Chapitre 4

Une amie d'enfance nommée Kay

– Tu connais Arthur et les chevaliers de la Table ronde ?

La question avait fusé dans l'air chaud et moite de l'après-midi, alors que Kay était de nouveau descendue du premier étage, empruntant le même chemin que l'autre fois. Elle tenait dans ses bras, serré contre son cœur tel un trésor, un gros volume cartonné, à la couverture maintes fois ouverte, pliée, cornée.

Shun l'avait retrouvée à la fin d'un exercice particulièrement éprouvant – pourquoi exigeait-on de lui qu'il prenne l'initiative d'un assaut, ou qu'il cherche à écraser son adversaire ? Oh, comme de coutume, ses camarades s'étaient bien chargés de lui faire payer son tempérament de poltron et son apparence frêle, malgré les efforts d'Ikki pour le préserver...

Si Kay remarqua ses yeux rougis par les larmes, elle n'en montra rien, se contentant de lui dégager une place confortable au pied de l'arbre. Shun, lui, la sentait bouillir d'une rage contenue, impuissante à lui venir en aide comme elle le souhaiterait – et en effet, que pouvait-elle faire de plus ? Kay avait vite compris que les représailles contre le garçon n'en seraient que plus cruelles... Shun ne lui en tenait nullement rigueur, trop heureux d'avoir une amie qui jamais ne l'insultait, ne l'humiliait, ne le traitait de « mauviette », qui jamais ne soulignait sa lâcheté...

Il chérissait les rares moments où elle pouvait échapper à la surveillance de Tatsumi ou aux soupçons de Saori-sama, s'éclipser, une heure ou deux, et le rejoindre dans le parc du manoir. Ça ne durait jamais bien longtemps – il était vite l'heure pour Kay de rentrer, pour Shun de rejoindre les autres à la cantine... et Ikki, méfiant, disait qu'elle le maternait un peu trop à son goût, rapport aux histoires qu'elle adorait raconter. Mais pour une fois, oh, pour une fois qu'il se sentait en confiance avec quelqu'un... quelqu'un qui ne le jugeait pas, avec qui il partageait les mêmes convictions...

– Tiens, regarde, dit Kay en ouvrant précautionneusement son livre devant le signe de dénégation de Shun.

L'illustration représentait un groupe d'hommes richement vêtus de velours rouge ou noir et d'hermine, autour d'une grande table où trônait un calice d'or.

– Ce sont tous des chevaliers, expliqua la fillette avec enthousiasme. Là, c'est Arthur, le roi. À côté de lui, c'est Lancelot, son meilleur ami. Là, c'est Merlin, le magicien. Ici, tu vois Perceval, Gauvain, Bedivere, Tristan...

Elle les lui montra tous, un par un, lui raconta leur histoire, et Shun, fasciné, émerveillé, plongea à sa suite dans l'univers des Chevaliers de la Table ronde, rêva d'un monde épris de paix, de justice et de courage, admira les valeurs défendues par les preux du roi Arthur...

– C'est la seule chose qui me reste de mes vrais parents, dit Kay au bout d'un moment.

Elle caressa la page du bout des doigts, amoureusement.

– Tu ne les as pas connus ?

– Pas longtemps... avoua-t-elle. Ma mère est morte en me mettant au monde. C'est mon père qui m'a élevée. Lui, il est mort quand j'avais trois ans. Il adorait la légende du roi Arthur, comme ma mère. Il me la racontait souvent.

– Et lui, qui est-ce ? demanda Shun en pointant un des personnages placé non loin d'Arthur.

– Lui, c'était le préféré de mon père. C'était le frère d'adoption du roi et aussi son sénéchal. Il s'appelait Keu.

La fillette traça dans la poussière, au pied du saule, quelques caractères en katakanas.

– En Europe, ça s'écrit de différentes façons. Comme ça, expliqua-t-elle en pointant du doigt les deux derniers signes, ça se prononce « Kay ».

oOo

Au début, Ikki avait bien mis en garde son jeune frère. Si bien qu'un jour, l'aîné, d'un air de défi, interrogea directement Kay : pour quelle raison serait-elle devenue « amie » avec Shun, sinon par pitié pour lui ? Pourquoi n'allait-elle pas plutôt traîner avec cette peste d'enfant pourrie gâtée ? « Parce que Saori est égoïste et ne pense qu'à jouer à la poupée, » lui rétorqua la fillette. « Ton frère, lui, est gentil et sensible, alors que les autres ne pensent qu'à se battre. Voilà pourquoi. »

Malgré ses réticences, il devait bien admettre qu'autre chose les liait, effectivement, au-delà de l'apitoiement. Ikki savait que Shun était seul. Kay aussi. Et puis, bon... n'était-il pas un peu jaloux de l'attention que son jeune frère portait à cette fille ? N'avait-il pas l'impression qu'elle se l'appropriait, un peu ? Il s'était senti égoïste de souhaiter garder pour lui seul l'affection de Shun.

