Les jours se succédèrent sans réelle amélioration que ce fut d'un côté ou d'un autre – l'unique bonne nouvelle de ces derniers fût la bénédiction d'Anna quant à son départ prochain de Prescott Manor. Ses journées auprès de Miss Watson passaient toujours trop vite et les rares soirées où elle tenait compagnie à son père n'étaient plus aussi ouvertes à la discussion qu'elles l'avaient été, comme si Watson se sentait l'obligation de lui barrer la route, de ne pas la laisser approcher trop près.
Parfois ils ne parlaient pas et les murmures discrets des cuillères à thé dans les tasses se répondaient au milieu du silence; à d'autres moments Watson semblait prêt à ouvrir la bouche, inspirait tout d'un coup comme pour commencer une phrase, puis se stoppait avant même d'avoir prononcé l'ombre d'un je, le début interrogatif d'un vous ou d'un Miss. Holmes s'étendait entre eux comme de la fumée et rendait tout opaque; pourtant, quelques fois, John se laissait aller à quelques confidences murmurées à mi-mots, comme s'il venait de se réveiller et racontait les histoires tissées d'incohérences de son dernier rêve, essayant de trouver un sens à toutes les images et à tous les actes (comme s'il avait l'impression d'avoir oublié quelque chose).
Il lisait quand ça s'était produit la première fois. Il survolait plus qu'il ne lisait, les pages tournant trop vite pour qu'il ait le temps d'apprécier la mécanique des lignes, et ses yeux passaient sur les vers fantasques de l'un des deux ou trois recueils de poésie que Mrs Watson possédait et dont il ne pouvait pas se séparer, comme les tenues, les broches, les colliers, les rubans, les chaussures et les photographies entreposées au grenier, sa robe de mariée qui pendait encore dans une housse de lin, à l'abri de la poussière et des mites dans la penderie de leur gigantesque armoire de bois.
« Mary parlait français, un peu, avait-il soufflé avec un sourire mélancolique. Elle en lisait quelques mots à Lucy avant que – je devrais les entretenir, les pages jaunissent déjà. »
S'en était suivi un très court dialogue dont Irène ne se souvenait plus vraiment; le détail lui avait échappé dès lors qu'en riant elle avait dit, insouciante et affreuse, les livres ne sont-ils pas issus des arbres, du vivant ? Ne faudrait-il donc pas leur faire boire du formol afin de les garder en état, Docteur ?
Il devait la détester, et pourtant ne lui refusait jamais l'entrée de Cavendish Place lorsqu'elle venait donner ses leçons à sa fille et qu'en retour ils discutaient entre deux consultations (la sage petite fille s'exerçait alors toute seule à la lecture ou bien dessinait tandis que les deux adultes s'entretenaient, et il y avait toujours quelque chose de trop mature dans son expression quand elle les voyait quitter sa chambre pour aller discuter au salon). Il devait avoir intérieurement débattu à maintes reprises de sa présence, de ses convictions et de ses objectifs ici, elle, l'ambassadrice en rose d'une suite d'actions que Watson et toute son honnêteté n'approuveraient jamais – truquer sa mort. Et Irène espérait sincèrement que le fait qu'Holmes ait également feint sa démise fût plus qu'une idée fugitive dans l'esprit du docteur, en devers de ses opinions personnelles sur le sujet. Ce n'était pas à elle de dire les choses, car malgré toute l'implication qu'elle avait dans cette affaire aucun des deux ne lui pardonneraient trop d'engagement et ce genre de trahison; ils se tourneraient alors le dos dans leur haine commune de sa personne, se demandant peut-être un élusif et si sans jamais ne serait-ce que tenter de revenir en arrière. Non, ils devaient se trouver seuls – ou du moins, en avoir l'impression.
« Pendant l'affaire Blackwood, commença Watson un autre jour, alors que nous étions sur le chemin de la cache de votre rouquin nain, j'avais acheté une bague de fiançailles.
Irène n'avait pu qu'arquer un sourcil, souriant au souvenir dudit rouquin nain – de petite taille, se souvenait-elle avoir entendu Holmes préciser.
- Le rouquin nain d'Adler, lança-t-il avec un rictus amer, les souvenirs refaisant surface.
- Je vois que l'idée aura fait des émules, s'en amusa-t-elle en choisissant précautionneusement ses mots.
Watson approuva et elle l'encouragea à poursuivre d'un simple regard.
Oh, l'histoire, elle la connaissait bien; peu de temps avant que le duo de Baker Street n'aille fouiller chez Roerdan, elle avait inopinément laissé trainer un mouchoir à ses initiales au ring de l'un de ces tripots dans lequel Holmes combattait pour se vider l'esprit, mouchoir qu'il avait d'ailleurs récupéré. Elle en avait égaré quelques uns simplement pour le faire enrager, et ciel, heureusement que la broderie n'était pas trop coûteuse et son compte en banque toujours correctement rempli.
- J'en avais profité pour le taquiner, siffla Watson d'une voix plus basse, avec ce ton un peu tremblant et proche de l'aveu, le même qu'il avait utilisé lorsque démuni face à sa survie et aux fantômes de sa vie passée revenus le hanter, il n'avait pu que lui souffler ce terrible il vous aimait.
- Le connaissant, il vous aura embobiné sur un détail afin de vous éloigner du sujet principal de la conversation, répondit-elle d'un ton léger, moqueuse et pourtant faisant son possible pour sonner mélancolique – il est mort, se morigéna-t-elle en pensant déjà en toucher deux mots à Holmes.
- Exactement ! S'exclama-t-il avec cette même surprise que celle qu'ont les gens lorsqu'ils découvrent que vous partagez une passion ou des intérêts communs.
Irène hocha la tête, enchantée par le tour agréable et davantage détendu que prenait leur discussion.
- Vous faisait-il le même cirque ?
- Souvent, mais je dois avouer que sa méfiance à mon égard le tenait plutôt éloigné d'une éventuelle digression, poursuivit-elle en usant du même ton, amusé et un peu railleur.
- Oh, je n'ai aucun doute là-dessus, répondit Watson, un peu plus sombre tout d'un coup, vous deviez très certainement être celle qui usait de ce stratagème pour le confondre – j'ai particulièrement apprécié l'idée que vous l'ayez menotté nu dans une chambre d'hôtel, lui avoua-t-il en riant.
Ses yeux semblaient perdus sur une version imaginative de la scène, mais son attitude lunatique ne passa pas aussi inaperçue qu'il semblait lui-même vouloir le croire; Irène savait déceler une accusation, même dissimulée par un éclat de rire.
- Moi-même je n'aurais pas trouvé mieux, admit-il dans un soupir presque las.
- Hm, fit pensivement Irène.
- Oh d'ailleurs, votre Roerdan et son absence de dents de devant m'aura couté un manteau, lui signala Watson. Une fois que vous étiez sortie, ce jour où vous lui avez déposé une somme conséquente, il vous a pourchassée jusqu'au carrosse de Moriarty. Avec un faux nez, ajouta-t-il comme si c'était le détail le plus tordu mais néanmoins le plus important de toute l'anecdote.
Irène battit des cils à propos du manteau et laissa ses souvenirs la ramener jusqu'au jour en question où après une visite chez Holmes à propos dudit rouquin sans aucune dents de devant, elle s'était effectivement rendue jusqu'au carrosse du Professeur.
Roerdan, Roerdan. Ce qui était absolument affreux chez cet homme dépourvu d'incisives était justement ce qui faisait sa singularité : dès lors qu'il fallait avoir une discussion avec lui, le pauvre homme crachait et bavait comme un crapaud au moindre mot trop difficile à prononcer et avait cette fâcheuse habitude de lécher les trous laissés par ses quenottes évadées.
L'une des choses les plus répugnantes à laquelle Irène ait jamais eu l'occasion d'assister – et pourtant elle était loin d'être une novice.
- Peut-être, oui, éluda-t-elle en essayant de faire repartir la conversation sur ce que le docteur avait essayé de lui dire au départ.
