Les yeux d'Armin me dévisageaient avec sérieux. J'avais attendu son sermon toute la nuit, puisque de toute façon, après avoir parlé avec Levi, j'étais incapable de retrouver le sommeil. Ses mots résonnaient encore dans ma tête et ses yeux brûlaient encore ma peau, inlassablement. Armin avait fini son long discours moralisateur sur la bagarre, l'alcool, mon comportement puéril qui finissait toujours par mener à des fins de soirées solitaires et difficiles.

Armin était assis contre ma commode, une tasse dans les mains.

"La prochaine, je n'irai pas à la fête."

"Pourquoi ?"

Il soupira.

"Parce que je sais que si je n'y vais pas, tu n'iras pas non plus."

Et il avait raison. Nous étions meilleurs amis, nous partagions absolument tout depuis bien des années, si bien que la moindre chose faite en son absence avait un goût fade voire amer. Rien n'en valait la peine, sans Armin. Surtout pas ça.

"D'ailleurs, tu vas t'attirer des ennuis avec tes parents."

Il me regarda étrangement.

"Ils t'ont vu déjà ?"

Je secouai la tête. Qu'est-ce que ça pouvait bien me faire, de toute manière ?

"Tu as de la chance que Levi se soit occupé de toi."

Je ne répondis rien à ça. Notre conversation de la veille avait été coupée court par l'arrivée subite de Mikasa dans la pièce et ses yeux semblaient ancrés sous mes paupières – j'étais incapable d'oublier l'intensité de son regard, et mon estomac se nouait étrangement quand je me souvenais qu'il me suffisait de descendre l'escalier pour retrouver ces deux pierres grises. J'avais l'impression de ne pas être prêt pour ça. Et pourtant, j'étais agité rien qu'à l'idée de les croiser à nouveau ; je respirais pour ça, dans l'instant. Je savais que si Levi n'avait pas été là alors Armin serait resté, même s'il essayait de me faire croire le contraire. Il m'aurait nettoyé, lui aussi, peut-être même qu'il m'aurait directement mis dans la douche au lieu d'y aller plus soigneusement comme Levi l'avait fait. Puis il se serait sûrement endormi sur mon fauteuil dans ma chambre, la tête bloquée contre son épaule, s'étant endormi inconsciemment. Je connaissais trop bien mon meilleur ami. Et pour la première fois depuis longtemps, j'espérais que ce n'était pas réciproque – quelque part, le fait que Levi m'intrigue à ce point était quelque chose que je voulais garder pour moi, ou, du moins, quelque chose que je voulais garder hors de sa portée.

Ma tête me faisait mal et quelque part, la présence d'Armin m'avait rendu encore plus brumeux. C'était le fait de parler, de trop penser, de réfléchir à des questions et des réponses en même temps. Un sourire rassurant en direction d'Armin et celui-là se détendit, et moi, je résistais à l'envie de laisser mon dos basculer en arrière pour retrouver le doux matelas du lit sur lequel j'étais assis. Le silence qui envahissait la maison était presque pire pour mon mal de tête que ne l'aurait été un concert de rock. J'étais dans une espèce de phrase d'entre-deux, sans trop trouver mon équilibre. Armin dut le sentir puisqu'il soupira et me sourit tristement.

"Tu dois encore te reposer. Et ne te bats pas."

Cette fois-ci, il ne parlait pas de Jean, mais de ma famille – qui sait, peut-être même de Levi, même si à ce point (surtout après notre conversation et la preuve formelle que j'avais eue concernant mon obéissance face à cet étranger) je doutais de vouloir encore ne serait-ce qu'essayer de le provoquer. Ce type ne jouait pas avec les mots, il les disait, c'était tout ; tout comme il m'avait menacé durant la nuit de me laisser dehors, ivre et dégueulasse, la prochaine fois qu'une mésaventure du genre m'arriverait, j'avais confiance en lui, et je m'en voulais presque pour ça.

Armin s'en alla par la fenêtre et disparut, et mes yeux fixèrent le vide qu'il venait de laisser durant plusieurs secondes, s'ajustant à son absence comme on s'ajuste à la lumière. Au bout d'une minute, deux, peut-être plus, mes pieds décidèrent de me relever, et d'une manière ou d'une autre, je finis par apparaître dans la cuisine, à peine conscient.

Immédiatement, Levi se tourna vers moi. Il était assis sur l'îlot de la cuisine, un café en main, et tournait les pages d'un magazine dont, de là où j'étais, je ne pouvais pas voir le contenu. Mes yeux se bloquèrent sur un détail plus qu'inhabituel – il portait une chemise, sûrement celle qu'il prévoyait de porter aujourd'hui puisqu'il ne portait pas ça durant la nuit, et cette chemise était ouverte, caressant ses flancs tout en laissant son torse et son ventre totalement exposés. Le constat me frappa violemment et il ne me fallut qu'une seconde pour détourner les yeux, presque horrifié de faire une telle découverte. Pour une raison obscure, mes joues chauffèrent et je pris soin d'ignorer le regard indescriptible que Levi m'envoyait.

"Conclusion ?" demanda-t-il, et c'était moitié moqueur, moitié ennuyé.

Tout en ouvrant un placard pour attraper un verre, le muscle de mon épaule roula dans le geste. J'étais tout à fait – peut-être même trop – conscient qu'il me regardait. En fait, il avait bloqué ses yeux sur moi et ne les délogeait pas.

J'entendais aisément Mikasa crier dans le salon, devant des dessins animés, sans l'ombre d'un doute. Tant mieux, je n'avais pas envie d'avoir affaire avec elle et d'une certaine manière, c'était une occasion de parler sérieusement avec Levi. Enfin, sérieusement ? Et puis, de quoi ? Je ne savais pas. J'espérais.

"Tu avais raison."

Les mots sortirent malgré moi et j'eus l'étrange surprise de voir qu'ils me donnaient l'impression de bien connaître Levi, comme si depuis longtemps nous faisions des paris tous les deux et qu'il avait enfin prouvé qu'il avait raison. Mais la vérité était bien plus tordue – je ne connaissais Levi que depuis deux jours et pourtant, au-delà d'Armin, il semblait être le type le plus proche dont j'avais été récemment ; ou plutôt, duquel j'acceptais de m'approcher.

"Toujours," fit-il tout bas en portant la tasse à ses lèvres, et quelque part, je devinai qu'il avait reporté son attention sur son magazine.

Je versai du jus d'orange dans mon verre avant de m'asseoir en face de Levi, trop occupé par mon mal de tête pour me heurter à la barrière puérile de la timidité subite et incontrôlable. Ce n'était pas comme si Levi en avait quelque chose à faire. Sans trop m'en rendre compte, cependant, mes yeux se posèrent sur le bout de torse exposé devant moi, coupé par le marbre de la table, derrière lequel il disparaissait. Je fronçais les sourcils, en même temps, perdu dans mes pensées. Mais je dus sentir que quelque chose n'allait pas car mes yeux se levèrent derechef et croisèrent les siens – et à cet instant, ce fut la même chose que durant la nuit. Deux yeux intenses, indescriptibles, avec tant d'émotions qu'au final, il n'y en avait plus aucune. Quelque chose se répandit dans mon ventre, ou ma poitrine peut-être, en tout cas, une vague de chaleur se promena dans cette zone, et je n'arrivais pas à me décider sur le fait que c'était agréable ou pas.

