Épisode 4: Des Demoiselles à croquer !
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Nébuleuse d'Athéna – Système Tomaros – Planète Lusia –
Capitale planétaire de Monoi, dans l'Hôtel Siari en état de siège
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Par la Déesse, quelque chose ne tournait décidément pas rond là-dessous! Oh non, pas rond du tout!...
Suivant son propre plan, Dame Qoliad avait rejoint la terrasse supérieure de l'Hôtel Siari à bord d'une navette de la Police de Monoi, en compagnie de deux redoutables chasseresses de la Garde de Serrice accoutrées comme de banales fliquettes de base. Encore suivant son propre plan, elle s'était alors présentée aux preneuses d'otages asari, revêtue de son armure noire aux épaulières frappées de l'emblème des Spectres, en tant que négociatrice accréditée par le Conseil lui-même. Et c'est toujours suivant son propre plan qu'elle avait entamé les tractations, dans la seule idée de gagner du temps afin de faciliter l'infiltration du reste de son équipe par les étages inférieurs de l'hôtel.
Mais là, Guerdan commençait à acquérir de plus en plus nettement la conviction qu'en fait, c'était bel et bien elle qu'on était en train de balader!
La nuit était tombée depuis une petite heure sur Monoi, et la vaste plate-forme en surplomb, qui dominait le scintillement de la ville alentour, n'était plus éclairée que par les quelques illuminations artistiques du jardin d'agrément qui occupait la majeure partie de la terrasse. D'où elle était, Guerdan pouvait voir, derrière les terroristes venues à sa rencontre, le grand salon en forme de dôme vitré où étaient toujours séquestrées les dix Matriarches du Conseil de Serrice. Les négociatrices du "Tribunal des Demoiselles" qui s'étaient alignées face à la Spectre étaient trois. Toutes portaient les mêmes armures légères ajustées de couleur prune, celles-là même qu'avaient arborées certaines factions rebelles parmi les plus irréductibles lors de la Révolte des Demoiselles sur Lusia, une quinzaine d'années plus tôt. Et toutes trois dissimulaient leur identité sous un casque intégral à visière réfléchissante, épousant les appendices situés à l'arrière de leur crâne.
Ce qui troublait le plus Dame Qoliad, toutefois, c'était la ceinture d'explosifs que chacune d'entre elles portait autour de la taille! La Spectre n'avait jamais spécialement reçu de formation d'artificière; mais sa longue expérience lui en avait assez appris sur ce genre de dispositifs pour estimer que le modèle qu'elle pouvait détailler ici était du plus haut de gamme – une fois armé, probablement impossible à désamorcer avant qu'il n'explose! On pouvait vraisemblablement envisager que toutes les autres terroristes, voire même chacune des précieuses Matriarches retenues en otages au dernier étage de la tour, avaient été équipées de tels dispositifs. Voilà qui compliquait singulièrement la situation!
L'une des Asari masquées semblait diriger le trio des négociatrices: elle était la seule pour l'instant à avoir pris la parole, tandis que les deux autres demeuraient en retrait, à bonne distance de chaque côté. L'interlocutrice de Guerdan s'était sèchement présentée sous le nom d'Oriasin T'Leris. La Spectre savait pertinemment qu'il s'agissait là d'une fausse identité, ou plus précisément d'un nom de guerre, puisque la véritable Oriasin T'Leris était morte douze ans plus tôt! Cette insaisissable stratège de la guérilla avait été en son temps l'une des plus implacables adversaires de la République asari sur ce monde, et son nom figurait à présent en bonne place parmi ceux des plus illustres martyres de la cause des Demoiselles de Lusia. Guerdan avait en outre quelques raisons personnelles d'être certaine de la mort d'Oriasin, puisque c'était elle-même qui l'avait terrassée en combat singulier, lors d'une de ces fameuses missions secrètes au service du Conseil dont elle se sentait si peu lieu d'être fière...
À bien y réfléchir, se disait Guerdan, il y avait peu de chances pour que cet emprunt patronymique bien précis soit une simple coïncidence. Ces activistes lusiennes savaient-elles donc que ce serait elle-même en particulier, Dame Guerdan Qoliad, qui viendrait à leur rencontre?! Au moins, la Spectre aguerrie sut ne laisser paraître aucune surprise sur son visage.
En dehors de cela, les exigences successivement présentées par la pseudo-Oriasin n'avaient réellement ni queue ni tête! D'un côté, elles semblaient certes vouloir coller aux clichés les plus classiques des revendications ordinaires des preneurs d'otages et autres allumés révolutionnaires. Et pourtant, tout ce galimatias politico-idéologique donnait tellement l'impression de tomber à contretemps, et d'atterrir à côté de la question, qu'il s'en dégageait une irrépressible sensation de trompe-l'œil, d'écran de fumée...
