Sirius lisait pour la dixième fois la Gazette du sorcier en tapotant distraitement la table de la cuisine, essayant de toutes ses forces de trouver un intérêt quelconque dans cette lecture insipide. Mais quand il jeta un énième regard sur l'horloge et qu'il constata avec horreur qu'il ne s'était passé que deux minutes depuis son dernier coup d'œil, sa patience fondit comme neige au soleil. D'un geste brusque exaspéré, il se leva et se mit à parcourir d'un pas vif la pièce jusqu'à ce qu'il décide de s'occuper de Buck pour se changer les idées.

Cette attente allait le rendre dingue ! Il avait rendez-vous ce soir et comme d'habitude il devait attendre qu'il soit suffisamment tard pour sortir et se faufiler dans Poudlard sous sa forme animagus. Jusqu'ici, la présence d'Harry et de ses amis avait rendu cet interminable suspens supportable, mais depuis la rentrée, seul dans sa maison glauque et haïssable, il tournait de nouveau en rond comme un lion en cage. Tout ce temps à ne rien faire lui laissait bien trop d'occasion de se rappeler ses dernières soirées avec Severus, ce qui le rendait encore plus impatient.

Pourtant, se ressasser les derniers événements aurait plutôt dû le perturber, car ils étaient tous aussi incroyables les uns que les autres. Mais Sirius était un être spontané et impétueux, ses émotions étaient souvent trop extrêmes et intenses et il se donnait rarement la peine de les raisonner. Et puis, ce n'était pas la première fois que ses sentiments changeaient du tout au tout…

Il y avait eu ses parents tout d'abord, envers lesquels sa crainte respectueuse et admirative s'était muée en un rejet absolu et définitif. Puis, et cela peu de gens le savaient, il y avait eu Remus, dont il avait pris la gentillesse et l'introversion pour de la faiblesse et qu'il avait méprisé pendant de long mois avant que James ne le fasse changer d'avis.

Et Lily… Lily qu'il avait détestée par jalousie et qui était devenue une amie si précieuse qu'il l'aurait soutenue même contre James. Et que dire de Peter…

Qu'il se soit trompé ou non, qu'il ait ou non fait du mal autour de lui à cause de son aveuglement, jamais il n'avait su se remettre en question avant qu'un événement exceptionnel ne lui jette la vérité à la figure.

Peut-être aurait-il du mûrir un peu et se contraindre à plus de sagesse et de réflexion, conscient qu'il était de son caractère entier et de son penchant pour les jugements hâtifs. Mais cela, il commençait seulement à le comprendre...

C'est pourquoi, l'évolution étonnante de sa relation avec Severus ne l'inquiétait pas trop, moins en tout cas que l'idée qu'il change d'avis et le repousse définitivement.

Cette inquiétude-là le rongeait et, de peur de perdre ces moments grisants qu'ils passaient ensemble, il respectait scrupuleusement sa promesse. Autant dire qu'ils restaient très sages. Cependant, pour la première fois, ça ne le gênait pas. Au contraire. Enfermé dans sa cellule glaciale, il avait bien plus manqué de tendresse que de sexe, et les heures qu'ils passaient à s'embrasser et à se caresser, étroitement enlacés sur son canapé, étaient un cadeau inestimable. Chaque contact de son inattendu compagnon ramenait la chaleur que les Détraqueurs avaient dérobée à son âme. Chaque rencontre dissipait un peu plus l'ennuie mortel de son sinistre quotidien.
Severus avait réussi là où même Harry, même l'Ordre, la guerre, la soif de vengeance et la rage avaient échoué.
Ce canapé étaient désormais son unique horizon.

Malgré tout, progressivement, chaque soirée les entraînait un peu plus loin dans leur étreinte, bien que la pudeur de Severus soit un obstacle difficile que sa fierté rendait encore plus épineux... Il s'était imaginé que l'habitude lui rendrait son mordant et son sale caractère, mais le Serpentard était resté aussi effacé et hésitant qu'à leur premier baiser. Parfois, Sirius avait vraiment l'impression d'avoir affaire à l'adolescent complexé et timide qu'il aimait tant chahuter à Poudlard. Et pourtant quelque fois l'homme s'énervait, sûrement exaspéré par sa propre attitude et persuadé que Sirius s'en amusait, et il renversait la situation parfois un petit peu trop violemment. Alors, invariablement, le Gryffondor se laissait faire avec complaisance et Severus se calmait, aussi étonné que rassuré par sa réaction.

