« Rien n'est gratuit en ce monde. »

Quelle superbe idée reçue ! Quelle exquise excuse ! Rien de tel pour se remplir les poches. Une fois que cette doctrine imprégnait le cerveau puis le quotidien des gens, ils devenaient extrêmement manipulables et on pouvait obtenir tout ce que l'ont voulait d'eux.

Argent, services, vie. On pouvait payer de bien des manières. En ce sens, le monde regorgeait de ressources merveilleuses. Il suffisait simplement d'être supérieur pour en profiter.

Et Arlong, en tant qu'être supérieur, adorait ça.

Sa ressource préférée restait tout de même l'argent. Il peut facilement s'engranger, se réutiliser, il n'est jamais inutile et il ne vous trahit jamais. Pourquoi donc s'en passer ? Et pourquoi ne pas délester ceux qui ne comprennent pas un principe aussi simple ?

« L'argent ne fait pas tout » ?

« Le monde n'est pas à vendre » ?

« Tu passes à côté de ce qui importe réellement » ?

Vraiment ? C'est parfait ainsi. Vous qui êtes si chanceux, si stupides, je vais donc vous rendre un immense service. Je vous prendrais tout cet or que vous détestez, que vous dites si peu important. Remerciez-moi donc, moi qui suis si ignorant, et montrez-moi comment vous vivrez, libérés de ce poids.

Comment ça vous ne pouvez pas ? Que c'est dommage. Mais c'est trop tard à présent. Il ne vous reste que vos yeux pour pleurnicher.

Qui sont les ignorants maintenant ?

Et qui va bien se marrer devant votre air abattu de drogués en manque ?

Pauvres larves qui parlent sans savoir !

Arlong ouvrit les yeux, sa main palmée posée sur le coffre renfermant son trésor, la source même de sa puissance et le symbole de leur désespoir. Il sourit cruellement et plissa les yeux de plaisir.

- Je me demande combien de temps ils vont tenir. Et combien succomberont le mois prochain.

Puis il se leva de son siège et sortit de sa cabine. Chaque chose en son temps, se dit-il en allant s'accouder au rebord de son navire. Il fallait procéder par étape. L'endroit lui plaisait assez et en bonus, il n'aurait pas à soudoyer un officier corrompu de la marine comme à chaque fois. La quantité effroyable de monstres marins rôdant autour de l'île sans même qu'elle soit en vue dissuaderait certainement quiconque de venir. Ça le mettait de bonne humeur. Il aimerait que cette situation dure le plus longtemps possible.

- Si ça doit durer, ce serait plus plaisant d'avoir un pied à terre, songea-t-il à voix haute.

- Vous pensez aussi ?

Il reconnut immédiatement dans son dos la voix d'un de ses lieutenants.

- Hachi, salua-t-il sans se retourner. Bien dormi ?

Hachi, un homme-poulpe rose à six bras, se gratta l'arrière du crâne en abordant un sourire gêné.

- J'ai connu mieux...

Ayant voulu économiser un maximum, Arlong n'avait pas privilégié le confort de son bateau. Il serait toujours temps de réquisitionner une maison ou d'en faire construire une par les humains. Dans tous les cas, Hachi savait qu'il n'était pas recommandé de faire des reproches à son capitaine. Jamais Arlong ne blesserait l'un de ses frères, quelle qu'en soit la raison, mais mieux valait tout de même éviter de le contrarier.

De tout l'équipage, Hachi était probablement le plus tendre. Pour être honnête, il n'était pas véritablement hostile aux humains. Il y avait même eu des moments où il avait retenu Arlong pour l'empêcher de tuer ou blesser des humains qu'il trouvait sympathiques, en particulier des enfants. Mais c'était avant la mort de leur ancien capitaine.

De temps à autres, Arlong se demandait pourquoi Hachi avait décidé de le suivre lui, et non leur ancien compagnon Jimbe. Après la mort de Fisher Tiger, l'équipage s'était définitivement scindé en deux. Beaucoup s'étaient ralliés à Jimbe, qui s'était juré de respecter la volonté de leur défunt capitaine, celui d'essayer de vivre en paix avec les humains, et de n'en tuer aucun même s'ils avaient à les affronter.

Jimbe était allé jusqu'à devenir Grand Corsaire, titre que le gouvernement mondial ne réservait qu'aux pirates les plus forts, ceux capables de nuire à ce même gouvernement. En échange d'une protection et immunité diplomatique, les Corsaires devenaient, comme le disait Arlong, les « chiens du gouvernement ». Jimbe avait bien entendu accepté cette proposition dans le but de protéger les siens et de tenter un certain rapprochement avec les humains. Mais Arlong ne l'avait pas supporté.

Devenir le toutou de cette colonie de poux après avoir entendu les derniers mots de leur grand frère ?

Je préfère mourir que de recevoir une goutte de leur sang pollué dans mes veines !

Je ne me soumettrais jamais à eux !

Ils m'ont capturé, et pendant des années, j'ai été leur esclave !

Mon esprit peut voir ce qu'il convient de faire, mais le démon dans mon cœur ne l'accepte pas ! J'ai essayé, mais je n'ai jamais réussi à aimer un seul humain !

Jimbe voulait hériter de la volonté de Tiger ? Alors que lui-même avait été incapable de pardonner aux humains ? Bien ! Il pouvait faire ce qu'il voulait ! Arlong quant à lui, hériterait de sa haine. Il ferait ce qui était juste ! Il l'avait prévenu, la toute dernière fois qu'ils s'étaient vus. Si Jimbe voulait l'arrêter, il ferait mieux de le tuer immédiatement.

Alors quand Jimbe, furieux, lui avait littéralement éclaté la tronche, Hachi l'avait supplié d'arrêter le massacre. A peine capable de marcher, Arlong s'était éloigné en compagnie de ses plus fidèles amis qui partageaient sa vision des choses... et Hachi les avait suivi.

Vraiment, quelle loyauté ! Arlong était son ami d'enfance, ils avaient pratiquement grandi ensemble. On ne tourne pas facilement le dos à une amitié pareille.

Hachi était également un peu bête et se laissait bien souvent piéger. Et lorsque ses gaffes ou sa naïveté ne portaient pas préjudice à l'équipage, Arlong s'occupait personnellement de ceux qui s'étaient moqués de lui. Malgré leurs différences, les deux hommes-poissons restaient donc très liés.