Et quelque chose se passa. D'assez… troublant. Non, profondément déstabilisant. Tout mon être se mit à l'écoute, alerte, prêt à basculer dans le vide à son signal. Je vibrais.

"Tu sais que ça pourrait vite devenir une drogue ?"

Ses yeux ne me quittaient pas et bordel, je n'avais aucune envie qu'ils le fassent, même si je sentais un rouge innocent colorer mes joues et que ma fierté naturelle m'aurait poussé à tout faire pour le lui cacher. Il lisait déjà en moi ; c'était un effort de moins.

"Hm," fis-je, incapable de penser à une réponse adéquate. Amusé par mon manque de discours, il posa sa tasse, posa ses avant-bras sur l'îlot et se pencha légèrement.

"Une addiction."

Il jouait ? Peut-être bien. Mon subconscient nota un cri joyeux en direction du salon, sûrement Mikasa qui jouait avec son égo.

Mais encore, mes mots restèrent inexistants. Il se pencha encore un peu plus – deux mètres nous séparaient l'un de l'autre mais le fait qu'il se penche lui donnait un air bien plus troublant encore, cassant avec sa raideur naturelle dont il ne semblait pas se séparer. Oui, il jouait.

"Tu connais d'autres types d'addictions ?" chantonna-t-il avec innocence.

Mes yeux scannèrent les siens à la recherche d'une ironie quelconque, et était sérieux. Je déglutis, quelque part entre sa question et ma réponse. J'en connaissais quelques uns, oui, mais mon esprit n'était déjà plus connecté à la réalité.

"Non."

"Ah," soupira-t-il faussement, "idiot." Il prit une grande inspiration, comme si répondre lui-même à sa propre question était un effort considérable – mais je lisais dans ses yeux qu'il avait espéré mon silence. "Il y a le tabac, pour commencer." Il fit une pause, détachant ses mots avec une lenteur calculée. "La toxicomanie." Ses yeux semblaient s'ouvrir sur une autre dimension. "La dépendance physique." Ma gorge se noua. "Ou…" commença-t-il d'une voix plus puérile encore. "Des besoins primitifs – comme les passions dévorantes ou le trop-plein de consommation d'ocytocine. Leur point commun, c'est qu'elles te foutent toutes en l'air à leur manière."

Sur ces mots, il se passa quelque chose d'encore plus étrange – au lieu d'hausser les épaules ou les sourcils ou simplement détourner les yeux, il me sourit. Ce n'était pas un sourire tout à fait sincère, cependant, c'était ce genre de sourire secondaire et joueur, que parfois notre propre corps nous vole. Tout sembla flotter autour de moi alors que ses mots s'entrechoquaient dans ma tête – la plupart n'avaient aucun sens, mais la voix qu'il avait employée pour me les dire avait mille consonances.

Mes lèvres s'entrouvrirent, prêtes à laisser passer un son, un mot, n'importe quoi- et son téléphone sonna. Il attendit quelques secondes pour décrocher son regard du mien, baissant finalement les yeux jusqu'à l'écran posé à côté de sa tasse. Il accepta l'appel et porta l'appareil à son oreille – je le regardais faire et au bout d'un moment, il me regarda en retour.

"Va te faire foutre, Hanji," grogna-t-il. J'haussai un sourcil. "Je t'en ai déjà filé la dernière fois, tu te rappelles pas ? Ouais, ouais," fit-il alors que la voix s'animait de l'autre bout du fil, je l'entendais d'ici.

Il soupira.

"Ecoute, ce soir je ne bosse pas, OK ? On se débrouillera pour te trouver un truc mais en attendant tu ne touches à rien," menaça-t-il.

Un nœud se forma dans mon ventre en réalisant qu'il venait tout juste de prouver concrètement qu'il avait, lui aussi, des amis de son côté. La pensée ne m'avait jamais effleuré auparavant et l'imaginer accaparé par d'autres personnes était irritant. Quand il mit fin à l'appel sans attendre, reposa l'appareil sur l'îlot et porta la tasse à ses lèvres sans rien dire, mes yeux le fixaient encore.

"Grossier," souffla-t-il en cachant un léger sourire amusé derrière la tasse qui attendait ses lèvres.

Je le voyais d'ici. Je le sentais dans sa voix. Je l'imitai ; portant mon verre à mes lèvres, et tentant d'ignorer l'horrible sensation qui m'enserrait la poitrine, je lâchai un léger rire amusé. Parce que chaque minute qui passait était une nouvelle facette de ce personnage de dévoilée et que chaque fois, c'était une facette inattendue. Ses mots taquins retentissaient encore en écho dans ma tête et je me demandais ce qu'il avait voulu dire par là.

Les passions dévorantes.

Le trop-plein d'ocytocine.

Ma gorge se noua d'elle-même et je baissai les yeux vers mon jus d'orange tout en le portant jusqu'à ma bouche. Bordel, j'avais besoin de penser à autre chose.


Il s'était avéré que Connie avait encore réussi à me faire sortir, et à mon grand malheur, Armin avait refusé de venir. Bien entendu, vu notre destination, c'était évident qu'il allait refuser, mais Connie n'avait pas lâché le morceau me concernant car j'étais le plus susceptible des deux de lâcher prise et de laisser le contrôle me glisser des mains. Il avait raison.

"Tu veux rire !" je criai tant bien que mal pour couvrir l'immonde bruit qui nous entourait.

Je distinguai dans le fond de la salle une scène surélevée sur laquelle des personnes jouaient, et à en juger par la voix du chanteur c'était une femme – quant aux autres, il était impossible de bien les distinguer à cette distance. Connie attrapa ma manche et sans attendre ma permission me tira en direction du bar, dans un endroit où l'on pourrait respirer correctement.

"C'est pas une bonne idée !" Mais il ne m'écoutait pas. "Ecoute je me suis à peine remis de ma mésaventure d'hier soi-"

"T'es vraiment rabat-joie !" gémit Connie en me coupant, le visage déformé en une grimace puérile, le genre qu'un enfant fait quand il supplie ses parents d'acheter le jouet de ses envies.

Mes sourcils se froncèrent face à l'étrange spectacle que m'offrait Connie et il se redressa, libérant ma manche de son emprise. La salle était immense et pleine à craquer, et la musique si forte encore que je m'étonnais de ne pas saigner des oreilles. Le type de l'entrée nous avait laissés passer mais une chose était certaine : c'était illégal. Qu'est-ce qu'on foutait ici ? Autour de nous, les gens dansaient, la musique tapait contre les murs, certains fumaient et les autres, assis sur des fauteuils de velours dans un coin entre le bar et la piste de danse, s'abandonnaient à des activités plus louches que jamais. Inutile d'aller vérifier pour imaginer un couple le faire dans les toilettes, et une bonne dizaine de personnes ivres à vomir devant la façade de la boîte. Ça n'avait pas trop l'air d'une boîte, elle était coincée entre deux autres commerces, et sa façade était si étroite qu'on ne pensait pas qu'il pouvait déboucher sur une telle chose. La vérité était que la porte d'entrée ouvrait sur un escalier descendant : c'était une boîte underground. Pas de fenêtre, pas de lumière – simplement les néons aveuglants et envoûtants qui laissaient une pénombre quasi-totale, et toutes les fenêtres du monde n'auraient pas suffi à aérer la salle, dont les murs transpiraient de chaleur. Les corps se collaient, les souffles se perdaient, c'était définitivement chaud.

