(1)

Décembre arriva sans faire de bruit, et le début de cette période maussade se fit durement sentir.

Gee n'allait pas bien du tout ce matin. Il était crevé, et il se sentait très faible. Il savait d'où ça venait – il n'avait pas mangé hier soir, et du coup son dernier vrai repas remontait à un bon moment – et il espérait que ça n'allait pas prendre des proportions impossibles.

Le bus de ramassage arriva, et il alla s'installer tout au fond. Il regarda mornement les rues défiler. Ses yeux se fermaient tous seuls, mais il se força à les rouvrir : le sommeil n'était pas loin, et il ne fallait pas qu'il y cède. Il aurait donné cher pour pouvoir retourner chez lui, histoire d'aller dormir plusieurs heures – et de manger, aussi, plein de trucs sucrés et gras. Personne n'avait envie de voir son corps, alors qu'il soit obèse ou pas, ça ne faisait pas grande différence.

Le bus s'arrêta devant le lycée, et le monde vacilla sur ses bases lorsque Gee se leva. De grandes fleurs noires s'épanouirent dans son champ de vision, et il s'accrocha à son siège pour ne pas tomber. Elles mirent un temps infini à se dissiper, et Gee comprit que ça n'allait pas aller du tout, aujourd'hui. Ne pensant même pas à fumer, il s'engouffra à l'intérieur du bâtiment. Il ignora les insultes et les moqueries qui s'élevèrent alors qu'il traversa des groupes d'élèves, et monta jusqu'aux toilettes du troisième étage. L'ascension par les escaliers le mit plus mal que jamais, mais ça en valait la peine : au moins, personne ne viendrait le déranger ici. Il avait besoin d'être tranquille un moment, le temps de reprendre ses esprits. Il savait reconnaître la faiblesse que provoquait la véritable faim, et il fallait qu'il fasse quelque chose. Il claqua la porte derrière lui, et il s'agrippa au lavabo qui lui faisait face. Il sentait son sang pulser sourdement dans sa tête, et les fleurs noires étaient revenues. Il s'aspergea le visage avec de l'eau froide. Il ne fallait surtout pas s'affoler ça ne faisait qu'aggraver les choses. Il se força à respirer calmement et à attendre que ça passe, mais il sentait quand même la panique rôder, à l'affût de la première occasion. Il sentait que c'était pire cette fois-ci, et qu'un d'eau fraîche ne suffirait pas à régler le problème.

La cloche sonna avec force dans le couloir vide du troisième étage, annonçant le début de la journée. La panique de Gee monta d'un cran, mais il se força à la museler dans un coin de sa tête. Il allait être en retard, mais tant pis. Il ne pouvait pas aller en cours comme ça : il refusait de prendre le risque de s'évanouir en classe. Il serait collé samedi et puis voilà ! Ça serait une conclusion à la hauteur de cette semaine.

Il repoussa ces considérations accessoires et se concentra sur ce qui lui occupait l'esprit : il fallait qu'il mange. Il pensa à l'unique pomme qu'il avait pris pour son déjeuner, et poussa un soupir. Il avait besoin de quelque chose de bien plus consistant que ça, mais il allait devoir faire avec. Il se débrouillerait à midi pour trouver autre chose.

Gee se pencha pour attraper son frugal repas et regretta immédiatement son geste. Son champ de vision s'obscurcit entièrement, et il resserra sa prise sur le lavabo. Il ne fallait pas qu'il s'évanouisse – pas ici, pas maintenant. Il se mordit l'intérieur des joues, et le goût du sang se répandit dans sa bouche. Ce fut plutôt efficace, car il put à nouveau voir son reflet dans le miroir qui lui faisait face. Cependant, il détourna vivement les yeux. Il avait une tête horrible, encore pire que d'habitude. Cette journée était pourrie, tout comme le reste de sa foutue vie inutile. Gee essuya rageusement les larmes qui avaient perlé au coin de ses yeux. À quoi tout cela pouvait-il bien servir ?