Hachi croisa deux de ses bras, se gratta à nouveau le crâne avec un troisième et étira les trois autres. Puis il se plaça aux côtés de son capitaine et étudia la vue devant eux. Il pointa soudain d'un doigt la falaise rougeâtre, comme si elle venait de surgir de l'océan.

- Nyuu ! On doit avoir une superbe vue de là-haut ! s'émerveilla-t-il.

- Sans doute, sans doute, marmonna Arlong sans même lever les yeux.

Il finit par s'apercevoir que Hachi ne quittait pas l'endroit du regard, comme s'il tentait de percer un secret invisible. Quelque peu intrigué, Arlong consentit enfin à suivre son regard.

Il y avait effectivement quelque chose qui retenait l'attention, quelque chose qui n'aurait pas dû être là. Arlong fronça les sourcils et plongea la main dans la poche de son bermuda. Il en ressortit une longue-vue et chercha l'anomalie. Il réalisa alors qu'il n'avait pas été le seul à avoir eu cette idée.

- Hmpf ! Un petit rat nous observe, commenta-t-il.

- Nyu ?

- C'est cette stupide binoclarde.

En effet, il pouvait la voir dans son instrument, ses cheveux bleus titillant ses épaules couvertes, le poids de son corps appuyé sur son pied nu posé sur un rocher, ses mains tenant avec respect le même type d'accessoire que lui. Cette vision provoqua en lui un remous qui lui fut difficile de qualifier de désagréable. Pour autant cela l'agaça prodigieusement.

Il vit le changement subtil qui opéra sur son petit corps lorsqu'elle comprit qu'elle avait été repérée. C'était comme si l'atmosphère autour d'elle était devenue inexplicablement silencieuse et restreinte, comme si elle avait été attrapée dans l'optique qu'il maniait et qu'elle le savait. Et comme si le seul moyen de s'en sortir était de l'attraper, lui, à son tour, elle ne bougea pas d'un pouce.

- Elle nous voit ? demanda Hachi.

Arlong acquiesça.

- Elle ne baisse même pas les yeux. La paralysie sans doute, ricana-t-il.

A côté de lui, Hachi se mit à gesticuler en faisant de grands signes de ses six bras.

- Coucou ! cria-t-il avec un sourire niais.

Dans son objectif, pourtant trop imprécis, Arlong put presque voir Cléo cligner des yeux derrière sa propre longue-vue. Puis tout sembla se détendre, et elle esquissa un petit sourire timide en rendant son salut, d'abord hésitant puis bien haut. Elle parut alors extrêmement libre.

Arlong crispa les mains autour de l'objet. Ce n'était pas cette vision qu'il était sensé contempler! Elle et son lieutenant n'avaient pas à se saluer ainsi, comme s'ils étaient les meilleurs amis du monde, alors qu'elle était humaine ! C'était contre-nature !

Il sut néanmoins cacher son énervement.

- Cette idiote ne fera pas long feu.

- Nyu ? Comment ça ? fit Hachi qui n'avait rien remarqué de spécial.

Arlong se détourna enfin de la vue et s'éloigna, non sans avoir ajouté avec un plaisir non dissimulé :

- C'est évident, elles sont fauchées ! Et rien, même vivre, n'est gratuit en ce monde !

Alors qu'il disparaissait, il crut sentir l'œil perçant de Cléo dans son dos, et son murmure dans l'air : « la cruauté, même gratuite, se paie aussi ».

ooOoo

Elles étaient fauchées. Et pour la première fois de leur vie c'était un gros problème.

Medley était incapable de dégoter un emploi ou de travailler sans que cela finisse en catastrophe.

Cléo était incapable d'accepter de l'argent venant des autres, surtout en ce moment.

Et Dana, depuis trois jours, refusait d'adresser la parole à ses sœurs.

- Tu crois que ça va durer longtemps ? bougonna Medley en désignant d'un mouvement de tête irrité l'étage au-dessus.

Cléo haussa les épaules et eut un air triste en se remémorant ce qui s'était passé, le lendemain du débarquement.

ooOoo

Cléo et Medley étaient occupées à trier les débris maintenant dehors en prenant un soin tout particulier à rester éloignée l'une de l'autre. Cléo venait juste de finir de colmater les trous dans les murs avec des tissus, vêtements ou duvets lorsqu'un cri avait retenti.

- Je vous déteste !

Interloquées, elles avaient d'abord cherché à qui s'adressait cette hostilité soudaine avant de réaliser qu'elles étaient bel et bien les seules personnes présentes.

Toujours attelées aux travaux de reconstruction tout en tentant de s'ignorer, elles n'avaient pas vu Dana débouler telle une furie, des éclairs dans les yeux, droit sur elles. Son expression ne mentait pas, elle leur en voulait.

Medley fut la première à se ressaisir.

- C'est ça, et moi j'adore les relations humaines, c'est bien connu. Et il va pleuvoir des éléphants verts.

Cléo cilla. Pourquoi verts ?

Une bouffée de colère coincée dans sa gorge, Dana pinça fortement des lèvres et pointa un doigt accusateur sur elle.

- Toi ! C'est de ta faute si Yan ne veut plus me parler !

Cléo se sentit un peu honteuse, mais une telle déclaration ne put que la réjouir. Medley, quant à elle, étala ouvertement sa joie.

- Yes ! clama-t-elle en frappant victorieusement dans ses mains avec enthousiasme. Enfin une bonne nouvelle ! Alléluia !

Elle fut interrompue par des cris de rage brisés.

- Ferme-la ! Sans cœur ! Tu n'es qu'une grosse jalouse ! Tu comprends rien ! T'as jamais rien compris !

Ce n'était pas souvent que Dana devenait insultante, aussi l'atmosphère se tendit d'un seul coup. Et Medley plissa les yeux, dangereusement.

- Je comprend mieux que la principale intéressée. Je comprend que c'est la meilleure nouvelle que j'ai entendue de ma vie.

Cléo jugea bon d'intervenir.

- Dana, te rends-tu seulement compte que si Medley n'avait pas... emprunté de l'argent à Yan, tu ne serais probablement plus là ? Elle t'a sauvé la vie.

