Dissidence.
C'était certainement le milieu de la nuit, maintenant, et Eren était épuisé. C'était sans doute pour cette raison que son corps mettait du temps à réparer son nez, tristement désaxé et brisé par le front du caporal-chef. Assis sur un tabouret et penché au-dessus d'un évier, il tentait tant bien que mal d'endiguer le flot nasal, se débarbouillant à l'eau froide toutes les dix secondes. Le caporal avait refusé qu'il prenne un torchon propre, prétextant, d'une part, que ce genre de tâche était trop chiante à laver, et, d'autre part, qu'il préférait le regarder se vider de son sang. L'homme s'était, ensuite, assis, accoudé à la table, et avait gardé le silence en attendant qu'Armin fasse bouillir de l'eau et lui prépare son thé.
Eren sentit ses sinus s'échauffer et comprit que le travail de régénération commençait enfin. Il ressentit un vif picotement lorsque l'arête cartilagineuse de son appendice atrophié se ressouda, puis, ses narines finirent par se tarir. Il se rinça le visage une dernière fois et se retourna vers Levi :
« J'ai le droit à quelque chose pour me sécher la tronche ou pas ? » demanda t'il, acide.
Pour toute réponse, son supérieur lui jeta un chiffon sale en pleine figure, et porta son attention sur Armin :
« Ça vient ce thé, Arlelt ?
— Désolé, caporal-chef, répondit l'interpellé d'un air contrit. J'ai l'impression que notre stock est un peu...éventé. »
L'homme leva un sourcil. En quelques pas, il fut aux côtés du jeune blond et inspectait, d'un œil expert, le fond d'un pot que ce dernier venait de sortir d'un placard.
« Tch ! Pas moyen que j'avale une infusion de ce truc périmé !
— Encore désolé, ajouta Armin, confus. Presque personne n'aime ça parmi les jeunes. On en boit très peu, ici, et j'ai dû oublier de réapprovisionner nos réserves. Comme vous, hem —il s'éclaircit la gorge— ne venez pas très souvent... C'est sûrement le restant de ce que vous avez amené lors de votre dernière visite. »
Eren remercia Armin d'avoir souligné le fait que le caporal ne s'était pas beaucoup manifesté ces dernières années. Pas suffisamment, en tous cas, pour se montrer trop pointilleux. Il le vit secouer la boîte métallique et renifler son contenu d'un air dégoûté, avant de déclarer :
« C'est pas du thé, ça, Arlelt ! On dirait un vieux mélange pour tisane à la verveine. »
Il lui rendit l'objet du délit en le lui enfonçant dans la poitrine, sans délicatesse, et continua :
« Les mélanges pour infusion, ainsi que le thé, se stockent au sec et à l'abri de la lumière. Inutile de continuer à utiliser cette boîte si elle n'a plus de couvercle. Passés six ou huit mois, ils perdent leurs arômes et sont bons à jeter. Sache-le, à l'avenir. Heureusement que j'en ai apporté, mais je ne sais pas où ces abrutis l'ont rangé…»
Eren l'écouta prodiguer ses conseils en la matière, remarquant que le trentenaire semblait s'être apaisé. Le caporal n'était pas l'homme patibulaire et insensible que l'on dépeignait si souvent parmi la bleusaille et les autres corps d'armée. Eren savait que, au fond, ce petit tas de nerfs et de muscles, doué d'un flegme légendaire, était bien plus à l'écoute de son entourage et de ses hommes qu'il ne voulait le laisser croire. Levi avait, plus d'une fois déjà, montré certains élans paternels envers lui et ses camarades de la 104ème. Il commençait à cerner son supérieur, et décelait en lui une émotivité plus grande qu'aucun ne l'aurait cru, et même, une forme d'affectivité. Ils avaient partagé une étroite cohabitation par le passé, et c'était à ce moment qu'il avait commencé à réinterpréter le regard presque toujours froid et impassible de Levi. Il se demandait, depuis lors, si ces pierres grises n'étaient pas simplement chargées, sinon d'indifférence, mais de tristesse et de mélancolie pures.
Le jeune homme se saisit d'un verre à whisky dans le vaisselier, au fond de la pièce, et revint vers le plan de travail. Tandis qu'Armin et le caporal continuaient de discuter pour savoir si le jeune blond devait passer une commande de la fameuse boisson chaude, il plaça son récipient sous le robinet du fût et le laissa se remplir jusqu'à ce que la mousse de la bière, blanche et crémeuse, en déborde presque. Il sentit les deux autres se tourner dans sa direction, et posa le verre —dont le nuage effleurait les rebords avec la forme d'un soufflet— sur la table, en leur faisant face. Le caporal le regarda, son agacement à nouveau visible, et siffla entre ses dents :
« T'as pas assez bu, Jäger ?
— C'est pour vous, caporal », répondit-il, un sourire des plus sincères aux lèvres.
Le plus âgé examina la mixture, surpris.
« Je ne bois pas, fit-il.
— Ah ? Vous voulez dire "pas ce soir" ou "pas avec nous" ? demanda Eren, légèrement ironique.
— Pas du tout.
— À d'autres, celle-là ! Vous allez pas me la faire ! »
Eren avait déjà vu son supérieur boire, notamment, les veilles de missions plus risquées que d'ordinaire. Avec modération, c'était indéniable, mais il avait aussi entendu dire que, lui et Hanji, ainsi que d'autres vétérans, se retrouvaient parfois pour rincer la routine, et que, dans ces cas-là, les lendemains étaient difficiles pour eux.
Le caporal sembla comprendre à quoi Eren faisait allusion, et soupira d'exaspération :
« Je n'ai pas pour habitude de participer aux beuveries de mes subalternes, lâcha t'il sèchement.
— Beuveries ? s'indigna Eren. On n'a même pas le droit de boire un petit canon sans que vous fassiez les gros yeux ? se moqua t'il. On s'emmerde un peu ici, vous savez. »
Levi releva les yeux vers lui, attentif.
« Si vous trinquiez avec moi et Armin, pour une fois ! Ça fait un bail qu'on s'est pas vus ! Et, apparemment, on a plein de trucs à se raconter… »
Il avait appuyé ses derniers mots, attisant une curiosité non dissimulée chez son vis-à-vis. Celui-ci reconsidéra le liquide aux reflets cuivrés avant de proposer :
« Je gouterai cette espèce de pisse artisanale si tu me dis qui la brasse.