Davantage d'autonomie pour Lusia, davantage de droits pour la classe d'âge des Demoiselles? Mais il y avait bien longtemps que de larges concessions avaient été faites, pour ramener le calme sur ce monde déchiré par des années de luttes civiles et de répression militaire! La libération des "détenues politiques injustement emprisonnées par le gouvernement dictatorial de Thessia"? Presque toutes les jeunes Asari qui avaient pris les armes contre l'ordre établi des Matriarches avaient déjà été amnistiées ou libérées, et la plupart des autres étaient également en fin de peine. Une petite cinquantaine d'entre elles, parmi les dernières encore incarcérées, venaient d'ailleurs d'être libérées sur parole au cours des trois mois précédents. Au demeurant, le suivi judiciaire des différentes nations constitutives de la République asari manquait singulièrement de rigueur et d'unité, et Guerdan soupçonnait que plusieurs des terroristes auxquelles elle faisait actuellement face soient justement issues des rangs de ces criminelles irrécupérables.
Ce n'est que lorsque la prétendue Oriasin commença enfin à parler gros sous que la Spectre crut voir où elle souhaitait en venir depuis le début. Mais non: celle-ci ne demandait qu'une misérable rançon de cinq millions de crédits galactiques. Cinq millions! Guerdan réprima à grand peine un mouvement d'impatience. Une exigence aussi dérisoire frisait la fumisterie, en tout cas ne cadrait pas du tout avec le professionnalisme dont les terroristes avaient fait preuve jusqu'ici lors de cette opération. L'organisation de celle-ci, la mise en place, les équipements et armements investis, tout cela devait d'ailleurs déjà représenter pas loin de la moitié de la somme exigée! Avec autant d'atouts en mains que la vie des Matriarches du Conseil de Serrice, sans parler de celle des dizaines d'autres civiles séquestrées dans l'hôtel, les preneuses d'otages auraient pu réclamer sans sourciller une somme au moins dix fois plus importante...
Estimant avoir épuisé à peu près tout son potentiel de diplomatie, Guerdan finit immanquablement par laisser son impulsivité naturelle reprendre le dessus:
-–- Bon, jouons cartes sur table, "Oriasin": où voulez-vous en venir au juste? Nous savons très bien toutes deux que vous n'avez aucune véritable revendication politique. Et ce n'est pas non plus l'argent qui vous motive, n'est-ce pas? Alors dites-moi seulement: que faisons-nous ici? Sommes-nous réellement en train de négocier?
L'interlocutrice de Guerdan ne répondit pas immédiatement. Mais lorsqu'elle le fit, la Spectre put deviner au ton qu'elle employa son sourire de jubilation cruelle sous sa visière:
-–- Et toi-même, Spectre, veux-tu donc me faire croire que tu es réellement montée ici pour négocier? Hah! On sait très bien qui tu es, Guerdan Qoliad. Pas un simple agent du Conseil, non; pas même juste une des Spectres les plus dangereuses de tout l'espace concilien... Non, on sait que tu es à la tête d'une unité spéciale des GEIST, cinq membres en tout! Groupes d'Enquête, Infiltration & Sécurisation Trans'espèces... Un nom bien pompeux pour les escadrons de la mort de la Citadelle, un amalgame contre nature des machines à tuer les plus vicieuses de la galaxie! Alors la seule raison pour laquelle tu te tiendrais seule ici devant moi, à m'écouter gâcher ma salive, c'est que le reste de ton équipe de métèques doit déjà être occupé à tenter de nous infiltrer; probablement sous nos pieds, par les fondations. Je me trompe? Peu importe, à vrai dire: si tel est bien le cas... tu risques de te retrouver à nouveau Spectre solo d'ci très peu de temps!
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L'ascension de l'équipe d'infiltration ainsi évoquée avait été encore plus lente et difficile que prévu. La furtivité la plus absolue était le maître mot de l'opération; et les trois agents conciliens, ainsi que les deux chasseresses asari prêtées par le lieutenant T'Saral, avaient donc dû remonter les étages depuis les sous-sols de l'Hôtel Siari au travers d'un des puits d'ascenseur désactivés de la tour, échelle après échelle à la force du poignet. Un itinéraire vertical choisi presque aléatoirement parmi les 58 cages d'ascenseur, 34 escaliers publics, 45 escaliers de service et 92 conduits de maintenance accessibles depuis les soubassements. Et pourtant, tout donnait l'impression que l'ensemble des systèmes de surveillance de l'hôtel, plus tous les pièges et embûches ajoutés par les preneuses d'otages, avaient été concentrés sur cet itinéraire en particulier!
Il avait fallu combiner toute l'acuité des scanners d'Andrak Atkoso'dan, le Franc-tireur butarien, pour détecter les nombreuses menaces sur leur parcours, et toute la polyvalence des programmes de piratage de Sudaj Lenks l'ingénieur galarien pour les désarmer. Il ne restait plus qu'à croiser les doigts pour qu'aucun système passé inaperçu n'ait mouchardé leur présence... L'ambiance obscure et oppressante de ce puits étriqué ne semblait pas stresser le moins du monde le Galarien qui progressait en tête; mais le rythme soutenu de cette dangereuse ascension l'obligeait par moments à ralentir pour souffler un peu. En revanche, le grand Butarien derrière lui ne montrait le moindre signe de fatigue, alors même que son bras gauche blessé et immobilisé ne lui permettait de gravir les échelons que d'une unique main leste.
Feylin Adamas, la chasseresse asari, suivait l'avancée des deux ingénieurs experts devant elle, sans rien pouvoir faire d'autre pour l'instant que demeurer tous les sens en alerte. Elara et Fédrisse, les deux commandos de la Garde de Serrice rattachées à l'Unité N°1, fermaient la marche avec leurs fusils à pompe Disciple arrimés sur le dos de leurs armures grises. Feylin, une fois n'est pas coutume, avait opté pour la même arme, légère mais puissante, apte à soutenir sa spécialisation de combat biotique au contact.