- Ouais, ouais ! renchérit Medley, contente d'être enfin approuvée.

Cléo fit de son mieux pour oublier leur conversation de la veille. Elle poursuivit :

- Et aussi, si Yan tenait réellement à toi, il aurait pu payer de lui-même ? Il aurait été content même que tu aies la vie sauve. Et au lieu de ça...

- Toi non plus tu ne comprends rien ! contra Dana qui s'était mise à trembler. Tu es dans le même camp qu'elle ! Ce... ce n'était pas sa faute ! Ce sont ces sales pirates ! Et personne n'a essayé de m'aider, ils faisaient bien trop peur ! Seul Yan a été assez courageux pour réussir à leur parler un minimum !

Medley eut une moue ironique bien appuyée.

- Leur parler pour mieux nous vendre ? En effet quel courage ! Ça lui ressemble tellement. Cléo, elle, leur a parlé, même si ça n'a servi à rien.

Cléo ne put décider si elle se sentait insultée ou félicitée, mais quelque part, elle sut que Medley reconnaissait son courage. Dana tenta de ne pas se laisser démonter.

- Il... à ce moment-là, il pensait avant tout à la sécurité du village ! hurla-t-elle avec des yeux brillants.

Cléo secoua la tête, incrédule.

- Dana, est-ce que tu te rends compte de ce que tu dis ?

Ce n'était manifestement pas le cas. La petite brune cria sans l'entendre.

- Pourquoi vous avez fait ça ? J'aurai préféré mourir que de lui causer du tort !

Cette fois, Medley botta en touche avec la légèreté d'un bulldozer. Et Cléo sut que ce serait irrattrapable.

- Tu sais quoi ? Vas-y ! Vas rejoindre ton gentil petit chéri qui pense si bien au bien-être de tous ! Tant que tu y es, rejoues-nous le scénario que nous a fait ta mère : n'oublie pas de te faire engrosser bien profond, puis de te faire jeter comme une vieille chaussette, et surtout n'oublie pas de crever seule, délaissée par tes seules alliées que tu as rejetées, après avoir abandonné ton bâtard !

Il y eu un silence de mort qui confirma ce que Cléo craignait: irrattrapable.

Après ce qui parut une éternité, Dana tourna les talons et prit la fuite à toutes jambes en vomissant des larmes de rage, trahie dans l'âme.

ooOoo

- Cette fois-là, tu as été bien trop loin.

Assise en face de Cléo à leur nouvelle table de fortune, objet symbolisant leur réconciliation puisqu'elles l'avaient confectionnée enfin ensemble, Medley grimaça pour signifier qu'elle était au courant. Au moins, d'un commun accord silencieux, elles avaient estimé que trois sœurs qui ne se parlaient plus, c'était trop. Ainsi, elles avaient décidé d'enterrer la hache de guerre. Pas trop profondément tout de même, juste au cas où.

- Mais tu te rends compte, elle est encore plus con que toi ! râla-t-elle en faisant passer cette nouvelle pour un exploit.

- Je te remercie, soupira Cléo. Tu sais toujours trouver les mots pour faire plaisir.

Cléo avait parfois du mal à cerner si la méchanceté de Medley était volontaire ou inconsciente. Était-ce possible que ce soit un mélange des deux ? Ce qui était certain, c'est que dans un cas comme dans l'autre, elle ne mesurait pas les conséquences désastreuses qu'elle provoquait. Car, comme elle le disait elle-même, Medley ne faisait que dire la vérité et c'était ce qui faisait mal.

En ce qui concernait la famille de Dana, le sujet était tabou. Alors lui ressortir ces douloureux souvenirs d'une façon aussi dure ne pouvait qu'aggraver la situation.

Il n'y avait qu'un élément falsifié dans l'histoire : la mort de sa mère. Elle était bien en vie et habitait dans le village voisin, à Libblanc. Elle venait parfois à Chryselle, donc il leur arrivait de la croiser de temps en temps.

Seulement pour cette femme, Dana n'était pas sa fille. Elle l'avait conçue, portée, mise au monde, mais elle n'était pas sa mère. Quelque chose qu'elle n'avait jamais voulu ne pouvait pas être à elle. Dana avait juste été un cadeau empoisonné qui venait d'une autre dimension dépassant l'entendement, et qui aurait emprunté son corps comme vecteur pour venir ici.

Cette mère qui n'était pas mère avait donc abandonné cette fille qui n'était pas sa fille, alors qu'elles respiraient le même air depuis seulement quelques heures.

Dana aurait pu grandir sans jamais connaître la vérité. Elle n'avait d'ailleurs pas cherché à la connaître. Ses grands-parents maternels l'avaient recueillie et choyée, sans jamais lui parler de cette maman qui n'était jamais venue les voir depuis son départ à Libblanc. Vivre dans l'ignorance était très agréable.

Et un jour, Dana avait rencontré son père.

ooOoo

Certains mystères restaient irrésolus, ainsi sans que l'on sache pourquoi ou comment, il avait su qui elle était. Il ne l'avait jamais vu grandir, il n'était pratiquement jamais venu à Chryselle avant et ne l'avait donc jamais croisée. Mais il l'avait reconnue au premier regard.

L'homme à femmes qu'il était l'avait donc abordée, avec un petit sourire en coin malicieux. Il l'avait prise à part et avait désigné une personne parmi d'autres.

- Tu vois cette femme là-bas ? C'est ta mère.

Le regard de Dana avait oscillé entre les deux adultes sans comprendre.

- Ne veux-tu pas aller la voir ?

Il y avait quelque chose de très hypnotisant chez cet homme. Ses mots envoûtaient l'esprit et endormait toute vigilance. Et avant qu'elle ne le réalise, Dana se trouvait devant cette femme.

- Maman ?

La femme s'était figée et avait lentement tourné la tête vers elle. Une expression digne de quelqu'un dont le pire cauchemar s'était réalisé était peinte sur son visage.

L'instant d'après, tout devenait confus.

ooOoo

- Cet homme est le digne portrait de Yan, un vrai salopard. Et pourtant, malgré le mal qui lui a été fait, Dana a choisi de tomber amoureuse de ce même type d'ordure. Je ne comprend pas comment c'est seulement imaginable.

