La semaine s'écoula dans une ambiance électrique sans que les deux femmes ne s'adressent plus un regard, chacune campant sur ses positions. Malgré la peur que lui inspirait l'ancien Royaume Noir, transformé en Duché lors de son annexion, jamais Emma ne se soumettrait au chantage. Car c'était bien ainsi qu'elle voyait les choses, soit elle courbait l'échine, abandonnant définitivement le combat pour s'imposer en tant qu'individu, soit elle partait affronter la pire région du Royaume Blanc, un endroit qui n'avait jamais pu être totalement pacifié, et où des monstres sans nom avaient trouvé refuge. Chassez un dragon et il apparaîtra à coup sûr dans ce maudit pays.

La jeune princesse fit appel à toute sa détermination, à toute sa hargne même, pour préparer son installation. Il lui fallait avant tout réunir autour d'elle un cercle d'officiers à la fois civils et militaires et elle avait déjà une petite idée de qui elle voulait avec elle. Ruby pour commencer, sa mère en ferait tout un foin mais elle fera une Intendante indispensable. Même si ce n'était pas son rôle, elle supplantait régulièrement son cousin Markus dans la direction des domestiques. Et en parlant de Markus, qui était le sombre idiot qui avait eu l'idée de le nommer Chambellan ? Au début elle avait jugé l'homme incompétent. Mais c'était avant d'apprendre qu'à la base, il était juriste et avait même des notions budgétaires. S'il acceptait de la suivre, il occuperait à merveille la fonction de Chancelier. Pour le chef de sa garde elle hésitait, aucun nom ne lui venant spontanément à l'esprit. Elle avait bien pensé à Mulan, qui était actuellement sans contrat, mais louer les services d'une mercenaire créerait ses propres difficultés, sans compter qu'elles avaient brièvement étaient amantes et qu'Emma ne pouvait pas se permettre le moindre écart de conduite. Définitivement pas Mulan. Elle décida de reporter ce problème à plus tard et convoqua les cousins Lukas en fin de matinée.

Leurs réactions la laissa pantoise tellement elles étaient à mille lieux de ce qu'elle attendait. Ruby qu'elle croyait toute acquise à sa cause, quelle qu'elle soit, dût être convaincue et cajolée. Elle rechigna sur tout: la destination, la durée indéterminée du séjour, la destination (l'avait-elle évoqué ?), sans parler qu'elle répugnait à abandonner sa pauvre Granny derrière elle. Une vieille femme fragile qui n'avait que ses neveux, rendez vous compte. Emma lui rit franchement au nez à cette réplique :

- Granny, fragile, rigola-t-elle ? On parle bien de ta grand-mère ? La femme qui tenait un voleur au bout de son arbalète la dernière fois que je l'ai vue.

- Oui bon, elle a encore du répondant pour son âge, grommela la louve. N'empêche, elle va rester seule et ça tu peux pas le nier !

- Mais bon sang emmène-la avec nous. On sera tous bien contents de manger sa cuisine dans cette atmosphère lugubre.

- Pourquoi on y va déjà, gémit Ruby ?

- Car sinon, autant que je brûle mes affaires et que je porte du rose dès maintenant ! Sinon je peux dire adieu à toute notion de libre arbitre. Sinon Snow va trouver le moyen de m'obliger à me marier au premier abruti venu, finit-elle en criant.

- Ok ok j'ai compris. Calme-toi ma belle. Intendante hein? Bon bin c'est une sacrée promotion j'imagine.

Emma lui confia la charge de sélectionner un embryon d'équipe qu'elle complèterait sur place, elle devrait également empaqueter l'ensemble des affaires de la princesse ainsi que ce qu'elle jugerait nécessaire d'ajouter.

- Et pitié, va voir ta grand mère, débauche-la et écoute ses conseils. Maintenant file scélérate.

Elle sourit en regardant son amie partir précipitamment, cinq jours pour tout préparer, les délais étaient courts. Mais elle avait confiance en la brune, avec l'aide de sa grand-mère, elle y arriverait sans problème. Elle tourna alors son attention vers son peut-être futur chancelier et le trouva la bouche béante et les yeux écarquillés. Emma tanguait entre amusement et exaspération. Sa tête était impayable mais le convaincre serait une toute autre affaire. Seulement les mots qu'il réussit à balbutier la firent douter d'avoir à le faire.

- Vous...vous voulez de moi ? Comme Chancelier ?

- Et pourquoi non, demanda-t-elle réellement curieuse.

- Et bien...et bien je pensais que vous ne m'aimiez pas.

