Chapitre 4

Annoncée par les sirènes, les véhicules s'écartaient à l'approche de l'ambulance. L'ambulancier tenait remarquablement bien sur ses jambes, en dépit des changements de directions réguliers. Il en allait autrement pour l'agent David Rossi qui, obnubilé par l'état de Hotch, perdit l'équilibre au premier virage serré. Il serra les dents tandis que son dos heurtait le côté opposé du véhicule.

« Je n'ai pas envie d'avoir deux patients » le réprimanda le secouriste.

Rossi hocha silencieusement la tête. Il se rassit, prenant soin de s'accrocher d'une main, l'autre serrant le bras de son ami blessé.

Pendant tout le voyage, Hoch resta inconscient. Il ne bougea pas lorsque l'ambulancier perça son bras avec une seringue pour lui injecter un produit, pas plus quand Rossi l'appela, le suppliant de se réveiller.

Lorsqu'ils arrivèrent à l'hôpital, cinq médecins et internes les attendaient de pied ferme. Le conducteur de l'ambulance avait déjà donné une appréciation globale de l'état du blessé : tous savaient qu'ils n'avaient pas le temps de traîner.

Impuissant, Rossi vit le brancard disparaitre derrière deux portes coupe-feu. Un interne en chirurgie l'emmena dans une salle d'attente où il s'affala sur la première chaise. Ployant sous le poids du chagrin, il posa les coudes sur ses genoux et enfouit son visage dans ses mains. D'amères larmes s'échappèrent de ses yeux.

Rossi n'était ni idiot, ni lâche. Il savait affronter la réalité en face, qu'elle soit désagréable ou non. C'est pourquoi il savait que Hotch risquait sa vie en ce moment même. Au cours de sa carrière, il avait eu l'occasion de discuter avec les médecins légistes des traumatismes crâniens. Il en connaissait les complications probables mais aussi les chances de survie et les possibilités de séquelles. Si quelqu'un pouvait battre les statistiques, c'était bien Hotch. Encore fallait-il qu'il survive à la perte de sang, aux perforations des poumons, aux dommages internes causés par les projectiles.

Sérieusement, qui pouvait faire face à tout ça et s'en sortir indemne, inchangé ? Hotch était résistant, certes, mais assez résistant pour tout ce qu'il devait endurer ? Rossi voulait espérer, croire en son ami. Mais une petite voix ne cessait de lui souffler que c'était peine perdue.

Rossi en était là de ses pensées noires quand les filles de l'équipe arrivèrent. Elles posèrent leurs regards inquiets sur la silhouette courbée et comprirent, quand l'agent hocha négativement la tête, qu'il n'y avait rien de nouveau. Hotch devait passer un scanner complet pour une évaluation de ses blessures puis il serait emmené en chirurgie.

« Trois ou quatre heures, au mieux, répéta Rossi en se souvenant des estimations des médecins. Reid… ?

— Il va bien, le rassura J.J. Il va bientôt être opéré des oreilles, c'est tout. Les médecins ne sont pas inquiets. Pour plus de sécurité, ils vont le laisser sous respirateur cette nuit, à cause de la poussière mais c'est plus une précaution qu'autre chose.

— Morgan reste avec lui, lui apprit Garcia. Il ne veut pas qu'il reste seul après…après tout ça… »

La voix de Garcia se brisa. En une après-midi, elle avait cru perdre deux amis proches. Et Hotch n'était pas sorti d'affaire.

« Il s'en sortira, soutint J.J avec conviction. Hotch ne laisserait jamais Jack orphelin… »

La phrase resta en suspend. Ils restèrent en silence, à attendre que quelqu'un vienne les voir.

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La sonnerie d'un téléphone les tira de leur semi-somnolence, près de deux heures plus tard. Catastrophé, Rossi observa quelques instants le nom qui s'affichait sur l'écran. L'appréhension lui serrait la poitrine. L'appel venait de Jessica Brooks, la belle sœur de Hotch qui gardait Jack quand il était sur une affaire. Garcia se pencha vers Rossi et grimaça.

« Quelqu'un l'a informée ?

— Non…regretta Rossi. Nous ne voulions pas l'inquiéter avant d'en savoir plus. »

Sans s'appesantir davantage sur la question, il quitta la salle d'attente et rejoignit le hall de l'hôpital. Dehors, la neige avait commencé à tomber. Elle tourbillonnait dans le vent et s'infiltrait sous tous les vêtements. Dès qu'il mit un pied dehors, sa respiration forma un petit nuage blanc sous son nez. Cette année là, novembre battait tous les records de basse température.