Medley donna quelques coups d'ongles agacés à la surface de sa tasse ébréchée, avant de la porter vivement à ses lèvres. Le liquide lui brûla le palais et la langue et elle se mis à jurer copieusement.

De son côté, Cléo ferma les yeux et essaya d'imaginer. Comment pouvait-on aimer un garçon ressemblant à un père tel que lui ?

Un père qui s'était servi de sa fille pour se débarrasser de sa compagne, devenue envahissante et inutile.

ooOoo

Les femmes généreuses, jeunes et fraîches étaient tout ce qui comptait pour lui. Elles lui permettaient de savourer son pouvoir sur elles et de se sentir comme un Dieu. Ces femmes devaient être prêtes à tout pour lui, c'était un critère indispensable. Il adorait les pousser jusque dans les limites du tourment, juste pour voir jusqu'où elles iraient pour lui. Si elles s'arrêtaient en route, il les abandonnait. Si elles désobéissaient ou protestaient, il les envoûtaient à nouveau à la frontière de l'extase, leur faisait sentir qu'elles pourraient goûter au pur bonheur si elles avançaient encore d'un pas.

Et alors, il les poussait dans le vide.

Ce jour-là, las de jouer avec cette femme défraîchie, il l'avait précipitée à son tour, accompagnée de cette enfant.

Il les avait rejoint subitement et sans bruit, s'était planté devant cette femme et sans aucune honte, avait commencé à la caresser sous ces yeux innocents. Tout respirait la douceur, l'envie, ainsi qu'un étrange soupçon de menace. Le frôlement des doigts sur la peau frissonnante, la caresse de ses lèvres et de son souffle sur son visage comblée, ses mots si doux susurrés dans son oreille.

- Pourquoi ne t'es-tu pas débarrassée d'elle ?

Il lui avait mordillé le cou alors qu'elle tentait de répondre. Seul un gémissement en réchappa.

- Il fallait faire ce que j'avais dit. Mais tu as tout gâché. Tout, tout, tout...

Ses mains s'étaient refermées sur sa poitrine et pétrissaient lentement, tendrement.

- C'est de ta faute, tu sais ?

Il finit par la coincer fermement contre lui, pour lui faire sentir à quel point la prochaine action allait être démentiellement jouissive.

Puis il lui leva le menton en un geste exquis du doigt.

- N'apparais plus jamais devant moi, traîtresse.

Sa voix était devenue tranchante et lui avait percé le cœur lorsqu'elle comprit qu'elle n'aurait jamais ce qui lui tendait les mains une seconde auparavant.

Dana avait assisté à toute la scène, mais malgré son statut de spectateur de premier rang, elle n'avait pas tout compris.

Quelle était cette chose qui avait poussé dans le pantalon de cet homme ?

Qu'avait-elle donc fait pour recevoir cette caresse de lui, emplie d'ironie, sur sa tête ?

Pourquoi repartait-il déjà, une belle jeune fille fraîche rosissante sous le bras ?

Pourquoi sa mère s'était-elle mise à hurler soudainement ?

Et qui était donc ce petit monstre qui avait emprunté son corps pour détruire sa vie ?

Il lui fallut longtemps pour tout saisir. Malgré ses grands-parents qui lui conseillaient de tout oublier, malgré leurs efforts pour lui faire croire que rien de ce qui s'était passé n'avait de rapport avec elle, ce jour était resté gravé dans sa mémoire jusqu'au moindre détail. Fatalement, un jour, l'explication s'était imposée d'elle-même. Et cela avait été dur à accepter.

Mais le message erroné qu'elle avait inconsciemment enregistré ce jour-là ne s'était pas estompé : les hommes comme son père étaient ceux qui garantissaient le bonheur ultime, il n'y avait qu'à se souvenir de la réaction de sa mère. Ça devait donc être vrai. Seulement, les femmes comme sa mère n'avaient juste pas su se garantir ce bonheur.

Dana ne ferait pas la même erreur que sa mère. Elle saurait préserver ce bonheur qui l'attendait. Elle rencontrerait un homme comme son père, et elle serait prête.

C'était là la seule explication pour Cléo.

- En un sens, elle a raison quand elle dit que nous ne pouvons pas comprendre. Et que nous ne pouvons pas l'atteindre.

- Je m'en fous, grogna Medley qui tentait de se convaincre elle-même.

Cléo soupira et se leva.

- Je vais courir, déclara-t-elle.

Et elle sortit.

ooOoo

Au cours de sa promenade, Cléo put constater que l'état du village de Chryselle n'était pas une exception. Dans leur sillage, les pirates n'avaient laissé que désolation et traumatismes. A Libblanc, elle fut soulagée de voir que tout le monde avait pu payer. La rancœur et l'abattement planaient néanmoins sur les habitants. L'angoisse de la prochaine rencontre avec les hommes-poissons était palpable.

Pendant que Cléo faisait une liste mentale des dégâts et réfléchissait à la façon de se rendre utile, elle entendit des propos assez inquiétants.

- Il nous faut réagir ! Prenons les armes tous ensemble !

Interloquée, elle chercha l'origine des voix agitées et aperçut un groupe grossissant à vue d'œil.

- Tu n'es pas fou ? Tu as vu leur force ? Même si cette saleté de requin était seul contre nous tous, il s'en sortirait indemne après nous avoir tous tués !

- On ne peut pas rester sans rien faire !

- Ouais il a raison !

- S'il vous plaît soyez raisonnables !

- Tu veux payer toute ta vie ? Attendre la mort ? Qu'est-ce qui est raisonnable d'après toi ?

Cléo jugea bon de s'approcher. La tournure que prenait la discussion houleuse ne lui plaisait pas. L'image de Dana morte lui apparut et elle sentit son cœur tomber en chute libre. C'était ce qui avait failli se passer, parce qu'elle avait essayé de changer les règles que les envahisseurs avaient imposées. Un faux pas et n'importe qui pouvait y passer.

Non, ce n'était pas la solution, ils n'avaient pas l'étoffe pour riposter ainsi.

Au moment où elle voulut prendre part au débat, quelqu'un la devança.

- Silence ! Fermez-là, bande d'abrutis !