"Où est Sasha ?" fut ma prochaine question. Lutter contre Connie, de toute manière, était une perte de temps. La sortie était toujours à portée de main, non ?

"Elle nous rejoint plus tard, mec," fit-il en dévoilant un large sourire à l'idée de retrouver sa petite amie.

Au moins, ici, je ne risquais pas de me battre avec Kirschtein, et je doutais de me battre avec quelqu'un d'autre. De toute évidence on ne connaissait personne, pas même une tête, et il n'y avait aucun doute sur le fait que nous étions bien trop jeunes pour être ici. Le barman se pencha au-dessus du comptoir et nous jeta un regard amusé.

"Ah," soupira-t-il dans un sourire, "Auruo a encore fait des siennes ?"

Je devinai qu'Auruo était le type de l'entrée et qu'il avait de toute évidence bâclé son travail. Ses raisons, je m'en fichais ; tout autant que ma présence ici m'importait peu. Si le barman avait l'intention de nous mettre dehors, alors, soit.

"Détendez-vous, les gars," fit-il surtout à l'adresse de Connie qui s'était préparé, les yeux grand ouverts, à prendre la fuite. "Vous êtes ici chez vous."

Et comme pour accompagner ses dires, il poussa vers nous deux verres pleins de ce qui me sembla être (par déduction) de l'alcool. Connie ouvrit la bouche et se pencha vers le verre, incrédule, quant à moi, je ne quittai pas le barman des yeux.

"Pourquoi ?"

Il haussa les épaules, amusé.

"Il faut bien entretenir la clientèle, non ?" Il me lança un énième sourire et attrapa un chiffon pour nettoyer ce qu'il avait dans la main. Un verre, peut-être. "Je m'appelle Erd."

"Eren," fis-je les sourcils toujours froncés. J'étais méfiant, un peu sceptique, mais Connie était comme un enfant auprès d'un type louche les poches pleines de bonbons. Il suffisait de lui tendre une friandise et il mordait. "Et ça, c'est Connie."

Il releva la tête vers le barman et hocha doucement la tête avant de porter le grand verre à ses lèvres, goûtant avec avidité le goût abrupt de la boisson. Connie me fit signe de l'imiter alors que le barman avait baissé les yeux sur ce qu'il faisait, sans pour autant s'éloigner. Mes doigts se refermèrent à contre coeur autour de la boisson glacée, et quand mes lèvres trempèrent doucement dans le liquide jaunâtre, tous mes doutes s'envolèrent : c'était bien de l'alcool. Pourtant, Connie avait réussi à me faire céder et quand je reposai mon verre, il était déjà à moitié vide. Connie, lui, mettait un point d'honneur à le vider d'un coup, prenant sa respiration sans détacher ses lèvres du verre. Il m'arracha un rire.

"Quoi ?" lâcha-t-il finalement en posant le verre vide devant lui.

"Rien, rien."

Il plissa les yeux avec méfiance et presque aussitôt, deux mains se refermèrent sur son torse. Il se raidit, surpris autant que moi (qui avait failli donner un coup dans mon verre par la même occasion), et quand Sasha posa son menton sur son épaule, il se détendit.

"Oh, c'est toi," grogna-t-il sans pour autant cacher son soulagement.

"Elles chantent quoi ?" cria Sasha à l'adresse du barman, comme s'ils se connaissaient depuis longtemps.

Celui-là n'en tint pas compte et lui répondit avec un sourire, "elles chantent Hole. La chanson, c'est Violet."

Alors, c'étaient des filles. Je me disais bien avoir déjà entendu cette chanson quelque part. Hole était un groupe connu et j'étais agréablement surpris de me retrouver à apprécier la musique qui, une minute plus tôt, agressait mes oreilles. J'avais une capacité à changer d'avis à une vitesse folle qui m'effrayait. Étais-je vraiment si faible et influençable ? Manipulable ?

"Tes parents sont bien chez toi, hein ?" me demanda Connie, une lueur étrange dans les yeux.

J'hochai la tête, méfiant, mais déjà il souriait jusqu'aux oreilles.

"Alors c'est parfait."


"Tu fais chier !"

Un rire craqua douloureusement dans ma gorge, irritant les parois comme une quinte de toux. Et même si la brûlure était pénible, je ne pouvais pas m'empêcher de continuer de rire ; Connie avait atteint un niveau d'hilarité trop contagieux pour ce faire. Sasha, à nos côtés, se tenait l'estomac, affamée – mais un sourire amusé trônait sur ses lèvres alors que nos deux rires comblaient le silence de la nuit.

"Mec-" commença Connie, mais il éclata de rire aussitôt et se plia en deux tout en cherchant de l'air.

Nous 'marchions' en direction de la voiture du grand-frère de Connie, que, techniquement, il n'avait pas le droit de conduire sans être accompagné. Mais au point où nous en étions il n'était plus question d'hésiter, la maison était bien trop loin pour nous trois.

"Connie, tu-" mais ce fut à mon tour d'exploser de rire, incapable de retenir cette vague d'hilarité soudaine qui montait en moi comme une pulsion irrémédiable.

Ça n'était pas désagréable. Cela faisait longtemps que je n'avais pas laissé le rire m'emporter, pas de la sorte, pas comme ça. C'était presque apaisant. Comme s'il suffisait de laisser faire, d'attendre – d'oublier. Mais la douleur de mon abdomen, cruellement contracté par le rire, était une sorte de piqûre de rappel, et chaque fois que je cherchais de l'air, il me semblait respirer du vide. Finalement, Connie se calma et je l'imitai progressivement, les joues rouges et brûlantes d'avoir autant ri. Nous n'avions pas bu beaucoup, du moins pas autant qu'à la fête de Marco Bodt ; mais le peu d'alcool qui circulait encore dans notre sang suffisait à faire tomber les barrières déjà posées là et Dieu savait que les nôtres étaient fragiles. De tous mes amis, Connie et Sasha étaient sûrement les moins raisonnables. Un instant, la présence d'Armin me manqua cruellement, mais je savais qu'il aurait probablement détesté se rendre dans un endroit pareil. Une boîte underground, qui plus est ? Où Connie avait-il trouvé cet endroit sinistre ? Je ne voulais pas savoir.

Je me demandai, l'espace d'une seconde, ce que faisaient mes parents à la maison. Si Mikasa avait encore raconté des saloperies à mon sujet – nous nous étions encore disputés tout à l'heure. Je n'avais pas cherché, en toute honnêteté, mais il suffisait qu'elle s'approche de trop ou qu'elle ouvre la bouche pour me contrarier. C'était peut-être une sorte de malédiction qui jamais n'aurait de fin, mais c'était épuisant, et je n'avais plus qu'une idée en tête ; finir le lycée, me trouver un job, et surtout, surtout, un appartement loin d'eux. Loin de la cruelle réalité d'un adolescent dont la liberté en plastique est toujours réprimée par des chaînes en fer. C'était une fausse liberté. Une illusion. Et contourner les règles ne m'y menait pas non plus. Je ne pouvais pas l'obtenir de moi-même, en tout cas, pas de cette manière. Peut-être qu'il fallait qu'on me la donne, tout simplement.