C'est alors que la porte des toilettes s'ouvrit en grinçant dans son dos. Gee reconnut la personne qui venait d'entrer, et il sentit le peu de force qu'il lui restait le quitter. L'étourdissement en profita pour l'avaler tout entier, et il eut à peine le temps de se demander pourquoi il fallait toujours qu'il se conduise comme un imbécile quand Frank était dans les parages…


(2)

Lorsqu'il revint à lui quelques instants plus tard, il était plus ou moins assis par terre, le dos appuyé contre le mur froid à côté des lavabos. Il ouvrit les yeux, et il fut aveuglé par la lumière crue qui tombait des néons. Puis sa vision fit le point, et il distingua le visage de Frank penché sur lui. Il était assis à côté de lui, et il le fixait, l'air préoccupé. Gee referma les yeux. Il se sentait tellement stupide... Il s'était finalement évanoui, après avoir passé un temps impossible à lutter contre, et en plus Frank avait assisté à ça. Assistait à ça, vu que ce n'était pas encore fini. Les larmes furent à nouveau sur le point de couler sur ses joues, mais il les ravala. Pleurer devant Frank, ça lui était déjà arrivé, et une fois suffisait amplement.

Gee entendit Frank lui parler, et il se força à rouvrir les yeux. De toute façon, il fallait bien faire face. Il croisa son regard, et malgré tout il fut touché par l'inquiétude désintéressée qu'il y vit.

« Ça va, Gee ? »

Ce dernier réussit à se redresser, et il murmura après s'être éclairci la gorge :

« Euh, ouais... Ça va... Je suis désolé pour... pour tout ça... »

« T'as pas à t'excuser, Gee. Tu veux que je t'amène à l'infirmerie ? »

« Oh non, je ne préfère pas, je... Je vais juste manger un truc et ça ira... »

Il tendit la main vers son sac et attrapa – enfin – sa pomme. Il croqua dedans sans enthousiasme et avala avec difficulté, forçant le passage dans sa gorge sèche.

« C'est tout ce que tu as à manger ? » demanda Frank, perplexe.

« Euh, oui... » répondit ce dernier sans lever les yeux. « Je... Je n'ai pas eu le temps de prendre autre chose, ce matin... »

Gee fixa la pomme qu'il faisait nerveusement tourner entre ses doigts. Il avait bien conscience que ses... habitudes alimentaires étaient tout sauf raisonnables, et il ne voulait pas avoir à argumenter là-dessus. Il n'était pas en état, de toute façon – il se sentait fébrile et transpirant, à deux doigts de s'évanouir à nouveau.

« Attends une seconde ! » s'exclama Frank en fouillant dans son propre sac.

Il venait de se souvenir qu'il avait pris une grosse poignée de barres chocolatées ce matin avant de partir – sa mère en avait acheté ce week-end, et c'était bien trop rare pour qu'il n'en profite pas. Il finit par les retrouver, mais elles étaient en piteux état : il les avait jetés à la va-vite dans son sac, et elles avaient (bien évidemment) glissé sous ses livres, où elles s'étaient fait méticuleusement écraser. Il les regarda avec hésitation, puis en tendit une à Gee.

« Je sais qu'elles ne sont pas vraiment présentables, mais ça devrait te faire du bien. »

Gee regarda à son tour la barre chocolatée, et il sentit l'eau lui venir à la bouche. C'était exactement ce dont il avait envie. Un truc bien riche.

Mais il ne pouvait pas accepter. Il avait grossi depuis la rentrée, et s'il ne se reprenait pas en main, il serait tout simplement énorme d'ici la fin de l'année. Il ravala donc sa salive, et dit avec autant d'assurance que possible :

« Je... Non, Frank, je ne peux pas accepter... »

« Pourquoi, Gee ? Tu en as besoin, non ? »

Gee ne sut que répondre. Évidemment qu'il en avait besoin, mais ça n'avait rien à voir avec... ça n'avait rien à voir avec tout ça ! Une pointe de haine éclata brusquement dans sa poitrine, dissipant son malaise. Frank... Il était très gentil, mais que pouvait-il y comprendre ? Ça se voyait que lui, il n'avait aucun problème avec son apparence. Ça se voyait qu'il n'avait pas son corps en horreur, ça se voyait qu'il n'avait pas envie de mourir à chaque fois qu'il se voyait dans une glace...