Toutefois, étrangement, ce ne fut pas la réponse de Kay qui le rassura, mais les explications touchantes que le garçon donna à son amie, avec ses mots d'enfant ; Shun vouait à son grand frère un amour et une admiration absolus, et rien ni personne ne pourrait y changer quoi que ce soit. Ça avait toujours été ainsi, entre eux ; lui, l'aîné, il était son repère, il était invulnérable, il le protégeait et...

C'est affreusement gêné, mais au fond de lui-même empli d'une rude et inconditionnelle tendresse, que Ikki interrompit son frère. « C'est les histoires de Kay qui te montent à la tête, » grogna-t-il pour la forme. La fillette gloussa, pas dupe pour un yen, et un sourire transfigura le visage de Shun – c'était tout ce qu'il fallait à Ikki pour se sentir heureux.

oOo

Le crépuscule était tombé depuis un moment ; les premières étoiles apparaissaient, sur une pèlerine de soie d'un bleu sombre. Shun aperçut Kay, assise en équilibre sur le rebord de la fenêtre, repliée sur elle-même, les bras enserrant ses genoux. Elle ne l'avait pas vu. La fillette renifla, poussa un soupir, s'essuya furtivement les yeux et le nez.

– Kay ? appela timidement le garçon. Tu n'es pas rentrée chez toi ?

– Oh, salut Shun. Qu'est-ce que tu fais dehors à cette heure ?

– J'ai été puni et j'ai dû nettoyer le sol de la cantine avec Hyôga...

Les larmes débordèrent sur ses joues au souvenir cuisant de cette corvée ; lui, pour avoir, comme toujours, été incapable de se battre ; et l'autre, parce qu'il avait rossé un orphelin qui injuriait sa mère...

– Ça ne s'est pas bien passé, avec Hyôga ? demanda Kay en descendant de son perchoir.

Il vit ses yeux rouges quand elle s'approcha de lui. Shun ne se rappelait pas avoir jamais vu la fillette aussi triste. L'inquiétude remplaça la honte. Il secoua la tête, refoulant ses propres larmes.

– Il n'est pas méchant, éluda-t-il. Mais toi, pourquoi tu pleures ? Et pourquoi tu n'es pas rentrée chez toi ?

– Mes parents d'accueil travaillent tard cette nuit et Mitsumasa Kido a proposé que je dorme ici. Saori et moi, on s'est un peu disputées...

– À propos de quoi ?

– Elle... est jalouse parce que je passe plus de temps avec des orphelins qu'avec elle. Je ne savais même pas qu'elle l'avait remarqué. Je l'aime bien, j'aimerais être son amie, mais... elle peut être blessante, parfois...

Sa voix devenait chevrotante. Kay se frotta vigoureusement les yeux. Mais au grand désarroi de Shun, la fillette, soudain, le visage caché dans le creux de son coude, éclata en sanglots.

– Kay-chan... chuchota le garçon en posant une main réconfortante sur son bras.

– Je... je... ne peux... rien partager avec elle... hoqueta-t-elle. Elle m'a dit que... que les légendes du roi... A... Arthur... c'était ridicule... que... mon rêve de... de devenir un chevalier... c'était n'im... n'importe quoi...

Elle pleura plus fort. Shun la serra maladroitement contre lui. Sa peine l'affligeait tant que de nouvelles larmes perlèrent à ses paupières. Il les retenait à grand-peine.

Curieusement, même la pensée atroce de sa prochaine séparation avec Ikki – et avec Kay, aussi – ne le troubla pas autant que d'habitude. Shun, concentré sur la détresse de son amie, ne songeait plus à sa propre angoisse.

– Je suis certain que Saori-sama ne le pensait pas, dit-il. Elle sait que nous allons bientôt être envoyés dans des camps d'entraînement, partout dans le monde. Elle ne veut pas te voir partir à ton tour... elle va se retrouver toute seule...

Il lui raconta comment, quelques jours plus tôt, alors que Kay n'était pas venue après l'école avec Saori, cette dernière avait voulu voir de ses propres yeux pourquoi sa camarade préférait la compagnie de simples orphelins à la sienne. Elle avait tenu à ce que l'un d'eux, Seiya, lui serve de monture, et Jabu s'était proposé, obéissant à ses caprices. D'après Seiya, Mitsumasa Kido était intervenu et avait sermonné sa petite fille...