Sasha commença à râler sur sa faim, gémissant combien elle avait envie de rentrer chez elle pour faire cuir deux (elle a précisé) pizzas. Aucun doute, ni pour Connie, ni pour moi, qu'elle les mangerait jusqu'au dernier morceau. C'était inhumain. Je savais au fond que Connie se rendrait chez elle aussi ; aux yeux des parents de Sasha, ils n'étaient que meilleurs amis, même s'ils étaient bien plus. Ils n'avaient pas l'air d'un véritable couple, pourtant. Ils traînaient ensemble avec une nonchalance presque inadmissible, et abandonnaient les clichés romantiques ou embarrassants des jeunes amoureux pour préférer le sarcasme et le déraisonnable. Je les préférais comme ça, de toute façon. Toujours était-il que leurs parents respectifs ne voyaient pas les choses comme elles étaient réellement et aucun d'eux n'avait l'intention de leur dire.

"Bon," souffla Connie, rassuré d'avoir enfin balayé son fou-rire derrière lui. "Il est temps de rentrer, les gars."

Sasha joignit ses deux mains, excitée à l'idée de rentrer manger ; quant à moi, je passai une main amusée dans mes cheveux tout en les regardant commencer à se chamailler. Je n'avais pas mangé non plus, et la faim, l'air de rien, commencer à se faire sentir. La fatigue aussi.

"Tu viens ?" fit Connie en se retournant dans ma direction, alors que Sasha et lui s'étaient déjà bien avancés.

Je balayai sa question d'un geste de la main. "Nah, je t'attends." Il allait repasser de toute manière, alors autant attendre qu'il ramène la voiture ici plutôt que de les suivre et de supporter leurs chamailleries.

Il ne dit rien et se contenta de sourire tout en continuant son chemin, alors que mes mains trouvaient leur chemin dans les poches de mon pantalon. J'étais en t-shirt et l'air était assez frais, mais pas assez pour que la brise soit complètement désagréable. Pourtant elle m'arracha un long frisson, et au moment même il prit fin, mon corps tout entier se figea en entendant, quelques pas derrière moi, une voix que je connaissais bien.

"Je t'ai déjà dit non."

"Oh allez," en implorait une autre.

"Non."

Sa voix avait la même nonchalance intraitable, indescriptible, naturelle. En revanche, l'autre voix appartenait à une femme, et elle semblait dans un état un peu moins digne que le sien. Sa voix chantonnait dans l'air avec un brin de folie, et je me demandai si c'était sous le coup de l'alcool, ou si c'était tout simplement naturel – c'était peut-être même autre chose. De la drogue ? Mon esprit chassa cette pensée et je priai pour qu'il ne me reconnaisse pas. Je ne voulais pas non plus me retourner, même si j'en mourais littéralement d'envie, parce que je savais que me retourner allait être le début d'une longue liste d'autres actions – comme les regarder, et m'y perdre, jusqu'à ce qu'indéniablement, il me reconnaiss-

"Hey."

Mon coeur éclata dans ma poitrine et mes yeux, fixant le vide sur la route devant moi, semblèrent se figer dans le temps. Incapables de se faire plus petits. Ou de cligner, même. J'étais littéralement sur pause. La voix, c'était bien celle de Levi, et une partie de moi était certaine qu'il s'adressait à moi.

Ma main trouva nerveusement ma lèvre percée, tirant légèrement sur l'anneau, juste assez pour que sa présence devienne évidente autour de celle-là. Je l'oubliais parfois, trop habitué à cette sensation, et jouer avec ma lèvre était une mauvaise habitude. J'étais loin de l'arracher de ma lèvre, mais ça restait une manie. Une manie nerveuse.

"Tu aurais du feu ?"

Oui, c'était à moi qu'il parlait. Je n'avais pas besoin de me retourner pour savoir que nous étions seuls sur le parking, et si j'entendais encore les gémissements étouffés (pas des pleurs, mais c'était indescriptible) de la femme, il parlait trop fort pour s'adresser à la personne à ses côtés. Je ne leur avais jeté encore aucun regard, et me retourner me trahirait de toute manière. L'obscurité parvenait encore à me camoufler, de dos, mais si je croisais ses yeux, c'était fini. Alors, nerveusement, ma voix se fit entendre dans ma gorge, assez maladroite pour qu'on puisse, avec un peu de chance, la confondre avec celle d'un autre.

"Non."

Je voulus ajouter "désolé", et le souvenir de la nuit passée me revint. La conversation avec lui dans la cuisine. Il était tellement étranger et pourtant si proche en même temps – il avait accès à ma vie, mon univers, mais ce n'était pas réciproque. C'était injuste. Pourtant, une partie de moi me criait que c'était tant mieux, qu'il ne fallait pas – que ce qui m'attendait de l'autre côté était plus noir encore que ce qui m'aurait semblé un jour être sombre. Levi était un mystère, l'énigme qui respirait. Chacun de ses souffles était un indice indéchiffrable. Une sensation désagréable naquit dans mon estomac alors que je serrai les dents pour retenir l'envie viscérale de me retourner. J'avais besoin de les regarder, ne serait-ce que pour voir à quoi la femme ressemblait, voir ce qu'il portait, s'il souriait. Lui souriait. Puis alors que je l'entendais jurer d'après ma réponse, sûrement mécontent de ne pas trouver de feu alors que j'étais son seul espoir, son coup de téléphone me revint en mémoire. Ses doigts autour du vieil appareil, la voix qui me revenait, lointaine, à travers le bout du fil et le bon mètre qui nous séparait, Levi et moi. Était-ce la même femme ? Il avait bien précisé être libre ce soir.

Mes yeux cherchèrent Connie et Sasha, au loin, mais ils avaient déjà disparu. La voiture avait été garée excessivement loin puisqu'on était arrivés tard et maintenant, je réalisai que la plupart des places étaient libres. Les gens avaient déjà commencé à partir. Mais le parking était désert, étrangement animé par la voix étouffée de la femme, qui semblait tantôt gémir comme un enfant râleur, tantôt lui glisser des mots avec le même ton. Je n'entendais rien. Levi avait naturellement une voix grave, basse, comme un murmure – comme si élever la voix était un effort inutile. Quelque part, il y avait quelque chose d'étrangement envoûtant dans la manière qu'il avait de prononcer les mots. Lentement, prenant son temps, et flottant dans le silence.

Non, encore une pensée à chasser. Mes mains commencèrent à bouger nerveusement dans mes poches alors que j'espérais sans rien dire l'arrivée proche de Sasha et de Connie. Que faisaient-ils, bordel ? La voiture n'était pas si loin. Un instant, je regrettai presque de ne pas être allés avec eux, jusqu'à ce que j'entende une portière se fermer, et ma tête se releva d'elle-même, mon corps soudain à l'écoute, tout éveillé, comme si l'idée que Levi ne s'en aille était pénible.

J'attendis dans la nuit quelque chose. Le bruit de la voiture de Connie, ou celle de Levi, quelque chose. Que quelqu'un arrive, que quelqu'un s'en aille. Il ne se passa rien. Au lieu de ça, je découvris avec horreur des bruits de pas derrière moi, discrets, légers et traînants à la fois, mais trop proches déjà pour que je puisse y échapper. Avec tout le naturel du monde, Levi se posta à mes côtés, le regard droit devant lui. M'avait-il reconnu ?

"Tu m'ignores, maintenant ?"

