Beaucoup de choses dans le passé d'Alicia l'avaient mise en colère. Pour l'essentiel, elle était satisfaite de la manière dont elle avait géré cela : sa colère ne l'avait jamais rendue injuste, ni fait sortir de ses gonds, ni même (en général) fait adopter un comportement passif-agressif. Elle passait vite de la fureur à la contrariété puis à la froide raison.

Cette fois, c'était différent. Elle se sentait mesquine. Rancunière. Elle n'avait pas envie de voir Kalinda, ni de lui parler, ni même de prononcer son nom.

Ce n'était pas nécessairement juste. Elle n'aurait pas dû être fâchée contre Kalinda parce que celle-ci n'avait pas envie d'être avec elle.

Pourtant le fait de savoir qu'elle n'aurait pas dû n'apaisait en rien son ire.

Elle n'avait eu aucune idée de l'endroit où aboutirait ou était susceptible d'aboutir cette histoire avec Kalinda. Y réfléchir ne manquait jamais de la rendre anxieuse. Mais en dépit du fait qu'elle n'avait aucune idée du chemin qu'elle finirait par prendre, Alicia était furieuse que Kalinda lui ait retiré ce choix-là des mains. Qu'elle les empêche toutes les deux de découvrir où cela pouvait mener.

Cette semaine-là, au travail, elle évita Kalinda comme si elle était payée pour le faire. C'était plus facile certains jours que d'autres, elle avait juste à regarder froidement droit devant elle en la croisant dans les couloirs. D'autres jours, elles étaient obligées de se parler au sujet des affaires, et Alicia s'assurait qu'elles restaient exclusivement sur leur sujet, et mettait fin à la conversation aussi vite qu'il était humainement possible – même lorsqu'elle sentait ensuite le regard interrogateur de Kalinda s'attarder sur elle quelques secondes, comme si elle sollicitait une quelconque marque de reconnaissance personnelle.

Alicia refusait de la lui donner. Pas encore.

Cela dura jusqu'au premier vendredi – peut-être du fait que cela allait être le premier week-end depuis des mois où elles ne se verraient pas – Alicia était prête à rentrer chez elle et pénétrait dans l'ascenseur pour descendre jusqu'à sa voiture, et soudain, Kalinda fut à côté d'elle. Qu'elle le veuille ou non, cela rappela à Alicia sa propre opération commando après le jour où Kalinda l'avait invitée pour la première fois à boire un café.

Alicia la considéra avec circonspection.

« Est-ce que tout va bien entre nous ? » demanda abruptement Kalinda, les bras croisés dans une posture de confrontation.

Alicia faillit éclater sèchement de rire. Comme si « évitement » et « brusquerie » pouvaient jamais être confondus avec « tout va bien ». Kalinda était bien plus futée que ça.

« Non. Non, Kalinda, tout ne va pas bien entre nous. » Alicia appuya sur le bouton du rez-de-chaussée.

Alicia n'avait jamais vu Kalinda aussi près de bouder – elle se trémoussait un peu et se tenait debout plus fermement. « Je m'étais attendue à ce que tu te montres plus adulte à ce sujet. »

Assez bizarrement, après avoir été autant en colère, Alicia ressentit en cet instant une certaine forme d'amusement teinté d'amertume, d'être celle qu'on accusait de se montrer puérile. « Il va falloir que tu me pardonnes. Je suis blessée, confuse, et un peu fatiguée de ne jamais tout à fait savoir où j'en suis. Alors si je ne fais pas preuve de suffisamment de maturité, tu vas peut-être devoir m'accorder un peu de temps. »

Le visage de Kalinda était sincère et Alicia la crut tout à fait lorsqu'elle se pencha un peu en avant et dit d'un ton plus doux : « Je ne veux pas que ça se passe comme ça. »

Alicia soupira, appuya le dos contre la paroi de l'ascenseur pour contrer le mouvement de la descente, et eut un bref soupir. « Tu sais, Kalinda … Certaines choses sont seulement comme elles sont. Ce n'est pas ce que je veux moi non plus, mais je suis obligée de gérer ça … bien ou mal. Je suppose que tu devras aussi faire avec. »

Kalinda baissa la tête, visiblement contrariée par cette réponse en particulier.