L'expédition parvint ainsi au niveau du 12e étage. C'est là que se trouvait le central de sécurité de l'hôtel, leur premier objectif. De cet endroit, l'équipe aurait pour première tâche d'identifier la nature de la menace mortelle que les terroristes du "Tribunal des Demoiselles" prétendaient pouvoir faire peser sur les otages bouclées dans leurs chambres à tous les étages; puis après avoir conjuré cette menace, les agents pourraient réactiver un ascenseur qui les mènerait vers le 60e étage, l'étape suivante de leur mission d'infiltration, sans risquer d'y alerter les autres terroristes présentes. Lourd programme pour la nuit...
Toujours en tête, Lenks s'arrêta au niveau des portes closes de la cage d'ascenseur. Sur l'échelle en dessous de lui, Andrak examina l'écran du détecteur de proximité à son poignet, afin de confirmer l'absence de toute menace directe, qu'elle soit organique ou synthétique. Le Butarien adressa un signe de tête encourageant à l'ingénieur galarien, qui entreprit de pirater l'ouverture des portes. Les volets finirent par coulisser sur un son pneumatique étouffé; Lenks passa d'abord sa longue tête à cornes par l'ouverture, puis commença à hisser le reste de sa carcasse longiligne.
-–- Ça va. Tout a l'air...
Seule la vivacité des réflexes du Galarien lui évita d'être coupé en deux lorsque les volets de la porte se rétractèrent sur lui, sans aucun signe avant-coureur. Une brusque détente des jambes et une roulade en avant le propulsèrent en plein milieu d'un couloir dont toute une paroi vitrée dominait la ville scintillant dans la nuit, tandis que le panneau d'accès à l'ascenseur se refermait derrière lui dans un claquement sec. Le verrouillage holographique de la porte était repassé à l'orange: Andrak allait sans doute mettre une bonne quinzaine de secondes avant de parvenir à en contourner le nouvel encryptage informatique, pour venir porter secours à son compagnon isolé en terrain hostile. Des secondes qui allaient sans doute coûter cher à Lenks, car deux Asari en armures légères de couleur prune et casques intégraux venaient tout juste de de débouler d'un couloir perpendiculaire, à dix mètres devant lui...
Dès qu'elles l'aperçurent, les Demoiselles contractèrent leurs muscles et firent jaillir autour de leurs corps un halo bleuté, une barrière biotique censée leur permettre de survivre aux premières secondes d'un échange de tirs. Tandis que l'une dégainait rapidement un pistolet Phalanx qu'elle braqua sur le Galarien, l'autre avait activé autour de son avant-bras le gantelet doré de son Omnitech en sorte de lancer un message d'alarme:
-–- Alerte, intrus! Intrus au 12e ... Merde!
D'après ce dernier juron fort révélateur, la terroriste venait de réaliser la présence de l'aire de brouillage com que Lenks avait hâtivement mise en place autour de lui, à l'instant où il s'était rendu compte qu'il venait de donner dans un piège. Pour autant, les Asari donnaient au Galarien l'impression de se sentir en position de force, à deux guerrières biotiques contre une seule misérable créature amphibienne. Après tout, les barrières biotiques qu'elles venaient de lever, tout comme les boucliers cinétiques de leurs armures légères, les protégeaient des tirs supersoniques générés par les armes utilisant la technologie des champs gravitationnels. Voilà qui devait les conforter dans un sentiment de sécurité... trompeur!
Et bien elles vont avoir une drôle de surprise, se dit Lenks alors qu'il tirait de sa taille mince son pistolet Scorpion, le vestige de son service au GSI qui ne le quittait presque jamais. En un battement de cils, le Galarien éleva son arme de poing aux lignes inhabituelles, et fit feu. Un unique projectile adhésif à basse vélocité, une micro-charge explosive à retardement, vint traverser les barrières cinétiques de la Demoiselle au Phalanx et se fixer à la base de son cou: un tir parfaitement ciblé, qui avait déjà scellé le sort de la malheureuse. L'Asari commença à paniquer, tentant en vain de détacher d'une main la bille luisant d'une intense lumière bleutée. Elle ne put y parvenir avant que la micro-charge ne lui fasse sauter la tête – et la main – dans un bouillonnement de fluides mauves.
Arme efficace, d'une souplesse d'emploi et d'une puissance destructrice redoutables, le Scorpion souffrait cependant d'une cadence de tir dramatiquement réduite. Lenks avait espéré que la détresse puis la fin grand-guignolesque de sa complice décontenance l'autre Asari, juste le temps nécessaire pour lui permettre de placer un second coup au but sur celle-ci. Mais la chasseresse était d'une autre trempe, et cette sanglante diversion ne parvint pas à la distraire de sa détermination fanatique: son avant-bras se chargeait déjà d'énergie noire, prêt à pulvériser l'intrus qui pointait encore en vain son ridicule jouet technologique. L'amphibien s'apprêtait déjà à numéroter ses cartilages, quand soudain son adversaire fut projetée par une force invisible au travers de la paroi vitrée qui se trouvait à côté d'elle. Il n'y eut qu'un bref hurlement, une violente pulvérisation de verre pilé dans le couloir, que déjà l'Asari avait disparue, comme aspirée par le vide.