Sa voix n'avait pas l'air amusée, mais il n'y avait pas de trace de colère dedans non plus. C'était une simple question. Encore une fois, que je lui réponde ou pas devait peu lui importer. J'en étais sûr. Mais je n'avais pas envie de laisser passer ma chance de lui parler. D'entendre sa voix, encore un peu, même si j'avais la garantie de l'entendre bientôt. Parce que j'étais un putain d'impatient, et que si je n'avais pas pu rester incognito, j'allais au moins profiter de ce qu'il voulait bien m'offrir.

Timidement, mes yeux se posèrent sur lui, du coin de l'oeil, et ce fut suffisamment pour capter quelques détails dans la pénombre de la nuit. Nous étions uniquement éclairés par la lumière grossière d'un lampadaire dont l'ampoule orange diffusait une lumière presque fantomatique autour de nous. Sa silhouette se dessinait avec fatigue, mais il se tenait droit, vêtu tout de noir, de la tête au pied (bien, je n'avais pas vraiment vérifié, mais il ne m'était apparu aucune couleur précise). Un coup d'oeil supplémentaire m'affirma qu'il portait une chemise noire sur un jean de la même couleur, presque aussi large que le survêtement qu'il aimait porter le matin. Mon ventre se noua à cette pensée – je connaissais des détails tellement hasardeux sur lui. Comment il prenait son café (noir), ce qu'il portait pour dormir, des détails presque trop intimes pour deux inconnus comme nous ; et pourtant, je ne savais ni son nom de famille, ni qui il était vraiment. Il restait à mes yeux un brouillard total, épais et insondable, au bout duquel se cachait l'inconnu le plus total.

"Désolé," finis-je par m'excuser.

Il ne réagit pas cependant, et même son langage corporel ne laissa rien passer. C'était comme s'il n'avait pas entendu. Finalement, sa main plongea dans sa propre poche et il sembla s'agiter dans l'espoir de trouver quelque chose. Au bout de quelques secondes, je l'entendis crier victoire et sortir quelque chose de sa poche, quelque chose qui, de toute évidence, n'était pas censé s'y trouver.

"Eh bien, finalement," fit-il tout bas, "on dirait que je vais avoir droit à ma clope."

Sur ce, il sortit une boîte de son autre poche, et l'ouvrant d'un geste expert tout en tenant son briquet, en extirpa une. Il le referma et l'y plongea machinalement – c'étaient des gestes qu'il devait faire si souvent que je m'étais de ne pas l'avoir encore vu fumer. Mon coeur se serra ; c'était une chose de plus. Et les addictions dont il avait parlé un peu plus tôt alors, il en était victime ? Et il le savait. Pire : il s'en foutait. Non, ce n'était pas encore tout à fait ça… il avait l'air de le vouloir.

Je m'accordai une fenêtre de quelques secondes, tournant légèrement la tête dans sa direction pour l'observer envelopper le bâton blanc de ses lèvres sèches. C'était deux secondes de trop. Ma tête fit marche arrière, et mes yeux cherchèrent désespérément quelque chose devant moi, dans l'immensité immobile, pour ôter de mon esprit ce que je venais de voir, de peur que l'image ne reste ancrée sous mes paupières.

"Addiction, huh ?" fit tout ce que je pus dire en me grattant l'arrière de la tête, l'autre main toujours fourrée dans ma poche, et décidée à y rester.

Il n'y répondit pas, et à ma grande surprise, se contenta de se tourner pour me regarder. Il me regarda, encore, encore, sans jamais rien dire. C'était embarrassant mais l'idée que ses yeux soient posés sur moi et seulement moi était plus plaisante que ça n'aurait dû l'être, alors je restai immobile, paralysé par son regard qui brûlait ma peau. Je l'entendis souffler, puis reposer sa cigarette sur ses lèvres.

"Elle te fait mal ?"

Mes yeux presque paniqués croisèrent les siens et il eut l'air exaspéré.

"Ta lèvre."

Mon coeur commença à battre, vite, trop vite peut-être – et Connie qui n'arrivait toujours pas…

"Un peu."

C'est à cet instant qu'il se redressa, cherchant lui aussi un point à fixer, mais pour d'autres raisons. Et cette fois, c'était moi qui ne pouvait plus détacher mes yeux de lui. Il le savait, j'en étais sûr, mais je ne pouvais pas me résoudre à tourner la tête.

"Tu n'auras qu'à dire à tes parents que tu as une petite amie."

Un sourire moqueur vint naître sur le bout de ses lèvres, lèvres sur lesquelles il posa sa cigarette une seconde plus tard. Fasciné et gêné à la fois, je ne pouvais plus réfléchir correctement. Que lui répondre ? Avais-je même compris ce qu'il venait de dire ? Oui. Mais ça n'avait pas de sens.

"Je n'en ai pas."

Il soupira, excédé, et retira sa cigarette pour la coincer entre son index et son majeur. Le geste était tellement beau sur lui que fumer semblait presque anodin. Presque… innocent.

"Je sais."

Mes sourcils durent se froncer sur ces mots, tout autant qu'il dut sentir mon incompréhension, puisqu'il croisa mon regard et haussa un sourcil incrédule.

"Tu transpires la pudeur."

Il avait dit ça d'un ton presque dédaigneux, comme si c'était quelque chose de dégoûtant, de repoussant. Ses expressions étaient tellement déconcertantes qu'une fois ses yeux bloqués sur les miens, j'étais incapable de trouver une manière logique de les décortiquer. J'abandonnai finalement, la boule au ventre. À l'évidence, il n'était pas aussi novice que moi. Logique, songeai-je, il a vingt-neuf ans. J'en avais à peine dix-sept.

Inutile de protester, Levi avait vu juste et il le savait. Il le savait depuis le tout premier jour. Ma gorge se fit sèche et je détournai les yeux, incapable de soutenir son regard une seconde de plus. À cet instant précis, presque sans m'en rendre compte, je tournai la tête vers la voiture qui s'arrêtait à côté de moi.

"Tu montes ?" fit Connie en se penchant au-dessus du volant, fenêtre ouverte.

D'ici, je voyais Sasha se pencher encore plus pour pouvoir distinguer avec qui je parlais. Elle fronçait les sourcils d'incompréhension, et de toute évidence, l'expression et la voix de Connie avaient quelque chose d'inquiet. Ou, du moins, d'intrigué. Mais avant que je ne puisse faire quoi que ce soit, répondre ou même essayer d'ouvrir la bouche, des mots me dépassèrent.

Ses mots.

"Il rentre avec moi."

Mes joues virèrent rouges et mes yeux s'ouvrirent grand, mais Connie n'était pas prêt de s'en aller sans mon signal. Mon coeur s'accéléra : devais-je dire oui ou non ? Je mourais d'envie d'entendre sa voix, de capturer ses mots, de fuir son regard. Mais la perspective de me retrouver dans sa voiture, avec lui, dans cet espace réduit et sous son contrôle, était presque trop intimidante. Presque… dangereuse. De toutes les manières possibles.

C'est peut-être mon corps qui a répondu à sa place, je l'ignore encore – toujours est-il que mes lèvres ont formé un accord inaudible alors que ma tête se secoua doucement en signe de confirmation. Connie, un bras appuyé sur la portière, nous regarda tour à tour, perdu, et quand il croisa de nouveau mes yeux, chercha à y lire quelque chose. Mais comme je ne bougeais pas, et que j'avais l'air d'avoir pris ma décision, il haussa les épaules.