Alicia était sur le point d'ajouter quelque chose d'autre. Peut-être quelque chose de sarcastique pour dire que si Kalinda attendait qu'elle lui dise merci, cela ne serait pas pour aujourd'hui. Mais alors, elle remarqua à quel point Kalinda avait l'air épuisé. Même son maquillage impeccable ne parvenait pas tout à fait à dissimuler ses paupières tombantes – la chair délicate bouffie autour de ses yeux.

« Tu as l'air fatigué. » fit-elle calmement remarquer à la place. Peut-être qu'elle avait eu cet air toute la semaine. Alicia ne l'avait pas regardée d'assez près pour le dire.

A ce ton plus gentil (peut-être inattendu), les yeux baissés de Kalinda se relevèrent. Elle cligna des yeux plusieurs fois, comme si elle n'était pas sûre de savoir comment réagir. Puis : « Je ne dors pas très bien. »

Le cœur d'Alicia eut un élancement puissant qui n'était pas du tout agréable. Elles restèrent debout en silence jusqu'à ce que l'ascenseur arrive avec un « ding » au niveau parking.

Ni l'une ni l'autre ne bougea pendant une seconde. Elles se regardèrent dans les yeux, et Seigneur, pour quelqu'un qui savait précisément ce qu'il voulait, Kalinda semblait tellement perdue.

Mais Alicia n'était pas prête à la plaindre.

« Passe un bon week-end », dit-elle brusquement, avant de sortir en l'effleurant. Cette fois elle s'obligea à ne pas regarder en arrière.

Lorsqu'elle arriva à sa voiture et monta à l'intérieur, elle relâcha le souffle qu'elle avait retenu sans s'en rendre compte, laissa tomber sa tête sur le volant et s'efforça d'oublier que peut-être seulement, elle n'était pas la seule à souffrir.

oOo

Alicia avait demandé à Peter d'échanger ce week-end avec les enfants contre quelques jours supplémentaires au cours de la semaine suivante. Elle n'avait pas eu l'intention de faire la demande, mais plus ce samedi était devenu imminent, plus elle avait tout simplement eu envie de ne pas être seule.

Le samedi, elle les emmena faire du patinage sur glace au stade Wrigley, et même s'ils commencèrent par se plaindre que c'était « nul » de patiner avec leur mère, ils finirent par tourner lentement en cercle autour de la patinoire en riant. Zach taquinait gentiment Alicia sur sa maladresse et ses faux pas, tandis que Grace frimait en tournoyant devant eux.

Ensuite, ils sortirent manger dans un de ces affreux fast-food que les enfants adoraient, et cela en valait la peine, rien que pour les voir pouffer de rire en faisant des courses de milk-shakes comme lorsqu'ils étaient bien plus jeunes.

C'était une bonne journée.

Des heures plus tard, ils rentrèrent à la maison et regardèrent un peu la télé avant que Grace ne reçoive un coup de fil de Shannon. Une heure et demie après, elle était toujours en train de bavarder joyeusement dans sa chambre.

Alicia et Zach étaient assis dans un silence détendu (ou du moins le pensait-elle) et regardaient un concours de chanteurs de télé réalité. C'est alors que Zach demanda : « Vous avez fini votre travail ?

- Hmm ?

- Vendredi dernier, toi et Kalinda. Vous l'avez fait ? »

Elle avait presque réussi à oublier cette histoire, avec tout ce qui s'était passé depuis ce soir-là. « Oh ! Euh, oui. »

Zach ne dit rien pendant une minute, les yeux fixés sur les lumières criardes de la scène de télévision.

Alicia se détendit un peu.

« Tu disais que tu sortais avec quelqu'un. Est-ce que c'est elle ? » Il regardait toujours droit devant.

Et voilà, on y était.

Il n'y avait pas à ergoter à présent. Pas d'échappatoire, pas moyen de prétendre que parce que cela ne se déroulait pas maintenant, cela ne s'était jamais produit. Et autant elle avait redouté cette conversation, autant c'était presque un soulagement – de cesser de s'y attendre et de se contenter d'y faire face. « Oui. »

Il finit par la regarder.