L'instant d'après, Lenks vit une nouvelle venue surgir du même couloir perpendiculaire d'où avaient déjà émergé les deux chasseresses: une Asari au visage découvert, et à la carrure athlétique enserrée dans une armure légère noire comme la nuit. Le Galarien comprit immédiatement qu'il s'agissait là de la responsable de la frappe biotique qui venait de lui sauver la vie. L'inconnue providentielle pila net à la vue de l'agent. Leurs regards ne se croisèrent qu'un très court instant, avant que l'Asari ne reprenne sa course et ne s'évanouisse comme par enchantement dans un couloir adjacent.
Lenks battait encore des paupières, comme pour s'assurer qu'il n'avait pas rêvé, lorsque la porte de l'ascenseur se rouvrit derrière lui. Andrak ne passa d'abord que sa paire d'yeux supérieure et son pistolet lourd par l'ouverture, le temps de repérer les lieux. La brèche dans la verrière, le corps mutilé de l'extrémiste asari au sol, et l'état de stupeur du Galarien, son pistolet Scorpion toujours braqué sur le couloir vide en face de lui, révélèrent immédiatement au colosse butarien que toute une série d'événements graves s'était déroulée durant ses quelques secondes d'absence.
Lenks fut en devoir de fournir quelques explications une fois l'équipe rassemblée:
-–- On a dû déclencher signal en montant, sans réaliser. J'ai été pris en embuscade dès sortie de l'ascenseur. Deux ennemies. J'ai eu l'une, l'autre a été éjectée à travers vitres par projection biotique. Vu par qui: une Asari qui a disparu par ce couloir, à une vitesse incroyable. Un vrai fantôme... Portait une armure noire. Pas comme preneuses d'otages, là par terre, ni comme chasseresses de T'Saral ici avec nous...
-–- Une armure noire? l'interrompit Feylin. Tu veux dire, un peu comme celle que porte Guerdan?
-–- Maintenant que tu le dis... Oui.
Le Galarien désigna alors de son long doigt le corps de la terroriste étendue dans le couloir:
-–- À présent regardez ceci, autour de sa taille: détonateurs redondants, plusieurs tours de cordeau explosif, charges de forte puissance. Le top des ceintures kamikazes pour fanatiques bardés de crédits! Eu le temps d'examiner un peu: modèle essentiellement mécanique, indésamorçable par piratage électronique ou altérations cosmodésiques. Voyez terminaisons nodales, ici: nombreux pièges déjà repérés, préférable ne même pas tenter de désarmer manuellement. Ma conclusion quant aux terroristes elles-mêmes: solution létale recommandée, important les neutraliser définitivement dans le plus court laps de temps possible, avant qu'elles puissent activer détonateurs manuellement!...
Vétéran du GSI, l'ingénieur galarien était un expert reconnu en matière d'explosifs et de détonateurs: même en faisant abstraction de son caractère naturellement porté au pessimisme, on pouvait faire confiance à son diagnostic concernant ces dispositifs meurtriers, qu'on pouvait s'attendre à trouver autour de la taille de chacune des terroristes impliquées. Peu rassurée par cette dernière découverte, l'équipe reprit sa progression vers le central de sécurité de l'hôtel, toutes les armes en alerte et tous les sens aux aguets.
Les agents ne croisèrent pas d'autre patrouille active, et Lenks n'eut pas plus de trois dispositifs de surveillance à désactiver avant que le groupe n'atteigne l'entrée du couloir dérobé menant au site névralgique. Aucune sentinelle à l'extérieur, et pas un bruit en provenance du local. Andrak vérifia son scanner, et confirma par signes la présence à l'intérieur du central de deux adversaires potentielles, équipées d'armures légères et en station immobile – assises sans méfiance devant leurs écrans ou au contraire positionnées en embuscade, il était impossible de le préciser. Feylin rappela, par signes également, qu'il était important de ne tirer qu'à coup sûr, afin d'épargner autant que possible les consoles et le matériel technique dont l'équipe allait avoir besoin. Aucun coup de feu n'eut pourtant à être tiré lorsque l'assaut fut lancé et que les agents firent irruption dans le local...
-–- Par les Piliers de la Force! murmura Andrak en abaissant son arme.
Les deux guerrières asari qui avaient dû être chargées de défendre ce local gisaient à présent sur son sol, leurs corps repliés dans des positions improbables, leurs armes toujours à côté d'elles. Il n'échappa à personne que toutes deux portaient le même modèle de ceinture explosive déjà reconnu sur la terroriste du couloir. Lenks s'agenouilla et fit passer son Omnitech sur toute la hauteur du torse d'une des victimes. Ce rapide examen médico-légal ne fit que confirmer ce que les trois agents chevronnés et les deux chasseresses asari avaient déjà tous subodoré. Plusieurs côtes avaient été brisées net en plusieurs endroits; la plupart des vertèbres avaient été disjointes; l'ensemble des organes internes avait été écrasé par un choc d'une violence extrême; et tout cela sans trauma visible sur la surface externe du corps... C'était là la résultante évidente d'une unique frappe biotique particulièrement puissante.