Cléo sursauta, à l'instar de tous les autres. Elle reconnut un homme qu'elle connaissait bien, Gunther. Il travaillait dans un restaurant assez apprécié, un choix assez étonnant quand on connaissait son horreur pour les querelles et la pression. Mais il aimait manger, en témoignait sa corpulence, et partager les saveurs culinaires avec les autres. C'était lui qui avait appris à Cléo les bases de la cuisine.

Gunther était d'ordinaire très calme et préférait intérioriser. Il n'était pas dans sa nature de sortir de ses gonds. Le silence qui suivit ses propos illustra donc la surprise générale.

- Faites marcher vos têtes avant de dire des conneries !

Il pointa un doigt sur celui qui avait lancé la brillante idée de prendre les armes.

- Toi ! Tu es si pressé que ça de mourir ? Tu sais très bien comme tout le monde qu'on n'a aucune chance ! On ne peut pas régler ça par nous-mêmes !

Son interlocuteur sembla se ressaisir.

- Tu proposes quoi alors, hein, monsieur je-sais-tout ? On ne peut pas savoir tant qu'on a pas essayé !

Un éclair inquiétant flasha dans les yeux noirs de Gunther et les traits de son visage se tordirent douloureusement. Les dents serrées, il s'avança et saisit son adversaire par le devant pour l'approcher de son visage. Vraiment, cette attitude, même en ces temps durs, était très anormale.

Machinalement, Cléo s'avança et posa ses mains sur le bras tendu de cet homme métamorphosé. Elle faillit en perdre ses mots. Gunther, qui n'avait jamais lancé d'offensive, ne semblait pas savoir quels gestes effectuer ni quels mots proférer. Et il était extrêmement contracté.

- Gunther ? l'appela doucement Cléo.

Le regard de l'homme se posa avec difficulté sur elle. Puis il sembla vaciller et, tentant vainement de résister, il lâcha sa prise et se prit le visage dans ses mains. Cléo caressa son dos qui se mit à trembler, pour tenter d'apaiser sa respiration secouée de sanglots.

- Ils sont morts, articula-t-il.

Cléo tressaillit, ses mains s'immobilisèrent. Elle entendit vaguement quelqu'un demander « qui ? » avant que Gunther ne rugisse à nouveau.

- Les habitants de Skéolia ! Ils sont tous morts, putain !

Sans pouvoir le croire, à l'instar de tous les autres, Cléo tourna la tête vers le relief montagneux qu'ils apercevaient au loin. Skéolia avait été construit sur le flan est, là où la montagne l'avait permis. C'était le plus petit village de l'île, et on n'y connaissait personne qui ne soit pas sympathique, généreux, travailleur et solidaire. Comment était-ce possible ?

Gunther leur raconta alors, abattu, comment il s'était rendu là-bas pour se rendre compte de la situation. Comment il n'avait été accueilli que par une vision des plus déchirantes. Comment il avait dû surmonter sa peine et son horreur pour enjamber les cadavres figés et rejoindre le dernier villageois encore en vie, à moitié enseveli sous les décombres. Et comment il avait écouté son récit douloureux et rageur, au bord des larmes, avant que la vie ne quitte définitivement son corps.

- L'un d'entre eux n'avait pas assez d'argent pour toute sa famille. Alors... alors...

Gunther se mordit la lèvre et sa gorge enfla pour étouffer sa douleur. Les auditeurs commençaient enfin à assimiler la réalité et beaucoup se rendirent à leur tour, cédant sous la tristesse et le bouleversement. Les habitants de Skéolia étaient soudés comme l'étain. Quiconque s'en prenait à l'individu se mettait à dos la communauté entière. Ils surent alors ce qu'il s'était passé. Ils les imaginèrent prendre les armes et crier leur hargne. Et résister jusqu'au dernier.

- Ils n'ont pas accepté... ils ont seulement voulu se défendre !

Il regarda à nouveau le meneur, lui aussi plongé dans une brume d'amertume étouffante, et s'adressa à lui après une inspiration tremblante.

- Ils se sont mis à tous contre ce monstre. Cette saloperie de requin n'a même pas utilisé d'arme, et personne n'a réussi à l'égratigner. Penses-tu réellement avoir une chance, si infime soit-elle, contre son équipage au complet ? Après ce carnage ?

Ravalant sa rage et serrant les dents, l'homme baissa lentement les yeux. C'était impossible, en effet. Les ardeurs étaient à présent toutes éteintes, la colère noyée dans l'effroi et le tourment. Des sanglots fusaient ici et là, brisant le silence qui se voulait respectueux.

Tremblante, Cléo lâcha enfin son ami et s'enlaça elle-même. Elle ne devait pas rester là, elle allait craquer. Des images de ces gens lui venaient, tellement vivantes et gaies que c'en était déchirant. Des sourires de toutes sortes, timides, immenses, rieurs, laissaient place aux gestes quotidiens et banals qu'elle leur remarquait parfois.

La façon dont un enfant balançait sa jambe d'avant en arrière lorsqu'il était assis sur un banc de pierre, le pied taquinant l'herbe. La manière dont une femme se caressait tantôt les lèvres tantôt l'oreille droite lorsqu'elle réfléchissait, comme si elle en créait la forme au lieu de l'éprouver. Le délicat mouvement de doigts de quelqu'un dont le visage s'estompait, alors qu'il faisait tournoyer un stylo plume qui semblait contenir les secrets du monde. Le rythme des travailleurs dans la forge, créant un air qui s'éteignait malgré une lutte désespérée. Un autre sourire sans visage. Un rire familier sans pouvoir mettre un nom dessus. Une masse sombre projetant une multitudes d'ombres au sol. Et enfin, la lumière ravageuse qui engloutit absolument tout.

Ils n'étaient plus là.

C'était insensé, incompréhensible et surtout injuste.

Lorsque Cléo recouvra ses esprits, elle se tenait devant les ruines de Skéolia. Ses pas l'y avaient menée machinalement, urgemment. Mais il n'y avait plus rien à sauver. Elle sentit les larmes monter, son visage se tordre, mais elle ne fit rien pour se contenir.

ooOoo

Lorsqu'elle revient, bien plus tard, elle ressemblait à un errant égaré. Le monde était soudain devenu plus gris, plus froid, irréel et sans saveur. Les sons ne l'atteignaient plus, son cœur battait silencieusement.