Alicia dut réfréner l'envie immédiate et instinctive de commencer à expliquer, et de trop en dire. Il lui avait fallu longtemps pour digérer cela sans que personne n'essaie d'influencer dans un sens ou dans l'autre la signification qu'elle donnait à ce qu'elle était en train de faire – et Zach méritait de disposer du même espace pour en arriver à ses propres conclusions.

Ils restèrent assis en silence quelques minutes, tandis qu'il réfléchissait à cette nouvelle information, ou confirmation. Puis : « C'est pour ça que tu as divorcé de papa ? »

Elle fut un peu blessée que son fils puisse la suspecter d'infidélité après ce qui s'était passé. « Non. Rien n'a commencé avant que le divorce ne soit prononcé.

- Non. » Zach avait l'air mal à l'aise, et c'était compréhensible. « Je sais que tu ne ferais pas un truc pareil. Je veux dire … avec les femmes ?

- Oh. » La question surprit Alicia, quand bien même elle n'aurait pas dû. « Non. Pas du tout, Zach. J'ai divorcé de ton père parce que mon amour et ma confiance avaient trop gravement souffert de ce qui s'est passé entre nous. Ca n'avait rien à voir avec mes préférences sexuelles. » Elle s'interrompit, s'efforçant d'établir combien d'explications il convenait de fournir à son fils, et de combien elle était réellement sûre. Pour finir, elle dit : « Kalinda … ce n'est pas parce que c'est une femme. C'est parce que c'est cette femme-là. Et ça m'a prise de court aussi. »

A nouveau le silence. C'était presque insupportable, mais tellement nécessaire.

« Tu as dit que ce n'était pas sérieux ? » demanda-t-il lorsqu'il parla de nouveau.

Et il s'agissait là de la question à laquelle elle était le moins préparée à répondre. « Je … ne sais pas ce que c'est. Cela pourrait ne plus être rien désormais. Ces histoires de rencarts … je ne suis vraiment plus douée pour ça, maintenant. »

Ce qui parvint à arracher l'ombre d'un sourire à son fils. « Est-ce que tu l'aimes vraiment bien ? »

Elle faillit se mettre à glousser : il aurait vraiment mieux fait de le lui demander à un moment où elle ne serait pas folle de frustration et de colère contre cette femme. « La plupart du temps oui, énormément. Elle a quelque chose de particulier.

- Elle est vraiment jolie. » suggéra Zach.

« Ca oui, certainement. » acquiesça Alicia presque contrite, encore incrédule d'être en train de tenir cette conversation avec son fils adolescent. « Futée aussi. Et drôle. »

Les périodes de silence raccourcissaient à présent. « Quand je t'ai dit qu'on voulait que tu sois heureuse – je le pensais.

- Je sais. » Pour tous les maux de tête qu'ils lui donnaient, il ne faisait aucun doute qu'elle avait élevé des enfants tout à fait fantastiques. « Merci mon chéri.

- Je… » Zach s'interrompit. « Je ne vais pas le dire à Grace. Ni à papa. Si tu t'inquiètes pour ça.

- J'aimerais mieux être celle qui leur en parle, s'il devenait important de le faire. » La pensée de parler à Grace déclencha de petits signaux d'alarme dans son cerveau déjà énervé, ce qui était ridicule puisqu'en ce moment, il n'y avait absolument rien à dire.

« Oui, ça je comprends. » Il baissa les yeux sur ses mains jointes et continua à s'agiter. « Je crois que je ne sais vraiment pas quoi dire d'autre. Je ne suis toujours pas sûr de comprendre le reste ? Mais … Je t'aime M'man.

- Oh, chéri, je t'aime aussi. » Alicia soupira, tendit la main, et attira Zach contre elle pour l'étreindre d'un seul bras, se sentant suprêmement reconnaissante pour l'une des deux constantes de sa vie.

oOo

Une nouvelle semaine d'évitement. Des jours à se dérober, à éviter tout contact oculaire, et la tâche épuisante de se concentrer sur le travail quand son esprit avait envie de penser à tout sauf à cela.