"D'accord."

Il hésita encore, mais se rassit dans son siège et Sasha l'imita.

"À plus, mec," fit-il, sans sourire, pourtant, comme s'il savait que ce n'était pas une bonne idée de me laisser là, avec lui, ce type qu'il n'avait jamais vu. Même Connie ignorait qui il était. J'étais définitivement en terrain miné.

Quand la voiture de Connie démarra, il détourna les yeux, et je la vis s'éloigner sur la route avant de se faner dans le silence à l'horizon. Levi jeta quelque chose à terre – sa cigarette – et l'écrasa du bout de son pied. Puis, avec tout le calme du monde, il fourra ses propres mains dans ses poches et se tourna complètement vers moi.

"Tu comptes rester planté là toute la nuit ?"

C'était plus efficace qu'une alarme – mon corps tendu et éveillé se redressa, alerte, et d'un commun accord, on se dirigea vers sa voiture. Je ne savais pas à quoi elle ressemblait, mais j'avais identité la provenance des sons, et savais donc à peu près vers où on allait. Quand Levi me dépassa, il finit par s'arrêter devant une voiture bleu marine, moyenne mais vieille, propre, cependant. Je fis mon chemin jusqu'à la porte du siège passager et il fit la même chose de l'autre côté, ouvrant celle du conducteur. Une minute plus tard, j'étais assis et ma ceinture était attachée, et Levi venait de s'engager sur la route, la même qu'avaient pris Connie et Sasha.

Il savait où j'habitais, alors…

Puis un bruit étrange me vint de la banquette arrière et je ne pus retenir un sursaut, sursaut qui fit presque aussi peur à Levi que le bruit ne m'avait moi-même fait peur. De toute évidence, il avait connaissance de la masse endormie qui se trouvait étendue sur la banquette en cuir, assez longue pour contenir un corps, pliant légèrement les membres. C'était sûrement la femme que j'avais entendue. Elle était plutôt grande (enfin, "longue"), brune, avec une queue de cheval, mais des mèches s'échappaient du noeud pour encadrer son visage ; et elle portait une paire de lunettes légèrement déplacées de son nez par la position de sa main, sur laquelle elle appuyait sa tête en guise d'oreiller. Elle avait l'air toute aussi vieille que Levi. La curiosité me frappa en plein visage mais, en me rasseyant correctement, je tentai de la faire taire.

"C'est Hanji," marmonna Levi pour moi.

"Oh."

"Ma colocataire."

"Oh," répétai-je, incapable de trouver autre chose à dire.

"Encore une fois et tu descends là, tout de suite, sur le trottoir, et tu te débrouilles pour rentrer chez moi."

Il s'était proposé, pourtant. Pourquoi, d'ailleurs ? J'eus envie de lui poser la question, mais ses derniers mots avaient ôté le peu de confiance que j'avais en moi. Il avait le pouvoir de la balayer, de la massacrer d'un regard. C'était vraiment stupide, j'aurais dû rentrer avec Connie. Qu'est-ce qui m'avait pris ? qu'est-ce qui lui avait pris ?

Il se passa plusieurs minutes sans qu'aucun de nous ne parle, uniquement bercés par le murmure de l'air qui s'engouffrait par la fenêtre ouverte du côté de Levi, et le sifflement étouffé d'Hanji qui dormait sur la banquette arrière. Moi, je passais le temps comme je pouvais, alternant minute de gêne et minute distraite durant laquelle je ne pouvais pas m'empêcher d'observer ses doigts s'enrouler autour du volant.

"Comment va ta soeur ?" demanda-t-il finalement en tournant à un rond-point.

La question me prenait de court, je n'étais même pas sûr qu'il allait un jour rouvrir la bouche. Alors mes mots se heurtèrent les uns aux autres, menaçant même de ne pas sortir dans le bon ordre.

"Bien-bien." Ma main trouva son chemin jusqu'à ma nuque. "Elle va bien."

Puis la question elle-même me sembla plus stupide que ma réponse, étant donné qu'il avait quitté la maison le matin-même, et qu'il allait la retrouver le lendemain. Ça n'avait pas de sens. Quelque part sur la route, je réalisai que je reconnaissais le chemin, et mon ventre se tordit péniblement à l'évidence : j'étais bientôt chez moi. La partie raisonnable (moindre, certes) qui était en moi voulait sortir de la voiture sans même attendre un feu rouge, mais mon corps, lui, refusait de bouger, seul soldat encore assez brave pour se tenir raide sur le champ de bataille. Inébranlable. Immobile.

Notre semblait de conversation était tout à fait ridicule mais je n'avais pas besoin de plus, quelque part. Quand finalement Levi arriva dans la rue familière du quartier, quelque chose sembla s'envoler en moi, comme un flot de panique incontrôlable, mais trop léger pour que j'y réagisse vraiment – tout ce que je pouvais faire était de rester là, muet et impuissant, à regarder les choses filer hors de contrôle.

J'avais tant de choses à dire et pourtant mes lèvres demeuraient scellées, incapables de laisser s'échapper le moindre murmure innocent et aussi ridicule soit-il. Au lieu de ça, Hanji se chargea d'intervenir comme pour nous faire savoir que la conversation était vraiment pathétique – c'était un bruit terrible entre le ronflement, le sifflement et le gémissement d'une personne à moitié endormie, un long râle indescriptible et aussi animal que possible. J'entendis Levi rire à mes côtés, et la curiosité me poussa à jeter un coup d'oeil dans sa direction ; et il y avait tant à voir. Sa peau pâle semblait prendre des couleurs (et la mienne aussi) au son de sa propre voix, grave mais pourtant étonnamment vive, comme si elle cachait des tas d'émotions, la vie toute entière qu'elle contenait, et que tout ça n'éclatait que lorsqu'il laissait un rire naître dans sa gorge. L'entendre, même si le spectacle n'avait duré qu'à peine trois secondes, était quelque chose d'extraordinaire. Et inconsciemment, j'eus envie de l'entendre rire une nouvelle fois, comme si j'étais persuadé que si, dans ma vie, je ne pouvais plus entendre cette chose étrange, j'en mourrais certainement.

Quand, finalement, la voiture se gara devant ma maison, un noeud désagréable se forma dans mon ventre, et au moment où mes yeux se posèrent sur Levi, inévitablement, mon coeur s'arrêta avant de repartir à une allure encore plus rapide qu'avant. Quelque part, j'avais oublié Connie, oublié Sasha, oublié tout le reste – il n'y avait plus que Levi, son visage dur, son odeur de cigarette et de menthe fraîche que, bizarrement, j'étais venu à apprécier sans trop même me rendre compte que je l'avais remarquée tout court. Qu'est-ce que je devais faire ? j'avais l'impression qu'il attendait quelque chose de moi, pas avec espoir, simplement un ennui banal comme s'il voulait juste voir comment j'allais gérer les choses, tel un enfant qui marche pour la première fois avant de tomber. Mes joues devinrent rouges alors qu'une question me brûlait les lèvres.

"Elle ira bien ?"

Il sembla chercher quoi dire, ou du moins, eut l'air de décortiquer ma question comme s'il ne voyait pas de quoi je voulais parler. Puis la seconde d'après il regardait légèrement derrière lui, Hanji, Hanji effondrée sur la banquette et à demi-morte. Il haussa un sourcil et il était impossible de dire s'il était amusé ou simplement exaspéré. Les deux sûrement.