Car effectivement, il y avait eu ce moment en traversant le cirque et la foule de gens du spectacle où elle s'était sentie observée et son impression s'était par la suite vue confirmée en la présence d'un mendiant borgne qui s'était accroché à la fenêtre du fiacre : Holmes, dans toute sa splendeur et jusqu'au summum de son don pour le déguisement l'avait suivie, mais l'intérêt de la conversation n'était pas là.
- Ah, quelle terrible erreur de ne pas avoir fait carrière dans le théâtre, il aurait été si adroit avec les mots et les costumes…
- Vous n'êtes pas en reste non plus, lui fit remarquer Watson, acide.
Son regard en disait long lorsque leurs yeux se rencontrèrent – vraiment, docteur, venez-vous juste de le voir ? Se sentit-elle l'envie de répliquer – et l'inflexibilité de celui-ci demeurait toujours la même, rappelant à Irène qu'elle n'était que tolérée ici et que sa situation restait précaire malgré ses talents d'équilibriste.
- Je ne vous ai jamais directement attaqué, n'aboyez donc pas si fort, le prévint-elle en reprenant une attitude plus proche de celle d'une criminelle que d'une jeune femme d'agréable compagnie avec qui partager des souvenirs pesants.
- Ce n'est pas tant votre attitude que je critique, mais plutôt votre déplorable choix de carrière, pointa-t-il.
- N'est-ce donc point la même chose en ce qui me concerne ? Supposa-t-elle en haussant les épaules.
L'hypothèse ne sembla pas si hasardeuse puisque Watson eut l'air de prendre quelques secondes pour y réfléchir, avant de chasser l'idée d'un air confus, ce dont Irène profita honteusement –
- Mon rouquin nain, et donc, ensuite ? L'encouragea-t-elle avec douceur.
Watson revint vers elle avec un sourire distrait, comme s'il ne la voyait pas et son interlocutrice eut soudain la sensation de n'être qu'un autre de ces fantômes qui hantait Cavendish Place et ses occupants afin de les tourmenter encore et encore sans jamais leur laisser aucun répit.
- Comme vous l'avez sans doute su peu de temps après, Roerdan a été assassiné par les sbires de Blackwood et enterré dans son cercueil… Lui-même mis dans un caveau, lui narra John avec un air confus, se rendant compte de la place du facteur absurde dans ses propos. Une histoire de silence, j'imagine.
De nouveau un brin d'accusation fit son chemin; Irène n'y répondit pas.
Qu'y aurait-il à répondre, de toute manière ? Faire pénitence aurait été bien ridicule et extrêmement hypocrite, car c'était un crime qu'elle n'avait pas commis et dont elle ne se sentait pas le moins du monde coupable; approuver n'aurait pas servi à grand-chose sinon à appuyer les soupçons de Watson qui l'aurait ensuite jetée dehors comme une malpropre (et elle était certaine qu'il commençait à apprécier sa compagnie, même par toutes petites touches et malgré ses occupations illégales –quoique tout dépendait du point de vue – et Holmes avait bien fini par la comprendre ne serait-ce qu'un peu, alors pourquoi pas Watson ?)
- Enfin, Holmes aura récupéré la montre de votre Roerdan, ce qui nous aura par la suite conduits à un prêteur sur gage de Londres situé non loin d'un pub où – où nous nous étions arrêtés pour acheter des fishs and chips. Ici précisément à cause d'une histoire de bière brune dans de la pate à frire.
- Voilà un genre de facéties qui ne m'étonne guère, sourit Irène en se rappelant deux ou trois détails similaires.
- Vous-même devez avoir des centaines d'histoires de ce genre à raconter, s'agaça Watson, sa voix claquant comme un couperet sur la nuque d'Irène.
- Seriez-vous jaloux, Docteur ?
- Vous l'admettez donc, en conclut-il.
- Je n'ai fait que répondre par une question, non confirmer, contra-t-elle, amusée par les tentatives de Watson.
Il croisa les bras, probablement rebuté à l'idée que tout ceci ne soit qu'un jeu pour Irène et qu'elle ne lui donnerait jamais une réponse satisfaisante – pourtant, l'agacer était bien la dernière de ses envies.
- Et bien que cela vous donne un air bougon absolument adorable, du reste, je préfère éviter tout malentendu - Holmes ne m'apprécie pas plus que vous. Il est simplement – comment dire ?
- Exaspérant ?
- Oui, mais voilà qui est inhérent à sa nature, lui accorda-t-elle, hésitant à acquiescer, débattant avec elle-même de la considération à donner à cet adjectif. De plus, c'est un traitement qui vous semble particulièrement réservé, je n'ai personnellement eu droit qu'à de la méfiance et à quelque chose de très proche du harcèlement - à sa façon, entendons-nous. Là où n'importe qui aurait fini par tenter de commettre ce que les autorités appellent un crime passionnel, lui se contentait de garder ma trace à travers bon nombre d'articles ne contenant même pas mon nom !
Le docteur demeurant clairement dans l'expectative, elle se permit d'enchainer :
- Une vague histoire de signature, explicita-t-elle du mieux qu'elle pût.
- Oh, je vois, acquiesça un Watson bien sarcastique. Ce fameux dossier auquel j'ai parfois jeté un œil et dont je ne comprenais jusqu'ici pas l'utilité. Cela fait sens, maintenant que vous le dîtes.
- Vous voyez ?
Plutôt fière, Irène poursuivit, se penchant en avant avec un air de confidence et faisant de son mieux pour avoir l'air le plus honnête possible :
- Il n'y a jamais rien eu et il n'y aura jamais rien, docteur.
- Et je devrais vous croire ?
- En l'absence du second concerné et au vu de ce que vous savez de lui, j'ose croire que la réponse qui se formule dans votre esprit sera celle que vous écouterez, plutôt que la voix grinçante de votre jalousie – qui paraît d'ailleurs presque suspecte.
- Qu'insinuez-vous par là, Adler ? » Lui demanda-t-il, fronçant les sourcils dans cette expression confuse qu'elle avait souvent vue se peindre sur ses traits lorsqu'il peinait à suivre son colocataire dans ses déductions, au tout début de leur association.
Depuis, Watson avait pris suffisamment de bouteille pour ne plus être aussi désarmé, mais il avait conservé cet air étonné en arrivant à des conclusions similaires à celles de son ami – car parfois (et pour avoir lu l'un des livres de John Watson, Irène était sûre de ce point), certaines affaires étaient si profondément tordues que même les éventuelles explications apportées par les coupables n'éclaircissaient pas plus leurs motivations ambigües.
Néanmoins, ici, elle-même ne comprenait pas quel genre d'ambigüité pouvait subsister, mais se fit un plaisir de préciser sa pensée au bon docteur Watson.
« Il ne m'a pas aimée, moi », lui dit-elle un peu plus bas qu'elle ne l'aurait souhaité, accentuant le côté presque secret de leur échange.
Ses yeux bleus cherchèrent des réponses dans les siens, et Irène aurait voulu lui souffler qu'il les connaissait déjà – mais aurait-il entendu ? Davantage aurait pu être dit, mais elle n'était ni vindicative, ni pressée, et certainement pas une sotte; si d'aventure un mot plus explicite devait être prononcé ce ne serait pas par ses lèvres, car ce n'était, encore une fois, ni sa place, ni ses mots qui étaient nécessaires mais ceux d'un autre (cependant elle souhaitait tout de même que son implication dans l'affaire ne fût point oubliée et qu'on la récompensât à sa juste valeur une fois tous les détails réglés – travailler gratuitement n'était pas son genre, ça manquait de style, et il y avait quelque chose de dérangeant dans l'idée d'un travail non payé. C'était comme si Watson se mettait à exercer sans percevoir de salaire : bien que l'activité soit charitable, cela ne permettait pas de vivre confortablement).
« Je crois qu'il est temps pour moi de partir », souffla-t-elle en prenant subitement congé.