— Ça vient sûrement d'un petit bar miteux, qu'est-ce que j'en sais ? répondit Eren en haussant les épaules.
— Qui l'a ramenée ?
— Vous nous poussez à la délation ? sourit Eren.
— Désolé, caporal, s'immisça Armin. Je n'approuve pas toujours Eren mais, cette fois, je vais devoir me rallier à lui : nous ne dénoncerons pas un de nos camarades. »
Ledit caporal n'émit aucun commentaire, se contentant de les jauger du regard. Toujours en silence, il finit par se rasseoir et s'empara du godet, avec nonchalance, pour le porter à ses lèvres. Il en goûta le contenu, d'une légère gorgée, et reporta sur eux un œil appréciateur :
« Se pourrait-il que vous ayez fini par intégrer l'un des principes fondamentaux les plus implicites de l'armée ? questionna t'il, détendu.
— Si vous faites référence à l'esprit d'équipe et sa cohésion inébranlable, ainsi que le soutien aux compagnons, dans l'héroïsme comme dans l'erreur, même face à l'insubordination, alors, vous avez raison, caporal-chef ! » répondit hardiment le petit blond.
Le caporal haussa les sourcils, feignant d'être impressionné par sa tirade, et Eren, surpris par la bravoure de son ami, le dévisagea avec un amusement mêlé d'admiration.
« Oui, c'est ce que j'ai cru comprendre…, grinça leur supérieur. D'ailleurs, il semblerait que vous deux soyez devenus experts en la matière, n'est-ce pas ? »
Eren et Armin échangèrent soudainement un regard anxieux, mais l'autre continua :
« Vous allez répondre à mes questions, maintenant. On arrête de jouer. Le premier qui ment, ou qui tente de me cacher la vérité, aura de graves problèmes. Et je ne parle pas seulement de ce que je vais lui faire, mais aussi des sanctions qui tomberont directement de la cour martiale. Je me suis bien fait comprendre ? »
Eren sentit ses entrailles se tordre. De toute évidence, le caporal était venu les interroger car on les accusait de fautes graves. Désormais, la question était : « De quoi, et par qui ? ». Mais il ne voulait même pas se la poser. Il sentit monter en lui un élan de révolte et voulut, sans même en entendre davantage, clamer son innocence, mais le regard d'Armin, subitement assombri par la culpabilité, le retint. Un doute insidieux se mit à courir dans sa poitrine. L'accusation n'était peut-être pas aussi injuste qu'elle ne le paraissait.
« Cachez-vous, oui ou non, des informations susceptibles d'être utiles à l'armée ou étant de nature à éclaircir nos doutes concernant l'origine de notre peuple, des titans, ou encore le fonctionnement et l'organisation de l'ennemi ? Répondez », interrogea froidement l'homme.
Eren suivit Armin des yeux, tandis que celui-ci se rasseyait et attrapait la chope que Glenn n'avait pas vidée. Il but son contenu d'une traite, sous l'œil sidéré de son camarade, et se retourna ensuite vers lui, les sourcils froncés et les bras croisés sur la poitrine. Son regard, d'un bleu céruléen, était insistant et sarcastique. Toute sa posture disait : « Je te l'avais bien dit que ça finirait comme ça. »
Excédé par son comportement, Eren lui jeta :
« Ça va, épargne-moi ton numéro !
— Quel numéro ? Fais comme tu veux, Eren. De toute façon, je marcherai toujours avec toi, mais…—ses yeux se plissèrent, intensifiant ses insinuations— maintenant, on sait pourquoi Mikasa est au trou, non ? »
Eren reporta son attention sur le caporal, qui n'avait rien perdu de leur échange et les observait avec une curiosité non feinte. Le jeune homme ne pouvait se permettre de risquer plus longtemps leur sécurité pour quelques énigmes dont ses supérieurs ne pourraient, de toute manière, pas venir à bout sans son aide, et, qui plus est, dont il était libre de ne céder qu'une partie afin de les distraire un moment. De plus, il s'était promis, plus tôt dans la semaine, de se confesser à Chrysta. S'armant de sa propre pinte, il entama les pourparlers :
« On peut savoir de quoi vous parlez, caporal ? »
Le concerné but une nouvelle gorgée avant de répondre, toujours indolent :
« Arlelt a l'air d'avoir compris, lui. Tu m'prendrais pas pour un con, par hasard ?
— Désolé, soyez plus clair. Vous savez que je ne suis pas quelqu'un de très cérébral !
— Comment l'oublier ? Très bien, alors, voici les faits : ta petite copine est, effectivement, sous les verrous en ce moment même pour réfléchir à ses manières lorsqu'elle s'adresse à ses supérieurs, d'une part, et, d'autre part, car elle est accusée d'association en matière de conspiration et de rétention d'informations.
— Par qui ?
— Moi et le commandant Hanji Zoé. »
Eren eut un soupir de soulagement, vite interrompu par Levi :
« Mais, puisque notre groupuscule est, désormais, un rouage fondamental du renseignement, si ce petit désordre venait à s'ébruiter, il en faudrait peu pour que vous et moi soyons dans une merde noire. »
Armin haussa les épaules, résigné. Eren l'ignora, soutenant le regard gris qui semblait le sonder.
« Tu savais que le titan sur lequel tu as utilisé l'Axe était un descendant de la lignée royale, et tu nous l'as dissimulé. Je suis sûr que tu nous caches d'autres choses, et tu vas tout me dire. »
Il croisa les jambes et but une autre gorgée. Eren rassembla son courage, puis, sur la défensive, se lança :
« Je ne sais rien de vraiment concret. Rien dont je sois sûr. Je ne peux pas prendre le risque d'en parler, car une mauvaise interprétation pourrait avoir de graves conséquences. Si j'accepte de vous en dire plus, ce sera seulement à deux conditions. »
Le caporal arqua un sourcil, moqueur :
« Tu prétends pouvoir négocier avec moi, gamin ?