Kalinda ne l'affronta pas de nouveau. Alicia n'était pas sûre de savoir si elle en était heureuse (parce que bien sûr, il n'était pas plaisant d'avoir l'impression d'être celle qui était amère et qui gardait de la rancune) ou déçue (parce qu'au moins quand Kalinda tentait de lui parler, il semblait à Alicia qu'elle en avait quelque chose à faire, d'une façon ou d'une autre).

C'était stressant, contrariant, pas du tout propice au travail, et c'est pourquoi elle n'aurait sans doute pas dû être surprise que Will le remarque.

Un jour Alicia lui adressa un signe de tête en passant devant la porte ouverte de son bureau. Il était en train de parler au téléphone, mais il tendit un doigt vers elle, lui demandant de rester.

Alicia hésita une seconde à la porte, avant qu'il ne raccroche et ne lui fasse signe en même temps de rentrer complètement.

« Entre et ferme la porte. » lui dit-il. Elle fit ce qu'il demandait, l'air curieux. Ils n'avaient à sa connaissance aucune affaire confidentielle à discuter.

« Que puis-je faire pour toi ? » Elle se glissa sur le siège devant son bureau.

Will soupira, repoussa sa chaise, et se frotta la tête. « Je … vais juste me lancer et demander. Est-ce que toi et Kalinda, vous vous êtes disputées ? »

Bien sûr. Elle et Kalinda s'étaient montrées tellement amicales au travail ces derniers mois, ce qui offrait un contraste saisissant avec la façon dont elles se comportaient à présent. Pourtant, être mise devant le fait accompli lui donna à réfléchir.

Will avait l'air plus soucieux qu'indiscret, et Alicia sentait qu'avec l'âge, elle n'était pas meilleure, mais de moins en moins douée pour mentir. Elle répondit donc d'un ton penaud : « Il se peut qu'on ait eu une différence de points de vue. »

L'homme de l'autre côté du bureau hocha la tête d'une façon qui disait « Les femmes ! ». « Alicia. Vous deux faites du meilleur travail ensemble que quiconque dans ce cabinet. Vous ne pouvez pas arranger ça ? »

Elle fut simplement heureuse qu'il n'insiste pas pour avoir des détails. « Je l'espère. Ca finira par s'arranger. » Avec plus d'optimisme dans le ton qu'elle n'en ressentait.

« Est-ce que tu veux que Diane ou moi organisions une sorte de réunion de médiation … ? »

Elle avait la tête baissée, mais à ces mots elle redressa brusquement le menton comme si elle avait été électrocutée. « Non ! »

Il sembla un peu déconcerté par sa véhémence. « Très bien, très bien. Je voudrais juste … pouvoir aider. C'est évident que le travail en bénéficie quand les employés sont sur la même longueur d'onde, mais aussi… » Il laissa sa phrase en suspens, avant de se décider pour : « C'est juste que c'est sympa. Que vous soyez amies. »

Will était un homme à l'intégrité morale discutable à l'occasion, mais Alicia n'avait jamais douté que son attachement pour elle et son désir qu'elle soit heureuse ne soient sincères. « J'apprécie. » lui dit-elle faiblement, se réinstallant sur son siège après ce bref moment d'horreur.

Il l'examina. « Tu sais, si jamais tu veux parler de quoi que ce soit, je suis heureux de prendre le temps. »

Alicia scruta son visage. Ses yeux étaient sombres, chaleureux et affectueux. Pendant quelques secondes, elle eut le désir presque irrésistible de simplement tout lui déballer – l'intégralité de cette histoire sordide et compliquée, juste pour ne plus avoir à l'affronter seule, juste pour avoir l'opinion de quelqu'un d'autre. Avant que tout cela ne se mette en route, Kalinda avait été sa principale confidente. A présent, sans elle, Alicia sentait s'accroître la pression de ses émotions et de ses pensées confuses, et elle en était pleine à craquer.

Cela serait vraiment une très mauvaise idée de craquer devant Will.

Ravalant son envie, elle lui adressa un sourire tendu. « Merci. Kalinda et moi, nous ferons de notre mieux pour être professionnelles. » Et puis, se reprenant : « Nous serons professionnelles. »

Will acquiesça lentement. Peut-être ravalant lui-même l'envie d'insister.