Watson étant figé dans une torpeur soudaine qui semblait prête à s'installer pour des heures encore, il ne lui répondit pas et scruta la poussière avec désintérêt (ou alors ne la voyait-il tout simplement pas, car ce n'était pas là que résidait son esprit en cet instant – cela rappela à Irène la façon identique dont Holmes s'envolait, ses yeux si sombres ouverts sur l'extérieur comme une fenêtre permettant à son âme de s'enfuir de son corps; et peut-être y avait-il quelque chose de divin là-dessous, mais contrairement à ceux de Sherlock, les yeux de Watson ne semblaient pas s'ouvrir vers un ailleurs fantasque mais plutôt l'enfermer dans un intérieur morbide).
Au final, Irène quitta Cavendish Place sans avoir entendu le fin mot de l'histoire.
Londres était en larmes lorsqu'elle quittât la résidence des Watson, et bien malgré elle ses pas la dirigèrent droit vers Baker Street. La rue était illuminée et encore fréquentée car il n'était pas encore très tard; le jour baissait cependant et il lui faudrait presser le pas et trouver un équipage pour retourner à Prescott Manor. Les lampadaires s'allumaient un à un, et Irène apercevait depuis son trottoir et sous les fines gouttelettes du crachin la lueur presque salvatrice du 221 B qui scintillait avec bienveillance bien qu'aucun des deux compères les plus célèbres de l'endroit n'y fussent présents.
Holmes n'avait peut-être pas tellement tort lorsqu'il évoquait la possibilité qu'elle se logeât à Baker Street l'espace de quelques jours, le temps selon lui qu'un nouveau mari opportun ne se présentât à elle et qu'elle filât (il ne l'avait pas dit ainsi mais leur danse était un genre de code qu'ils comprenaient tous deux à la perfection) – et elle avait d'ailleurs eu envie de lui dire Sherlock, toi caché je ne quitte pas Londres ! Et tandis qu'elle envisageait l'idée, petit à petit celle-ci ne parut plus aussi déplacée et idiote qu'elle le pensait au départ, mais il demeurait un quelque chose de bien trop glauque pour qu'elle se pliât sagement aux projets qu'Holmes avait pour elle et allât habiter au 221 B, Baker Street. D'ailleurs, elle l'entendait déjà piailler son mécontentement, sa voix tracer avec ironie Vous ne savez pas ce que vous ratez, la vue sur le caniveau au coin de la rue est magnifique ou encorele facile il n'y plus aucun vis-à-vis, que craignez-vous donc ? et peut-être Nous avons eu un chien mais Watson me l'a enlevé en le disant sien (et pourtant Irène savait pour l'avoir entendu à maintes reprises que c'était Holmes qui avait payé le bâtard avec l'argent d'une enquête de moindre intérêt dans laquelle elle trempait de très loin, comme toujours; Watson en avait exprimé l'envie et sans doute Holmes avait-il tenu à lui faire plaisir). Il y aurait peut-être une mise en garde chuchotée entre deux portes lorsqu'elle le quitterait, et il lui soufflerait avec un air hanté et réellement effrayé Et Mrs Hudson, je sais bien qu'elle tentera sans arrêt de vous empoisonner, Irène – et ne pensez pas que ce soit une tentative cachée pour me débarrasser de vous, vous savez bien que le poison est une technique de femme – mais je vous promets que ce sera amusant. Educatif, tenterait-il peut-être de se rattraper avec une grimace, ses yeux ne rencontrant pas les siens mais s'attardant en l'air comme si cela l'aidait à mieux mettre ses pensées en ordre.
Cependant demeurait un souci majeur; vivre à Baker Street dans l'ancienne colocation la plus célèbre du quartier ne manquerait pas d'attirer les regards sur elle, et c'était loin d'être un genre d'attention auquel Irène souhaitait être exposée, en plus des autres questions que sa présence en ces lieux ne manquerait pas de soulever. Pourquoi maintenant, et ce sempiternel, qui est cette belle dame et que fait-elle dans un quartier trop populaire pour ses souliers cirés ?
Ce qui l'inquiétait davantage si d'aventure elle cédait aux exigences d'Holmes, c'était la réaction du docteur Watson. Déjà très intrusive, Irène savait sa présence uniquement tolérée (bien qu'elle eût l'impression de faire quelques progrès récemment), de fait, qu'elle continuât à s'investir aux alentours de John Watson rendrait celui-ci sceptique, méfiant, et c'était tout ce qu'Irène souhaitait éviter. S'introduire légalement ou non à Baker Street, aux yeux des proches d'Holmes, cela valait autant qu'une profanation et ce n'était pas le genre de crime morbide qu'Irène commettrait, merci bien; ni classe ni style, rien à y gagner à part une large quantité de terre coincée sous ses ongles et des vêtements tâchés, sans compter les ampoules et les échardes sur ses mains à cause de la pelle, voilà quelques unes des nombreuses raisons pour lesquelles ce genre de méfait ne figurerait jamais dans son répertoire, en plus de quelques réticences morales – car oui, contrairement à ce que Sherlock Holmes se plaisait à dire, Irène avait un minimum de principes.
Principes dont l'un des nombreux points était de ne jamais s'abaisser à la fouille d'une tombe. Déterrer les morts, c'était un travail qu'elle laissait volontiers à la police ou à quelques déviants dont la place serait à l'asile – ses scrupules étaient peut-être douteux et discutables aux yeux de certains, mais la profanation… Voilà une chose dont on ne pourrait jamais accuser Irène Adler, ce qui, en toute logique, justifiait sa volonté de ne pas poser un pied à l'intérieur du 221 B, Baker Street sans qu'aucun occupant vivant n'y soit présent.
Elle craignait d'ailleurs que l'ire du docteur soit trop grande pour qu'il l'accueille de nouveau dans sa maison, comme si leur conversation avait soudain fait régresser sa confiance en elle au point duquel ils étaient partis quelques semaines auparavant; se frayer un chemin dans le voisinage hanté des Watson avait été trop difficile pour qu'Irène laissât une simple anecdote mettre ses plans en péril.
Ils n'en reparlèrent donc plus et les jours passèrent dans un silence cordial parfois entrecoupé de questions anodines dont chacun d'eux savait pouvoir se passer, mais la volonté de renouer le dialogue semblant trop forte pour anéantir les bases de leur surprenante et fringante amitié (bien qu'Irène demeurât éternellement prudente à ce propos, se doutant par avance de la difficulté qu'elle aurait à revenir si jamais elle s'autorisait un écart de trop).
Et, alors qu'elle ne pensait plus jamais entendre parler de cette histoire de prêteur sur gage et de fishs and chips et de pâte à frire à base de bière brune, Watson s'était un jour décidé à lui narrer la fin de cette triste histoire, mais c'était arrivé, quelques jours après ce début de discussion qui les avait encore perdus sur Holmes et l'affaire Blackwood – à croire que l'un serait toujours leur éternel tabou – et elle n'aurait sincèrement jamais soupçonné qu'une prédiction si ridicule ait pu être la cause de tant de malheur.
« Lucy n'avait pas un an, commença Watson avec l'imprévisibilité chronique qu'avaient toujours les mauvaises nouvelles. Mary était écroulée au milieu du panier de légumes qui devaient lui servir à faire une soupe quand je l'ai trouvée évanouie pour la première fois, articula-t-il d'un ton lointain.
Quelques mèches de ses cheveux pointaient en tout sens, et sa peau pâle, ses traits tirés et ses yeux vitreux lui donnaient un air hanté qui semèrent en Irène l'envie de prendre immédiatement congé après avoir forcé le docteur au lit.
- Elle refusa tout net de me dire ce qui avait bien pu lui arriver. Combien de temps était-elle restée évanouie, je continue encore aujourd'hui à l'ignorer mais les mots de la gitane d'Holmes m'étaient alors spontanément revenus à la mémoire; ce n'étaient peut-être que des mensonges qu'il lui avait demandés de réciter ou simplement des inventions d'illuminée mais ce soir-là, à mon retour, il y avait des morceaux de poireaux à demi épluchés au milieu des éclats de vaisselle cassée.