"Oui, elle a l'habitude."

"Alcool ?"

"Mh, pas que," répondit-il, légèrement songeur, alors qu'il la regardait toujours.

Notre conversation me revint encore une fois. Les addictions. Il avait l'air de s'y connaître, et d'un autre côté, d'en parler comme si c'était un sujet qu'il avait vaguement évoqué en cours de biologie. Ça n'avait pas de sens. Pourtant ses yeux démontraient un passé lourd et pas forcément de la manière supposée. Il avait l'air d'avoir vécu trop de choses pour un type de son âge, de seulement vingt-neuf ans, d'un visage encore aussi pur et dénué de la banalité des adultes qui vieillissent. Il était intemporel, flottant quelque part entre l'adolescent irresponsable et l'adulte décalé du monde.

"Levi ?" Il leva les yeux vers moi, à la fois surpris que je l'interpelle et qu'il me reste encore une chose à dire. Puis, sûrement de toutes les questions, me vint la plus stupide. "Pourquoi est-ce que tu fumes ?"

Sur ce, il éclata de rire – mais un rire nettement moins honnête, comme si c'était l'équivalent d'un froncement de sourcils de sa part. Sûrement. "Gamin, tu poses les pires questions." Je savais ça. Je le savais. Mais il y répondit quand même, après quelques secondes de silence, si bien qu'il n'ouvrit la bouche qu'au moment où mes doigts se refermaient autour de la poignée de la portière, prêts à la repousser pour sortir du véhicule.

"Parce que dans ce monde merdique, il faut bien s'accrocher à quelque chose." Mes yeux se reposèrent sur lui pour la énième fois et il poursuivit. "C'est un moyen de destruction comme un autre. Et ça s'apprend pas dans les livres." Il avait raison. C'était quelque chose qui se sentait, qui se vivait, et ça se voyait littéralement sur son visage. Il était une peinture humaine et son passé était défini sur ses traits. Ses douleurs, ses peines – et les petites choses de la vie qui devaient lui suffire. Puis, il glissa sa main dans une de ses poches de pantalon et ouvrit la boîte de cigarettes pour en extirper une. Et à ma grande surprise, il ne la plaça pas entre ses lèvres – mais me la tendit.

J'hésitai, alternant un jeu de regard entre lui et l'objet maléfique qu'il m'offrait sans rien dire, et finalement, sans trop avoir obtenu mon accord, d'ailleurs, mes doigts se refermèrent autour de la fine cigarette, plus légère que je n'aurais crue, et frôlant la peau de Levi au passage, peau qu'il retira aussitôt qu'il eut la certitude que je la tenais fermement dans ma main.

Sa main retrouva le volant de la voiture, même si elle était à l'arrêt, et mon regard glissa vers Hanji alors qu'il me disait ce que je supposais être ses derniers mots.

"Quand tu te sentiras seul dans ta chambre et incapable d'accepter la réalité, quand cette salope te gifle en pleine figure," commença-t-il, presque en colère, mais plus ennuyé qu'emporté, "que le sexe, la douleur, l'alcool et l'insomnie ne suffisent plus," il fit une pause, encore, "tu seras content d'avoir ce bijou à tes côtés." Il me sonda, cherchant littéralement quelque chose dans mes yeux, quelque chose dont j'ignorais la nature, et dont il semblait vouloir vérifier l'existence. "C'est pas grand chose, mais c'est déjà ça."

Mes lèvres se refermèrent alors que mes yeux se baissèrent jusqu'à la cigarette que je tenais timidement entre mes doigts, et il m'interpella.

"Hey, gamin."

Nos regards s'accrochèrent et il soupira.

"Ne te sens pas obligé de la fumer si tu n'en as pas envie." Il fronça les sourcils, comme s'il parlait d'une chose aussi grave que possible. "Même quand tu es dépendant de quelque chose, tu as toujours le choix. On m'incendierait sûrement pour te donner un truc pareil, mais je considère que tu n'as pas besoin de moi pour te foutre en l'air. Fumer, baiser, embrasser, jouer, voler- c'est du pareil au même."

Puis ses yeux, brusquement, me lâchèrent, et je sentis que c'était le signal. Je n'ajoutai rien – que pouvais-je ajouter de toute manière ? Il passait d'incroyablement moqueur à incroyablement macabre, et je ne pouvais rien faire pour lutter contre ça alors que mes yeux s'ouvraient grands, que mes oreilles laissaient passer tous les mots, et qu'en contre partie, mes lèvres n'en laissaient pas passer un seul. J'étais presque une marionnette, et si Levi avait voulu faire ça de moi, il aurait pu sans même se forcer. C'était comme ça. Tant pis.

Mes pieds se posèrent sur le bitume et mes yeux examinèrent vaguement la maison du voisin alors que je m'extirpais hors de la vieille voiture bleue de Levi. Je n'avais plus la force de dire merci, ni même de dire bonne nuit, et je savais tout autant que Levi n'avait pas besoin (peut-être pas envie) de recevoir l'un des deux. Il n'avait pas besoin que je le remercie. Il s'en foutait complètement. Et il avait encore moins besoin que je lui souhaite une bonne nuit. Une part de moi sentait qu'il ne dormirait pas. Il avait bien trop de moyens de rester éveillé pour quelqu'un qui aimait la nuit.

Ma main ferma la portière derrière moi et, le ventre noué, je me ruais vers mon allée jusqu'à ce que mes pieds s'arrêtent devant la porte de ma maison. Il devait être tard, mais Connie et moi avions pris soin de ne pas partir trop tard non plus – et l'obscurité de la nuit me sembla presque amicale dans l'instant.

Je ne m'en étais pas rendu compte, mais quand je me retournai pour fermer la porte derrière moi, la voiture de Levi avait déjà disparu.


Quand ma main se referma sur la poignée de ma porte de chambre, quelque chose me frappa – seule ma lampe de chevet était allumée dans l'obscurité, diffusant une lumière adoucie et presque inexistante. Armin était là. Un sourire étira mes lèvres tout en fermant la porte, et sa voix m'accueillit avant même que je ne me sois retourné.

"Alors, cette virée ?"

Mes mains trouvèrent leur chemin jusqu'aux poches de mon jean, s'y enfonçant avec toute la nonchalance du monde. Puis mes épaules se haussèrent dans un geste naturel, presque inconscient, alors qu'allongé sur mon lit, il s'était redressé sur les coudes.

"Intéressant."

Je ne mentais pas. J'avais vu et fait des choses qui sortaient de mon ordinaire figé et lassant. Et quelque part, j'avais soif de plus. Mais une idée dérangeante grandissait dans ma tête et elle ne pouvait pas s'empêcher de grossir de minute en minute, rendant presque impossible le fait de l'ignorer. Je luttais, cependant, et quand j'allai m'allonger à ses côtés, grimpant sur le lit pour me faufiler entre le mur et lui, mon coeur sembla se remettre de toutes ses émotions.

Le silence fit son job entre nous deux, se contentant paisiblement de faire taire nos pensées. Puis, doucement, Armin tourna sa tête vers moi.

"Hey, Eren."

"Hm ?"

Il sourit.

"J'ai enfin commencé mon projet."