Et puis elle se sauva aussi vite que possible.

oOo

Cela n'aurait pas été juste qu'elle demande les enfants un second week-end de suite, et Alicia tergiversa pendant quelques jours avant d'inviter son frère, ostensiblement pour l'aider à changer des meubles de place, pour le projet de redécoration qu'elle avait apparemment étendu. Après quelques plaintes de rigueur d'avoir à sacrifier une partie de son week-end pour travailler, Owen accepta, du moment qu'à la fin on le récompenserait avec de l'alcool. Alicia ressentit un énorme déferlement de soulagement, et puis se sentit pitoyable d'avoir besoin de quelqu'un ici pour la tirer de ses propres pensées. Depuis quand était-elle devenue si inapte à rester seule ?

Au bout d'une heure à pousser, tirer, se chamailler et s'essouffler, Alicia fut rappelée au souvenir que Kalinda n'avait pas été la seule à mal dormir, et se sentit de plus en plus épuisée.

« Tu es encore plus pénible que d'habitude. » accusa Owen en s'essuyant le front du revers de la main après qu'Alicia ait décidé que l'emplacement de leur troisième tentative pour bouger le divan ne convenait toujours pas.

« Même pas vrai. » rétorqua-t-elle.

« Oh, elle est bonne. Tu utilises cette objection pendant les audiences ? »

Elle lui lança un regard noir, mais en réponse, se contenta de s'affaler découragée sur le divan.

Owen n'allait pas se plaindre d'une pause, aussi la rejoignit-il. « Alors, tu vas me dire ce qui ne va pas chez toi ?

- Y a rien qui ne va pas chez moi. » répondit-elle d'un ton boudeur en croisant les bras.

« Tu m'invites ici, ce que tu ne fais jamais, merci beaucoup. » Il lui adressa un regard faussement offensé, qui lui fit lever les yeux au ciel. « Tu t'agites dans tous les sens comme si tu essayais d'échapper à toi-même, tu n'arrêtes pas de pleurnicher tout du long, et on dirait que tu n'as pas dormi depuis des semaines. »

Elle pensa à protester, mais choisit une autre voie. « Je viens de vivre un divorce, Owen. Est-ce que ça ne compte pas comme « quelque chose qui ne va pas » ?

- Négatif. Ce n'est pas ta tête du divorce. » Il la regarda d'un air soupçonneux, puis parut avoir une révélation. « C'est un garçon. Je reconnais ta tête « c'est un garçon».

Si elle ne s'était pas sentie aussi morose, l'ironie de la chose l'aurait fait rire. A son amusement succéda rapidement le mécontentement envers elle-même d'être si sacrément transparente qu'apparemment tout le monde savait ce qui la préoccupait rien qu'en regardant sa figure. Elle était étonnée d'avoir le moindre succès en tant qu'avocate.

« C'est lui, n'est-ce pas. Will. » Il traîna sur le nom, le transformant en une insinuation, et se frotta les mains. « Je le savais. »

Bien sûr. C'est ce que n'importe qui aurait supposé. « Non. »

« Non ? » Owen fronça le nez, puis ses yeux s'écarquillèrent. « Oh, Alicia. Ce n'est pas à nouveau Peter ?

- Non ! » répondit-elle avec plus de véhémence qu'elle n'en avait eu l'intention.

« Oh là, très bien. » répondit son frère en riant. « Alors … Pas Will, pas Peter. Tellement de possibilités. Ciel, ma grande sœur est une catin.

- Je te déteste. » grommela Alicia en lui donnant un coup de poing dans l'épaule, mais les coins de sa bouche tressaillaient de la façon que seul Owen pouvait faire naître lorsqu'elle était triste, bouleversée ou confuse.

« Oui, je te déteste aussi, soeurette. » Il passa un bras affectueux autour d'elle, et elle laissa tomber la tête sur son épaule. « Tu me dis ce qui se passe ? »

Si souvent tandis qu'ils grandissaient, Alicia avait ressenti le besoin de se montrer forte pour Owen. Il lui fallait de la stabilité, de la discipline, et de l'ordre pour lui faire garder les pieds sur terre, et le fait d'être la plus âgée lui donnait carte blanche pour jouer auprès de lui un rôle maternel. Mais il s'était produit tant de choses ces derniers mois qui l'avaient fait remettre en question les rôles qu'elle avait choisi d'endosser, qu'à présent, faute d'alternative et envahie par le désespoir, elle abandonna les scrupules qu'elle avait de faire porter ce fardeau à son frère.