Elle explosa de rire avant de se ressaisir. Il était vrai qu'elle ne l'avait pas beaucoup ménagé en six mois, mais il était vraiment mauvais à son poste actuel, et en plus il n'était que le perroquet de la Reine. Elle se renfrogna à cette idée, elle n'y avait pas pensé avant, néanmoins ce point devait être réglé en priorité.

- Je n'ai rien contre vous personnellement si ce n'est que vous n'êtes pas employé au bon poste et que vous avez une fâcheuse tendance à oublier que vous êtes à mon service et non à celui de ma mère. C'est sur mes revenus que vous êtes payé et j'entends donc que votre loyauté me soit entièrement réservée. Si vous arrivez enfin à intégrer cela, je suis persuadée que nous pourrons parfaitement travailler ensemble. Qu'en dites vous Messire Lukas ?

Elle était plutôt contente de son laïus, un peu formel certes, mais il allait droit au but, sans malentendu possible. L'homme en face d'elle hochait frénétiquement la tête, un large sourire égayant un visage habituellement austère. Peut-être que tout se passerait bien avec lui.

- Bien, récupérez deux ou trois scribes et commencez à compiler toutes les données possibles sur le Duché Noir, revenus, taxes, les noms et particularités de la noblesse locale ainsi que les différents maîtres de guildes. Je veux connaître les lois spécifiques à cette contrée, bref, tout ce que vous pourrez trouver en une semaine. Si vous avez besoin de plus de personnel n'hésitez pas et n'hésitez pas non plus à faire preuve d'initiative. Je me suis renseignée sur vous mon vieux et je sais ce que vous valez dans votre domaine. Alors épatez-moi...

Il la quitta avec le premier sourire heureux qu'elle lui ait vu depuis qu'ils se connaissaient. Elle était contente de ses choix, son père lui avait souvent dit que pour un leader, le succès dépendait aussi de sa capacité à s'entourer des bonnes personnes. Emma tenait le bon bout, il ne lui manquait plus que son officier militaire.

Elle fila en cuisine y dérober un repas sur le pouce avant de se lancer dans un ballet de paperasserie que lui faisait passer la Chancellerie royale, à croire que rien ne pouvait se débloquer sans son accord explicite signé en trois exemplaires s'il vous plaît. Ah l'administration et son addiction aux formulaires.. Une plaie ! En début d'après-midi, le Grand Chancelier lui-même était venu lui remettre l'anneau sigillaire du Duché Noir, ainsi qu'une première fournée de documents.

Emma contempla longuement la chevalière. Elle était le symbole d'un nouveau tournant dans sa vie. Elle savait que la Méchante Reine elle-même l'avait portée, ainsi que Henri le père de celle-ci, avant et après elle. Quand ce dernier était mort cinq ans auparavant, la bague était revenue dans les coffres royaux, et aujourd'hui elle était là, au creux de sa main. En or blanc massif, elle était relativement lourde. L'anneau était étonnement simple, poli et sans la moindre ornementation. Sur le large chaton, les armoiries des Mills étaient profondément gravées : un pommier dont les moindres détails semblaient avoir été rendus, des éclats de rubis incrustés au milieu des feuillages. Lorsque Emma les effleura du bout des doigts, elle crut sentir une faible décharge. Mais puisque le phénomène ne se reproduisit pas, elle le chassa sans plus y penser.

Il commençait à faire sombre quand quelqu'un frappa à la porte de ses appartements. Emma se demanda un instant qui venait l'interrompre puisqu'elle avait demandé à tous ses collaborateurs d'entrer sans frapper au vu du nombre d'aller-retours. Elle n'eut pas à attendre longtemps la réponse, puisque presque aussitôt, elle vit apparaître Lancelot, un sourire goguenard plaqué sur le visage.

- Alors princesse, on a décidé d'aller gouverner l'antichambre des Enfers, s'exclama-t-il. Cela n'est pas un peu trop, même pour vous ?

- Ce n'est pas mon idée figurez-vous. Mais je vois que les bonnes nouvelles se propagent toujours aussi vite.

- Rien n'échappe à la cour princesse. Surtout quand votre mère raconte à qui veut l'entendre que vous avez décidé de réhabiliter le plus terrible de vos domaines.

- Quoi ?!

- Oui, oui je sais j'en ai parlé avec votre père. Non mais Emma, la camériste de votre mère, rit-il.

Emma rougit gênée par cette divulgation à laquelle elle ne s'attendait pas.

- Vous n'êtes pas choqué, demanda-t-elle confuse, presque honteuse.

- Allons Emma, vous n'écoutez pas les ragots ?

- Quel rapport avec Guenièvre et vous ?

- Non, les autres ragots.

- Les autres…. Nooooon, souffla la jeune femme, vous et … Arthur ?!