Si l'ironie n'avait pas été si lugubre, elle en aurait peut-être ri; Holmes, lui, s'il devait un jour apprendre le détail de la fâcheuse réalisation de ce qui n'était qu'au final un simulacre de prédiction, aurait probablement ajouté que ce n'était qu'une coïncidence bien déplorable comme il en arrivait parfois et que c'était là des choses que même son grand esprit ne pouvait expliquer (ou tout du moins l'aurait-il fait comprendre, l'homme avait toujours été plus doué pour le sous-entendu que le direct).
- Et je dus demeurer dans l'ignorance des mois encore, enragea Watson comme prêt à taper du point sur la table, jusqu'à ce que je découvris dissimulé dans notre linge sale des traces ensanglantées sur ses mouchoirs.
- La phtisie, souffla Irène en réalisant que ses assomptions avaient été fondées.
- Et qui va se faire soigner chez un médecin incapable de voir que sa femme est malade ? Qui ? Souffla-t-il avec cet accent complètement vaincu qui semblait le briser en deux un peu plus à chaque mot.
Puis, dans un murmure qu'Irène ne comprit d'abord pas, Watson souffla :
- Je n'ai pas pu – Je… J'ai échoué.
C'était la chose la plus affreuse à dire, surtout lorsque vous saviez, comme Irène Adler, quelles aventures cet homme avait vécues; l'échec, mais quel échec ? Qu'auriez-vous pu faire si ce n'était constater son décès, docteur ? Avait-elle eu envie de lui répliquer, remplie d'une amertume qu'elle connaissait bien. Il n'y avait absolument rien dont l'homme puisse se blâmer et que l'on décidât sciemment de s'entêter dans cette voie la rendrait toujours aussi malade; certes, suite à ce petit incident qui l'avait conduite à s'isoler longuement dans le manoir-prison d'Anna Prescott, ses arguments avaient perdus un peu de valeur, mais sa conviction profonde que demeurer prostré ne conduisait à rien d'autre que davantage de frustration et de pleurs était restée totalement intacte.
Et qu'avait donc cet homme pour se plaindre ? - Oui, son meilleur ami; oui, hélas, sa femme !
Quelqu'un pensait-il seulement à la petite fille qui devait errer dans les couloirs vides de cette maison sans comprendre ? Lui avait-on seulement expliqué comment, pourquoi, et si oui, dans quelle exacte mesure ? Comprenait-elle, du haut de ses cinq printemps, toute la finitude d'un tel passage à l'Eglise ? Et même malgré les journées qu'elle avait passées en compagnie de Lucy, Irène n'était pas certaine de pouvoir répondre avec exactitude à cette question pourtant simple – car, la dernière fois que le sujet tabou de sa défunte mère avait traversé le silence confortable de la chambre, la fillette n'avait fait que se recroqueviller encore davantage, ses frêles épaules enroulées en avant et Irène n'avait pas eu le courage de refuser une telle invitation à cette large mascarade que John perpétrait cruellement.
Il était grand temps qu'Holmes en termine.
Elle l'admettait volontiers, elle avait peut-être été un peu trop optimiste – car malgré ses tentatives pour le contacter, Sherlock restait définitivement introuvable et c'était prodigieusement agaçant; elle entendait déjà l'intéressé se moquer d'elle et user de qualificatifs peu flatteurs pour l'humilier encore davantage. Quoique, si l'on précisait le talent d'Holmes pour le déguisement et cette fâcheuse manie qu'il avait de toujours s'échapper en courant dans les rues de Londres (qu'il connaissait d'ailleurs toutes comme le dos de sa main), Irène trouvait la débâcle excusable mais toujours si difficile à digérer – aucun d'eux n'était habitué à la défaite mais si Holmes considérait sa fuite comme une victoire, le pauvre était bien loin du compte; il suffisait de voir Watson et son début de rétablissement, même si les blessures du cœur ne restaient jamais simplement superficielles.
Irène observa en soupirant les allées et avenues défiler par la fenêtre du fiacre; l'équipage la conduisait de façon presque hasardeuse dans les rues, car elle-même ignorait ce qu'elle cherchait. Un signe d'Holmes, mais lequel ? Où ? Elle se refusait à fouiller les égouts, d'une part car il y avait difficilement plus salissant et que l'odeur, Ciel, l'odeur – et d'autre part pour la raison simple qu'Holmes n'y mettait les pieds qu'à condition d'en sortir rapidement. Restaient alors les tripots des quartiers populaires où il se battait la nuit venue lorsque l'opium, la cocaïne ou Watson n'étaient plus assez pour le tirer de son ennui et que ses veines étaient plus remplies de café que de sang.
Pourtant, malgré les nuits passées à circuler dans les quartiers endormis de la capitale, Holmes demeurait introuvable.
Lui donner publiquement rendez-vous quelque part serait s'assurer qu'il vît son message et vînt à sa rencontre, mais cela serait également l'exposer de toutes les manières possibles à ses détracteurs, lesquels n'hésiteraient pas à s'en prendre à la famille de Watson (et à elle également, mais dans une moindre mesure car elle était encore sous la protection des Prescott, même si cela aussi, avec le temps, finirait par n'être plus qu'un souvenir). Laisser un message codé à destination aurait été une solution correcte si elle avait su où le déposer – les journaux n'étant remplis que d'inepties aux yeux d'Holmes, il allait rarement au-delà de la première page si c'était lui- qui lisait, mais écoutait volontiers d'une oreille distraite si on lui en faisait la lecture, et ceci tout en conservant un désintérêt hautain pour les nouvelles étalées là. Un courrier anonyme, pourquoi pas, mais le laisser à Baker Street dans son ancien appartement induisait de s'y introduire, chose qu'Irène se refusait à faire… Simplement par respect pour John et également par peur de représailles de la part de Mycroft – le bougre était peut-être poli et vaguement gentleman, mais avait également ce petit air vicieux qui rendrait éternellement Irène prudente à son sujet (en plus de ses activités d'une légalité discutable qui faisaient d'elle la proie idéale d'une personne comme Mycroft Holmes).
Chacune des solutions auxquelles Irène pouvait penser tombaient immédiatement dans l'oubli à la mention de ce seul problème, l'anonymat; Holmes devait encore rester mort pour quelques temps et bien que l'envie de le dévoiler au monde comme bien vivant lui fasse affreusement envie, Irène savait également que ce n'était pas son rôle et que la patience était de mise. Cependant, si cette chèvre de Sherlock pouvait accélérer la manœuvre – voilà qui serait profitable à bon nombre de ses proches.
Aucun anniversaire n'est passé.
Les cahots de la route secouaient le fiacre de temps à autre, réellement désagréables, mais bien moins nombreux depuis que la pluie s'était arrêtée; circuler devenait plus aisé et moins humide.
Aucun anniversaire n'est passé.
« Mais c'est bien sûr ! » S'écria vivement Irène, se penchant déjà en avant pour signaler au cocher de s'arrêter.
L'idée ne s'arrêta pas là, bien sûr; extrapoler vers des suites et des rencontres, c'était bien simple quand les seules barrières étaient celles de votre esprit, alors qu'en réalité, l'affaire ne serait dans le sac qu'avec une sacrée dose de persuasion et quelques dizaines de poches bien remplies…
« Oh mon ami, venez donc vous asseoir avec nous ! Lui lança Irène, un verre de vin à la main depuis la table centrale, le rouge déjà aux joues et l'air de réellement s'amuser.
- Je dois avouer que votre ingéniosité me laisse quelque part entre une profonde perplexité et de la peur. Beaucoup de peur, tint-il à préciser en mettant prudemment un pied devant l'autre dans l'immense salle.
- Perplexe ? Mais pourquoi donc ? S'amusa-t-elle avec un sourire goguenard en se penchant par-dessus son accoudoir avant de précipitamment reprendre contenance.
Holmes arqua un sourcil et se laissa glisser dans le siège lui faisant face, scrutant nerveusement les alentours.
L'endroit n'était plus éclairé qu'à la bougie et l'étage entier était clos, rideaux tirés et chaises rangées, nappes et décorations enlevées pour éviter d'être abimées ou volées; la salle semblait en cet instant totalement nue sous la lueur orange et vacillante des bougies déposées autour d'eux, la bouteille de vin et le verre à demi-vie d'Irène jetant des reflets rougeoyants sur la nappe blanche de l'unique table mise.