« Je me suis fait larguer. » dit-elle misérablement, et elle se sentit à nouveau tout comme lorsqu'elle avait quatorze ans, solitaire, vulnérable et rejetée.

Owen gloussa et la serra plus fort. « Pourquoi diable quelqu'un te laisserait-il tomber toi ? Tu es parfaite.

- Parce que j'ai des enfants ? A cause de ma vie, dont apparemment « ceci » ne fait pas partie ? » Elle dessina les guillemets en l'air. « Je ne sais pas.

- Attends une minute. Ce type a rompu avec toi et t'a dit que c'était de ta faute parce que tu avais des enfants et une vie ? N'importe quoi. Il m'a l'air d'un imbécile. Je ne veux pas que tu sortes avec un autre imbécile. »

Alicia se sentit envahie malgré elle par un élan protecteur. « Ce n'est pas une imbécile. Elle est juste … prudente. »

Un long moment de silence. Alicia sentait le regard d'Owen lui brûler le haut du crâne.

« Ne me regarde pas comme ça. Toi en particulier, tu n'as pas le droit de me regarder comme ça.

- Pas de regard. » insista-t-il. « Je suis seulement … mince alors, soeurette ! Je ne savais pas que tu avais ça en toi. De, tu sais … faire quelque chose de différent.

- Je viens de divorcer et de diviser ma famille, Owen. Je pense avoir déjà prouvé ma capacité à faire « différent. » Elle ne put empêcher sa voix de prendre un ton défensif.

« Très bien, très bien, touché. Je révise mes perceptions et mes suppositions. » Il la serra un peu pour la rassurer. « Raconte-moi toute l'histoire. »

Et en dépit d'un accès de culpabilité à l'idée que peut-être, partager tout cela était en quelque sorte trahir la réserve de Kalinda, elle le fit. Depuis le lent développement de leur respect et de leur presque amitié, jusqu'à la demande surprise de Kalinda d'aller prendre « juste un café » le jour où Alicia avait reçu son jugement de divorce, puis la lente et régulière montée en puissance entre elles jusqu'à ce qu'Alicia la mette au pied du mur, après quoi Kalinda avait désormais semblé incapable de faire quoi que ce soit lentement (Alicia passa les détails sur ce chapitre. Owen était un adulte, mais il serait toujours son petit frère). Elle finit par le récit de leur rupture inattendue deux semaines plus tôt. Une fois que tout fut déballé, elle ressentit un étrange mélange de honte et de soulagement qui lui retournait presque l'estomac.

Owen se contenta de rester assis en silence pendant la majorité de son récit, à hocher la tête en émettant à l'occasion des « mmm » de sympathie. Lorsque ce fut fini et qu'Alicia baissa la tête d'un air défait, il eut enfin quelque chose à dire. « Eh bien, eh bien. Tu as vécu des choses excitantes ces derniers mois, n'est-ce pas ?

- Je ne veux plus d'excitation. J'ai seulement envie d'être … sinon heureuse, du moins calme. Contente. Est-ce que c'est trop demander ?

- Les eaux sont rarement calmes lors de la traversée pour le bonheur, tu le sais bien. »

La médiocrité de sa métaphore la fit pouffer tout bas.

« Alors, que vas-tu faire ? » lui demanda-t-il. « Une fois que les choses se seront tassées. »

Alicia hocha la tête d'un geste las. "C'est toi qui es censé me dire quoi faire.

- Eh bien, je suis un gourou des relations, il est vrai. » Il lui adressa un sourire contrit.

« Peut-être pas tant que ça, mais tu es le seul à être au courant de cette histoire, et ça me déprime de penser que tu n'y vois pas plus clair que moi.

- Très bien. Ne bouge pas. Je vais nous chercher … de la potion à y voir plus clair. »

Tandis qu'Owen courait à la cuisine pour prendre des bières dans le frigo, Alicia sombra dans les coussins, et tira sur elle la couverture polaire qui était drapée sur le dossier du canapé. Si elle devait jouer le rôle de la fille larguée, autant y aller à fond.

