1

Ténèbres, tout n'est que ténèbres autour de lui. Il ne s'est jamais senti aussi seul, aussi incomplet… aussi vulnérable. Un univers froid, silencieux comme la mort. L'impression qu'il n'existe plus personne à part lui.

— Loz… ?

Aucun écho. Sa voix retourne au néant après être née.

— Yazoo ?

Il est glacé. Plus qu'il ne l'a jamais été au court de son existence.

— Maman !

L'appel d'un enfant effrayé qui espère que ses parents lui viendront en aide. Le consoleront, le rassureront, l'éveilleront du mauvais rêve qui le retient prisonnier entre ses griffes.

Il en est à présent à claquer des dents, se rend seulement compte qu'il est nu. Il tente de matérialiser sa combinaison de cuir, avec l'espoir qu'elle le réchauffera un peu, mais rien ne se passe. Comme si elle aussi l'avait abandonné…

L'envie de pleurer, d'un coup, s'abat sur lui. Un hoquet lui échappe et il doit serrer les dents, refuse obstinément de se laisser aller aux larmes qui emplissent ses yeux. Il faut qu'il sorte d'ici. Qu'il se mette en marche. Il finira bien par arriver quelque part !

Dans son dos, une main émerge du néant. Vient se poser sur son épaule et le fait frissonner. Il se retourne et tombe nez à nez avec un homme aux cheveux aussi argentés que les siens. Longs, plus longs que ceux de Yazoo et aux yeux verts étrangement familiers. Un regard chargé de mépris et, sur ses lèvres, un sourire. Glacial. Cruel.

Les doigts glissent jusqu'à sa nuque. Il hoquette, se sent partir en avant, prisonnier d'une poigne puissante.

Se débattre ! Il faut qu'il…

Mais l'idée a à peine frappé son esprit qu'il est déjà trop tard. Les ténèbres se sont refermées sur lui, l'entravent, le privent de tout mouvement et commencent à le dévorer. Un hurlement lui échappe, comme l'autre se rapproche, attire son corps vers le sien.

Puis la nuit s'abat sur sa conscience…

2

Kadaj ouvre les yeux. La respiration saccadée, son cœur bat à toute allure. Il peut sentir un poids contre sa poitrine l'écraser, comme pour l'empêcher de bouger. Mais alors que la panique le submerge, il reconnaît finalement la pièce où il se trouve – ce bureau où lui et ses frères logent depuis la veille.

Un soupir lui échappe et il ferme momentanément les paupières, avant de s'intéresser au poids qui l'écrase toujours et de grogner :

— Yazoo… !

Le bras de ce dernier est posé en travers de son torse. La tête tournée dans sa direction, Yazoo dort à poings fermés. Son front presque à toucher son crâne, sa respiration lui chatouille le cou. Intérieurement, il jure et repousse son frère sur le côté qui grogne, mais ne se réveille pas. Se contente de ramener les couvertures à lui et de s'y emmitoufler un peu plus étroitement.

Les paupières encore lourdes de sommeil, Kadaj s'assoit sur le lit et se gratte les cheveux. Les stores sont fermés, mais deux lamelles sont manquantes et laissent filtrer un fin filet de lumière qui tombe sur le visage de Loz. Étendu sur sa couche sommaire – à laquelle on a rajouté une autre couverture, afin de rembourrer son matelas – il respire fort et a rejeté son drap sur le côté. En faisant le moins de bruit possible, Kadaj se redresse, attrape du bout des doigts le linge en question pour le rabattre jusqu'au menton de son frère. Puis il se masse le front et, les sourcils froncés, cherche à se souvenir de son rêve sans beaucoup de succès. Tout ce qu'il lui reste, c'est ce sentiment de vide terrible… et surtout de peur.

