin. Je n'en ai jamais eu la moindre idée. »

« Et j'ai commencé à me demander s'il était possible que votre décision de m'accompagner ou mon besoin de vous avoir à mes côtés étaient davantage que des choses inhérentes à mon rôle de commandant ou au devoir d'un officier… bref, est-ce que tout cela est compréhensible ? »

Spock baissa la tête et croisa ses mains derrière son dos. Kirk vint se placer en face de lui, la tête aussi penchée en avant, les mains derrière le dos. Spock essaya de croiser ses yeux.

« Pourquoi les humains, » commença-t-il sur le ton de la conversation, « ont-il tant de difficulté à révéler la vérité, lorsque la cacher ne change rien ? »

Il sentit Kirk s'agiter mais se força à rester parfaitement calme.

« Parfois… eh bien, parfois ça peut être… effrayant. »

Spock se permit d'observer attentivement le capitaine, levant la tête lentement et ne faisant aucun mouvement pour avancer vers lui.

« Effrayant ? Pouvez-vous expliquer cela ? »

Kirk inspira profondément. « Parce que Finnegan m'a fait comprendre à quel point je dépendais de vous, à quel point j'avais besoin de vous. Avoir un tel besoin m'effraie, ne me rend plus autosuffisant. Lorsque je suis revenu sur notre accord, c'était dans une dernière tentative pour être autonome. Je n'aime pas être dépendant. »

« Pourquoi ? »

« Parce que, lorsque ça se produit, je ne suis plus une entité unique. »

« N'est-ce pas préférable ? »

« Normalement, oui, mais pas lorsque l'autre moitié de moi-même est vous. »

« Votre raisonnement semble être un cercle plutôt vicieux. »

« Oui, je sais. »

Spock ignora son désappointement du fait que l'humain n'allait pas plus loin juste alors qu'il semblait arriver au point crucial de son dilemme. Il voulait en savoir davantage, en apprendre davantage sur la complexité de ce qui faisait son capitaine mais l'humain avait atteint ses limites. Il restait immobile, les épaules affaissées, un voile gris sur le visage.

Mais que pouvait-il faire ? Que devait être sa réponse ? Il n'avait aucune expérience avec ce type d'interaction, et il ne pourrait jamais être aussi brave que Kirk dans ce domaine. Bien sûr, ils pouvaient tous les deux aller affronter un groupe de Klingons même s'ils étaient en infériorité numérique. Kirk pourrait même y aller seul, même complètement dépassé par le nombre, bien que cela était un reflet de son attitude le-diable-les-emporte-je-vais-y-aller-si-je-peux-en-emporter-quelques-uns-dans-la-tombe-avec-moi. Mais Spock savait que cela allait au-delà du simple aspect physique.

C'était cette bravoure qui lui manquait, cette confiance supplémentaire qui pourrait lui permettre d'approcher son ami et de se dévoiler. Pour les humains, il savait que c'était une chose extrêmement humiliante que de s'excuser mais Spock sentait quelque chose frémir en lui.

Je suis celui qui est humilié, pensa-t-il. Vous êtes un homme bon, James Kirk.

Suivre le chemin que Kirk ouvrait n'était pas une chose qu'il faisait aveuglément mais, au contraire, volontiers. Il y avait une sorte de douce allégresse à être certain, et nonobstant sa nature subtile, il était certain que Kirk pouvait le deviner. Mais, cette fois, il ne pouvait pas suivre, il ne pouvait pas donner la réciproque.

« Je sais que ce n'est pas la manière de faire vulcaine, » dit Kirk, avec un demi-sourire, « mais, amis ? »

Il ne tendit pas sa main, nota Spock, pas plus qu'il ne se rapprocha comme il avait remarqué que les humains en avaient l'habitude lorsqu'ils faisaient ce genre d'affirmation au sein d'une relation. Mais Kirk avait besoin de ce genre d'assurance, de cet écart. Et Spock courba la tête, permettant à ses épaules de se relaxer, ses mains retombant à ses côtés. « Amis. »

Il observa Kirk s'en aller, et resta là où il était, planté au milieu de la pièce, durant plusieurs heures.


Un grand merci pour vos reviews, ce sont elles qui me donnent la motivation pour continuer à traduire cette fanfiction :)

Si vous l'appréciez, n'hésitez pas aussi à en faire part à l'auteur ( h t t p : / / w w w . ksarchive . com / viewuser . php ? action = contact & uid = 156 )
Et dans un autre registre, le fanzine de French K/S et son lot de fanfictions inédites est sorti et peut-être commandé ici : h t t p : / / frenchks . com / 2011 / 02 / 25 / french-ks-le-magazine /
N'hésitez pas, il en vaut vraiment la peine =)

Concernant cette histoire, il ne reste maintenant plus qu'une dernière partie (toujours en cours de traduction et un peu plus longue que celle-ci) alors à très bientôt pour la fin de cette histoire ^^