— Soyez pas têtu, tenta de tempérer Eren, mais sa remarque ne suscita qu'un nouveau regard noir. Je veux seulement trouver un compromis pour que le Bataillon ne commette pas d'erreurs. J'ignore ce qui vous est passé par la tête, mais vous savez bien qu'Armin et moi sommes entièrement dévoués à la cause. Nous ferons toujours partie du même camp, vous ne devez pas en douter. »
L'aîné, pensif, baissa les yeux sur son verre et contempla un moment le jus amer, au-dessus duquel la mousse avait presque disparue. Il les releva, soudain, et prit en otages les iris verts du plus jeune :
« Ok, quelles sont tes conditions ? »
Eren demeura perdu un instant. En plus de la lassitude triste toujours omniprésente, il avait lu de la déception dans ce regard sans cesse terni de grisaille. Ce mélange lugubre eut sur lui un effet douloureux. Il aurait pu faire n'importe quoi pour prouver à cet homme, tant admiré, sa bonne foi. Il ignorait pourquoi, mais il ne supportait pas que le caporal, qui le connaissait et l'avait protégé depuis tant d'années, puisse avoir le moindre doute à son sujet. Bien sûr, il aurait dû y réfléchir avant de commencer à lui cacher des choses. Il aurait dû savoir qu'un tel dilemme se présenterait. Il aurait dû écouter Armin, une fois de plus. Ces pensées l'agacèrent et il se ressaisit :
« Premièrement, je veux avoir mon mot à dire chaque fois qu'une décision sera prise, dorénavant. Et plus particulièrement si cela concerne des révélations faites par moi, Armin, ou n'importe quel autre titan primitif, le cas échéant. »
Son supérieur, malgré sa circonspection, ne cilla pas.
« Et, deuxièmement, je veux parler à Chrysta. Je ne m'exprimerai qu'en sa présence », acheva t'il.
Cette fois, son supérieur afficha une certaine surprise et demanda :
« La reine, je te rappelle. Et pourquoi ça ? Ça a un rapport avec le fait qu'elle soit une Reiss ?
— Une Fritz, en réalité. Mais, peu importe. Oui, ça en a un, et je ne pourrai éclaircir certaines choses qu'avec elle. »
Le caporal termina son verre et le posa sur le bois ciré. Il questionna Armin du regard, cherchant à obtenir son avis. Celui-ci conclut d'une voix assurée :
« Ça me semble être un bon marché.
— Nous avions un autre marché, riposta Levi à voix basse. Un pacte, même ! Celui de tout se dire. »
Sur ces mots, il se releva et prit son verre. Tout en marchant vers le bac à plonge, il ajouta :
« Mais, c'est d'accord. J'enverrai une missive à Hanji dès demain. Il est possible qu'elle ne soit pas aussi magnanime que moi mais...j'en doute fort, évidemment. Nous attendrons, donc, que vous puissiez avoir un entretien avec la reine. En attendant… »
Ayant fini de laver son verre, il le mit à égoutter sur la paillasse et se tourna vers eux :
« Je vais vous garder à l'œil. »
Son ton comminatoire ne laissait place à aucune réplique, et Eren se garda même de le remercier. Ce genre de civilité mal placée ne serait sûrement pas du goût du caporal, et il n'écoperait que d'un coup de pied au cul.
« Bon, foutez le camp, maintenant. Et, Arlelt, je veux que tu réunisses tous les soldats sur le quai, demain, à la première heure. Y compris la Garnison. Briggs repart et je prends les commandes de la base dans son intégralité jusqu'à la prochaine relève. Je vais faire le ménage, tu peux prévenir tout le monde. »
Armin acquiesça, nerveux, et prit le chemin de la sortie. Sans réfléchir, Eren en fit de même mais, lorsqu'il passa près de son supérieur, il sentit ses doigts effleurer son bras. Il s'arrêta et le dévisagea, stupéfait. N'ayant rien décelé de cette apostrophe muette, Armin était sorti dans la nuit, les laissant seuls.
Eren tenta de déchiffrer l'expression qu'arborait le caporal, mais il n'y parvint pas. Il y avait tant à lire dans son regard d'acier, à cet instant, que cela en devenait flou, intraduisible. Sa voix grave retentit, accentuée par le désappointement :
« Je croyais que tu nous faisais confiance ? Enfin...que tu me faisais confiance, au moins à moi. »
Eren sentit quelque chose cogner dans sa poitrine. Son cœur martelait ses côtes, sa tension artérielle augmentait. Il sentait son sang parcourir ses veines, affluant et refluant, dans un rythme désordonné provoqué par l'organe indiscipliné. Si le simple fait que Levi le touche et lui parle ainsi pouvait entraîner ce genre de bouleversements, cela signifiait qu'il était bien plus attiré par cet homme que la décence ne le permettait. Il n'avait pas le droit de laisser son corps et son taux hormonal prendre le dessus en sapant davantage l'autorité du plus âgé. Car il faisait enfin face à la réalité, mais devait se contenter de l'accepter sans outrepasser les limites : le caporal lui avait manqué. Pire, son admiration pour lui s'était transformée, au cours des ans, en quelque chose d'inavouable. Eren ne devait pas succomber à ses pulsions et garder la tête froide. Oser penser cela d'un homme pour qui il avait tant de respect, son supérieur, de surcroît, tout cela était grotesque.
« Pourquoi tu réagis comme ça depuis mon arrivée ? Qu'est-ce qu'il t'est arrivé ? »
Leurs yeux se croisèrent, mais Eren baissa la tête. Le regard investigateur de Levi était comme une brûlure.
Merde. Ils se connaissaient trop bien, en fin de compte.
« C'est moi ? demanda, alors, le plus vieux. Dis-le-moi ! Putain, Eren, qu'est-ce que je t'ai fait ?! »
Eren secoua la tête, s'écartant d'un pas, comme si s'éloigner de l'autre lui permettrait de moins suffoquer.
« Non, c'est moi. Je suis juste... Je suis con. », abdiqua t'il.
Le caporal le toisa, perplexe :
« Y a rien de nouveau là-dedans, et c'est la deuxième fois que je t'approuve à ce sujet ce soir, rétorqua t'il, défiant.