Le couvert était également mis pour lui mais à part la bouteille et quelques amuse-gueules qui le laissèrent totalement indifférent, Holmes nota l'absence de serveurs et la façon dont l'accès aux cuisines avait été bouclé, chaque ouverture soigneusement dissimulée; comment Irène avait-elle réussi ce miracle, c'était quelque chose de réellement curieux étant donné son récent retour à la vie et le peu de ressources dont elle devait disposer. D'ordinaire, elle ne s'encombrait pas de telles protections et jouait la carte de la frivolité sans jamais se poser des questions; le fait qu'elle ait été si prudente pour au final tomber dans cet état de presque ivresse ne laissait d'ailleurs aucun doute, mais le fait qu'Irène Adler ait pu, entre tous, être si avisée pour lui, pour son bien-être, fit remonter un frisson de terreur tout le long de son échine et jusqu'à sa nuque.
Si la femme agissait ainsi, cela ne pouvait qu'être à dessein.
La question étant, que lui voulait-elle ? Le rencontrer, certainement, le questionner, sans aucun doute – le pousser à agir, alors ? Plissant les yeux, Holmes darda un regard soupçonneux sur son hôte, se doutant déjà du genre de leçon moralisatrice à laquelle il allait avoir droit.
- Etrange que vous soyez là, commença-t-il d'un ton désagréable,
- Vraiment ?
Holmes leva les yeux au ciel, déjà agacé par cette conversation qui n'avait réellement pas lieu d'être, puis entreprit de s'expliquer clairement.
- Jolie trouvaille, louer la salle entière pour un anniversaire qui n'est pas passé. Vous auriez sans doute pu mieux faire, mais hélas le temps devait vous manquer – ou alors auriez-vous eu peur de me voir filer ?
- Vous êtes pourtant toujours à l'heure, lui fit-elle spontanément remarquer. Bien que je sente votre réticence, ajouta-t-elle, taquine. Seriez-vous effrayé par ma simple présence ?
- Votre lapin de la dernière fois, voilà ce qui me posait question, précisa-t-il immédiatement, agacé.
- Eh bien, cela n'aurait pas du ! Lui répondit-elle en riant. Et quand bien même aurais-je été absente, ça aurait été pour toutes les fois où vous m'avez posé un lapin et où dîner n'était pas à prendre à un sens aussi… Littéral, répondit promptement Irène en s'amusant de la rancune tenace dont Holmes faisait preuve. Tomber endormi au beau milieu d'une conversation dans une chambre d'hôtel, voilà qui n'est pas très gentleman de votre part, et pourtant je devrais m'en contenter ?
Haussant les épaules, elle goûta l'un des amuse-bouches servi sur le plateau à sa droite, puis reprit :
- Quel égoïsme, vraiment, je suis pantoise – ou non, en fait, s'interrompit-elle avec un air faussement pensif. Je dirais que je n'ai même plus la force de paraître étonnée face à vos singeries, Holmes.
Son large sourire eut l'air d'un phare dans la pénombre ambiante, et elle parut soudain bien trop contentée par les événements pour que cela ne cache pas quelque chose.
Holmes ignorait simplement que le fait qu'il vive étonnât encore son interlocutrice, qui malgré ses certitudes et leur dernière rencontre improvisée avait cru rêver à cause des chaleurs du bain, de ses propres frayeurs (et probablement du léger étourdissement du doigt de whisky glissé dans son thé).
- Marchons un peu, voulez-vous ? Le vin m'a quelque peu étourdie et je ne serais pas contre un peu d'air. Nous avons beaucoup de temps à rattraper et je crains que vous n'ayez également de nombreux méfaits à vous faire pardonner, Monsieur Holmes. »
Il éclata d'un rire forcé et se levant lui présenta son bras, si bien qu'ils évacuèrent la table à l'image d'un couple parfaitement uni – bien qu'Irène ne se considéra absolument pas comme d'un intérêt sentimental quelconque pour le gentleman à son bras, car Holmes ne trouverait jamais son compte dans les choses simples de la vie, particulièrement le mariage. Elle avait d'ailleurs souvenir d'une tirade magistrale de sa part, un jour où elle s'était sentie d'humeur taquine et avait falsifié un contrat de mariage faisant de lui l'heureux mari d'une femme ressemblant en tout point à une dinde et sans la moindre éducation – l'expression d'Holmes avait été inestimable. S'échapper des griffes du détective avait été plus difficile qu'à l'accoutumée après cette petite incartade, mais le jeu en avait valu la chandelle, car s'extraire d'une telle union l'avait été tout autant (la réputation de Miss Adler n'étant pas aussi surfaite que ce qui se racontait).
Holmes était évidemment déguisé afin de ne pas être reconnu; le pardessus – et Irène refusait de dire son, car il était évident qu'aucun des vêtements portés par le détective ne lui appartenaient - était d'un vert absolument immonde et que dire du pantalon – la pauvre chose était usée jusqu'à la corde et il n'en restait qu'un simili de coton gris foncé et sale.
« Et puis-je vous demander, Miss, où nous nous rendons ainsi ? Demanda-t-il alors qu'ils tournaient en rond dans la salle, vide, où chacune de leurs paroles résonnaient comme dans une église.
- Oh, Holmes, cessez donc d'être aussi exquis – à vous entendre j'ai l'impression de retourner à Paris en compagnie de Lupin, déclara Irène d'un ton moqueur, quoiqu'avec quelques accents agacés.
La sulfureuse affaire qu'elle avait vécue avec Arsène Lupin durant un voyage en France l'avait rendue prudente à propos des trains et plus ouverte à l'inconnu – le gentleman cambrioleur avait cru pouvoir lui dérober ses bijoux, quoi de plus impensable ? Voler une voleuse, quelle redite mal faite du conte de l'arroseur arrosé.
Néanmoins, Irène devait avouer que la dextérité du gentleman cambrioleur menait le vol à un tout autre niveau dont elle était émerveillée, mais pas vraiment jalouse – elle préférait tout autant ses méthodes à celle de Lupin, lequel avait un don certain pour le déguisement et ne manquait pas de posséder un certain magnétisme bien pratique; nonobstant, aux yeux d'Irène, il n'avait sûrement pas l'astuce nécessaire pour survivre face à quelque chose de plus complexe, quoiqu'elle puisse se tromper (elle refuserait simplement de l'admettre, faute de temps à consacrer à ce genre d'affaires plus que triviales).
- Raoul d'Andrésy vous aurait-il compté fleurette sous les lampadaires parisiens ? Demanda Holmes derrière la moustache affreuse de son déguisement.
- Vous seriez étonné, s'amusa-t-elle. Il n'a tout de même pas votre don pour se grimer, mais je dois avouer qu'il fait un travail très correct pour un amateur – il n'a rien à nous envier.
- Vous ne vous dissimulez jamais, Miss Adler, ce commentaire est donc nul et non avenu – cependant j'approuve complètement votre sens du compliment. Dois-je supposer que c'est pour cela qu'un autre de ces soirs vous m'avez abandonné seul au Royal ?
- Ne soyez donc pas si sinistre; si j'avais été vraiment désagréable, j'aurais pu dire que je vous avais posé un lupin, se moqua-t-elle. Vous en auriez alors fait une affaire personnelle et même si Arsène n'est décidément pas aussi doué que vous, ce garçon avait un début de potentiel que je ne voulais pas vous voir écraser. »
Si Holmes eut l'air surpris par la compatissance intéressée qu'Irène manifestait, il n'en laissa rien paraître et ils poursuivirent leur marche en silence.
« Mais dîtes-moi - et gageons que vous soyez sincère l'espace d'un instant, commença Irène en se tournant vers lui, interrogatrice, pourquoi n'avoir rien dit de votre retour au bon docteur ? Il désespère de vous voir revenir un jour, bien que vos indications aient été on ne peut plus claires à l'époque – de ce qu'il m'en a soufflé, et c'était d'ailleurs bien peu prudent de votre part, l'admonesta-t-elle, presque comme si elle grondait un enfant capricieux.