-–- On dirait qu'on a une alliée dans la place, déclara Feylin. Je me demande qui est donc ce fantôme en armure noire, et ce qu'elle cherche au juste...
-–- L'ennemi de ton ennemi n'est souvent qu'un ennemi de plus à venir, répondit sentencieusement Andrak, qui ne faisait qu'énoncer là un principe élémentaire de sagesse butarienne.
La galaxie est décidément divisée en deux, songea Sudaj Lenks: les espèces lentes, qui bavardent, glosent et conjecturent... et les Galariens, qui agissent! Car de son côté, l'ingénieur s'était déjà mis au travail sur les consoles du central de sécurité, à la recherche du procédé diabolique par lequel les terroristes disaient être en mesure d'exécuter d'un seul coup toutes les otages emprisonnées dans les chambres de l'hôtel, en cas d'assaut. Bon alors, asphyxie générale par coupure de la ventilation des chambres? Non, trop lent. Explosifs? Trop de charges et d'ouvrage nécessaires pour trop de chambres à piéger. Surcharge des systèmes électriques? Mmm...
-–- Trouvé! clama soudain Lenks. Trois bonbonnes de Thanathlon, neurotoxique à large spectre, branchées sur la ventilation générale de l'hôtel. D'après schéma du réseau, les containers se trouveraient dans machinerie turbine d'un local technique annexe au 3e sous-sol... Quand je pense qu'on a dû passer juste à côté en montant! Le circuit de ventilation n'alimente plus que les chambres, plus du tout reste de l'hôtel. Il suffirait d'activer turbine annexe depuis ce poste pour gazer d'un coup toutes les otages... Abject! Monstrueux! ajouta le Galarien en foudroyant du regard les corps des deux terroristes gisant au sol.
-–- Mais qu'est-ce que les criminels ont donc tous en ce moment avec les neurotoxiques? soupira Andrak, qui avait quelques bonnes raisons de se souvenir dans sa chair de la mission de récupération du Lémure sur Digeris.
-–- Tu as moyen de contrer ça? demanda Feylin à l'ingénieur galarien.
-–- Évidence! rétorqua gaiement celui-ci, tout en pianotant de ses longs bras sur trois interfaces holographiques simultanément. D'abord, réencodage des commandes turbine annexe depuis ce poste – Fait. Puis verrouillage à distance du local technique – Fait... Hé hé, codes de ma composition, basés sur vieilles comptines galariennes oubliées: inviolabilité garantie! Coupure générale et verrouillage de la ventilation pour plus de sécurité. Et enfin, déverrouillage de toutes les chambres et libération des otages séquestrées... Ah, un peu plus difficile, hmm... Voilà, c'est fait aussi!
Feylin s'approcha de la console, et prit sa voix la plus rassurante pour diffuser sur le circuit com général, aboutissant à chacune des chambres de l'hôtel, un message invitant les résidentes à demeurer à leur étage, sans surtout emprunter les escaliers sans doute encore piégés. Puis elle s'adressa aux deux commandos de la Garde de Serrice adjointes en renforts à l'Unité N°1. En tant que vétérane elle-même de la Garde de Serrice, Feylin bénéficiait d'une aura certaine auprès des deux jeunes chasseresses, et elle n'avait guère été longue à prendre un ascendant total sur elles.
-–- Fédrisse, Elara: passez un appel à vos collègues stationnées en attente dans les sous-sols. Qu'elles montent nous rejoindre en passant par la voie d'ascension que nous venons de sécuriser, et qu'elles prennent possession de ce central. Si elles doivent y faire face à une contre-attaque ennemie, défense absolue de le lâcher, sous aucun prétexte! C'est bien clair?
L'Asari se retourna ensuite vers son ingénieur galarien, toujours très absorbé par l'examen des différentes consoles:
-–- Nous autres, on va pouvoir reprendre le cours de notre mission. Lenks, tu peux réactiver un ascenseur vers les étages supérieurs?
-–- Déjà fait, répondit le Galarien sans tourner la tête. Un des trois seuls ascenseurs non piégés, utilisés par les terroristes pour leurs patrouilles. Son mouvement passera inaperçu, mais... je recommande descendre bien avant le 60e étage pour ménager marge de surprise!
Lors des rares occasions où Dame Qoliad lui déléguait la direction d'une partie de l'unité, Feylin Adamas pouvait faire preuve d'un charisme d'autant plus surprenant qu'elle se montrait généralement des plus effacées lorsqu'elle servait dans l'ombre écrasante de sa supérieure vénérée. À ce moment précis, c'est avec l'aura d'un véritable leader qu'elle fut la première à se diriger d'un pas décidé vers la sortie du local technique, accompagnant son ordre sec d'un lever de bras impérieux:
-–- Bon, en route! On est encore loin d'avoir bouclé la nuit...