Sa gorge se serra, et son ressentiment disparut aussi vite qu'il était arrivé. Il poussa un soupir en regardant un point derrière Frank. Il en avait marre d'être lui, marre de ne plus avoir assez de doigts pour compter ses problèmes, et marre de passer sa vie dans une angoisse permanente. Il était tellement fatigué...

Brisant le silence, un gargouillement s'éleva soudain, mais il ne venait pas du ventre de Gee. Frank se passa une main dans les cheveux et laissa échapper une exclamation amusée.

« Je n'ai pas eu le temps de déjeuner ce matin, je me suis encore levé à la bourre et... » commença à expliquer Frank.

Il dit bien autre chose, mais au même moment il posa la barre qu'il tenait sur le genou de Gee, et ce dernier perdit le fil en sentant ses doigts effleurer le tissu de son jean.

Gee regarda Frank attraper une autre barre chocolatée, en ôter l'emballage et l'avaler sans aucun complexe. Puis il répéta l'opération, faisant un sort à une seconde barre. Les grondements de son estomac se calmèrent, et la satisfaction s'épanouit sur son visage.

« Tu es sûr que tu n'en veux pas, Gee ? Je sais que ce n'est pas très sain, mais ça fait du bien par où ça passe. »

Frank lui adressa un sourire engageant. Gee était partagé : d'un côté, il y avait ce dégoût impossible qu'il éprouvait pour lui-même, mais quelque chose de plus fort était en train d'émerger, et déséquilibrait la balance.

C'était idiot, complètement idiot, mais... Mais il avait envie de faire plaisir à Frank. Il s'inquiétait pour lui, et essayait même de prendre soin de lui (le cœur de Gee tressauta). S'il le repoussait aujourd'hui, Frank ne viendrait plus jamais lui parler, et Dieu savait à quel point Gee avait besoin de sa présence.

Alors quoi ? Garder le contrôle de son poids (et se retrouver seul), ou accepter ce que lui offrait Frank (et devenir difforme) ?

Frank l'observait, comme curieux des combats qui se déroulaient dans sa tête. Gee, gêné, ouvrit la bouche, puis la referma, ne sachant que dire. Pour se donner contenance (et détourner l'attention de Frank), il attrapa la barre toujours en équilibre sur son genou. Il déchira l'emballage de ses doigts légèrement tremblants, et croqua un morceau. C'était divin. Il ne se souvenait même pas de la dernière fois qu'il avait mangé un truc comme ça, et le goût était extraordinaire. Il sentit son estomac se détendre dès qu'il avala sa première bouchée, et il eut l'impression de réintégrer son corps et le monde réel.

« Bon, je crois qu'on va encore se voir samedi. » reprit Frank.

Le cœur de Gee se figea un instant avant qu'il comprenne que Frank voulait parler des retenues qu'ils allaient très certainement avoir pour leur retard. Il se traita de crétin, mais le cœur n'y était pas vraiment. La satisfaction d'avoir le ventre plein l'empêchait d'être trop dur avec lui-même.

« Ouais... À croire qu'on aime trop le lycée... »

Frank éclata de rire, ce qui ne manqua pas de réjouir Gee.

« On ferait mieux d'y aller. » dit Frank en se levant. « Tu te sens assez bien pour retourner en cours ? »

« Oh, oui, ça devrait aller, je... »

Gee s'interrompit. Frank lui tendait la main pour l'aider à se relever. Pendant une seconde, la panique menaça de prendre le dessus – il allait prendre la main de Frank – mais il réussit à la faire taire et il saisit la main de Frank. Ce contact le troubla, et il troubla aussi Frank, qui avait tendu la main sans trop réfléchir. Ils se lâchèrent prestement une fois que Gee fut debout.

