Les menottes claquèrent sur leurs poignets et Raphael n'avait encore pipé mot.

D'un air incrédule, Léo demanda :

-Tu ne dis rien ?

-Tu veux que je sois un bébé pleurnichard comme toi peut-être ?

Les yeux exorbités de stupéfaction, ne voulant pas approfondir une dispute qu'il sentait proche, Léo essaya de se changer les idées :

-C'est de nouveau mon tour.

-Non, Léo, tant qu'une Conséquence n'est pas complétée, la partie est suspendue. Tu auras ton tour demain, si Raphael réussi son épreuve, s'objecta Donatello.

Léo grinça des dents de nouveau : il s'était fait rouler dans la farine comme un bleu !

Mikey regarda l'heure :

-Voulez-vous écoutez un film ? Il est encore tôt.

-Non, merci, Mike. Je crois que Léonardo et moi allons-nous coucher. Tu viens, Léo ?

D'un air de plus en plus abasourdis, l'interpellé regarda l'heure. Il n'était pas 21h. Depuis ses six ans environ, Raphael ne s'était pas couché aussi tôt. En fait, des 4 frères, il était celui qui veillait le plus tard et ce, de toute éternité.

-Euh, Raph, je ne suis pas très fatigué. Peut-être un film, non ?

Raphael maugréa quelque chose, mais accepta de s'asseoir. Mikey enthousiaste, fit du pop-corn, dont il déposa commodément un bol sur les genoux gauche et droit de Léo et Raph qui n'avait qu'à peine quelques centimètre entre eux, afin qu'il soit équidistant. Léo, presque nauséeux, ne comprenait pas comment ses frères pouvait supporter un mélange de sel et de gras poly- saturés après autant de saké.

Il y avait une entente chez les frères Hamato pour les films. Michelangelo les choisissait, étant le plus ardent cinéphile, mais devait les choisir en fonction du goût de ses frères chacun leur tour. Avant chaque visionnement, Mikey avait l'habitude de réciter un petit discours sur pour lequel de ses frères il avait choisi ce film et quelles raisons avaient motivées son choix. La plupart du temps, étonnamment, sa sélection était judicieuse et Léo jusqu'alors n'avait jamais eu à se plaindre des choix faits en son nom.

-Ce soir, commença pompeusement Mikey, j'ai choisi d'honorer mon frère Léonardo. Léo est une tortue réfléchie et sensible, qui apprécie les leçons que nous pouvons tirer des drames humains. Léo est aussi un grand romantique… (ces mots furent suivis d'un reniflement méprisant de Raphael) Donc, j'ai sélectionné un film encensé par la critique, récompensé par des multiples instances de l'industrie cinématographique, racontant une histoire d'amour maudite, par les préjugées rétrogrades de la société.

Léo leva un sourcil : Mikey ne connaissait pas la signification de 30% des mots qu'il avait utilisé. Cela sentait la main de Donnie à dix lieues.

Le film en question se nommait « Souvenirs de Brokeback Mountain ». Alors que Raphael remuait inconfortablement aux côtés de Léonardo lors de certaines scènes, celui-ci concentra son attention sur le film, qu'il admit, une fois terminé, qu'il avait été très bien.

Il aurait bien voulu repousser l'heure de se coucher, mais étant plus de 23h, il n'y avait plus de raison. Avant que Donnie puisse ouvrir la bouche afin de poser une question sans doute relative à une opinion plus poussée du film, Raphael se leva et Léo dut suivre. Les deux tortues arrêtèrent devant le corridor menant à leurs chambres.

-Raphael, que préfères-tu ? Ta chambre ou la mienne ? Je sais que tu serais plus confortable dans ton environnement, mais dans ton hamac notre proximité sera plus grande. Mon lit permettrait de conserver un certain espace entre nous.

Le regard de braise verte le sonda jusqu'au fond de l'âme au point qu'il frissonna sans qu'il sache très bien pourquoi.

-Ma chambre, répondit simplement le porteur de sais.

Léo n'était jamais entré trop avant dans le domaine de Raphael. Celui-ci était une tortue qui tenait à sa vie privée encore plus que Léo lui-même et Léonardo, ne souhaitant pas accentuer la discorde entre eux, avait toujours scrupuleusement respecté l'intimité de ce frère. Dès que la porte fut fermée, Léo chuchota :

-Tu sais Raph que je peux aisément crocheter le verrou de ces menottes ? Nous pouvons les enlever et les remettre demain matin ?