« Jessica…

— Que se passe-t-il ? coupa la jeune femme d'une voix blanche. Quand je suis allée chercher Jack chez son copain après leur cinéma, sa mère m'a présenté ses condoléances pour la mort d'Aaron ! Et les informations à la télé…

— Hotch est encore en vie, assura vivement Rossi. Je ne voulais pas vous inquiéter avant d'avoir d'autres éléments…

Encore en vie ? Dit comme ça…Mon dieu…

— Il a été salement blessé dans une explosion, avoua Rossi, sachant que cacher la vérité ne servirait à rien, et nous n'avons pu les récupérer que très récemment. Mais Hotch est entre les mains des chirurgiens. Il n'abandonnera pas Jack.

— À quel point est-il blessé ?

— C'est difficile à dire.

— David, ne me cachez rien, exigea fermement Jessica. Je sais encaisser. A quel point Aaron est-il salement blessé, comme vous dites ?

— Les médecins ne savent pas s'il passera la nuit. »

A l'autre bout du fil, Jessica ferma les yeux. Elle se sentit mal et craignit de défaillir. Heureusement, son mari avait emmené Jack et leurs enfants se coucher. Elle couvrit sa bouche de sa main fine. Comment allait-elle expliquer à Jack qu'il risquait de perdre son père alors qu'il avait déjà perdu sa mère ?

« Est-ce que je dois amener Jack à New-York ?

— Surtout pas !

— David ?

— Le responsable de l'explosion est un tueur en série qui s'attaque aux jeunes enfants et qui vise personnellement Hotch, répondit succinctement Rossi. Surtout, restez à Quantico. Je fais envoyer des agents pour assurer votre protection.

— Jack est menacé ?

— On ne sait jamais. Et Hotch me tuerait s'il savait que j'ai laissé son fils sans protection ! »

Comme si ses propres paroles avaient réussi à le rasséréner, Rossi se sentait plus calme, plus confiant dans la survie de Hotch.

Dès que Jessica raccrocha, il joignit le bureau de Quantico. Morgan avait déjà fait un rapport au remplaçant de Strauss, tuée il y avait à peine deux semaines. Sans qu'il n'ait à insister, trois hommes furent dépêchés au domicile des Brooks. Satisfait d'avoir réglé ces appels en quelques minutes, espérant que rien ne s'était passé en son absence, il tourna les talons et s'apprêta à rentrer dans l'hôpital.

« Agent Rossi ! »

L'exclamation le fit se retourner pour découvrir Beth en train de courir vers lui. Plus d'une fois, elle glissa sur l'épaisse couche de neige qui maculait à présent le trottoir et réussit à conserver son équilibre. Rossi pouvait voir une profonde inquiétude dans ses yeux et il comprit qu'elle aussi avait vu les informations.

« Il est en vie, annonça-t-il dès que la jeune femme s'arrêta près de lui. Gravement blessé mais en vie. Il doit être en train de se faire opérer, maintenant. »

Ils étaient à peine retournés dans la salle d'attente qu'un interne venait leur donner des nouvelles de l'agent blessé. L'homme tenta de faire bonne figure en esquissant un sourire qu'il voulait rassurant mais il ne parvint pas à tromper les profileurs expérimentés.

« Le scanner a dévoilé une fracture du crâne. Le saignement n'a pas comprimé le cerveau, c'est une bonne nouvelle…

— Et la mauvaise ? intervint vivement Garcia.

— Avec les traumatismes crâniens, nous ne pouvons pas connaitre l'étendue des dommages avant le réveil du patient.

— On dirait qu'il y a autre chose d'encore pire, » appréhenda Rossi.

L'homme hésita. Inconsciemment, il pencha la tête vers la droite.

« L'agent Hotchner a également cinq côtes cassées, dont certains fragments ont perforé les poumons et le diaphragme, causant d'importants dégâts, notamment une hémorragie interne. Le patient…L'agent Hotchner est arrivé ici en état de choc avec une pression artérielle très faible qui a conduit à un arrêt respiratoire. »

L'interne resta silencieux quelques secondes, laissant le temps à son auditoire d'intégrer les dernières données.

« Les médecins l'ont intubé rapidement, il ne devrait pas y avoir de complications, poursuivit-il calmement. Les autres blessures sont moins graves et ne mettent pas directement en danger sa vie. Toutefois…il a perdu beaucoup de sang et nous devrons le mettre sous antibiotiques pour combattre l'infection. »

L'interne s'attendait à des questions. Au contraire, les proches du blessé restaient silencieux, effondrés, comme assommés par les nouvelles. Enfin, Rossi releva la tête et tourna ses yeux humides vers l'infirmier.

« Est-ce qu'il va s'en sortir ?

— Il est trop tôt pour le dire. Votre ami est dans un état grave.

— Quand est ce qu'il sortira du bloc ? intervint J.J d'une voix faible.

— C'est difficile à dire mais pas avant plusieurs heures. S'il s'en sort, il devra absolument se reposer, vous ne serez pas autorisés à le voir avant demain. Peut-être devriez-vous aller vous reposer ?

— Merci, mais nous préférons rester là, refusa froidement Rossi.