Ils ramassèrent leurs affaires et sortirent des toilettes. Les couloirs étaient déserts, et ils rejoignirent le premier étage où ils avaient tous les deux cours. Au moment où Frank s'apprêtait à frapper à la porte de sa classe, il interpella une dernière fois Gee à mi-voix :

« Au fait, tu as quelque chose à manger pour midi ? »

Gee envisagea de mentir à Frank, histoire de s'épargner des questions gênantes, mais il décida finalement d'être franc.

« Euh, non, pas vraiment... »

« Ça te dit de partager mes sandwichs ? Ma mère en fait toujours beaucoup trop, elle n'a aucun sens des proportions... »

« Euh, oui, pourquoi pas, mais... Ça m'embête, je suis en train de te prendre toute ta nourriture... »

« T'inquiète, je ne te proposerai pas si je n'en avais pas envie. » répondit Frank avec un petit sourire en coin.

Gee le lui rendit timidement. Il se sentait mal à l'aise, mais le ravissement grandissait dans sa poitrine au fur et à mesure qu'il s'imprégnait de la proposition de Frank. Ils allaient manger ensemble à midi, ils allaient partager le même repas... Gee avait du mal à y croire.

« On se retrouve à midi alors ? » demanda Frank en frappant.

Gee acquiesça rêveusement, et ouvrit la porte après y avoir été invité. Le professeur lui annonça froidement qu'il reviendrait samedi réfléchir à son impolitesse, mais ça n'avait absolument aucune importance.


(3)

Quand enfin la cloche sonna midi, Gee sortit pour rejoindre le coin fumeur. Frank n'avait pas défini d'endroit quand il lui avait proposé de manger ensemble ce matin, mais Gee pensait avoir de bonnes chances de le trouver là-bas. Il avait l'impression que Frank était encore plus accro à la cigarette qu'il ne l'était lui-même.

La barre chocolatée que Frank lui avait offerte avait fait beaucoup de bien à Gee. Ça ne l'avait pas vraiment rassasié, mais l'apport élevé de sucres rapides lui avait réveillé le cerveau, et il avait pu suivre les cours du matin. À présent, il avait de nouveau faim, mais c'était le stress qui lui convulsait l'estomac. Il avait peur que Frank ait changé d'avis, ou que ce ne soit qu'une vaste blague destinée à l'humilier. Il n'arrivait pas à imaginer Frank lui faire un truc pareil, mais il ne pouvait s'empêcher de craindre cette éventualité. Il commença à se tordre nerveusement les mains, et lorsqu'il sortit, il balaya d'un regard inquiet le coin fumeur. Il ne vit Frank nulle part, mais il s'efforça de ne pas céder à la paranoïa. Les cours venaient juste de finir, Frank ne devait pas encore être arrivé, tout simplement. Il allait fumer une clope et l'attendre, et il n'allait rien se passer d'autre.

Trop occupé à se raisonner, il ne vit pas Frank arriver derrière lui.

« Hé, Gee ! » l'appela-t-il.

Ce dernier sursauta et, de surprise, il laissa échapper son briquet qu'il tenait à la main. Frank le rattrapa au vol.

« Bon... Bon réflexe... » réussit à balbutier Gee en esquissant tant bien que mal son sourire.

Le soulagement de voir Frank ici, ainsi qu'il l'avait promis, gonflait dans sa poitrine, et il se rendit compte que sourire lui était moins difficile que d'habitude.

« J'espère que tu as bien regardé, car je ne pense pas que j'arriverais jamais à le refaire... Alors, tu es prêt à goûter à la fantastique cuisine de Linda Iero ? »

« Oh, oui, mais je... Ça m'embête de... »

« Chut. » l'interrompit Frank. « Ça me fait plaisir, Gee, je t'assure. Et si ça te gêne vraiment, tu pourras ramener à manger pour deux un de ces jours. »

L'idée de préparer quelque chose pour Frank troubla Gee. Il ne cuisinait jamais, mais il était prêt à s'y mettre – et même dès ce soir, s'il le fallait.