Une main posée sur le bureau, son regard tombe sur le cadre… ou plutôt, les cadres. Celui où Cloud est entouré de sa petite famille où tous semblent heureux, unis. Et l'autre, à côté, où la même scène se joue, mais avec cette fois plus de monde encore. Immortalisation en un cliché de l'amitié qui lie tout ce petit monde… et des sourires sur presque tous les visages.

Leur vue fait monter en lui un sentiment de colère, de haine pure, et il va pour les balayer du dos de la main, avant de se reprendre. S'il fait ça, il réveillera ses frères. Alors, à la place, crispé et un sentiment de rage au bord des lèvres, il tend les doigts vers eux et les rabats face contre le plateau afin de ne plus avoir à supporter cette vision d'un bonheur qui lui semble inaccessible.

3

— Vous avez bien compris, tous les deux ? Épluchez-moi ces légumes et découpez-les pendant que je m'occupe du reste.

Yazoo observe le couteau qu'on lui a remis, tandis que Loz en fait de même pour l'éplucheur qu'il tient. Puis les deux s'échangent un regard, avant de se tourner vers Tifa.

— Qu'est-ce qu'on doit éplucher, au juste ?

— On découpe comme on veut ?

— Loz épluchera d'abord la peau des légumes, répond la jeune femme en venant subtiliser son outil au concerné, pour lui montrer comment faire. Juste la peau ! Et une fois que c'est fait, tu le donnes à Yazoo pour qu'il le découpe en rondelles. (Puis, se tournant vers ce dernier :) Essaye de faire en sorte que ce soit harmonieux… qu'elles soient toutes plus ou moins de la même grosseur.

À nouveau, les deux frères s'entre-regardent et Tifa tente de ne pas laisser apparente la nervosité qui monte en elle. Elle ne s'attendait pas à se retrouver aussi vite seule en compagnie des trois frères. Malheureusement, Cloud a reçu un appel pour une livraison et elle se doit, à présent, de les diriger sans être tout à fait certaine qu'elle s'en sortira.

— Yazoo, tu devrais attacher tes cheveux, dit-elle, comme elle le voit se pencher en direction de son poste de travail et que plusieurs mèches viennent l'effleurer.

Sous le comptoir, elle récupère l'un des nombreux élastiques qui s'y trouvent et le tend au jeune homme. Celui-ci l'accepte sans un mot, son visage toujours aussi fermé que la veille. Puis il entreprend de se faire une queue de cheval, tandis que Loz se met au travail.

Assis derrière le bar, Kadaj termine son petit déjeuner. L'établissement ouvrira d'ici une bonne heure et, à l'occasion de leur première journée ici, Tifa lui a demandé de bien vouloir l'aider en salle. Elle n'est pas certaine d'avoir fait le bon choix, mais… de toute façon, elle a encore du mal à évaluer lequel des trois a le caractère le moins problématique.

Pour l'heure, il fixe ses frères, l'air renfrogné, et elle espère qu'il n'accueillera pas les clients avec cette tête-là.

Dans son dos, le rire de Loz s'élève.

— Qu'est-ce que c'est censé être, au juste ?

Tifa se retourne, découvre Yazoo en train de lorgner son frère d'un air agacé. Ce dernier, qui continue de se moquer, a attrapé l'une des rondelles de légume qu'il vient de découper. Quoique de rondelle, le truc est tellement massacré qu'il ressemble plutôt à une demi-lune. Le reste n'est pas vraiment plus harmonieux et, comme elle s'approche, découvre qu'il ne semble pas y en avoir une seule qui soit de la même taille ou de la même forme que les autres.

— Qu'est-ce que tu y connais, de toute façon ?

— Je sais reconnaître un massacre quand j'en vois un, répond Loz avec un large sourire.

Tifa, qui devine à l'expression de Yazoo que la situation ne va pas tarder à tourner au vinaigre, adresse un regard à Kadaj. La joue appuyée contre son poing, celui-ci observe la scène. Un soupir lui échappe.

— C'est bon, Yaz', je vais m'en occuper, dit-il en venant subtiliser le couteau à son frère.