— C'est vrai. J'ai toujours était un crétin, fit le plus jeune dans un demi-sourire. Peut-être que je... Je voulais simplement vous faire comprendre qu'on aurait aimé vous voir plus souvent, ces dernières années. »
Eren avait de nouveau baissé le regard, embarrassé. Il espérait que l'allusion à une sollicitude communautaire serait crédible. Les yeux du caporal s'agrandirent légèrement, et une lueur furtive, d'incertitude et de convoitise inexplicables, les traversa. Eren tentait de décrypter ces émotions fugaces lorsque l'autre reprit la parole :
« Je suis là, maintenant. Il y a des choses dont tu veux me parler ? »
Eren se sentit stupide car, bien évidemment, rien ne lui vint :
« Euh...nan. »
Encore une fois, il vit un sourcil brun et fin se hisser dans une courbe interrogatrice, au-dessous duquel, un regard froid et irrité le lorgnait :
« Tu me fais perdre mon temps, Jäger.
— Pardon.
— Va te coucher, maintenant. »
Le matin venu, Levi se réveilla avec difficulté et mauvaise humeur, conscient que son corps réclamait plus de repos. Il se leva, néanmoins, tandis que les premiers rayons blafards du jour commençaient à ramper sous la porte et le rideau de fortune couvrant l'étroite fenêtre. Il s'approcha de celle-ci et retira le morceau de toile opaque qui la couvrait, suspendue à deux pitons enchâssés dans le mortier des joints, et certainement destinés à accueillir une tringle qui ne s'était jamais présentée. La lumière baigna sa modeste chambrée, et il s'avisa rapidement de l'activité extérieure en jetant un œil au-delà du vitrage.
Armin avait respecté sa consigne, et de nombreux soldats étaient déjà levés, silencieux et hagards, arpentant les quais d'une démarche encore somnolente, en direction du réfectoire ou des sanitaires. Leur balai avait beau être des plus discrets, les bruits des pas et des chuchotements matinaux, décuplés par les échos de l'aube, avaient suffis à le sortir de ses songes. Levi avait toujours eu le sommeil léger. Sans doute l'apanage de ceux qui n'ont jamais la conscience tranquille; qui ne se sentent en sécurité nulle part.
Après avoir enfilé une chemise et sa culotte d'uniforme, il passa son harnais, comme il le faisait en toutes circonstances, afin d'être toujours prêt à s'équiper en cas d'imprévus. Levi ne doutait pas que la situation au port fut des plus calmes, mais son instinct de survie frôlait parfois la paranoïa. Ce qu'il n'essayait, en aucun cas, de justifier, car, à l'évidence, cette méfiance viscérale à l'égard de son environnement lui avait été plutôt utile jusqu'à aujourd'hui. Il choisit de laisser de côté le veston et la cape d'exploration, pour se couvrir de sa veste longue de chef de compagnie, plus solennelle, et dont les brides d'épaulettes étaient couvertes des galons dorés* d'adjudant-chef.
Il avait d'abord refusé le titre, même si Hanji insistait, sous prétexte d'être mal à l'aise avec les fonctions des sous-officiers. Levi voulait, avant tout, rester sur le terrain, entouré d'hommes de confiance. Il se savait inapte à la coordination d'une multitude d'escouades, à la tactique martiale, ou encore aux magouilles diplomatiques et gouvernementales. Il s'imaginait mal commander à plusieurs pelotons tandis qu'il restait à l'arrière, lui, celui que beaucoup nommait encore « Le soldat le plus fort de l'humanité ». Il était la Némésis de la race humaine. C'était sa vocation primaire, et il ne l'abandonnerait que lorsque son corps ne serait plus capable de suivre sa course vindicative. Pourtant, le commandant, vieille amie un peu délurée, avait fini par le convaincre. Pour l'avenir du Bataillon, et devant l'affluence de nouvelles recrues, elle ne pouvait décemment pas rester seule figure d'autorité. Levi avait été décoré sans cérémonie officielle et avait insisté pour que ses missions conservent la même nature que par le passé. Si ses hommes avaient, évidemment, remarqué son avancement, ils obéirent, néanmoins, à sa requête de ne rien changer de leurs habitudes. Levi restait « caporal-chef » malgré tout. Il ne s'occupait jamais de plus d'une demi-dizaine d'escouades à la fois, et il choisissait toujours ses équipes avec soin.
*Dans la Whermacht, le jaune d'or est attribué à la cavalerie (à l'instar de l'argent pour la cavalerie de l'armée de terre française). Par « cavalerie », on entend, bien sûr, les troupes à cheval, mais aussi, celles motorisées qui suivirent dans des temps plus modernes.
Dans le miroir terni, fixé sans aplomb au-dessus de la tablette maçonnée de sa salle d'eau, il contempla son reflet un court instant. Il se demanda, brièvement, s'il ne faisait pas partie, à l'instar de Pixis ou Zackley, d'une poignée de vieux fossiles ayant survécus, opiniâtres et coriaces, aux bouleversements de leur monde et à une guerre qui n'en finirait jamais. Entouré de rangs trop souvent renouvelés, gonflés d'espoir et de jeunesse, il se sentait usé, fatigué. Il pensa à Eren et à sa fougue. Levi ne voulait pas finir comme l'un de ces vieux débris de généraux, abrutis par la sénescence et les doutes que l'on prend souvent, à tort, pour une certaine sagesse. Il se dit que ces jeunes soldats, qu'il avait formés, avaient finalement acquis suffisamment d'expérience et de pondération —à l'exception d'Eren, toujours si impulsif, mais il était la dernière personne à pouvoir l'en blâmer— pour reprendre le flambeau. Pour poursuivre le combat avec des idées neuves. En définitive, il ne leur avait pas fait confiance, lui non plus. Ce monde, s'ils réussissaient à le sauver, ne devrait appartenir à personne d'autres qu'à ces gamins qui se seraient battus pour le voir naître. Il ne ferait que les y aider.
Il finit par sortir, toujours englué dans ses sombres pensées, et marcha vers la salle commune. Il la trouva bondée et envahie d'odeurs appétissantes de lait chaud, de lard fumé et de biscuit sortant des fourneaux. Les soldats se levèrent à son entrée, le saluant, et il leur fit signe de se rasseoir. Il demanda qu'on lui retrouve le thé qu'il avait judicieusement pris la peine d'apporter, et on le lui amena vite, accompagné de quelques excuses. Il s'en prépara une théière et s'assit en compagnie d'Armin Arlelt. Celui-ci, dans un élan pacifique, s'empara de son précieux mélange, encore emballé dans un papier kraft, et le renversa dans un pot métallique dont il vissa le couvercle sous l'œil approbateur de son supérieur.
Levi lui demanda :
« Où est encore passé Jäger ?