- Que voulez-vous, je n'ai jamais résisté à son charme viril et puis nous sommes plus tolérants à Camelot. Ce genre de préférence n'y est pas rare. De plus si vous voulez tout savoir vous n'êtes pas vraiment discrète dans vos œillades.

La jeune princesse ne put s'empêcher de piquer un fard à nouveau. Elle n'avait jamais pensé à se cacher des regards des autres, même si elle avait compris très tôt que ces jeux restaient l'apanage des chambres fermées et des rendez-vous clandestins. Pouvait-il en être autrement ? Était-il possible qu'elle ne soit pas seulement immature sur la question mais qu'il s'agisse d'une véritable possibilité. En quelques mots, Lancelot lui avait offert une nouvelle réflexion, un nouveau monde. Il en existait d'autres comme elle. Des adultes qui préféraient leur propre sexe. Elle le regarda émerveillée, elle n'était peut-être pas anormale et c'était un lourd fardeaux qui venait de lui être ôté. Elle n'avait même pas eu conscience de le porter. L'expression qu'avait employé Rose était très usitée, voilà comment on considérait cela dans le Royaume Blanc, des jeux d'enfants destinés à distraire les jouvencelles sans encourir le danger de la grossesse hors union. Un moyen aussi pour que les femmes arrivent vierges au mariage mais non innocentes. Des passades qui ne comptaient pas. Mais la jeune femme sentait bien elle, que ce n'était pas que ça pour elle. Aucun homme ne trouvait grâce à ses yeux alors que dans chaque femme elle trouvait de la beauté. Emma ne "jouait" pas par défaut, elle "jouait" par envie.

Le chevalier de la charrette s'amusa de l'air songeur qu'avait pris la jeune dame. Cela faisait longtemps qu'il voulait lui faire passer ce message sans jamais en trouver l'occasion. Mais quand David lui avait rapporté la réaction de sa femme… Il savait très bien comment une jeune âme pouvait réagir à de tels propos. Et David lui avait fait une demande solennelle dans la foulée. C'est la raison pour laquelle il était passé aussi tard, il avait dû en discuter avec Arthur. Ce dernier n'en avait pas été ravi mais l'animosité grandissante de sa Reine à son encontre l'avait poussé à donner son accord.

- Au fait Swan, dit-il en se levant, lui donnant inconsciemment le sobriquet de son enfance, il parait qu'il te faut un Commandant pour ta garde... Que dirais-tu d'un vieux briscard comme moi ?

Le sourire éclatant qu'elle lui fit fut une réponse amplement suffisante.

- Alors à demain, Belle Dame. Je vous donne rendez-vous aux aurores pour peaufiner les détails.

Le sourire s'effaça aussitôt pour faire place à une moue dépitée. Il riait encore quand il quitta l'appartement, laissant une Emma grandement soulagée derrière lui.

Voilà, le triumvirat qui l'aiderait à accomplir la tâche qu'elle s'était fixée était en place. Elle ne pouvait en espérer de meilleur et si la loyauté de Markus n'était pas encore acquise, elle comptait sur la distance et l'aide de Ruby et Granny pour l'obtenir définitivement. Quant à elle, si elle voulait se trouver, il fallait qu'elle s'échappe complètement de l'influence de sa mère.

En pensant à celle-ci son coeur se serra ; comment avaient-elles pu en arriver là ? On pourrait croire que l'amour est la solution à tout mais il n'avait pas réglé leurs différends, pire, il avait rendu leur communication plus compliquée car aucune ne voulant blesser l'autre au début. Avec le temps et les rancunes contenues elles avaient fini par glisser vers une guerre larvée. Tout cela devenait insupportable et c'était ainsi qu'elle avait eu l'idée d'obtenir le droit de s'installer sur ses terres. De gagner en indépendance. Oh elle ne se faisait pas d'illusions, sa mère essaierait d'introduire certains de ces petits oiseaux dans sa suite. Évidemment il faudra qu'elle débusque ces pies bavardes mais elle avait le temps pour ça.

En attendant, Snow l'avait coincée avec les commentaires que lui avait répété Lancelot. Elle n'avait plus le choix maintenant, il lui fallait rendre à ce misérable coin oublié des fées sa grandeur d'antan. Sans quoi, jamais plus personne ne la prendrait au sérieux. Une réussite indiscutable par contre… et sa mère ne pourrait plus la cantonner au rôle de poupée. Emma était presque sûre qu'aucun homme n'accepterait de jouer les seconds couteaux à ses côté. En clair, elle avait tout à y gagner et Blanche-Neige lui avait éventuellement rendu service avec ses manigances