Gee se sentit rougir, et il rentra la tête dans son écharpe pour essayer de le cacher.

« Ça ne te dérange pas si on va manger dehors ? J'en ai marre d'être ici. »

Gee observa le ciel avant de répondre. On était certes en décembre depuis quelques jours, mais le soleil brillait avec force depuis ce matin, et l'air était très doux.

Il approuva le choix de Frank, et ils traversèrent la rue pour rejoindre le parc qui se trouvait en face du lycée. D'autres élèves avaient eu la même idée qu'eux, mais ils n'eurent pas trop de mal à trouver un coin tranquille.

« Bon. » commença Frank une fois qu'ils se furent installés sur un banc. « Ma mère se débrouille en cuisine, mais ce n'est pas non plus un chef, alors ne t'attends pas à quelque chose d'extraordinaire. »

« Ça serait bien mal placé de ma part de me plaindre de quoi que ce soit... » répondit Gee.

Frank déballa les sandwichs. Il y en avait un nombre impressionnant, surtout qu'ils étaient initialement destinés à une seule et unique personne. Cependant, ils avaient connu le même sort que les barres chocolatées, et ils avaient un air un peu piteux.

Frank hésita, puis il tendit le premier sandwich à Gee avec un sourire d'excuse.

« Comme pour les barres de ce matin, je te jure que c'est meilleur que ça n'en a l'air ! »

Malgré son allure aplatie, le sandwich n'en était pas moins appétissant, et l'estomac de Gee gronda d'impatience. Il l'attrapa, les doigts légèrement tremblants. Il n'arrivait plus à se souvenir de la dernière fois qu'il avait vraiment mangé quelque chose au lycée.

Gee avait toujours été un peu dodu, mais ça ne l'avait jamais dérangé jusqu'à ce que Bert ne lui en fasse la remarque l'année dernière (son cœur se serra de désespoir à l'évocation de ce nom). Il avait alors commencé à se peser et à se scruter plus que de raison, développant petit à petit une aversion profonde pour ses rondeurs. Il détestait ses hanches, ses fesses, son ventre, et surtout ses cuisses. Tout était bien trop rebondi, et il haïssait son corps.

Alors il avait commencé à faire attention à ce qu'il mangeait. Il avait depuis longtemps perdu ses quelques kilos « superflus », mais il continuait à se contrôler. Le moindre écart se voyait immédiatement (foutues cuisses), et penser aux effets que ses errements alimentaires du jour allaient produire sur sa silhouette lui faisait presque monter les larmes aux yeux.

Il ne pourrait pas tout garder. Il avait déjà largement dépassé les bornes ce matin.

Frank se pencha pour entrer dans son champ de vision, et le tira de ses pensées :

« Hé, Gee, reviens avec moi ! »

« Oh, euh, oui, excuse-moi, je... Je pensais à autre chose... »

« Tu as l'air de beaucoup penser, toi. » laissa tomber Frank en croisant le regard de Gee.

Comme pris en faute, celui-ci baissa la tête et fixa ses mains qui maltraitaient l'emballage du sandwich. Remarquant son malaise, Frank s'empressa d'ajouter :

« C'est pas un reproche, hein, pas du tout ! Mais c'est juste que... Enfin, des fois, ça ne sert à rien de trop penser... »

Gee se contenta de hocher la tête. Que pouvait-il répondre à ça ?

Il finit par ouvrir son sandwich, et hésita avant de le porter à sa bouche. À ce moment précis, il regretta de tout son être de ne pas être normal, et de ne pas pouvoir manger simplement. Pourquoi fallait-il qu'il soit si gros ? Et si moche ? Et si...