Yazoo grommelle quelque chose en réponse que personne ne parvient à saisir. Sans beaucoup de délicatesse, Kadaj repousse sur le côté l'œuvre de son frère de la lame de son couteau et attrape un légume encore intact. Loz, lui, s'est déjà remis au travail.

Respirant mieux, Tifa se passe une main dans les cheveux. À cause de tout ce qu'il s'est passé depuis la veille, elle n'a pas vraiment eu le temps de terminer les préparatifs du déjeuner d'aujourd'hui. Elle s'y prend donc un peu tard, mais à eux quatre, elle se dit qu'ils s'en sortiront.

Elle songe qu'il va être l'heure pour les enfants de descendre prendre leur petit déjeuner, quand un bruit de bouche de mauvais augure s'élève du côté des Incarnés. Elle blêmit, voit Kadaj loucher sur l'entaille qu'il vient de se faire au doigt. Le sang qui s'en échappe goûte sur le plateau et les légumes. Yazoo pousse un rire franc qui lui vaut d'être fusillé du regard par son frère.

— La ferme !

Mais l'hilarité de l'autre, plutôt que de se calmer, gagne au contraire en intensité. Furieux, Kadaj se jette sur lui et l'attrape par le t-shirt. Tifa se précipite en avant.

— Kadaj ! glapit-elle. Pose ce couteau, c'est dangereux !

Des chocs répétés s'élèvent soudain et poussent tout ce petit monde à se calmer. Trois paires d'yeux se tournent vers Loz qui, ayant attrapé un autre couteau, vient de découper le légume qu'il a terminé d'éplucher. Il adresse un sourire satisfait à ses frères.

Ceux-ci viennent lorgner, non sans agacement, sur le résultat qui n'a rien à voir avec le leur. Dans un reniflement, Yazoo attrape l'une des rondelles et l'inspecte d'un air blasé. Kadaj, lui, a porté son doigt blessé à sa bouche et semble plus sombre que jamais.

— Eh bien… c'est du beau travail, bredouille Tifa en jetant un œil au résultat. Oui… beau travail, Loz !

Le sourire de ce dernier s'élargit face au compliment. L'air à présent très fier de lui, il fait tourner son couteau entre ses doigts. Avec un bruit de bouche agacé, Yazoo laisse retomber la rondelle. La jeune femme, elle, poursuit :

— Yazoo : toi et Loz, vous échangez. Kadaj : tu devrais aller t'occuper de ton doigt. Il y a tout ce qu'il te faut dans la salle de bain.

— C'est bon, pas besoin, grogne ce dernier en réponse.

— Si tu ne le fais pas pour toi, fais-le au moins pour les clients, insiste-t-elle, comme elle le voit loucher sur sa blessure qui recommence à saigner. Il y a une petite boîte en fer, juste à côté de l'évier. Tu y trouveras de l'alcool, ainsi que des pansements.

Elle devine qu'elle l'agace, mais il obtempère malgré tout. Ses yeux le suivent, comme il disparaît dans la cage d'escalier et elle croise les bras, l'expression toujours aussi soucieuse. Derrière elle, elle peut entendre les deux autres discuter à voix basse…

4

Kadaj ferme le robinet et porte son doigt blessé à son regard. L'eau a nettoyé les traînées de sang qui le souillaient, mais les perles rougeâtres qui grossissent déjà le long de la plaie ne tarderont pas à ruiner ses efforts. L'ampoule au-dessus de sa tête grésille et jette sur la petite pièce une lueur malade. Pour toute fenêtre, une lucarne située au niveau de la cabine de douche. Près de l'évier, il trouver la boîte que lui a indiqué Tifa et l'ouvre. Il en sort un flacon d'alcool presque vide, qu'il coince sous son aisselle avant d'en dévisser le bouchon. Puis il en verse un peu sur sa blessure, pousse un sifflement de douleur et tend la main en direction d'une boîte de pansements défoncée.