Sirius laissa ses pensées divaguer, tout en brossant Buck, jusqu'à ce que l'heure soit assez avancée pour songer à se préparer. Une heure plus tard, aussi beau qu'il était en droit de l'espérer après 12 ans de prison, il sortit de la salle de bain et se transforma en Patmol avant de sortir du QG de l'Ordre. Comme d'habitude, l'énorme chien noir trottina jusqu'à un parc particulièrement sombre et se transforma brièvement derrière le même bosquet pour transplaner devant la cabane hurlante. Là il longea le souterrain, avant d'entrer dans le château par un passage secret qui le menait directement dans les cachots. Il ne lui restait alors qu'à parcourir trois couloirs et une autre entrée secrète pour arriver devant la porte de l'appartement du directeur de Serpentard.

Arrivé devant la porte, Sirius prit une profonde inspiration. C'était le moment de vérité : est-ce que Severus accepterait cette fois encore de le laisser entrer chez lui ? Car c'était loin d'être un fait acquis…

Il frappa à la porte et à peine dix secondes plus tard elle s'ouvrit pour laisser apparaitre le maître des lieux. Severus n'avait pas vraiment une carrure imposante et pourtant, campé dans l'encadrement de la porte, son regard dur planté dans celui de Sirius, il était assez intimidant.

Ils restèrent un moment à se toiser sur le pas de la porte. Severus hésitait comme toujours sur la conduite à tenir et gardait par défaut l'attitude stricte et froide qui faisait sa réputation. Il avait manifestement passé autant de temps dans la salle de bain que Sirius et le résultat continuait à surprendre le Gryffondor visite après visite. Bien sûr, Severus Snape ne serait jamais beau, mais quand il prenait un peu soin de lui, on remarquait moins ces petits détails désagréables : son nez trop long, sa maigreur prononcée et ses dents mal rangées qu'il s'efforçait de cacher en souriant si peu. Non, ce qui sautait aux yeux c'était cette espèce de charisme qui émanait de lui et ses yeux noirs si profonds. A sa manière il avait du charme.

Finalement, sans un mot, l'homme s'effaça pour le laisser passer et il put enfin pénétrer dans le petit salon. Le silence régnait dans la pièce, tendu et imposant.

C'était devenue une habitude autant qu'une règle, ne rien dire, durant toute leur entrevue.

Severus referma la porte et de nouveau ils se retrouvèrent à se regarder en chien de faïence, attendant le prochain mouvement, comme dans une bataille. Ce moment était toujours particulièrement gênant : l'absurdité de la situation était une telle évidence qu'ils ne savaient plus quoi faire. Les réflexes de dizaines d'années de haine se ressentaient jusque dans leur posture : la défiance, les insultes au bord des lèvres, cette envie irrésistible de blesser, de faire mal… Toute cette rancœur, tous ces moments passés à serrer les poings en souhaitant que l'autre n'ait jamais existé… Peut-on réellement oublier les promesses de vengeance, les humiliations, les trahisons, pour quelques moments de réconfort dans un simulacre de relation amoureuse ? La vie n'est pas si simple…

Parfois, pourtant, on préfère croire qu'elle peut l'être, et la misère affective conduit à bien des extrémités plus terribles que celle là. Alors, à chaque fois, l'un ou l'autre finissait par faire le premier pas… La suite était un déluge de sensations qui chassait peu à peu la frustration des jours passés à attendre et qui aboutissait le plus souvent dans le petit canapé.

D'ordinaire.

Cette nuit là fut un peu différente…


Bon sang de #*£§ !

Telle était la première pensée cohérente qui émergea du chaos extatique qu'était devenu l'esprit de Severus Snape ces dernières minutes.

Temporairement réconcilié avec le monde entier, et loin de s'inquiéter de l'état catastrophique de son vocabulaire, il ne remarqua même pas la tendresse avec laquelle Sirius rallongea son corps brûlant et en sueur contre le sien.


Note : Merci à tous pour vos reviews ! Ça m'a mis la pêche et j'ai enfin débloqué certains passages futurs de cette histoire qui me posaient problème jusqu'ici !

J'espère que ce chapitre vous plaira et que la fin n'est pas trop frustrante?... Il est un peu plus court que d'habitude mais à mon sens il ne pouvait pas être rattaché à un autre chapitre. Les autres seront plus longs.

Un petit commentaire? (pour m'encourager à finir dans les temps le prochain chapitre...)