« Hé, Gee. » l'interpella une nouvelle fois Frank en cognant son genou contre le sien. « Arrête de t'inquiéter, hm ? »

Gee ferma les yeux et poussa un soupir tremblotant. Il allait manger, parce qu'il le fallait, et il s'occuperait des détails plus tard. Il mordit à son tour dans son sandwich, et ce fut le meilleur qu'il ait jamais mangé de sa vie. Son estomac accueillit avec joie ce repas dont il était trop souvent privé, et Gee dut se retenir de pousser une exclamation de joie.

Ils mangèrent en silence pendant les minutes qui suivirent – c'était trop bon pour avoir le temps de parler. Puis, enfin rassasiés, ils s'installèrent plus confortablement sur le banc, et s'allumèrent une cigarette.

Frank bascula la tête en arrière, soufflant sa fumée vers le ciel. Une question lui traversa l'esprit.

« Au fait, Gee, tu sais ce que tu veux faire après le lycée ? »

« Oh, euh, je… Enfin… Ça me plairait bien… Ça me plairait bien de faire les Beaux-Arts, à New-York... »

Ça faisait longtemps que Gee y pensait. Quand il était d'humeur rêveuse, il s'imaginait, dans un an d'aujourd'hui, vivre dans cette si grande ville et faire chaque jour ce qu'il aimait. Étudier ce qu'il aimait, et s'améliorer, aussi.

« Tu dessines ? » demanda Frank, intéressé.

« O-o-oui, un peu… Mais bon, je n'ai pas le niveau pour être pris dans une si bonne école, alors... »

Les quelques rares personnes à avoir vu ses dessins récemment – à savoir, son frère et sa psy – lui avaient affirmé qu'il était très doué, mais il était loin de partager leur point de vue. De son avis, ses gribouillages n'avaient rien à voir avec le dessin.

« Mais ça ne coûte rien d'essayer, n'est-ce pas ? » fit Frank avec un sourire encourageant.

« Non, c'est vrai. »

Frank avait raison, se dit Gee alors qu'il méditait ce qu'il venait de dire. Rien ne l'empêchait de passer le concours d'entrée, et si jamais ça ne donnait rien, il devait bien exister d'autres écoles d'art, et certaines avec des critères de sélection moins élevés.

« Et toi, tu veux faire quoi l'année prochaine ? » reprit Gee en s'allumant une autre cigarette.

Il avait hésité à poser la question. Il n'était pas sûr que Frank voudrait y répondre, mais sa curiosité avait fini par l'emporter.

« Moi aussi je veux aller à New-York, c'est là-bas qu'il faut être si tu veux faire quelque chose dans la musique. Et puis, quand j'ai déménagé, on s'est promis avec un pote de s'y retrouver et d'essayer de percer ensemble. »

Gee le regarda, bouche bée. Il était épaté par les projets de Frank.

« De la musique ? Mais c'est trop cool ! » s'exclama-t-il.

Frank le regarda, un peu surpris. Il était plutôt habitué aux regards condescendants quand il parlait de ses projets.

« N'est-ce pas ? Je pense que je vais quand même m'inscrire à la fac, ma mère me laissera jamais partir sans ça, mais ce ne sera pas ma principale préoccupation. »

Gee sourit, et Frank lui rendit son sourire. Il se sentait un peu fiévreux – il ne pouvait s'empêcher de penser que l'année prochaine, Frank et lui seraient tous les deux à New-York. Évidemment, c'était une grande ville, mais il y avait quand même de grandes chances qu'ils s'y croisent, non ?

Ils continuèrent de parler de l'année suivante, gagnés par la même impatience. C'était encore si loin… ! Les quelques mois qui les en séparaient paraissaient longs comme autant d'années, et le lycée encore plus assommant.

Revenant au présent, Frank jeta un coup d'œil à sa montre et poussa un soupir en voyant l'heure avancée. La pause de midi était presque terminée, et les cours n'allaient pas tarder à reprendre. Ça faisait un peu plus d'une heure que Gee et lui parlaient, et le temps avait filé entre leurs doigts.