Sur sa route, elle croisa un groupe muni de pelles et de pioches. Parmi eux, Gunther s'arrêta et voulut lui dire quelque chose, mais il ne put s'y résoudre. Il finit par l'enlacer et pleura à nouveau. Derrière eux, les autres du groupe adressèrent quelques mots au jeune homme qui acquiesça douloureusement, et il se remit péniblement en route. Cléo les regarda s'éloigner sans comprendre.

Sur son chemin, alors qu'elle traversait Libblanc puis Chryselle, divers amas de personnes s'étaient formés, et tous étaient en pleurs. Une femme commençait à céder à la panique lorsque son mari lui administra une gifle. Cela la calma et elle resta silencieuse, tandis que l'homme recouvrait sa bouche de sa main en lui demandant pardon.

Le bruit de la gifle suivit de cette vision réveilla Cléo. Il ne fallait pas que la situation empire davantage. Jamais ils ne tiendraient.

Elle se dirigea machinalement vers la plage où se tenait toujours le navire des hommes-poissons. S'ils ne pouvaient rien faire contre eux, elle devait trouver autre chose. Elle était persuadée que Medley tenterait une approche plus meurtrière et, étonnement, discrète. Cléo ne voulait pas en arriver là. D'abord ça pouvait échouer et déclencher leur rage, ensuite elle n'approuvait pas ces méthodes. Elle devait trouver autre chose.

Et pour cela, elle devait leur parler, découvrir quelque chose qui en valait la chandelle, négocier...

Une sueur froide lui glaça le dos et elle ralentit l'allure. Ne risquait-elle pas ainsi de remettre en danger Dana ou quelqu'un d'autre ? Même si elle leur parlait seule, ils savaient quelles personnes viser si elle faisait un faux pas. N'avaient-ils pas prouvé qu'ils en étaient capables ?

Taisa, que dois-je faire ?

Elle ne sentit aucune main se poser sur son épaule.

Peut-être valait-il mieux ne rien faire du tout. Cela ne servirait probablement à rien. De toutes façons, il était certain que, en échange de leur départ, leur capitaine exigerait de l'argent. Beaucoup, beaucoup d'argent. Et elle ne savait même pas comment en trouver pour assurer sa survie et celle de ses sœurs dans un mois.

Et ça m'étonnerait que Yan nous laisse lui en emprunter à nouveau.

Alors que le bateau était enfin en vue, elle s'arrêta comme paralysée. Elle voulait tellement faire quelque chose ! Elle ne voulait pas que le drame de Skéolia se reproduise ! Et maintenant qu'elle approchait de sa destination, elle doutait. Au fond d'elle-même, elle savait qu'elle perdait du temps et de l'énergie.

Pour la première fois depuis un très long moment, elle en vint à avoir ces pensées noires qui côtoient la rancœur.

Maudit sois-tu, pirate !

Elle perçut soudain du mouvement dans sa vision. L'un des hommes de main d'Arlong l'avait repérée et sautait à terre pour s'approcher. Mince ! Elle était restée trop longtemps immobile devant leur bateau, elle devait paraître bien suspecte.

Des cheveux verts noués en une queue de cheval, deux jambes révélées par un short et également une queue surmontée de petites crêtes jaunâtres qui suivaient sa colonne vertébrale jusqu'à la base de sa nuque. Sa peau était bicolore, majoritairement bleue foncée, blanche sur le torse, sous les bras et le devant de son visage. Pas d'erreur possible, Cléo reconnut le jeune Katsu. Elle grimaça au souvenir de la destruction de sa maison. Et comme s'il avait deviné ses pensées les plus intimes, Katsu attaqua directement le sujet :

- Tiens tiens tiens ? Que fait un humain par-ici ? N'aurais-tu pas des travaux à faire ailleurs, par le plus grands des hasards ?

Les lèvres pincées de Cléo se tordirent pour former un sourire ironique et aigre.

- Ils sont en cours, merci de cette sollicitude. Pourquoi, tu veux nous donner un coup de main ?

Katsu plissa les yeux et lui renvoya un sourire identique.

- Bien sûr, qu'est-ce que je dois briser ?

Dans son état normal, Cléo n'avait jamais été talentueuse en ce qui concernait la répartie. Néanmoins, la colère qui fourmillait dans ses entrailles s'en chargea pour elle avant qu'elle n'ait pu la retenir.

- Je ne sais pas, le crâne de ton capitaine serait sans doute un bon commencement !

Elle avait débité cela sans réfléchir. Les images encore fraîches dans sa tête avaient parlé pour elle. Et à partir de cet instant, ni elle ni Katsu ne cherchèrent plus à dissimuler leur animosité grandissante.

Katsu fut celui qui ouvrit physiquement les hostilités. Il se rua en avant, mais Cléo était prête et elle esquiva. Le sourire fier de Katsu se transforma en une grimace irritée. Il renouvela son assaut, encore et encore, toujours un peu plus vite et précis à chaque fois. Mais pas une fois il ne put l'atteindre. Et voir cette humaine esquiver ses coups sans riposter, comme s'il n'en valait pas la peine, l'indigna profondément.

- Tu feras moins la maline quand j'aurais appelé mes camarades ! vociféra-t-il.

- Oh, mille excuses, j'ignorais que tu avais besoin d'aide contre un simple humain désarmé !

Avec un rugissement, le jeune homme-poisson chargea à une vitesse effarante. Cléo put sentir et même entendre le déplacement de l'air dans chacun de ses mouvements. Et curieusement elle ressentit un mélange de peur et de satisfaction. Elle tenait tête à un pirate et, dans le même temps, elle affrontait une personne dont le niveau de rapidité approchait grandement du sien. C'était excitant !

Elle ne devait pas le sous-estimer... mais le fait qu'il le croit lui procura un plaisir coupable. Même elle n'était pas imperméable à ces sensations lorsqu'une personne le méritait.

Dans leur danse dangereuse, des perles de sueur commençaient à se former. A présent, l'endurance entrait en piste. Et Katsu semblait avoir dépensé trop d'énergie dans sa colère pour se maintenir au niveau. Et il parlait aussi un peu trop.

- Ah, tu vas voir ! Viens ici ! Tu... mais bordel, arrêtes de bouger !