Holmes demeura d'un silence exemplaire, fixant les tables et chaises vides devant eux sans jamais ciller ou se raidir, mais elle le connaissait suffisamment bien pour savoir que sa seule et unique envie était désormais de courir très loin d'elle et des propos sans doute affreux qu'elle était en train de prononcer – mais Miss Adler savait le tenir, ce Sherlock effrayé comme un petit garçon par ses sentiments, et ne le laisserait pas filer.
- C'est plutôt terrible, la façon dont votre mort lui a infligé autant de peine. Je crois qu'au départ, il ne voulait qu'une chose : vous revoir, et probablement vous rappeler pourquoi il était si doué au rugby, plaisanta Irène en étouffant un petit rire amusé. Heureusement que Miss Morstan était là – saviez-vous qu'ils avaient d'ailleurs eu un enfant ?
- Lucy, grinça Sherlock entre ses dents.
- Oui, Lucy, répéta Irène en hochant la tête. C'est une fillette charmante, et je crois pouvoir dire sans mentir que vous l'apprécieriez si vous vous décidiez enfin à sortir de vos ombres, Holmes.
De nouveau un silence.
- Vous lui manquez, statua-t-elle.
- C'est mieux ainsi, grommela-t-il en enfonçant son nez dans l'écharpe détricotée qui pendait à son cou comme une mite géante.
- Oh oui, dites-moi encore à quel point il est malin de laisser son meilleur ami dans l'attente, sans qu'il ne sache si Moriarty, les chutes ou qui que soit d'autre a finalement eu votre peau ? Railla Irène, se sentant soudain rebutée face à l'obstination du détective. Je crois même, chère loque, que vous avez disparu de son paysage depuis tellement d'années sans même un signe qu'il en est désormais totalement persuadé, et de mon souvenir, c'est là la chose la plus cruelle que vous ayez jamais faite.
Il avala toujours sans un mot le venin doux-amer qui s'écoulait de ses lèvres, et n'ouvrit pas non plus la bouche pour se défendre, probablement conscient de sa propre perte si jamais il ne faisait qu'essayer – car bien que ses raisons fussent bonnes, très bonnes mêmes, ce qui en résultât, et donc la situation actuelle, n'étaient que le fruit d'actions irréfléchies et d'un égoïsme profond dont Irène ne pensait pas qu'Holmes pourrait faire preuve face à son si cher Watson.
- Irène, je ne suis pas très sûr d'apprécier la tournure douteuse que votre sens de l'humour est en train de prendre.
- Et moi, Sher-lock, je suis loin d'être aussi aveugle que tu le penses – par ailleurs, tenter de changer de sujet ne fonctionnera pas avec moi, nos années ensembles ne t'auront donc pas appris au moins cela ?
- On ne peut pas condamner un homme pour essayer, non ? Répondit-il avec un brin d'humour noyé au milieu de ses traits méconnaissables mais nettement tirés.
Irène lui sourit presque tendrement.
Tu le saurais déjà si tout était aussi simple avec moi, Sherlock.
- Vous seriez déjà mort depuis longtemps si c'était le cas, claqua-t-elle d'un ton sec. Et non, je ne suis pas prête de vous pardonner un tel comportement, au moins au nom du docteur – ce que vous avez fait endurer à ce pauvre homme, Holmes !
Ses doigts diguèrent dans le bras du concerné qui n'eut même pas l'intelligence d'émettre un son – cela aurait peut-être calmé Miss Adler dans son réquisitoire, mais il était désormais trop tard pour le découvrir.
- Il faudrait être un saint pour vous survivre – et cet homme l'a fait, au cas où cela vous aurait échappé durant vos années de colocation. N'avez-vous pas une once de reconnaissance à lui offrir, quelque part dans votre cœur rempli d'un égoïsme crasse et insupportable ? Il n'a jamais rien demandé, jamais, et d'autant que je me souvienne aura toujours subi vos pires facéties en silence avant de s'en amuser; oh, bien sûr, j'ai vu à quel point vous vous lamentiez de son départ, mais n'avait-il pas au final raison de s'en aller, face à ce mur de narcissisme autocentré que vous êtes ? Qui, Holmes, qui vous aurait résisté aussi longtemps sinon cet homme extraordinairement brillant que vous vous évertuez à trainer dans la boue comme la pire des fripouilles alors que vous devriez baiser le sol sur lequel il marche pour le remercier d'autant de dévotion et de sacrifices en devers de votre amitié qui paraît plus à sens unique qu'autre chose ?!
- IL FALLAIT QUE JE LE FASSE ! Explosa Holmes en la saisissant soudain par les épaules.
Se rendant immédiatement compte de son effusion, il relâcha la pression sur les bras d'Irène et serrant encore un peu ajouta :
- Tout ce que j'ai fait, Irène, n'aura été que dans le seul but de protéger Watson des répercussions de mes affaires ! Tout, absolument tout; et croyez-moi, si j'avais pu ne serait-ce qu'un jour venir le voir sans aucune crainte de représailles, je l'aurais fait, gronda-t-il plus bas, sa résolution d'antan refaisant soudain surface. Mais non, non, Moran pouvait faire abattre l'épouse ou l'enfant depuis n'importe quel toit, rue, magasin de Londres, et que sais-je encore ! Et il n'était même pas question d'aller à la rencontre de Watson pour sa propre sécurité, ne comprenez-vous donc pas cela ?!
Elle se dégagea vivement de sa prise, lissa les plis occasionnés sur ses manches puis reprenant contenance répondit d'une voix plus calme mais toujours aussi ferme :
- Ce que je sais surtout, Holmes, c'est qu'il n'en demandait pas autant. Un peu aurait suffi et n'aurait mis personne en danger – et je connais votre prudence, n'essayez pas de me convaincre du contraire. Vous auriez pu le faire, insista-t-elle, ses poings s'agitant rageusement dans le vide. Vous auriez pu lui faire signe que vous viviez, même par petites touches; il n'était pas assez idiot pour ne rien voir, vous l'avez dit vous-même !
Elle chuchotait presque, hargneuse et se sentant impuissante face à une telle boule d'obstination.
- Vous lui manquez, répéta Irène, comme désespérée de trouver enfin un argument qui ait gain de cause. Il allume encore des cierges à l'église pour vous, il a écrit tellement de vos aventures que je ne saurais même pas toutes les compter !
Il demeura bouche bée, comme figé dans sa stupeur et Miss Adler, pourtant réputée têtue, se sentit soudain proche de l'abandon.
- Mais que vous faut-il de plus, bon sang ! S'exaspéra-t-elle en tapant du pied sur le pavé.
- La certitude que mes actes n'entraveront rien à sa vie tranquille me suffit amplement, répondit Holmes avec une platitude des plus inquiétantes.
- Vous entravez déjà sa vie, soupira Irène, et plus que vous ne l'imaginez – alors quoi ? Maintenant que toute menace a finalement disparu, vous lui niez le droit à ce qui fût sans doute l'amitié la plus extraordinaire qu'il ait jamais liée ?
Elle éclata d'un rire court et sans joie, presque émue par ses propres paroles et chassa discrètement les larmes rageuses qui perlaient au coin de ses yeux – aider Holmes à dérouler ses démêlés sentimentaux était décidément plus écrasant qu'elle ne l'aurait songé au départ.
- Aujourd'hui, vos actions ne sont plus seulement le reflet de votre grande prudence, mais surtout de votre peur paralysante du rejet qui vous aura rendu, Sherlock, bien plus cruel que je ne vous imaginais l'être. »
Et sur ces derniers mots, Irène Adler tourna les talons et quitta l'immensité silencieuse de la salle sans un regard pour Sherlock Holmes.
Ce qu'il pouvait être fatiguant, avec ses arguments qui n'en étaient plus ! Son Watson n'était certainement pas un imbécile ou une petite chose incapable de se protéger - lequel des deux avait survécu à Reichenbach, déjà ? – si bien que l'obstination d'Holmes n'était plus que le reflet d'un esprit borné et incapable de reconnaître qu'effectivement, peut-être qu'à un moment donné il aurait pu se révéler à son ami ou disséminer des indices prouvant qu'il vivait encore. Car désormais, le bon docteur était d'une part complètement persuadé du décès d'Holmes, et d'autre part obligé de porter la peine d'une autre disparition si peu de temps après celle-là qu'il était difficile de dire s'il porterait un jour autre chose que du sombre et un visage fatigué.