Elle se demanda si Kalinda ressentait quoi que ce soit de tout ceci : cette solitude désespérée, le besoin de parler de ce déchirement à quelqu'un – à n'importe qui – les sentiments négatifs.

Sans doute pas. Kalinda avait toujours été plus calme qu'Alicia. Plus solide. Peut-être ne se sentait-elle même quasiment pas déchirée.

Alicia l'enviait.

Lorsque son frère revint, il lui tendit une canette fraîche, déjà décapsulée, et poussa un peu Alicia du coude pour qu'elle s'écarte. « Bon. Voici ce qui m'est venu à la première gorgée. Comme je vois ça, tu as deux choix possibles. Le premier, tu laisses tomber. Tu tournes la page. Les gens ne changent pas à moins qu'ils le veuillent vraiment et qu'ils y soient prêts, et ta Kalinda semble … confuse.

- Kalinda n'est jamais confuse. » le contredit Alicia avant de boire une gorgée de sa bière. Son frère lui adressa un haussement de sourcils.

« Chaud, froid, vite, lentement, voici un secret, ne me demande pas mes secrets. » Owen haussa les épaules. « Ca me paraît confus à moi. Si elle n'est pas confuse, alors c'est juste une idiote et qu'elle aille se faire foutre.

- Owen ! » le tança Alicia pour son langage.

« Désolé, désolé ! » Il se donna une petite tape sur la joue pour apaiser Alicia. « Quoi qu'il en soit. Second choix … essaie d'obtenir ce que tu veux. Cette femme a fait ce qu'elle voulait et tout fait tourner autour d'elle, que ça ait été ou non son intention. Elle a envie de sortir avec toi, elle demande. Elle ne veut pas trop se rapprocher ? Elle met la pédale douce. Elle est nerveuse que tu te rapproches trop malgré tout ? Elle essaie de te foutre… de te fiche la trouille » se corrigea-t-il, « en te pelotant dans des lieux publics. Et quand même ça, ça ne marche pas ? Elle rompt avec toi. Ce n'est pas juste. Et tu as parfaitement le droit d'aller la trouver et de lui exposer précisément ce dont toi tu as envie et besoin, et de lui dire que c'est à prendre ou à laisser. Parce que sinon, je peux presque te garantir qu'elle va continuer à jouer à ces petits jeux. »

Alicia le regardait en clignant machinalement des yeux. Elle avait décroché après « ce n'est pas juste ». Elle ne s'était honnêtement pas attendue à ce qu'Owen lui apporte réellement quelque chose en matière de compréhension de la situation. Elle avait avant tout seulement eu envie et besoin de quelqu'un à qui parler, et d'une oreille attentive. Mais les choses que son frère disait étaient des choses auxquelles elle n'avait jamais réfléchi, et … Si c'était vrai ? Depuis le début, Alicia avait consciencieusement emboîté le pas de Kalinda, supposant que comme toujours, sa collègue froide et calculatrice savait ce qu'elle faisait.

Elle avait été tellement choquée par l'intérêt de Kalinda à son égard – mais aussi par son propre intérêt pour Kalinda – et puis encore par la nouveauté de tout cela, elle s'était sentie tellement déséquilibrée et mal préparée, qu'elle avait à peine envisagé à quelles luttes intérieures complexes et génératrices de confusion était peut-être en proie Kalinda. Elle ne l'avait même pas pris pleinement en considération, après que Kalinda lui ait dit ouvertement qu'il s'agissait là pour elle aussi d'un territoire nouveau et inconnu.

Et maintenant qu'elle y pensait, certains petits mystères qu'elle s'était contentée de mettre sur le compte de l'énigme qu'était Kalinda, devenaient tout de suite bien plus compréhensibles si Owen avait raison.

Pourquoi Kalinda, si réservée, avait-elle choisi leur tout premier « rendez-vous » pour révéler à Alicia le scoop explosif de sa vie passée ?

Pour voir si Alicia pouvait y faire face, pour lui donner une idée de la douleur et de la souffrance qui pouvaient se cacher sous cette froideur apparente. Peut-être espérait-elle qu'Alicia ne serait pas capable d'y faire face, qu'elle partirait et ne lui ferait rien ressentir de plus que les sentiments gênants qu'elle ressentait déjà.