Cette fois-ci, ce fut à moi de sourire. Sincèrement. Et il le savait.

Et, cette fois-ci, ce fut à moi de l'interpeller, mais mon coeur était au bord de mes lèvres et j'avais peur de ce que je m'apprêtais à faire. Une bêtise, sûrement. Mais il fallait que j'essaye.

"Hey, Armin."

Il sourit à ma manière de calquer ses mots et tourna sa tête vers moi une fois de plus. Son sourire timide se fana cependant quand il vit briller dans mes yeux une lueur de trouble.

"Est-ce..." les mots se perdirent et je dus regarder le plafond pour parvenir à formuler mes pensées. Levi l'avait mentionné, non ? Tout comme le reste des addictions, toutes aussi sombres les unes les autres, il y avait ça. Le contact charnel, les baisers, le besoin irrépressible d'embrasser. Un moyen comme un autre de se sentir vivant tout en esquivant la réalité. Quel paradoxe de merde. "Est-ce que tu as déjà embrassé… quelqu'un ?"

Je le sentais m'imiter, regarder le plafond, vierge et dénué de vie. Chercher dans la pénombre une réponse à me donner. Puis, finalement, au bout de quelques longues secondes, il répondit.

"Négatif."

Mon coeur s'affola presque. Au moins, il ne s'était rien passé dans mon dos que mon meilleur ami ne m'avait pas dit. Et bien sûr, il devait savoir, quelque part en lui, qu'il en allait de même pour moi. J'eus quand même le besoin de préciser.

"Moi non plus."

C'est à cet instant peut-être que tout commença à prendre forme, dangereusement, mais forme quand même. Je sentis mon coeur se disloquer dans ma poitrine, à la fois excité et désireux de se taire à jamais. Mais j'étais parti.

"Est-ce que…" au même endroit, mes mots me manquèrent. Je fermai les yeux, si fort que des formes indistinctes dansaient derrière mes paupières. Rouvertes, elles se posèrent sur Armin, à mes côtés qui, toujours paisiblement allongé sur le lit, me regardait de la même manière. "Est-ce que je peux ?"

Mes lèvres semblaient chercher un échappatoire, plus timides et chétives que jamais, mais je m'attendais déjà à un refus de sa part, d'une voix presque offensée par la demande. Pourtant, tout ce qui me revint avait un autre goût. D'autres couleurs. Et surtout, le parfum de la découverte, de l'excitation. De l'ocytocine.

"Oui."

Nous ne voulions pas faire ça allonger, maladroitement comme deux imbéciles ignorants, alors chacun de nous, d'un commun accord, se redressa en position assise pour se faire face. Mes genoux frôlaient les siens et la lumière derrière lui se découpait autour de sa silhouette fine. Armin était beau.

Ça se passa lentement. Très lentement. Ce genre de souvenir qui, même avant d'avoir existé, est déjà bien là, ancré dans votre poitrine, et ne s'y délogera pour rien au monde. Je me voyais déjà raconter à mes enfants, des années plus tard, comment s'était déroulé mon premier baiser avec mon meilleur ami. Comment j'avais pris goût, en toute innocence, au plaisir charnel le plus doux dont parlait Levi.

Doucement, et pourtant avec une familiarité rassurante, ma main se logea dans son cou et il posa la sienne près de mon oreille, caressant ma joue du bout de son pouce, et ses autres doigts perdus dans ma chevelure brune. Les miens se noyaient dans ses mèches d'or, infiniment douces, et ses yeux bleus, d'une fraîcheur terrifiante, me revenaient comme un coup de vent. Ses yeux étaient un océan et je ne savais pas nager.

Il se pencha d'abord, hésitant – puis je finis par faire de même, et le bout de nos nez se rencontrèrent à mi-chemin. Je le sentis sourire, là, tout près, me renvoyant une brève caresse de son souffle tiède, et l'instant d'après, quelque chose se pressait délicatement contre mes lèvres. C'était une sensation étrange, oui, totalement étrangère. Mais on s'y faisait vite, la preuve – deux secondes plus tard, ma deuxième main avait rejoint son visage pour l'agripper doucement et nos lèvres se détachèrent pour mieux se retrouver. Ça n'avait pas de sens, et si ça se trouvait, ça ne se faisait pas comme ça du tout. Mais nous faisions confiance à notre instinct, qui nous dictait de réagir de telle et de telle manière, si bien qu'au fond, Armin et moi avions laissé nos corps parler à notre place.

Son autre main se plaqua contre ma poitrine et je me fis la réflexion qu'ainsi placée, il ne pouvait que sentir mon coeur battre dans ma cage thoracique, alors trop étroite pour lui. Sa première main glissa à l'arrière de mon crâne, caressant mes cheveux avec affection, avant de s'arrêter sur ma nuque pour me rapprocher. On se pencha un peu plus encore, et presque accidentellement, la bouche d'Armin s'ouvrit dans le geste. C'est avec presque autant d'inconscience que nos langues se rencontrèrent, et j'eus soudain l'impression bizarre de flotter quelque part au-dessus de la réalité. Ça ressemblait à ça, alors ? est-ce qu'on pouvait en être dépendant, comme disait Levi ? Je n'en avais aucune idée mais j'avais envie de le découvrir, j'avais envie de pouvoir lui dire "tu vois, j'ai essayé". Mais pas avec les mots. Je voulais que ça se lise dans mes yeux. Que ça se lise sur mes lèvres.

La langue tiède de mon meilleur ami avait un goût étrangement familier. C'était comme un frère à mes yeux, et toute l'étrangeté de notre échange ne m'était pas inconnue – mais nous étions trop loin pour faire demi-tour et l'expérience était tellement envoûtante que je n'aurais pas pu de toute manière. Quand finalement nos bouches se séparèrent, Armin reprit son souffle et posa sur moi deux yeux grand ouverts, presque incrédules.

"Waoh," laissa-t-il passer, et son emprise sur ma nuque relâcha – pas totalement.

"Waoh," je l'imitai en reprenant mon souffle à mon tour, et dans un mouvement naturel, nos fronts se rencontrèrent, et nos bouts de nez se frôlèrent.

Je le vis sourire. L'instant d'après, nous avions basculé sur le blanc, chacun d'un côté différent, mais nos mains nous liaient toujours, et nos yeux se faisaient toujours face, d'une sincérité écoeurante. Armin était mon meilleur ami et j'étais content d'avoir fait pareille découverte avec lui. Je n'aurais pas pu espérer mieux. C'était tout ce dont j'avais besoin de savoir.

Quelque part, peut-être que je m'endormis sans m'en rendre compte ; mais la mélodie qu'Armin chantonnait la bouche fermée, et la chaleur de sa paume contre ma nuque, ou la tiédeur des draps sous nos corps éveillés et la lumière à moitié endormie qui nous berçait suffirent à me faire lâcher prise. Mes pensées jusque là brusques et impossibles à faire taire avaient trouvé un répit temporaire, et je fus plus que soulagé de découvrir un long, immense trou noir m'accueillir à l'entrée de mes rêves. L'espace d'une nuit, j'étais délivré.

Les mots de Levi flottaient toujours dans mon esprit, et quand je tendais les bras pour les attraper, ils fuyaient hors de portée. Mais je savais que tôt ou tard, ses conseils prendraient un sens. Que, moi aussi, je comprendrai. Même si ça impliquait que je devais devenir dépendant de quelque chose.