Ceci statué, Irène Adler avait plus d'un tour dans son sac et devait avouer que ce n'était pas un défi de plus qui l'arrêterait – à fortiori s'il concernait le duo Holmes-Watson dont la pérennité avait été sacrément mise en péril par les actions idiotes du premier qui n'aurait probablement été pas d'accord du tout avec les - pour une fois - nobles intentions de la faussaire. « Le bon docteur m'aura vue revenir de la mort, aurait-elle probablement dû souffler à Sherlock – qui sait, peut-être que ce genre d'ultimatum l'aurait poussé à agir ? – qu'est-ce qui vous fait donc penser que ça n'a pas allumé un espoir en lui : celui de vous revoir ? » Et elle aurait pu énumérer tellement d'exemples tous aussi équivoques les uns que les autres sans qu'aucun ne parvienne à réveiller Holmes et son absurde mutisme.
L'alcool ayant sans doute joué, ses actes avaient été plus bruts qu'Irène ne l'aurait voulu mais n'arrivait pas à se sentir coupable; le mettre face à ses actes avait été nécessaire, et prouvera ou non son utilité en temps voulu. Néanmoins, et quelque soit le résultat, il était désormais trop tard pour revenir en arrière et pour rien au monde Irène ne l'aurait fait (et même si l'entreprise l'avait presque ruinée, elle ne regrettait rien et referait la même chose une seconde fois).
Holmes était un âne, et –
« Vous n'êtes pas contente, lui signala Lucy avec une platitude adulte qu'une enfant de son âge ne devrait pas avoir.
- La nuit fut courte, répondit Irène avec un sourire qui n'amadoua pas Miss Watson le moins du monde.
La petite plissa les yeux, étudia un long moment l'expression de son interlocutrice comme si elle cherchait à savoir où se situait la limite entre mensonge et vérité, puis, son examen terminé, retourna à son livre avec une tranquillité presque alarmante.
- Tu ne me crois pas, statua tout aussi platement Irène en repliant son journal.
Lucy leva les yeux de son livre et souriant à l'image de son interlocutrice plus âgée lui répondit par la négative.
- Vos yeux disent que vous n'êtes pas très contente, argumenta-t-elle comme si la source de tous les problèmes du monde se trouvait là. Papa trouve aussi que vous êtes – hm. Agitée, articula-t-elle finalement, mais il dit aussi souvent que vous étiez déjà avant – comme ça. »
Elle ne semblait avoir aucune idée de ce que cela pouvait bien être, mais du haut de ses presque cinq ans avait l'air d'en avoir saisi toute l'importance et la presque normalité avec une simplicité dérangeante.
« Avant quoi, Lucy ? »
La fille de Watson ne lui répondit pas.
Irène logea sa boîte à rubans bien à gauche de la malle, là où elle était certaine que rien ne la délogerait (et pourtant elle avait rencontré son lot de garçon maladroits et brutaux avec tous les tours en calèche qui lui avaient été donnés de faire). Les chapeaux allaient quand à eux chacun dans leurs boîtes, de même que les chaussures et souliers de satin soigneusement rangés; l'équipage attendait au dehors et il n'y avait pas grand-chose de plus à ajouter. Le peu de possessions d'Irène se tassait fort bien dans six malles (et quelques additions faîtes par la candide Miss Prescott qui semblait croire dur comme fer à cette légende qui disait que lorsqu'elles seront mariées leurs époux apprécieront d'avoir un tricot fait maison sur les jambes – en réalité ces messieurs préféreront de loin des activités nocturnes plus charnelles, mais Irène n'en signifia rien à son hôte; où serait la joie de la découverte ?).
« Ah Irène, soupira Holmes depuis le coin de la pièce situé derrière la porte, une cravache posée en travers de ses jambes.
La moitié de son corps était dissimulée par les ombres de la fin de journée et les stores qu'Irène avaient tirés – elle ne voyait que ses jambes croisées et on devinait l'angle de son coude posé sur l'un des bras du fauteuil.
- Je ne comprendrais jamais cette obsession étrange que vous avez développée pour ce point précis d'une pièce, se contenta-t-elle de répondre en poursuivant le rangement de cette dernière malle.
- Dois-je vous citer des exemples ?
- Faites donc, souffla-t-elle avec une légère pointe d'agacement.
Il considéra en silence la possibilité de lister les exemples; alphabétique ou chronologique, là était toute la question quoiqu'Irène se doutât déjà qu'il n'en dirait au final rien du tout - la plupart du temps, Holmes ne faisait jamais que commencer une phrase.
- Rien dont vous ne connaissez pas déjà la teneur, siffla-t-il.
Il jouait avec la cravache et le bruit était si prodigieusement agaçant qu'Irène finit par aller la lui arracher des mains, ce qui entraîna irrémédiablement un regard outré et une expression boudeuse, avec ce silence vexé qui protestait aussi bruyamment qu'un mais !
Leur dernière conversation s'étant terminée significativement par son départ et une dernière conclusion quelque peu insultante, Irène s'était attendue à ne plus recevoir de visite (car dans l'esprit d'Holmes, priver un pair de son auguste personne était la pire des punitions – bien qu'étant profondément égocentrique il soit capable de ne pas pouvoir s'empêcher d'imposer sa présence au dit pair, et ce malgré le statut de morigéné dont il l'avait auparavant affublé)
Le paradoxe vivant qu'était cet homme, Ciel.
- Ce dont je connais la teneur n'est pas quelque chose qui flattera votre ego, Holmes, répliqua-t-elle, acide.
La cravache était posée à plat sur le lit, à côté de sa malle et Irène aurait très facilement pu s'en saisir pour lui frapper les doigts à la manière des institutrices qui battaient les élèves trop dissipés – mais dans le cas de cet étudiant ci, malheureusement, ce genre de correction physique ne suffirait pas car loin d'être confronté à son erreur Sherlock serait au contraire conforté dans son attitude de martyr, et ce n'était pas vraiment une façon de penser qui incitait à la remise en question.
- Ah ! Hélas, chère Irène, il n'est plus grand-chose dans votre flatterie qui m'apporte du réconfort, car je sais qu'au fond il n'existe pas une seule phrase qui ne soit pas subtilement pensée dans l'unique but de me faire tomber, extrapola-t-il avec ironie et amertume en espérant l'éloigner de leur sujet de préoccupation principal.
Oh, et à quel point elle voyait clair dans son jeu.
- Dites-moi, je vous en prie, dites-moi ! Le railla-t-elle avec ce même ton qu'il avait pris dans le vain espoir de la distraire. Qui espérez-vous tromper ici, Holmes, qui ne soit pas déjà au courant de votre stratagème couard, lequel est l'instrument vicieux de votre peur écrasante et non de votre génie ? Votre esprit n'a déduit que vos craintes et même l'enfant le plus bêta de ce pays l'aura compris avant vous, s'énerva-t-elle en fourrant rageusement un carré de soie bleue soigneusement plié dans sa malle.
- Et qui, plaît-il, êtes-vous pour vous permettre de me signaler de telles choses ? Nombre de vos mariages se sont soldés par la mort, le divorce ou un scandale, et vous-même n'avez pas été des plus fines lorsqu'il vous a fallu sortir des ombres, lui rappela-t-il sombrement.
Ah, ça.
Peut-être n'aurait-elle pas du, mais le passé restait derrière elle et il ne faisait pas bon regarder en arrière; aujourd'hui si elle avouait volontiers que sa technique n'avait pas été des plus raffinées (car totalement hors de son contrôle), Holmes pouvait néanmoins reconnaître que la méthode avait été efficace et que la preuve était faite que Watson pouvait endurer plus qu'il ne le laissait paraître (et Holmes le savait très bien lui-même, si seulement il arrivait à s'extirper de l'emprise de ses angoisses et de ses certitudes figées qui n'en étaient finalement pas).