— Je suis désolé, je ne l'ai pas encore réveillé. »
L'homme jeta au petit blond un regard allusif et brillant de colère :
« Oh ? Et, d'habitude, tu lui apportes son petit déjeuner au lit, aussi ?
— Euh, non..., se défendit Armin, gêné. D'ordinaire, j'avoue que je le laisse gérer ses journées un peu comme il veut. C'est vrai que, passée une certaine heure, je m'occupe de le secouer, mais il n'a plus l'habitude de se lever si tôt, alors... Enfin, il sera debout à l'heure, j'en suis sûr !
— Pas moi. »
Levi se redressa, en prenant soin de soutenir sa chaise pour l'empêcher de racler le sol bruyamment.
« Je me charge de son cas », finit-il en abandonnant sa tasse sur la table.
Le blond fixa un instant le marc au fond de celle-ci, avant de comprendre qu'il avait gagné la vaisselle de son supérieur, tandis que, lui-même, quittait les communs d'un pas décidé.
Une fois devant les quartiers de son subordonné, il frappa vigoureusement à la porte. Il n'y eut, d'abord, aucune réponse.
« Eren, t'es levé ? »
Il tenta un nouvel assaut, manquant de faire sauter la crémone.
« Oï, Jäger ! Debout, limace ! »
Soudain, l'ouvrant pivota, faisant crisser les gonds, et la masse ensommeillée d'Eren, toujours accroché au vantail, apparut. Il s'appuya au dormant, les doigts de sa main gauche pinçant le haut de son nez.
« Caporal ? marmonna t'il, entrouvrant l'un de ses yeux alourdis par de vilains cernes violacés.
— J'espère que tu as mal à la tête, railla l'aîné. Comment se fait-il que tu ne sois pas encore prêt ?
— Mmmh ?
— Tu étais bien là, hier soir, quand j'ai demandé à Arlelt de convoquer tout le monde ce matin ? Tu pensais être exempté ?
— C'était pas plutôt "ce matin", que vous avez convoqué tout le monde "ce matin" ? » tenta de se plaindre le cadet. Mais Levi ignora sa jonglerie sarcastique :
« Tu as un quart d'heure pour rejoindre les autres. Tâche d'avoir une tenue correcte et… »
Mais sa phrase mourut sur ses lèvres. Eren avait déplacé la main qui cachait son visage pour la passer dans ses cheveux châtains, probablement incommodé par les mèches récalcitrantes qui chatouillaient ses cils. Si ce simple geste, en lui-même, suffit à éveiller l'attention de Levi, il fut d'autant plus saisi en remarquant l'ombre bleutée d'une barbe naissante qui colorait les joues du jeune homme. Il fut happé par cette révélation, ce double constat qui le laissa stupide : Eren était un homme. Eren n'était plus un adolescent. Eren n'était pas une femme. Levi s'était voilé la face trop longtemps et, maintenant, cette réalité raisonnait dans son crâne comme un gong. Il y avait eu trop d'ambiguïtés dans ses propres pensées à l'égard du soldat, surtout ces dernières vingt-quatre heures. Tous ces instants volés au cours des années de service à ses côtés; cette compassion, ces gestes protecteurs, cette contemplation des yeux verts et indécis; tout cela n'était finalement que turpitude. Il s'était laissé aller. Eren était grand, beau, probablement plus viril qu'il ne le serait jamais —car il avait, d'une certaine façon, la chance d'avoir une pilosité si insignifiante qu'il s'épargnait souvent la corvée de rasage— et appréciait la gente féminine autant qu'on pouvait l'espérer d'un fier gaillard de son âge et de sa trempe. Pourtant…
Sans qu'il ne puisse retenir son geste, sa main s'éleva vers le visage de son subordonné. Il laissa ses doigts courir le long de sa mâchoire, caressant le duvet brun et rêche. Eren, pétrifié, cherchait son regard, mais Levi reprit vite le contrôle de ses émotions et dégagea brusquement sa main. L'autre écarquilla les yeux davantage, surpris par le mouvement vif, et fit un pas dans sa direction, alerte et avide d'explication. Le caporal stoppa son élan d'une paume sur sa poitrine. Tentant d'ignorer la brûlure imaginaire que produisait ce simple contact, il ajouta sèchement :
« Et rase-toi, merde ! »
Il repoussa brutalement Eren, et se dirigea vers l'extrémité sud des quais. Sa démarche était nerveuse mais assurée, tandis qu'il se réprimandait intérieurement pour son manque de retenue et sa bêtise. Les sous-entendus lubriques et répétés d'Eren —volontaires ou non— depuis son arrivée, avaient fini par entamer son sang-froid. Déjà, cette nuit, dans la cuisine, il avait failli perdre pieds quand, sur le point de se quitter, le jeune homme lui avait plus ou moins avoué qu'il lui avait manqué.
Il atteignit une place dégagée, entre les blocs de repos et les écuries, où avaient couramment lieu les assemblées de plein-air. Un bon nombre de militaires attendaient déjà, assis sur des caisses ou debout par petits groupes. Levi vit que les membres sur le point de partir avaient terminé de remplir les chariots et sellés leurs chevaux, qui attendaient docilement, attachés à l'entrée de leurs stalles. Il repéra Arlelt, qui venait à son encontre.
« Caporal, dit-il, nous sommes presque au complet. Pardon de vous faire attendre ! »
Levi, déjà préoccupé, ne s'en formalisa pas, et patienta à l'écart en discutant avec le blond des habitudes et du quotidien au port. Au bout de quelques minutes, Eren arriva, bon dernier, et le frôla au passage, imperceptiblement. Levi siffla entre ses dents :
« C'est quoi ce futal, Jäger ?
— Désolé, caporal-chef, j'ai pas eu le temps de laver mes pantalons d'uniforme.
— Et je t'avais demandé de te raser, non ? »
Eren haussa un sourcil et répondit, teigneux :
« Pas eu le temps non plus. Et puis, qu'est-ce que ça fout ? On n'a plus le droit de porter la barbe ? Y'en a plein qui ont le bouc ou la moustache, il est où le problème ? »
Levi manqua de répondre : « Moi, je n'aime pas », mais il se retint et se sentit soudain ridicule. Après tout, il n'avait pas son mot à dire à ce sujet. En tous cas, il ne devait pas.