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Une légère vibration sur l'Omnitech de Dame Qoliad, correspondant à une séquence d'impulsions déterminée à l'avance, lui avait signalé le moment où son équipe d'infiltration avait atteint le 12e étage. Une seconde séquence envoyée par Sudaj Lenks, suivant un rythme légèrement différent mais tout aussi imperceptible par toute autre que Guerdan elle-même, avait notifié à cette dernière la prise de contrôle du central de sécurité de l'Hôtel Siari, ainsi que la neutralisation de la menace sur les otages emprisonnées dans leurs chambres. La Spectre avait dissimulé un soupir de soulagement, en constatant qu'aucune des notes convenues pour signaler la perte d'un des membres de l'unité n'avait été ajoutée à la fin de la séquence codée. À présent, Dame Qoliad attendait de recevoir la confirmation de l'arrivée de l'équipe au 60e étage, celui du restaurant panoramique, où bien d'autres otages civiles restaient détenues sous étroite surveillance par un petit nombre de terroristes.
Les discussions avec la représentante du "Tribunal des Demoiselles" qui se tenait face à Guerdan tournaient de plus en plus en rond, et la Spectre était parfaitement consciente que son interlocutrice était sur le point de perdre toute contenance. Elle pouvait d'ailleurs ressentir la même nervosité, en dépit de leur entraînement, chez les deux chasseresses déguisées en policières demeurées en retrait derrière elle. Elle était temps que toutes ces simagrées touchent à leur fin avant que la situation ne parte en vrille...
Cela faisait déjà un moment que l'amateurisme et le manque de contrôle de la négociatrice adverse, "Oriasin T'Leris", avaient suggéré à Dame Qoliad que celle-ci n'était pas le vrai cerveau de l'opération. Et en l'observant plus attentivement, la Spectre asari avait fini par obtenir la confirmation de ses soupçons en la voyant se tourner à plusieurs reprises, d'abord discrètement puis de plus en plus ouvertement, vers sa voisine de gauche demeurée en retrait, aux traits dissimulés derrière la même visière réfléchissante que les deux autres extrémistes. À un moment donné, Guerdan parvint à mettre la prétendue Oriasin suffisamment en difficulté pour la pousser à interroger directement sa complice d'un ton nerveux; la criminelle s'interrompit cependant dès qu'elle comprit qu'elle venait de commettre une bourde:
-–- Bathyll? Qu'est-ce qu'on avait décidé à propos de ...?
-–- Bathyll? se répéta intérieurement Guerdan en plissant le front. Pas un nom de vieille souche asari, ça... Sans doute un prénom donné par un père issu d'une autre espèce. Peu importe, en tout cas: te voilà maintenant avec la marque de la Mort sur ton joli front, ma petite!
La Spectre fixa pendant un peu moins d'une seconde la comparse masquée qu'elle considérait désormais comme la véritable responsable aux commandes, tout en pianotant furtivement une courte séquence sur son communicateur de poignet, avec ses mains ramenées derrière son dos. Le message muet était adressé au lieutenant-major Damon da Costa, le Sniper humain de l'Unité N°1, monté s'embusquer en position dominante au sommet d'une des tours voisines aux commandes d'une navette d'assaut Kodiak. Trois secondes plus tard, Guerdan reçut en retour un signal discret de la part de son équipier, lui confirmant qu'il venait de reclasser la simple garde du corps en cible prioritaire. Pas à pas, le drame continuait à se rapprocher de son dénouement...
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L'équipe d'infiltration avait emprunté l'ascenseur jusqu'au 55e étage, puis avait poursuivi à pied jusqu'au restaurant panoramique du 60e étage, où étaient retenues toutes les otages civiles qui n'avaient pas été bouclées dans leurs chambres d'hôtel. La dernière étape de l'escalade s'était faite par un escalier de service dérobé, débouchant sur la partie arrière d'un petit local d'entretien attenant à la grande salle du restaurant. L'endroit avait l'avantage d'offrir une perspective bien dégagée sur les lieux, par l'entrouverture des deux battants de la porte. Quatre terroristes armées avaient été identifiées visuellement – chiffre confirmé par le scanner d'Andrak Atkoso'dan d'après la masse de leurs armures, qui les distinguaient des otages assises à même le sol. Les quatre cibles hostiles portaient toutes des casques à visière opacifiée, et bien sûr, toutes étaient également dotées des mêmes inquiétantes ceintures d'explosifs que l'équipe concilienne avaient déjà identifiées au 12e étage...
-–- À toi de jouer, Andrak, murmura Feylin au Butarien trois têtes au-dessus de la sienne, en appuyant son ordre d'un coup de menton en direction de la grande salle.
Il avait été convenu qu'il reviendrait au Franc-tireur de l'équipe d'engager les hostilités le premier, dès qu'il aurait identifié la cheffe de groupe parmi les terroristes. Son sens tactique, longuement affûté par des années d'expérience de frappes ciblées contre toutes sortes de gangs armés, lui fut une fois encore d'une grande utilité dans cette tâche. Andrak configura alors son Omnitech avec soin, de sa main gauche à la mobilité encore très limitée. Il était bien sûr hors de question pour lui d'avoir recours à une incinération à distance – son attaque technique privilégiée! – contre une adversaire porteuse d'une charge à haute puissance détonante, se tenant en outre au beau milieu d'un groupe d'otages innocentes. L'ancien chasseur de primes opta donc pour son second type de frappe à distance préféré, destiné à celles de ses proies qu'il devait impérativement ramener en vie: un choc neural, revenant à déployer sur sa cible un champ d'énergie dévastateur, à même de surcharger le système nerveux d'un être organique sans causer le moindre dommage aux circuits électroniques présents dans l'aire d'action – ceux de la ceinture d'explosifs en l'occurrence!