Tout en continuant d'esquiver, Cléo étudiait son adversaire. Il faisait à peu près sa taille. Il était jeune, plus jeune qu'elle. Peut-être un peu plus âgé que Dana. Elle le devinait impulsif et immature. Et à en juger ce qu'elle avait vu, il semblait en pleine formation avec Arlong pour devenir un pirate anti-humain. Ce jeune garçon était sans doute en train d'être façonné à l'image de son capitaine, ce qui devait forcément trahir une innocence qu'on était en train de tordre. Enfin, malgré sa compétence à détruire les biens immobiliers, elle ne pouvait l'imaginer participer à un massacre.

Quel genre d'homme pouvait bien vouloir conditionner les plus jeunes à la haine ?

- Aaaah mais putain ! hurla Katsu, la coupant dans ses réflexions. Je vais te crever ! Arrête de gesticuler comme ça ou je crève ta famille aussi !

Le cœur de Cléo bondit dans sa poitrine et elle faillit s'immobiliser. Mais elle se ressaisit juste à temps pour éviter le coup suivant qui fit voler plusieurs mèches de ses cheveux. Non, cette fois, elle ne se laisserait pas faire ! Pas contre un gamin qui pouvait encore être sauvé.

- Tu as donc si peu d'honneur en toi ?

- Ah ! L'honneur ? C'est quoi ce grand mot ? Ça ne sert qu'à faire joli !

- Non, c'est quelque chose de noble qu'on peut associer à la fierté. Je croyais que vous en étiez emplis, en tant qu'êtres « supérieurs ».

Les mouvements de Katsu semblèrent ralentir, mais c'était peut-être uniquement du à la fatigue. Cléo poursuivit.

- Pourrais-tu dire en ton for intérieur que tu es fier de m'avoir matée en ayant eu recours au chantage ? Et non en combat loyal ? Irais-tu le crier sur tous les toits du monde ?

- Je n'ai pas à être loyal envers un sale humain comme toi !

Haletant, en sueur, Katsu s'était imperceptiblement éloigné et avait cessé d'attaquer. Craignant que cela ne dure pas, Cléo profita de l'instant pour le tester une bonne fois pour toutes.

- Si c'est vraiment ce que tu penses, si tu crois réellement que tu pourras en être fier, alors je t'en prie.

Elle planta ses pieds dans le sol et écarta les bras en signe de trêve. Elle se tint là, sans défense, mais son regard ne vacilla pas, et ni son corps ni sa voix ne trembla.

- Je ne bougerais pas ni ne me défendrais. C'est quand tu veux.

Pendant un moment, Katsu ne bougea pas, indécis. Puis un nouveau sourire mauvais étira ses lèvres et il s'avança, lentement cette fois, savourant cette opportunité. Comme elle l'avait promis, Cléo ne bougea pas d'un cil, pas même lorsqu'il se planta droit devant elle. Son regard ferme et confiant vrilla celui de Katsu.

Enfin, le jeune mousse se décida et agit. Il la poussa violemment pour qu'elle tombe en arrière. Il ne rencontra aucune résistance en entrant en contact avec elle. Il la regarda s'écrouler avec un gémissement contenu. Voilà ! C'était le moment qu'il attendait, le moment où il allait enfin voir sa confiance s'envoler, accompagnée de son air de défi odieux ! En fait elle croyait le manipuler, elle pensait qu'il ne ferait rien après l'avoir appâté, bien sûr ! Ça ne marchait pas comme ça !

Il la toisa de haut, se sentant revigoré, et chercha ses yeux... qui étaient toujours aussi inflexibles.

- Bravo, commenta-t-elle. Impressionnant, vraiment. Avec ça tu auras de quoi te vanter.

Indigné, un rictus mauvais sur le visage, Katsu la gratifia d'un coup de pied. Elle serra les dents mais ne rendit pas les armes pour autant.

- Ferme-la ! cracha-t-il.

Il continua quelque peu, espérant la faire réagir. Il se sentait de plus en plus frustré, presque désespéré. Pourquoi, alors qu'elle était à terre à se faire rouer de coups, dominée, avait-il l'impression de perdre la bataille ? Pourquoi se sentait-il si mal à chaque coup ?

- Bats-toi bordel ! cria-t-il en appuyant son pied sur son torse, juste au niveau de la clavicule. Tu crois t'en sortir comme ça ?

Cléo parvient à sourire à travers sa douleur. Cette situation lui rappelait d'anciens souvenirs douloureux, mais aujourd'hui elle était capable de riposter, à sa propre manière.

- Avec des gens sans honneur, il vaut mieux ne rien croire. En parlant de ça, comment te sens-tu ? Héroïque ? Glorieux ?

Ce n'était pas sensé arriver mais à ses mots, Katsu se sentit encore plus mal. Il serra les dents à son tour et augmenta la pression de son pied. Il vit les traits de cette idiote se déformer, ses yeux se fermer brièvement sous l'effet de la douleur, mais son sourire persista.

- Non ? Toujours pas ? souffla-t-elle avec difficulté. Dans ce cas, cogne juste un peu plus fort. Ça devrait aller non ?

- Tais-toi.

La voix de Katsu devenait grinçante. Cléo persista.

- Pourtant ça devrait marcher, non ? Tu n'as qu'à repenser au moment où tu as détruit notre maison, alors que nous n'avions rien fait. Ou mieux, pense au jour où tu tueras enfin quelqu'un qui ne pourra même pas se défendre. Alors ? Ça va mieux ?

- Tais-toi !

Katsu changea de position : il posa un genou à terre pour se rapprocher d'elle. Puis il leva le poing, prenant de l'élan. Son visage trahissait une colère bouillonnante mais ses yeux s'ouvraient sur son désarroi. Cléo imprima cette image de lui et parvint à enlever ses lunettes avant de fermer les yeux. C'était tout pour l'instant. La suite lui appartenait. Dans tous les cas, elle laisserait sur lui une marque bien plus profonde que de simples coups.

ooOoo

Medley était en train de poncer des planches de bois récupérables lorsqu'elle vit Cléo revenir. Immédiatement elle laissa éclater sa mauvaise humeur.

- Ah enfin te voilà ! On peut dire que tu as pris ton temps ! Franchement, tu...