« Il n'y en pas, du moment qu'on ne ressemble pas au dernier des pouilleux, ce qui est actuellement ton cas. »
Ignorant sa réaction, il clama d'une voix forte :
« Soldats ! »
La troupe dispersée d'hommes et de femmes s'agita sur son signal et forma les rangs. Ils étaient denses et resserrés, au vu de la place exigüe, mais ils s'en accommodèrent. En moins d'une minute, toute la batterie était silencieuse et au garde-à-vous. Levi prit la parole :
« Bien. Je ne me présenterai pas car la plupart d'entre vous me connaissent déjà, et les autres…—il marqua une pause et fit planer un regard sinistre sur son auditoire— ...aussi. Désolé de couper l'herbe sous le pied de ceux qui pensaient avoir des vacances en arrivant ici. C'est pas de bol pour vous, les gars. Vous verrez qu'avec moi, on ne va pas s'ennuyer. »
Remarquant que les éléments de la 104ème brigade d'entraînement s'étaient placés, d'eux-mêmes, en première ligne, il commença à longer le rang, dévisageant chacun des soldats.
« J'ai cru constater qu'il y avait eu un certain relâchement de la part des troupes en poste sur ce camp, et nous allons devoir y remédier. Vous allez commencer par me récurer cette caserne : dehors, dedans, et du sol au plafond. Je ne veux plus voir la moindre crotte de nez sous vos plumards, ou le moindre poil de cul dans les douches ! C'est bien clair ? »
L'ensemble des hommes approuvèrent, mais il s'était arrêté devant une jeune recrue au faciès familier.
« J'ai pas entendu, Glenn, c'est ça ?
— O..Oui, caporal, mais, sauf votre respect, je repars aujourd'hui…
— Et ça t'empêche d'écouter les consignes pour la prochaine fois ?
— Euh, non. »
Glenn baissa la tête, rouge de honte. Levi détourna son regard mauvais et continua sa marche.
« Ensuite, nous élaborerons un emploi du temps concernant les entraînements et les différentes disciplines à travailler. Des groupes seront constitués, ainsi qu'un roulement pour que vous puissiez continuer de vous perfectionner aux techniques de combat. Hors de question que vous vous ramollissiez ! »
Après avoir jeté des regards accusateurs à l'adresse de Springer et Brauss, il fut à la hauteur d'Eren. Levi s'arrêta et lui fit face. Le jeune homme lui lança un regard caustique qui acheva de le mettre en fureur.
« Et, en ce qui concerne les règles d'hygiène et la tenue militaire, je ne tolérerai aucun écart. Chaque soldat a le devoir de se montrer constamment propre et présentable, en uniforme, devant ses supérieurs ainsi que les civils. Vos instructeurs ont certainement dû vous inculquer ce principe à coups de pieds au cul, alors, ne me forcez pas à recommencer ! Me suis-je bien fait comprendre, Eren Jäger ? »
L'interpellé leva un sourcil :
« Vous allez me postillonner dessus comme Shadis Keith ? »
Levi pointa du doigt le froc de coutil sombre que le soldat osait porter pour l'occasion, et, faisant fi de sa précédente remarque, lui demanda cyniquement :
« C'est quoi, ça ? Des chausses de paysan ? »
Il y eut quelques rires narquois parmi les rangs, et Eren fronça les sourcils. Levi ne lui laissa pas le temps de trouver une réplique subtile et enchaîna, de sa voix toujours puissante et sentencieuse :
« Vous pouvez remercier votre camarade, Jäger, de s'être si héroïquement dévoué pour vider et nettoyer les latrines. »
Puis, reportant son attention sur lui, il ajouta : « Tu y passeras la journée s'il le faut, mais je veux que cet endroit soit aussi propre qu'à son installation…
— Super, merci pour la promotion ! » persifla Eren, le fusillant du regard.
Levi le saisit par le col, mais, alors qu'il allait le frapper, il entendit un gloussement distinctif à sa droite. Ce son désagréable attisa davantage sa colère, et il en chercha aussitôt l'auteur des yeux au sein des secondes classes. Il repéra immédiatement un petit bout de femme aux cheveux bruns tirés en chignon, dont les joues étaient encore légèrement rosies par son rire non-contenu. Il lâcha brusquement Eren et traversa les deux rangées qui le séparaient de sa nouvelle victime. Il la vit blêmir à son approche. Une fois devant elle, il l'observa attentivement, se demandant si Eren et elle avaient une quelconque liaison. Il n'aurait pas dû éprouver cela mais, pourtant, cette hypothèse le révoltait. Imaginer —surtout après ce qu'il avait entendu la nuit dernière— que son jeune subordonné collectionnait les conquêtes était déjà difficile, mais mettre un visage sur l'une d'elle ne faisait que rendre plus réel, presque palpable, le mur qui le séparait maintenant de lui.
« Toi, la pouffiasse, cracha t'il à son adresse. Ça te fait marrer les conneries de cet abruti ? »
De nombreuses recrues se raidirent, choquées par sa vulgarité. Même les anciens s'étaient discrètement retournés, surpris par tant d'agressivité. La jeune fille frissonna de peur et bafouilla, tentant de se défendre :
« Je…Je me nomme Beth Rosenthal !
— J'en ai rien à foutre ! Tu as bien "pouffé" il y a deux minutes, non ? L'insubordination d'Eren Jäger est amusante, selon toi ?
— Pardon je...je… »
Levi vit qu'elle allait se mettre à pleurer et se calma. Il serait injuste de se venger sur cette recrue pathétique avec une sanction disproportionnée. Mais, alors qu'il retrouvait un peu de maîtrise, la voix d'Eren s'éleva dans son dos :
« Vous comptez la faire fouetter juste parce qu'elle a un peu d'humour ?
— Toi…, gronda Levi en se tournant vivement dans sa direction. Ferme-la, je m'occuperais de toi plus tard !