Dès qu'il fut prêt, Andrak adressa un bref signe de tête à ses équipiers; puis après avoir pointé le bras par la porte entrouverte en direction de la grande Asari qu'il avait identifiée en tant que leader, il libéra toute la puissance qu'il avait accumulée en vue de ce tir. Tétanisée par la douleur, sa cible se replia sur elle-même et tomba au sol en convulsant frénétiquement au milieu des otages stupéfaites. Le Butarien tira aussitôt son pistolet lourd Paladin en vue d'entamer la deuxième phase du combat. Mais il ne trouva en fait plus d'autre cible à traiter, tant étaient remarquables la vitesse et la coordination avec lesquelles le reste de l'équipe avait agi de son côté.
À l'instant où Andrak avait neutralisé la première extrémiste, les deux chasseresses Elara et Fédrisse, leurs fusils à pompe Disciple déjà en mains, s'étaient jetées chacune contre un des battants de la porte, afin de dégager le terrain pour Feylin. Cette dernière put alors à nouveau prouver son expertise dans l'art exigeant de la charge biotique: lorsqu'elle s'élança, ses compagnons d'armes purent à peine entrevoir un éclair bleu zigzaguer entre les tables renversées et frôler au plus près les otages assises sur le plancher, avant de venir percuter de plein fouet l'une des terroristes. L'angle d'impact était parfaitement étudié: l'Asari en armure prune fut violemment projetée contre sa complice la plus proche, et toutes deux s'en allèrent rouler au sol, assommées, sans qu'aucune otage n'ait été blessée.
Fédrisse et Elara s'élancèrent aussitôt dans le sillage de Feylin, avec une vélocité démultipliée par leur entraînement biotique, afin d'achever rapidement les deux terroristes à terre. Deux tirs de fusil à pompe pour chacune, visant la tête à bout touchant: une mise à mort bien peu honorable, mais le meilleur moyen d'éviter de toucher accidentellement les ceintures explosives, ou l'une des otages. Feylin procéda d'ailleurs exactement de même de son côté, lorsqu'elle mit fin sans aucun état d'âme aux contorsions pathétiques de la cheffe de dispositif ennemie terrassée par l'attaque neurale d'Andrak.
Quant à Sudaj Lenks, ainsi qu'il en avait été décidé dans l'équipe, il s'était chargé de la cible la plus éloignée du groupe des otages: les projectiles explosifs de son pistolet Scorpion en faisaient certes une arme redoutablement efficace, mais aussi fort susceptible de causer de graves dommages collatéraux aux otages trop proches. Une patrouilleuse qui revenait justement de contrôler les accès d'ascenseurs du restaurant fit parfaitement l'affaire du Galarien. Dès qu'Elara et Fédrisse eurent écarté les deux battants de la porte de service, l'ex-agent du GSI pointa rapidement son arme sur l'Asari médusée, et parvint à placer une première micro-charge adhésive directement sur la visière réfléchissante de son casque. Surprise et désorientée par cette bille étincelante venue brusquement aveugler son champ de vision, la terroriste commit l'erreur de tourner sur elle-même: le second tir de Lenks, aussi précis que le premier, l'atteignit au niveau de la nuque, juste en-dessous de la partie protégée par le casque. Par ce deuxième tir, le Galarien tenait à s'assurer de l'élimination définitive de la menace; mais il eut la satisfaction professionnelle, dès l'explosion de son premier projectile, de constater que celui-ci aurait suffi à lui seul à remplir cet objectif.
La brièveté et la sauvagerie extrêmes du combat laissèrent aux agents de l'Unité N°1 la maîtrise du champ de bataille... ainsi que la responsabilité de prendre en charge deux douzaines d'otages asari en état de choc! Après l'exécution au fusil à pompe de trois des terroristes, la fin détonante et spectaculaire de la quatrième, dont la tête et les épaules avaient été proprement vaporisées par deux micro-charges explosives, avait achevé de semer la panique parmi les captives. Prostrées au sol mains sur la tête, gémissant, sanglotant et tremblant de tous leurs membres, celles-ci offraient un tableau à fendre l'âme la plus endurcie. Feylin ordonna d'un geste à ses équipiers d'abaisser leurs armes afin de tranquilliser les malheureuses, alors qu'agents et chasseresses s'avançaient dans la grande salle du restaurant. Soudain, Andrak poussa un hurlement d'alarme:
-–- Lenks, att...!
Avant que l'avertissement ne lui soit parvenu, le frêle Galarien avait déjà été renversé par la charge biotique d'une cinquième Demoiselle surgie de nulle part sur le flanc de l'équipe. Un genou sur le torse de sa victime à terre, un poing crépitant d'énergie noire levé au-dessus de sa tête, la chasseresse s'apprêtait à donner le coup de grâce à l'ingénieur groggy, lorsqu'elle-même fut soudain projetée contre une colonne proche par une poussée biotique parfaitement ciblée, mais d'une violence inouïe. De toute évidence, la fanatique était déjà morte avant même de se détacher du pilier et de retomber mollement au sol.