- En quelles chimères croyez-vous donc, Irène ? Lui murmura-t-il d'une voix si basse qu'elle crût l'avoir rêvée.
Ses jambes se décroisèrent et ses coudes vinrent se poser sur ses genoux tandis que son dos s'arquait dans une élégante courbe sous la lumière diffuse de la pièce. De sa tête posée contre ses paumes ouvertes elle n'apercevait que la tignasse sombre et emmêlée de ses cheveux qui n'avait pas été chevauchée d'un chapeau depuis bien longtemps (et elle songea un moment à lui en proposer un, car Lord Prescott devait bien avoir quelque accessoire masculin stocké dans son propre manoir).
- Cette idée ne vous est pas plus familière qu'à moi, poursuivit-il en riant nerveusement, déjà vaincu avant le début de la bataille, et pourtant vous voilà à me poursuivre de vos exigences, et –
- Savez-vous ce qu'il m'a raconté, l'autre jour ?
- Et comment donc pourrais-je en avoir la moindre idée, Irène ? Répondit-il avec un mordant moins vif que d'ordinaire.
Elle haussa les épaules, ravie qu'il revive un peu.
- Vous semblez toujours tout savoir, mon interrogation était rhétorique et il y a un côté intrusif à votre réponse, si sarcastique et amusante fût-elle.
Il s'agaça probablement en silence de sa verve et du fait qu'elle eût l'avantage durant cette conversation; néanmoins l'objectif n'était certainement pas d'en profiter, pas ainsi et pas ici.
- Il aura du s'y reprendre par deux fois car la première nous vit incapables de mettre votre souvenir de côté, et c'est dire après cinq années à quel point votre fantôme flotte encore dans ses yeux et jusque dans sa maison; quels moments sordides a-t-il dû vivre avec une femme mourante et votre ombre sous son toit pour lui tenir compagnie, lui narra-t-elle en s'asseyant au bord du lit.
De sa place elle ne voyait pas plus son visage et ne lui faisait qu'à peine face; ses yeux voltigèrent de point en point et elle se trouva à jouer nerveusement avec les jupes de sa robe pour meubler son propre silence.
- Et quelle sordide compagnie…
- Avec vous en prime il n'était pas en reste, persiffla Holmes dans une maigre tentative de plaisanterie. Et donc ?
Irène ne releva pas l'insistance discrète mais nota sa présence, même par si petites touches.
- Notre seconde conversation suivit un après-midi où Miss Lucy aurait été sans surveillance si je n'avais pas été présente, reprit-elle. Il pleuvait au dehors et me proposant de rester le temps que ça se calme, votre aimable ami m'offrit de me conter la suite de vos aventures, car il est des détails que ses livres ne contiennent pas.
Un morceau tordu d'Holmes se reflétait dans le miroir de la coiffeuse, là où le verre avait été artistiquement peint et sculpté; de fait, la voûte de son dos ressemblait aux deux bosses d'un chameau étrangement noirci.
- Cela se passait durant votre dernière enquête commune, lorsque vous avez payé une gitane afin de lui conter par son intermédiaire votre version de la bonne aventure, poursuivit Irène en souriant un peu à l'idée, comme lorsque Watson lui avait raconté le détail.
- Eh oui, Flora, comprit Holmes en se redressant promptement.
- Sans doute, éluda-t-elle. L'important n'est pas son nom mais ses mots, et si j'ai bonne mémoire elle aura bien vu le mariage, mais point votre mort.
- Ni d'ailleurs la vôtre, s'amusa-t-il en esquissant un sourire qu'elle devinât plus qu'elle ne vît.
- Vous auriez pu lui demander et me prévenir, tout de même, feignit-elle de s'insurger.
- Ne vous avais-je pas pourtant prévenue ?
- Vous ai-je un jour écouté ? Contra Irène en riant presque à l'idée. A chaque fois vos conseils m'auront presque menée à ma mort, et si je n'avais pas eu la présence d'esprit de me débrouiller seule la seconde fois, vous n'auriez personne à visiter en cet instant.
- Et mon mal serait si intense, l'informa-t-il avec son cynisme habituel.
- Et votre solitude si immense, le singea-t-elle. Mais je dois finir mon récit, cessez donc de m'interrompre.
Il fit un signe qu'elle aperçut dans le miroir, lui signifiant par-là de bien vouloir continuer.
- Il y aussi cette histoire de poireaux sur le visage, conta Irène avec la voix distraite des petites filles égrenant les pétales des pissenlits. Elle engraisse (un peu), elle a de la barbe (beaucoup), et des poireaux bien charnus sur le visage (à la folie).
- Et donc ? S'enquit Holmes en essayant de taire les élans un peu agités de sa voix qui trahissaient sa curiosité lancinante.
Car si ses talents lui permettaient de déduire beaucoup d'un simple indice et par la suite d'y trouver des conclusions, il était des choses pour lesquelles toute sa réflexion se taisait et se repliait en silence jusqu'aux tréfonds de son esprit.
- Mrs Watson a été emportée par la phtisie – mais je ne vous apprends rien. Et cette histoire de gitane contant fleurette à votre homme à propos de ces damnés légumes devait avoir un fond de vérité, car lorsque le bon docteur découvrit sa femme effondrée dans la cuisine, le jour où il apprit finalement quel mal la rongeait, celle-ci découpait des poireaux, ces mêmes poireaux que votre plaisanterie de mauvais goût lui aura presque fait avaler, pointa Irène.
- Un hasard des plus curieux, voilà tout, croassa Holmes en tentant de rester aussi impassible et détaché que possible.
- Il a aussi ajouté que essayiez de lui faire admettre que sa vie ne serait rien sans l'excitement glauque de vos enquêtes, fit Irène comme s'il n'y avait rien de plus extravagant.
- Frisson macabre, la corrigea brutalement Holmes avec sécheresse. Mes mots exacts étaient ceux-là et non pas votre… Pâle tentative d'imitation.
- Oh, loin de moi l'idée de vous agacer, mais vous pouvez être si pointilleux parfois…
- J'avais raison et il ne l'aurait jamais clairement admis, claqua sa voix, acide et amère à la fois.
Elle aurait presque dit qu'il s'apprêtait à pleurer, affalé en arrière sur le dossier confortable du fauteuil et une main lasse passant sur son visage dont les traits étaient toujours dissimulés par le manque de clarté.
- Et n'avez-vous jamais songé que ce n'était pas votre personne mais vos méthodes qui l'empêchaient d'agir vers vous ? Le questionna-t-elle avec une candeur qui l'étonna elle-même.
Il sembla se raidir rien qu'à l'évocation de cette idée et ses mains se crispèrent sur la fabrique de son pantalon.
- Je savais très bien à quoi je me condamnais –
- Un coup de pistolet dans le pied de vous aurait pas plus ralenti, lui confirma-t-elle, retenant un ricanement moqueur.
- Hm, pouffa-t-il sans aucun amusement malgré son sourire. Et donc, à votre humble avis, quel autre chemin aurait-il été plus convenable ?
- Aucun, bien malheureusement, lui répondit-elle d'un air très concerné et retenant un sourire attristé, car ils auraient tous été si peu vous que sa surprise aurait éclipsé sa compréhension. »
Elle ferma la malle et en clôt les sangles sur ses dernières affaires; puis prenant un instant devant la coiffeuse ajusta son chapeau et son gilet, avant de se saisir de la poignée. Prête à partir et se dirigeant vers la sortie elle s'arrêta face au mort assis derrière sa porte et l'embrassant sur la joue le quitta pour aujourd'hui – il sentait le tabac et la poudre.
« Ne veillez pas trop tard, lui conseilla-t-elle d'un ton plus maternel que railleur. Si votre mine est pâle et fatiguée quand vous vous montrerez enfin à lui, le pauvre ira vous sangler au lit et vous donnera la béquée jusqu'à ce que vous soyez de nouveau suffisamment épais et vivant à son goût. »
Et s'il y eut une réponse, Irène ne l'entendit pas.