— Punissez-moi comme vous voulez, mais laissez cette fille en dehors de ça. »
La tension fut soudain si forte que certains soldats rompirent les rangs pour s'écarter des deux hommes, terrifiés de ce qui allait suivre. Levi se détourna de Beth, qui avait effrontément rougi sous les paroles d'Eren, pour se rapprocher de ce dernier à pas lents et mesurés. Quand il ne fut plus qu'à quelques centimètres, il perçut la lueur de défi dans les yeux de jade. Le rebelle inconsidéré, dont la mutinerie lui faisait, plus que jamais, mériter le surnom de « suicidaire », profitait de sa taille, d'une tête supérieure à la sienne, pour le toiser. Sans préambule, Levi le frappa au visage, d'un coup si puissant qu'Eren perdit l'équilibre. Il claudiqua en arrière mais ne s'écroula pas, cependant, et le caporal profita de sa désorientation douloureuse pour lui envoyer un violent coup de pied dans l'estomac. Le jeune homme se plia en deux sous le choc et le caporal, d'un balayage, l'envoya rouler au sol.
Il enchaîna les coups, avec violence, mais sans se départir de son air glacial et indifférent. Le visage d'Eren fut bientôt ravagé par les contusions et les plaies ensanglantées, tandis que ses bras tentaient de protéger les quelques côtes qui n'étaient pas encore brisées. Levi finit par s'arrêter et demanda d'une voix tranchante :
« C'est bon, t'as fini de jouer les héros ? »
Il savait qu'il avait suffisamment amoché l'autre pour l'empêcher de répliquer. Celui-ci toussa et cracha du sang sous les regards horrifiés des autres militaires. Levi était conscient d'avoir perdu le contrôle, et ennuyé de s'être abaissé à une telle violence. Il en voulait à Eren de ne plus savoir tenir sa langue, surtout en public. C'était lui qui l'avait poussé à de telles extrémités. Les images de leur altercation préméditée durant le procès du jeune garçon, précédent son entrée au Bataillon, lui revinrent en mémoire. Heureusement, aujourd'hui, Ackerman ne faisait pas partie des spectateurs.
« Pas d'affolement, les gars, clama t'il. Jäger est un habitué du passage à tabac et, comme vous le savez sûrement tous, il se remet assez vite. Par contre, ça vous donne une idée de ce qui arrive quand on me provoque. Maintenant que les choses sont claires et que vous avez reçu vos ordres, rompez ! »
Les soldats se dispersèrent avec précipitation, tel un essaim d'abeilles ouvrières. Levi jeta un œil par-dessus son épaule et vit qu'Eren s'était allongé sur le dos. La vapeur typique du procédé de régénération émanait déjà de son corps. À voix basse, afin que son subalterne groggy soit le seul à l'e tendre, il tenta de se justifier :
« Il me semblait t'avoir fait comprendre que tu ne devais plus me manquer de respect, et c'est d'autant plus grave que, cette fois, nous n'étions pas seuls ! À quoi tu joues, bordel !?
— Désolé, j'ai déconné. Mais vous comptiez faire quoi à Beth ?
— Encore cette fille ? Putain, mais on en a rien à foutre d'elle ! Tu…
— Vous m'avez lancé une perche pour flamber devant une minette, fallait que je la saisisse ! » Le coupa Eren avec un sourire qui se déforma en grimace lorsque ses zygomatiques étirèrent les hématomes de sa mâchoire.
« Imbécile, claqua Levi. Tu me fais passer pour un tortionnaire juste pour plaire à cette greluche ?
— C'était pas mon intention, mais personne ne vous obligeait à vous emporter autant. Vous seriez pas un peu à cran ? »
Levi l'ignora et reprit, toujours aussi durement :
« Il me semblait que tu avais admis, cette nuit, que ton comportement avait dépassé les bornes. Alors, pourquoi tu continues ? »
Le sourire du jeune homme s'effaça et il sembla réfléchir avant de répondre, d'un ton soudain sérieux :
« Je ne sais pas. J'ai du mal à m'en empêcher. J'ai l'impression que les choses sont différentes entre...entre vous et moi. »
Levi sentit comme un poids tomber dans son estomac. Il se demandait, avec angoisse, à quoi son cadet faisait référence. S'il avait le moindre doute concernant ses divagations émotionnelles à son encontre, cela risquait de les mener au pied du mur. Il refusait catégoriquement d'affronter la situation, et préférait étouffer cette menace dans l'œuf plutôt que d'atteindre le point de non-retour :
« Je ne vois pas de quoi tu parles, éluda t'il. Tu fous la merde, c'est tout. Mais tu vas arrêter ça car, comme je te l'ai promis, je vais m'occuper de te remettre sur les rails. Franchement, tu me déçois. »
Levi vit nettement l'ombre qui traversa le regard vert. Eren amorça un mouvement pour se redresser mais, si les blessures de son visage avaient fini de cicatriser, le traumatisme thoracique semblait mettre plus de temps, et il se laissa retomber sur les coudes. D'une voix rauque où perçait une pointe de tristesse, il tenta de s'expliquer :
« Désolé que ça tombe sur vous. Cette situation me parait tellement frustrante, parfois ! Et vous, vous êtes toujours égal à vous-mêmes ! Plus j'y pense et plus je réalise que, pour moi, vous avez toujours été, à la fois, un pilier et une entrave. C'est si contradictoire ! Vous symbolisez trop de choses dans mon boxon mental ! En définitive, ce qui fout la merde, c'est sûrement que j'aimerais passer le peu de temps qu'il me reste à vivre comme un homme libre... »
Levi tenta d'ignorer la brusque accélération de son cœur.
« Le temps qu'il te reste ? » souligna t'il.
Eren tressaillit et lui répondit, le regard fuyant :
« Qui sait ? Avec cette guerre qui va bientôt nous tomber dessus... »
L'aîné sentit que le plus jeune lui mentait par omission. Ce conflit international qui les rattrapait, et dont ils avaient appris l'existence il y avait si peu de temps, ne semblait pas être sa seule appréhension. Il ne le brusqua pas, néanmoins. Eren cachait certainement des choses, mais son tempérament cabochard ne pouvait s'altérer que contre vertu de patience. Le jeune homme disait être en quête d'affranchissement, et Levi savait pertinemment qu'il ne parlait pas d'une plus grande permission à son égard, mais de son libre arbitre. Sa capacité exceptionnelle à se transformer en titan l'avait expressément enchaîné à l'armée. Il était devenu la « propriété » du Bataillon d'Exploration pour le bien de leur civilisation, acculé par l'espoir qu'il représentait aux yeux de tous. Depuis lors, son existence, irrémédiablement liée au destin de l'humanité, était réduite au service de la lutte séculaire que menaient les habitants des murs, et se devait de le rester jusqu'à sa fin. Mais Eren était aussi un jeune garçon avant que son cauchemar ne débute et, cela aussi, Levi ne l'oubliait pas. Il chercha les mots qui pourraient lui faire retrouver confiance, en lui et en eux, en leur combat. Finalement, il renonça à son déballage de mièvreries pour laisser s'exprimer son propre jugement, comme il le faisait chaque fois :
« Pourtant, ta détermination a toujours été celle d'un homme libre, Eren. »
Entendant son prénom, l'autre leva ses yeux déconcertés et leurs regards se lièrent.