Cette frappe d'une puissance terrifiante n'était le fait ni de Feylin, ni d'Elara ou Fédrisse. Mais les trois chasseresses expérimentées avaient bien ressenti, dans l'ébranlement de l'air, d'où le tir biotique était parti. En se retournant vivement dans cette direction, elles purent voir finir d'émerger d'une des bouches de ventilation du restaurant une Asari dont les poings rayonnaient encore d'une lueur bleutée. L'armure noire de la nouvelle venue épousait à la perfection ses lignes d'athlète idéale, et son visage stoïque ne laissait lire aucun sentiment particulier. Feylin l'identifia aussitôt comme le "fantôme" dont avait parlé Lenks, qui venait de sauver une seconde fois la vie du Galarien.
-–- Vais bien, marmonna brièvement celui-ci, encore assez secoué.
Les deux chasseresses de la Garde de Serrice s'affairèrent à exfiltrer en urgence les otages, toujours en état de choc, vers les escaliers qu'elles avaient sécurisés. De leur côté, les trois agents de l'Unité N°1 s'étaient tournés vers leur invitée surprise, armes toujours en mains. Toutefois, aucun d'entre eux ne la considérait visiblement plus comme une ennemie potentielle. Lenks lui adressa même de la tête un bref signe de reconnaissance alors qu'il se relevait. Feylin, elle, avait l'impression que le visage de l'Asari ne lui était pas inconnu; mais elle ne parvenait pas à fixer un nom, un pedigree, ou les circonstances d'une rencontre sur le masque impénétrable de marbre bleu qui lui faisait face. Quant à Andrak, il semblait inexplicablement pétrifié, la bouche grande ouverte alors qu'il dévisageait l'inconnue en armure noire comme s'il venait de voir une morte revenue à la vie.
Sous l'escorte de Fédrisse et Elara, les otages avaient à présent évacué la grande salle du restaurant panoramique: n'y demeuraient plus, au milieu des tables renversées et des corps des terroristes neutralisées, que la mystérieuse combattante asari et les trois agents conciliens. Aucune parole n'avait encore été échangée. Tandis que Lenks pianotait sur son Omnitech un bref message codé à l'adresse de Dame Qoliad, Feylin s'apprêta donc à engager la discussion avec la guerrière sans nom, après avoir sécurisé son fusil Disciple en signe de bonne volonté. Mais à l'instant même où elle ouvrit la bouche, les ceintures d'explosifs que portaient encore les cinq extrémistes étendues au sol se mirent simultanément à s'illuminer et à biper aussi furieusement que le tableau de bord d'une navette en perdition: le signal d'une mise à feu imminente!
La première surprise passée, l'Asari en armure noire fut la première à réagir: en un éclair, elle pointa du doigt sur un mur de la grande salle une cage d'ascenseur aux portes grandes ouvertes, donnant directement sur le vide en l'absence de toute cabine. Puis ayant ainsi manifesté son intention, elle se précipita vers l'ouverture à une vitesse surhumaine, et se jeta dans l'abîme sans l'ombre d'une hésitation! Dynamisée par cet exemple, Feylin Adamas, qui se trouvait alors entre Andrak et Lenks, ne fut guère plus longue à prendre sa décision: d'un même geste, elle enlaça d'un bras la taille du Galarien, et de l'autre celle beaucoup plus large du géant butarien. Puis d'une violente impulsion biotique, décuplant la puissance, l'amplitude et la vitesse de ses mouvements, la chasseresse se propulsa avec ses deux "colis" vers le puits où venait de disparaître leur alliée anonyme, et y plongea dans son élan, droit vers les profondeurs de la tour.
Les trois agents en chute libre perçurent le vrombissement d'une explosion dantesque au-dessus d'eux, et la chaleur infernale de la cascade de flammes qui tentait de les rejoindre dans leur descente alors qu'ils dégringolaient sur cinq douzaines d'étages à la volée. Les bras de Feylin étaient immobilisés par les deux compagnons qu'elle soutenait; mais l'Asari était une athlète surentraînée, qui n'avait besoin d'effectuer aucun mouvement physique pour activer mentalement, à intervalles réguliers, les impulsions biotiques qui parvenaient à ralentir le trio dans sa chute, et à l'empêcher de venir percuter les parois du conduit d'ascenseur. Peu avant d'atteindre les soubassements de la tour – d'où elle était partie à peine une heure plus tôt! –, Feylin engagea tout ce qui restait de puissance biotique dans son organisme afin de réduire sa propre masse au minimum. En dépit des masses résiduelles d'Andrak et Lenks tout contre elle, l'Asari parvint ainsi à freiner suffisamment leur vitesse de chute pour leur éviter à tous trois d'aller s'écraser au fond du puis d'ascenseur. Le choc de leur arrivée au sol n'en fut pas moins violent, et assomma momentanément les trois casse-cous.
L'inconnue providentielle qui venait de leur sauver à nouveau la vie avait déjà disparu – signe évident qu'elle s'était reçue avec bien plus d'élégance que Feylin! Encore sonnée, la jeune chasseresse commença péniblement à se relever sur ses mains, en toussant sous une pluie de cendres et de débris légers en provenance des étages supérieurs. C'est alors qu'un brusque hoquet lui coupa le souffle. Pas un contrecoup du choc de l'atterrissage brutal, non: c'était un hoquet de surprise, de saisissement.
L'Asari en armure noire: elle venait de se rappeler où elle avait déjà vu son visage!...