« Désolé d'annoncer une mauvaise nouvelle, mais il faudrait qu'on commence à bouger si on ne veut pas arriver en retard. » fit Frank en se redressant.

Gee soupira à son tour. Pendant un moment, il avait oublié où il se trouvait, et le retour à la réalité lui plomba le moral.

« Oui, tu as raison, je n'avais pas vu qu'il était si tard… Et, euh… Hm… M-Merci beaucoup, Frank, c'était très bon... »

« Content que ça t'ai plu, Gee. »

Ils rassemblèrent leurs affaires et reprirent lentement le chemin du lycée. Gee sentit l'appréhension et la lassitude le gagner à nouveau. Il aurait donné cher pour passer tout l'après-midi avec Frank, et surtout pour ne pas avoir à retourner au lycée.

Malgré le noeud d'inquiétude qui grossissait dans sa gorge, Gee remarqua que Frank avait l'air préoccupé. Dans une tentative de détendre l'atmosphère, il lança d'une petite voix :

« Et c'est moi qui pense trop, hein ? »

Frank, tiré de ses pensées, éclata de rire.

« Bien vu, Gee, excuse-moi. Au fait, avant de rentrer, ça te dirait qu'on... »

Il fut interrompu par Nathan Allary, un autre élève de terminale :

« Eh, Frank, tu as mangé dans le parc ? Il fallait venir avec nous, tu te serais plus éclaté ! »

Sardonique, il fixa Gee, le mettant au défi de répondre quelque chose. Gee essaya de soutenir son regard, mais il finit par détourner la tête, son angoisse faisant exploser ce qu'il restait de sa tranquillité d'esprit.

« T'inquiète pas pour moi, Allary, je suis assez grand pour choisir avec qui je mange. » répondit Frank d'une voix glaciale.

Il prit alors Gee par le bras, et s'éloigna résolument d'Allary. Gee se laissa faire, trop surpris pour songer à protester.

Ils s'arrêtèrent un peu plus loin, à l'écart des autres d'élèves.

« Désolé, mais je…Ce type… Il valait mieux que je m'éloigne. » fit Frank entre ses dents serrées.

Gee ne dit rien. Il vit de la colère dans les yeux de Frank, qu'il devina froide et sans pitié, et il en fut un peu effrayé.

« Ce que je voulais te dire... » reprit Frank en faisant un effort pour se calmer. « C'est qu'on avait peut-être le temps de fumer une cigarette avant de retourner en cours. »

« O-Oui, je pense, mais il ne faut pas traîner. » marmotta Gee en regardant sa montre – il leur restait à peine deux minutes.

Ils fumèrent donc rapidement, et en silence, chacun accaparé par ses propres pensées. À peine avaient-ils fini leurs cigarettes que la cloche sonna, et ils pénétrèrent dans le hall du lycée, toujours sans échanger un mot. Oppressé par ce silence prolongé, Gee s'apprêtait à partir sans demander son reste lorsque Frank lui demanda, son air sombre quittant enfin son visage :

« Au fait, Gee... Tu crois qu'un jour tu pourras me montrer ce que tu dessines ? »

On y était.

Frank venait de poser la question que Gee redoutait depuis qu'ils avaient commencé à parler de son goût pour le dessin. Et alors que tout son corps hurlait Non, jamais !, Gee se surprit à hocher la tête, terrifié mais aussi enthousiaste à l'idée de montrer ses dessins à Frank – et surtout à l'idée d'en être un jour capable.

Ce dernier lui adressa un grand sourire, comme flatté par sa réponse.

« Bon. » reprit-il. « Et si on essayait de ne pas doubler nos heures de retenue ? »

« C-c'est pas une mauvaise idée... » répondit Gee avec un petit sourire.

Ils partirent chacun de leur côté, courant pour rejoindre leur classe respective, et le même sourire un peu incertain éclairait leurs visages.