Kay renifla. Ses sanglots s'espacèrent, puis finirent bien vite par se tarir.

– Tu as sûrement raison, admit-elle. Je n'avais pas vu les choses comme ça...

Elle lui adressa un sourire où se mêlaient la gratitude et un certain embarras.

– Excuse-moi. Je t'embête avec mes histoires...

– Non non, rétorqua Shun avec un vigoureux signe de la tête. Tiens, ça me fait penser, aujourd'hui j'ai appris des tas de choses à propos des chevaliers du zodiaque...

– Ah oui ? l'encouragea la fillette, sa peine en grande partie envolée.

– Quand nous aurons terminé notre entraînement, nous reviendrons avec une armure sacrée. Il y en a quatre-vingt-huit en tout... chacune est associée à une constellation. Tu les vois ?

Il pointa du doigt la voûte encombrée d'un milliard d'étoiles.

– Je ne les connais pas, les constellations... avoua Kay.

– Attends, je vais te montrer, fit Shun d'un ton enjoué. C'est Ikki qui me les a apprises.

L'entraînant par la main jusqu'à un recoin dégagé du parc, il s'étala dans l'herbe, s'allongea sur le dos et incita la fillette à l'imiter. Elle obtempéra, intriguée et amusée à la fois, s'installa à son tour, son visage tout près du sien, leurs joues se touchant, et regarda avec lui le ciel sombre éclaté de lueurs. Alors Shun, hésitant parfois, lui désigna les étoiles et les constellations, une par une, raconta l'histoire qui leur était liée, sans que ni lui, ni son amie ne se lasse jamais.

Ce fut un moment trop bref toutefois, car le visage encadré de cheveux mauves de Saori apparut bientôt entre eux et le ciel nocturne.

– Que fais-tu encore debout, toi ? lâcha-t-elle à l'attention de Shun qui se releva vivement, confus.

– Saori-chan, ce n'est pas sa faute... commença Kay, désireuse de défendre le garçon.

– Je m'en fiche, répliqua sa camarade, dédaigneuse. C'est toi que je suis venue chercher, Kay-chan. Toi, file au dortoir.

– O... oyasumi nasai, ojou-sama... dit Shun en s'inclinant avec déférence.

Elle ne lui retourna qu'une petite moue pincée. Le garçon fit un rapide signe de la main à Kay en guise d'au-revoir et s'éloigna en trottinant. La voix de Saori lui parvint, de plus en plus faible, tandis qu'il regagnait la salle commune de l'orphelinat :

– Écoute, Kay-chan... je suis désolée. Je n'aurais pas dû te dire ça. Tu veux bien qu'on reste amies ?

oOo

Le lendemain était un samedi. Mitsumasa Kido rassembla tous les orphelins, au fond de la cour de l'orphelinat, et invita Kay et Saori à prendre place à ses côtés devant l'objectif. Tatsumi régla le retardateur sur dix secondes. Une brise légère soufflait ce matin, et Shun écarta des mèches qui flottaient devant son visage. Kay lui adressa un grand sourire en venant se glisser entre Saori et lui.

Après le déclenchement du flash, tous les gamins commencèrent à s'éparpiller.

La berline des Watanabe crissa sur le gravier de l'allée, devant l'entrée du manoir. La mère d'adoption de Kay, une grande femme sèche à l'allure austère, sortit vivement du véhicule lorsque son chauffeur eût ouvert la portière, avisa sa fille, entourée de Mitsumasa Kido, de Saori et des orphelins, la rejoignit en trois longues enjambées et la gifla.

Shun entendit le coup claquer et résonner dans l'air déjà pesant de cette matinée.

Interloquée, la fillette porta la main à sa joue douloureuse.

Il y eut des échanges acerbes entre le vieil homme et la femme courroucée. Saori s'était réfugiée derrière les jambes de son grand-père et s'agrippait à son hakama, mais Kay, visiblement trop médusée, n'esquissa pas un mouvement. Shun sentit des larmes cuisantes d'empathie pour Kay rouler sur ses propres joues.

– Ne pleure pas pour moi, Shun, chuchota la fillette en l'entendant sangloter doucement.

– Mais... mais...

La poigne chaude et ferme d'Ikki lui enserra les épaules et le détourna de la scène. Shun résista un peu, voulut échapper à l'étreinte de son frère, vit la femme attraper Kay par le bras, la tirant sans douceur jusqu'à la berline, obliger la fillette à grimper dans le véhicule, en dépit des protestations de Mitsumasa Kido.

Le véhicule démarra en trombe.

Malgré les paroles de Kay, Shun pleura, longtemps. Il savait, tout au fond de lui-même, qu'il ne reverrait plus jamais son amie.