Il termine de bander son doigt quand la porte de la salle de bain grince, laissant entrer un Denzel qui se fige aussitôt à sa vue.

Le gamin est encore en pyjama et a les cheveux pleins d'épis. Passée la surprise, ses sourcils se froncent et son expression se fait hostile. Kadaj se contente de l'ignorer, range ce qu'il a sorti et va pour refermer la boîte quand l'autre lance :

— Partez !

Comme l'Incarné tourne les yeux dans sa direction, Denzel puise dans la rancœur qu'il éprouve à son égard pour ne pas se laisser intimider. Les poings serrés, il soutient son regard.

— Personne ne veut de vous ici. Cloud et Tifa n'osent pas vous le dire, mais moi, je m'en moque. Vous ne me faites pas peur !

Le silence de Kadaj – qui se contente de l'observer à la façon d'un félin intrigué par une proie un peu trop téméraire –, ne tarde toutefois pas à le mettre mal à l'aise. Un frisson lui remonte le long de l'échine et, refusant de montrer à l'autre sa peur, il hausse le ton, hurle avec agressivité :

— Qu'est-ce que tu as à me regarder comme ça ?!

— Denzel, qu'est-ce qu'il se passe ?

Un pas précipité dans l'escalier. Tifa les rejoint et, l'espace d'un instant, reste interdite devant la scène qui l'accueille. Une lueur effrayée s'est allumée dans son regard, mais avant qu'elle n'ait pu demander d'explications, Kadaj s'avance vers eux, force Denzel à s'écarter s'il ne veut pas entrer en collision avec lui. Tifa a juste le temps de l'imiter et sent l'Incarné la frôler. Celui-ci se dirige déjà en direction de l'escalier quand la voix de Denzel, à nouveau, se fait entendre :

— Y en a même pas un seul qui s'est excusé.

— Denzel…, souffle Tifa, alors que Kadaj se tourne de nouveau dans leur direction.

— Mais quoi, c'est vrai ! s'insurge le gamin. Ils s'imposent chez nous, mais y en a aucun pour regretter ce qu'ils ont fait ! Et après, il faudrait qu'on ait de la compassion pour eux !

— Je t'ai déjà expliqué que les choses sont compliquées…

— C'est faux ! Ils attendent quelque chose de nous, alors c'est à eux de faire des efforts !

— Oui, mais…

— Désolé.

Pris de court, Tifa et Denzel cessent leur échange pour se tourner vers Kadaj. Celui-ci, les bras croisés, s'est appuyé de l'épaule contre le mur. Son expression, toutefois, est difficile à déchiffrer… presque dénuée de tout sentiment.

— Je suis désolé, ajoute-t-il.

Tifa se mord la lèvre, pas certaine de savoir comment se comporter. Dire les mots, c'est une chose, mais encore faut-il les penser vraiment.

Après un moment de flottement, Denzel secoue la tête.

— Ça marche pas. T'es même pas sincère quand tu dis ça ! (Puis, à l'intention de Tifa :) Je les aime pas : je veux qu'ils s'en aillent.

Et sans laisser le temps à la jeune femme de répondre, il s'engouffre dans la salle de bain en claquant la porte derrière lui.


J'ai oublié de le préciser la dernière fois, mais ce projet ne prendra pas en compte Dirige of Cerberus.

Aussi un grand merci pour vos mises en favoris / suivis, ainsi qu'à Vuoski pour son commentaire : Je suis vraiment content que le premier épisode t'ait plu, j'espère qu'il en sera de même pour la suite ! :D (Kadaj en responsable de leur trio, je trouvais que c'était une idée assez intéressante à développer. Même si elle me donne parfois un peu de fil à retordre. x))

Pour infos, ce deuxième épisode compte 5 parties. J'en posterai une tous les deux jours, donc, je vous dis à mercredi pour la suite. :)