-Toi, Fearless ? Tu veux tricher ? Tu n'as pas peur que ça foute le bordel dans ta balance karmique ou une merde du genre ? La pensée d'être avec attaché à moi te répugne autant ? questionna Raphael avec hargne.

-Non, Raph…Bien sûr que non…je pensais seulement que tu jugerais cela préférable.

-Et bien arrête de penser et viens te coucher !

Avec prudence, Léo s'installa dans le hamac avec son frère, tentant le plus possible d'être à côté de lui et non par-dessus, mais c'était presque mission impossible.

-Je me sens instable…il n'y a pas de risque que je tombe durant la nuit ?

-Non…si tu restes près de moi.

Précautionneusement, Léo essaya de nouveau de garder une position à la fois peu exposée aux chutes, mais avec le moins de contact possible avec son frère, sans exagérer. Raphael semblait être d'une humeur particulièrement susceptible et il ne désirait pas allumer une colère toujours latente dans le cas de la tortue rouge.

-Bonne nuit, Raph.

-Bonne nuit, Léo, soupira-t-il.

Malgré l'inconfort des menottes, Léo trouva le hamac, ainsi que la chaleur qui se dégageait de la proximité de Raphael, confortables et il s'endormit. Il ne put pas dire depuis combien de temps il dormait quand il fut éveillé par à la fois un mouvement, un bruit et un toucher, tous trois presque imperceptibles, mais qui pour le ninja qu'était Léo suffisaient à le réveiller.

Le hamac oscillait légèrement mais avec régularité, accompagné d'un bruit de chair frottant contre la chair. Par instinct, Léo n'ouvrit pas les yeux et conserva le même rythme de respiration. Est-ce que Raph était en train de se… ? Une légère odeur musquée se dégageait du corps à côté de lui, un arôme qui ne laissait aucun doute sur la nature de l'activité auquelle se livrait Raphael. Mais ce qui perturba le plus Léonardo était le bout des doigts de la main menottés de Raphael qui, subtilement caressait sa peau. Le toucher était très léger, de façon à ce que l'on croit presque accidentel, mais il demeurait persistant. Léo rougit dans l'obscurité, alors même que la respiration de son frère s'accélérait. Affolé, il eut presque un moment la pensée d'indiquer subtilement à son frère qu'il était éveillé afin qu'il arrêtât, mais il abandonna son idée. Être le témoin auditif de l'orgasme de son frère lui semblait moins nocif que de lui révéler qu'il avait assister à ce geste intime. Raphael n'était pas une tortue qui baissait habituellement sa garde et il ne voulait pas que celui-ci soit honteux ou embarrassé devant lui. Il ressentait déjà assez d'émotions négatives à son sujet ! Léo décida donc de continuer à faire semblant de dormir.

Lorsque la tortue voisine eut atteint la jouissance, Léonardo aurait juré entendre la syllabe « o » soufflée par Raphael…mais n'avaient-ils pas tous des noms se terminant par cette voyelle, excepté Raphael lui-même ? Malgré tout, la circonstance était assez insolite pour que Léo ne trouva pas le sommeil avant plusieurs heures. Raphael fantasmait-il sur un d'entre eux ? La perspective était on ne peut plus troublante. Ce qui n'aida pas non plus à son repos fut qu'il reconnut distinctement les pas de Donatello et de Michelangelo durant la nuit qui vinrent collés leur oreille contre la porte chacun leur tour à deux reprises ! Qu'espéraient-ils entendre ? Une dispute pour les recoller avec des heures de menottes supplémentaires ? Ils n'avaient pas à se déplacer…les querelles proverbiales des deux ainés était toutes sauf discrètes et on les entendait aisément à travers tout le repaire !

Le lendemain, lorsqu'ils furent enfin délivrés des entraves, Léo surprit le regard que s'échangeait ses deux plus jeunes frères. Un regard déçu, mais résolu. Léonardo ne sachant qu'en penser, jeta un clin d'œil à son autre frère, afin de savoir s'il l'avait remarqué. Un sphinx eut été moins impénétrable que Raphael. Léo marcha rapidement dans sa chambre, retirer le quatrième caillou.