Une Dernière Fois


J'étais dans la bibliothèque avant elle, en train de l'attendre. J'avais un double des clefs, de manière à pouvoir entrer sans attirer l'attention. Mesure de sécurité nécessaire, malgré ses réticences. Mais ainsi, je pouvais venir la voir quand je le voulais. Elle me faisait suffisamment confiance pour cela. Peut-être trop confiance… Je regardais avec attention sa collection d'ouvrages (en particulier des ouvrages anciens, dont j'ignorais la provenance exacte), lorsqu'elle entra et me vit. Elle se mit immédiatement à sourire en rayonnant de joie et me sauta dans les bras avant de m'embrasser. Son odeur de rose embaumait l'air tandis que ses cheveux me chatouillaient le cou. Je me sentais un peu mal à l'aise, parce que la nouvelle que j'avais à lui apprendre n'allait pas lui plaire…

- Corey ! Tu m'as manqué !

Corey. Mon surnom. Elle est la seule à jamais m'avoir appelé ainsi.

- Bonjour Rose. Comment vas-tu ?

- Très bien, maintenant que je te vois mon chéri.

Son sourire innocent aurait pu me faire culpabiliser, si j'étais encore capable à ce moment là de ressentir un tel sentiment. Mais mon coeur pourri ne pouvait plus aimer. Seulement faire souffrir. J'allais la faire souffrir, et je le savais parfaitement. D'une certaine manière, je crois qu'elle le savait aussi, parce qu'elle refusait de me lâcher, et s'accrochait à moi comme à une bouée de sauvetage. Avec douceur, je l'obligerai à desserrer son emprise tout en gardant ses mains dans les miennes, pour ne pas rompre immédiatement le lien qui nous unissait. Elle continuait à sourire, mais semblait surprise.

- Je ne m'attendais pas à te voir… Je te croyais occupé toute la semaine…

- C'est vrai. Mais il fallait que je te vois.

Ma voix était plus froide que ce que j'aurais voulu. Pour le monde en général, c'était ma voix habituelle, mais pas pour elle. C'est la seule qui ait jamais réussi à m'arrêter pour me retourner, la seule que j'ai jamais désiré protéger. C'était ma faiblesse. Mon unique faiblesse alors que je devais être invulnérable. Rose sentit ma froideur et mon recul. Tout de suite, son visage se ferma et elle me lâcha les mains. Elle s'assit dans son fauteuil et croisa ses bras.

- Je t'écoute. Qu'y a-t-il ?

Je pris une grande respiration. Malgré tout ce que j'avais pu faire, je ne pouvais vraiment me résoudre à lui faire cela. Mais je le devais. Entre le pouvoir et elle, j'avais choisi le pouvoir. Est-ce que je le regrette aujourd'hui ? Bien sûr. Je regrette d'avoir choisi. J'aurai pu garder les deux. Mais je ne m'en étais pas aperçu à temps. Et au final, j'ai tout perdu.

Je la regardais dans sa robe blanche, son regard scrutant le mien à la recherche de tendresse. Elle était belle. Ma rose blanche. La plus pure de toutes. La fleur la plus précieuse du Capitole, qui m'appartenait entièrement. Et j'allais perdre tout cela.

- Il faut que l'on arrête de se voir.

- Qu… Quoi ? Pourquoi ?

- Ce n'est pas une bonne chose pour moi. C'est trop dangereux. Si on apprenait notre liaison…

- Je vois.

Sa voix s'était refroidie. Elle avait détourné son regard et sur son visage portait une moue de dégoût. Pas envers moi spécialement, seulement mon attitude.

- Tu as changé. Pas dans le bon sens. Tu n'étais pas comme ça avant…

- Avant quoi ?

- Avant que tu te mettes à rechercher le pouvoir à tout prix !

Je n'ai rien répondu. Il n'y avait rien à dire.

- Oh, Corey… On aurait pu le faire… Améliorer le Capitole… Qu'est-ce qui a changé ?

- Tu ne connais pas la réalité.

Elle se mit à rire amèrement et me regarda avec tristesse.

- Je la connais mieux que toi, Corey. Je suis allée la voir.

- Et c'est cela le problème. Je n'aurais jamais dû te laisser y aller…

- Au contraire, c'était la meilleure idée que tu aies jamais eu.

Il y eut un silence. Puis, regardant l'horizon par la fenêtre, elle murmura :

- Tu te souviens de nos rêves ? Toutes les utopies que l'on avait envisagées… Est-ce vraiment fini ?

- Oui.

Elle soupira.

- Ne t'inquiète pas, je ne viendrai plus te voir.

- Ce n'est pas suffisant.

- Alors je disparaitrai.

J'ai levé les yeux au ciel en secouant la tête. Elle ne supportait pas cela, mais c'était la dernière des choses auxquelles je songeais à ce moment.

- Disparaître ? Impossible dans Panem. Où que tu sois, on pourra te retrouver.

Elle se leva et s'appuya devant la fenêtre. J'entendis un soupir mélancolique. Mais lorsqu'elle se mit à parler, ce fut avec une neutralité que je ne lui avais jamais connue.

- Tu n'as pas compris. Je vais partir. Hors de Panem. Définitivement.

J'avais beau être venu pour lui dire de disparaître, je ne m'attendais pas à ce qu'elle me dise une telle chose. Partir de Panem, c'était…

- Impossible, pas vrai ?

Je relevais les yeux sur elle, qui me fixait d'un air vide. Elle avait deviné parfaitement mes pensées. Encore une raison pour laquelle je la trouvais dangereuse, mais aussi que je l'aimais.

- Et pourtant, c'est ce que je fais faire.

Elle retourna se poster à la fenêtre, fermant définitivement la possibilité que j'avais de la dissuader. Pour lui dire quoi ? C'était sans doute mieux ainsi. Mais une dernière chose me tracassait…

- Ne vous inquiétez pas pour ça non plus, président Snow. Je ne relèverai à personne, surtout pas à votre petite-fille, nos discussions ou notre relation. J'emporterai la seule chose qui ait jamais été bonne en vous dans ma tombe, soyez-en assuré.

J'ai compris alors qu'elle me congédiait. J'avais envie de l'embrasser et de lui dire que j'étais désolé. Mais je n'étais pas sûr d'être sincère. Et puis, j'étais trop engagé dans le processus pour me permettre une telle faiblesse. Alors je suis parti sans rien dire.

Ce fut la dernière fois que je vis Rose. Dans sa robe blanche, charmante et désormais inaccessible.


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La fille du feu me fait l'honneur de sa présence dans ma roseraie. Je devrais être honoré, mais je ne suis qu'agacé. Elle a coupé la rose blanche qui venait de pousser. Et cela me fait penser à une autre rose blanche.

- Les couleurs sont superbes, bien sûr, mais aucune ne peut rivaliser avec la perfection du blanc.

Le blanc de sa robe. La perfection de son âme. Agissant toujours selon ses principes et des idéaux. Et je l'ai perdue, définitivement. J'aurai aimé la revoir avant de mourir. Une dernière fois. Pour lui dire que je l'aime.