« Ceux qui se résignent et suivent les convictions des autres sont incapables d'une telle volonté, soutint Levi. Ce sont tes propres choix qui te rendent libre, et ce sont ces mêmes choix qui t'ont mené jusqu'ici. N'oublie jamais ça. De toute manière, la liberté n'est qu'une illusion, et c'est d'autant plus vrai dans un monde en guerre. »
Les orbes aux reflets turquoise semblaient soudain captivés, et Levi continua :
« Je ne vais pas te mentir, on ne peut pas se permettre de te laisser partir. Tu es trop précieux, trop décisif. Mais ça ne veut pas dire que tu n'es pas libre pour autant. Tu as encore le "choix" de la désertion si ça te tente. L'armée te traquera. Mais, si tu parviens à lui échapper, tu devras vivre avec ça. »
On en revenait toujours à nos choix.
Eren sembla faire le rapprochement avec les discours antérieurs de son supérieur, car son visage sembla s'éclairer. D'une certaine façon, même si Levi ne lui avait jamais caché qu'il représentait une arme de destruction massive dont on ne pouvait se séparer, il lui avait toujours laissé le choix de ses actes. Il voulait que l'autre s'en souvienne.
« Ce n'est pas ce que je veux », répondit Eren en esquissant un sourire.
Levi lui tendit une main réconciliatrice pour l'aider à se relever. Le cadet, d'abord stupéfait, la serra et se redressa sur ses jambes, les joues un peu plus colorées que d'ordinaire. Le plus âgé pensa que cela était, sans doute, dû au processus de guérison ayant opéré sur son visage, et lança d'un ton amical :
« Je crois que je pourrais me faire à ce nouveau penchant pour la provocation, mais évite de me tourner en ridicule devant tout le peloton, à l'avenir. »
Eren fit tinter son rire, ragaillardi. Levi se rapprocha pour lui murmurer, d'un ton concerné :
« Et parle-moi. Je veux juste comprendre... »
Cette fois, le jeune homme avait clairement rougit et le caporal s'écarta un peu, inquiet d'avoir transgressé les convenances allouées à leur relation. Le soldat le rassura en lui jetant un sourire complice et un hochement de tête assuré.
« Maintenant, paracheva le plus vieux, magne-toi d'aller, en homme libre, récurer les chiottes comme je te l'ai demandé ! »
Eren s'exécuta et il le regarda s'éloigner, le dos voûté, mortifié par l'intransigeance de son supérieur. Lui-même finit par se détourner, résolu de se débarrasser d'une dernière nécessité, et marcha en direction des escadrons sur le départ. Il discerna bien vite, dans le flot des montures et des chariots qui rejoignaient les monte-charges, Springer et Brauss, et se fraya un chemin jusqu'à eux. Le couple menait, par les brides, leurs deux Oldenbourgs —principale race sélectionnée par le Bataillon— aux robes baies, brune pour l'un et cuivrée pour l'autre. Voyant qu'ils s'entretenaient sur le ton de la confidence, il s'approcha en veillant à ne pas se faire remarquer, et saisit leur conversation au vol.
« Tu crois vraiment qu'il n'a rien vu ? demandait Springer.
— Pas pour le moment, sinon, on se serait tous faits alpaguer, et pas seulement Eren ! lui répondit sa camarade.
— Jean a dû avoir un sacré coup de chaud ! rit le jeune homme. Moi aussi j'ai cru qu'on était grillés quand j'ai vu qu'il était aussi remonté !
— On s'en fiche, nous on se casse ! chantonna Brauss. Si le caporal-chef tombe dessus, on sera plus là pour se prendre une soufflante !
— Mais je croyais que c'était pas si grave, enfin... Eren et Jean avaient l'air de dire que le caporal était plutôt souple avec la bibine, non ?
— Ouais, au QG. Et seulement sur le temps libre. Va savoir si les mêmes règles s'appliquent ici ? En plus, Jean a déconné ! Cette cargaison-là est vraiment énorme ! se récria la jeune femme en caressant distraitement le chanfrein de son cheval.
— Il voulait sûrement frimer ! » confirma le jeune garçon au crâne rasé.
Levi surgit, alors, devant eux, décidant de couper court à leur petit conciliabule. Les deux jeunes gens le regardèrent avec effroi, et Sasha s'empourpra violemment. Levi ignora leur inconfort et sortit une missive cachetée de sous sa veste pour la tendre à la jeune femme.
« Brauss, dit-il d'un ton péremptoire, merci de transmettre ce pli au commandant Hanji dès ton arrivée. »
Le soldat acquiesça gravement et prit la lettre de ses doigts tremblants. Levi haussa un sourcil moqueur et ajouta, en la scrutant intensément :
« Au fait, elle est vraiment si grosse que ça ? »
À ses mots, Sasha Brauss devint livide. Elle ouvrit la bouche et tenta de bafouiller quelque chose :
« Dé-désolée d'avoir...d'avoir vu votre... Euh o-oui, elle est très bien-belle, non ! Je veux dire… Rah ! C'est embarrassant ! »
Elle grimaçait en regardant le bout de ses bottes, tant sa gêne était sévère. Levi s'en amusa intérieurement.
« Je parlais de votre cargaison clandestine », l'interrompit-il sèchement.
Elle releva sur son supérieur un regard hébété :
« Ah, ça ! » soupira t'elle, presque avec soulagement, avant de se ressaisir : « Pardon mais, qu'elle cargaison ? Je ne comprends pas.
— Vas-y, continue à te foutre de moi. T'as de la chance, j'ai pas le temps. Filez ! »
Elle baissa à nouveau le menton et fit un salut fébrile, avant de tirer sur la sangle de cuir pour intimer à son destrier de la suivre. Alors que les deux comparses s'éloignaient, Levi ajouta :
« Et, Brauss, ne sort plus chasser autour du QG sans permission, merci. »