La phrase resta en suspens et ne fut jamais terminée, car Medley venait enfin de discerner le visage de sa sœur. Une expression peu commune envahit celui de Medley, qui laissa sans retenue la peur et l'effroi contrôler ses traits.

- Oh putain ! Mais qu'est-ce qui t'es arrivé ? Attends, viens là, ça va aller !

Elle accourut pour l'aider à marcher et la soutint aussi fermement et délicatement à la fois que possible, ce qui n'était pas évident. Elle entendit Cléo émettre un petit rire.

- C'est si grave qu... aie ! Ah oui, si ça... fait mal même... quand je parle...

- Alors tais-toi, bordel ! Oh mon... qui t'as fait ça ? Ah non, ne parle pas ! Je... Oh je vais tuer celui qui... mais plus tard hein ! Je suis sûre que c'est lui ! Quel enfoiré ! Attends, mets-toi ça dans le nez ! T'as perdu combien ? De... de sang je veux dire ? Mais... BORDEL DANA ! VIENS M'AIDER !

Un grognement s'échappa de la gorge de Cléo alors qu'elle faisait des signes de la main. Elle tenta de lui faire comprendre que ça allait, seul son visage en avait vraiment pâti. Et même à ce niveau ça aurait pu être bien pire. Elle s'en tirait avec des ecchymoses et des saignements. Pas de dents cassées ou d'os brisés. Son dos lui faisait un peu mal aussi, mais elle se força à le dissimuler. Katsu n'avait heureusement pas la force, ou la volonté meurtrière, d'Arlong.

Elles entrèrent lentement dans la maison et Medley la dirigea vers le matelas pour allonger avec précaution Cléo qui tentait toujours de se faire comprendre par des gestes.

- Arrête de bouger ! s'offusqua Medley qui tentait de se calmer. Je reviens, il faut des bandages ! Ah, et de l'alcool ! Et... bon je reviens !

Et elle disparut à l'étage. Cléo écouta ses bruits de pas précipités et ses jurons colorés noyés dans un capharnaüm de divers objets poussés, jetés par terre ou manipulés vivement. Puis elle entendit des coups sourds et urgents contre une porte au même étage, sans doute celle de Dana.

- Ouvre-moi tout de suite ! Cléo ne vas pas bien !

La voix lointaine de Medley fut suivit d'une autre série de coups, puis d'un juron que Cléo n'oserait jamais répéter et enfin d'un énorme craquement de bois. Cléo soupira.

Et aller ! Une porte de plus à réparer !

Elle amorça un mouvement de la tête qui lui fit mal, grimaça et ferma les yeux. Dans le noir qu'elle s'accordait, elle y reconstitua la scène exacte qui avait eu lieu plus tôt. Elle se peignit du mieux qu'elle pouvait l'imaginer mais ne put réussir à reproduire son propre visage avec précision, le laissant au mieux dans le flou. Au-dessus d'elle, elle matérialisa Katsu plus nettement, dans la dernière position que ses yeux avaient enregistré.

Puis elle l'anima. Il l'avait cognée plusieurs fois, lorsqu'il avait parlé sa voix avait semblé teintée de panique, comme s'il cherchait en lui quelque satisfaction qu'il ne trouvait pas. Mais il continuait, pensant que ça irait mieux. Cléo avait patiemment attendu qu'il finisse de se déchaîner. Évidemment cela avait fait mal, et elle détestait avoir mal, mais étrangement elle sentait que c'était la bonne chose à faire. Pour lui faire comprendre combien cette violence était inutile, elle devait l'endurer et la balayer, en rire, transformer sa force brute en humiliation, en mauvaise chose tout simplement.

Ainsi, un sourire douloureux se forma sur les lèvres de Cléo lorsqu'elle rejoua leur dernière interaction. Katsu s'était enfin lassé de son combat vide de sens qu'il menait tout seul et se relevait. Il n'avait pas eu l'air triomphant même s'il essayait de se persuader qu'il le méritait. Les mots qu'il aurait voulu lui cracher au visage pour affirmer sa supériorité ne sortaient pas. Cléo non plus ne pouvait plus parler, mais elle avait trouvé une autre manière de donner le coup de grâce.

Elle avait applaudi. Un applaudissement lent, ironique, qui résonnait dans tout l'espace, comme s'il n'existait que ce seul son dans ce monde. Et la vaincue avait pu voir la honte s'étaler sur le visage du vainqueur sans gloire.

La scène s'arrêtait là. De toutes façons, Medley redescendait.

- Oh mais c'est pas vrai ! s'exclama-t-elle tout de go. Où est-ce qu'elle est encore passée ?

Cléo ouvrit les yeux et lui fit un signe pour attirer son attention.

- Si tu... parles de Dana... je l'ai... aper-çue... aie ! desc-endre au v-village... plus tôt.

Medley s'immobilisa un instant avant de souffler par le nez.

- Alors elle est sortie furtivement ? se dit-elle en se rapprochant de son amie avec un onguent. Pas une pour rattraper l'autre ! Il y a vraiment des gifles qui se perdent ! Sois heureuse que tu en aies déjà trop pris toi aussi ! Quelle que soit la situation de merde dans laquelle tu t'es fourrée, t'as sans doute été vraiment con !

Cléo ne put s'empêcher de rire douloureusement. La voix de la vérité avait sans doute encore parlé.

- J'ai juste... donné... une leçon à... quelqu'un.

Un sifflement de douleur l'interrompit alors que Medley appliquait la mixture sur sa peau. Puis elle l'entendit soupirer de dédain.

- J'ai plutôt l'impression qu'il s'est passé le contraire !

Cléo secoua faiblement la tête.

- Non, crois-moi.

- Autant que je le peux, c'est à dire pas beaucoup.

Puis elle sembla noter l'épuisement de Cléo qui n'avait plus beaucoup d'énergie.

- On en reparlera plus tard. Repose-toi, abrutie.

Le dire n'était pas nécessaire, Cléo somnolait déjà. Elle qui détestait dormir en journée, elle allait être joyeuse au réveil !

Medley resta à ses côtés, partagée entre tendresse dissimulée et rage glacée. Elle serra les poings et fit une silencieuse et sombre promesse envers la créature responsable de l'état de son amie.

La vengeance est un plat qui se mange froid.