Pourquoi Kalinda avait-elle avancé avec une lenteur si frustrante, alors qu'Alicia la suppliait quasiment de passer davantage et plus vite à l'action ? Alors que Kalinda n'avait jamais auparavant semblé avoir de problème pour passer à l'action avec quiconque l'attirait ?

Parce qu'elle tentait de se protéger elle-même. Elle pensait que si elle ne couchait pas avec Alicia, elles ne se rapprocheraient pas autant. Et qu'ensuite, l'inévitable rejet d'Alicia ne ferait pas aussi mal.

Qu'avait voulu dire Kalinda par « peut-être » ?

Elle voulait dire que peut-être, cette fois serait différente. Peut-être même, malgré le fait qu'elle ne se soit jamais vraiment autorisée à se montrer ouverte avec quelqu'un, pouvait-elle l'être avec Alicia. Que peut-être, Alicia serait celle qui donnerait à Kalinda l'espoir qu'il lui était possible de faire confiance à quelqu'un. Peut-être que malgré tout, cela ne serait pas une catastrophe annoncée.

Pourquoi quelqu'un d'aussi peu sentimental que Kalinda – qui lui avait dit en face qu'elle partirait si les choses lui paraissaient trop sérieuses – l'aurait-elle appelée « ma puce », et avait-elle l'air d'avoir franchi les portes du paradis lorsqu'elle la goûtait ? Pourquoi aurait-elle fait l'amour à Alicia d'une façon si magnifique et si tendre, puis fait souffler en alternance le chaud et le froid assez vite pour donner le tournis à n'importe qui ?

Parce que …

Kalinda était amoureuse d'elle. Kalinda ne voulait pas être amoureuse d'elle, et combattait cela en y opposant toutes les défenses qu'elle avait – elle minimisait, réprimait, sabotait, repoussait Alicia – mais elle était bel et bien amoureuse, et cela expliquait tout. Elle était aussi amoureuse d'elle que …

…qu'Alicia l'était de Kalinda.

La prise de conscience coupa presque le souffle d'Alicia. Ses yeux s'écarquillèrent jusqu'à l'impossible, et son frère parut alarmé.

« Quoi ? J'ai dit quelque chose ? Désolé. Je suis nul pour ça. » Il s'inquiétait.

« Oh non. Oh nooon. » Elle posa bruyamment sa canette de bière sur la table basse, et enfouit le visage dans ses mains.

« Tu es en train de me faire peur. »

Elle ravala un sanglot d'auto-apitoiement. « Je ne suis pas prête pour ça, Owen. Ca n'était pas censé arriver si vite. J'étais censée rester seule et trouver qui j'étais.

- Oh, soeurette. » Il se rapprocha et lui frictionna le dos. « Je ne dis pas que c'est une mauvaise idée en soi, mais … parfois d'autres personnes nous aident à trouver qui nous sommes, tu sais ? Et parfois elles le font quand on s'y attend le moins. »

Alicia lui jeta un coup d'œil entre ses doigts et le regarda d'un air méfiant. « Depuis quand es-tu devenu si sage, petit frère ?

- Hé, peut-être que je ne suis pas un gourou des relations, mais … pour ce qui est de tomber amoureux et de rompre, j'ai fait ça une fois ou deux de plus que toi. » Il lui ébouriffa les cheveux. « Hé.

- Hé quoi ? » soupira-t-elle.

« Elle est sexy ? »

Elle lui adressa un sourire en coin, amusée en dépit d'elle-même et de la situation. « C'est important ?

- Oui. C'est toujours plus dur quand ils sont sexy. »

Se laissant à nouveau retomber en arrière sur le divan, elle fit lentement signe que oui de la tête. « Oui. Elle est très sexy.

- Aïe ! C'est dur. » Il retomba également contre les coussins, imitant sa position, puis tourna la tête sur le côté pour la considérer avec plus de sérieux. « Tu vas trouver une solution. Je le sais. »

Elle lui rendit pensivement son regard. Se mordilla la lèvre. « Je pense que je viens déjà de comprendre quelque chose. »

Elle n'était simplement pas sûre d'avoir envie de le savoir.