— Très bien. Je reviendrai vers vous dès que j'aurais des nouvelles » promit l'interne avant de tourner les talons.

A présent, l'équipe s'était assise sur les chaises de la salle d'attente. Garcia s'était remise à pleurer. « S'il s'en sort… » Elle n'arrivait pas à penser à autre chose qu'aux mots de l'interne. Comment un homme aussi fort que l'était Hotch pouvait-il être blessé si gravement que les médecins ignoraient s'il allait survivre ? Elle ne comprenait pas. Elle ne voulait pas comprendre. Il ne pouvait pas mourir !

L'analyste se releva et quitta la salle d'attente. Malgré les larmes qui lui brouillaient la vue, elle arpenta les couloirs à la recherche de Morgan. Elle le trouva dans une petite chambre privée dans le service de soins continus de l'hôpital.

Reid était revenu de son opération. Des bandages enserraient ses oreilles et les médecins lui avaient imposé un masque à oxygène qui lui donnaient l'air d'aller plus mal qu'il ne l'était réellement. Son poignet était emprisonné dans une attelle. Il se reposait dans le lit, profondément endormi, vaincu par la fatigue et les sédatifs. Morgan avait tiré une chaise près de lui et veillait sur son collègue comme il l'aurait fait avec un membre de sa famille. Lorsqu'il entendit la porte s'ouvrir, il s'attendit à voir entrer un médecin. Voir Pénélope Garcia en larmes se précipiter dans ses bras lui fit craindre le pire.

« Oh non… murmura-t-il.

— Les médecins sont en train d'opérer Hotch » lui apprit Blake en pénétrant également dans la chambre de Reid. Comment va-t-il ?

— Il aura des problèmes auditifs deux ou trois semaines mais tout rentrera dans l'ordre. Le chirurgien était confiant. Pour le moment, il dort.

— Nous devrions tous dormir, estima Blake avec un sourire las. J'ai l'impression de ne pas avoir vu mon oreiller depuis des années ! »

Seules l'inquiétude pour leurs deux agents et l'adrénaline les avait fait supporter la pression. Tout au plus avaient-ils dormi quatre heures ces trois derniers jours. Chacun d'eux arborait d'impressionnants cernes et leurs gestes leur prenait plus d'énergie qu'il ne devrait.

Reid remua et gémit dans son sommeil. Garcia posa la main sur le torse du jeune homme.

« Ça va aller, nous sommes là » lui murmura-t-elle avec émotion.

Deux heures plus tard, Reid se réveilla complètement. Ses paupières lui semblèrent si lourdes que les soulever lui demanda une bonne partie de ses forces. Il laissa échapper une plainte alors qu'il essayait de se redresser, prenant malencontreusement appuis sur son poignet blessé.

Le bruit réveilla Morgan, qui s'était assoupi sur une chaise à côté du lit comme ses deux collègues. Il esquissa un sourire soulagé en voyant Reid tourner la tête vers lui. Calmement, l'agent remonta la couverture jusqu'aux épaules de son jeune collègue et le força à se rallonger. Reid se laissa aller sur les oreillers, cherchant à se rappeler ce qui s'était passé. Pourquoi avait-il si mal à la tête ?

« Tu m'entends, Reid ? » s'inquiéta Morgan.

Le jeune homme hocha la tête. Il essaya d'enlever le masque à oxygène mais Morgan fut plus rapide que lui et l'en empêcha. Reid insista. Après une hésitation, son aîné le laissa faire, conscient que le blessé avait besoin de parler.

« Quelle heure est-il ?

— Près de onze heures du soir.

— Depuis quand je suis à l'hôpital ?

— Un peu plus de trois heures. »

Alors il avait passé cinq heures dans cette maudite cave ? Reid ouvrit subitement les yeux, fronça les sourcils. Il avait l'impression que quelque chose de grave s'était passé, sans parvenir à mettre le doigt dessus. La migraine qui lui broyait le crâne l'empêchait de réfléchir. Réfléchir ? Quelqu'un ne lui aurait-il pas dit de réfléchir ? Il ne savait plus.

Las, fatigué, Reid ferma les yeux.

« J'ai mal à la tête.

— Les médecins t'ont opéré des tympans, lui apprit Morgan. Ça s'est bien passé. Garcia et Blake veulent te parler mais… »

Morgan fit un vague geste de la main.

« Elles étaient si fatiguées qu'elles se sont endormies. Tu veux que je les réveille ? »

Reid esquissa un sourire en voyant les deux formes au fond de la chambre. Il secoua négativement la tête et Morgan replaça le masque à oxygène sur son visage, lui recommandant de prendre exemple sur les filles.

En dépit de son impression de manquer quelque chose d'important, Reid se rendormit.

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Il était deux heures du matin quand le médecin qui avait opéré Hotch et l'interne revinrent dans la salle d'attente. Ils trouvèrent Beth, Rossi et J.J endormis, seuls dans la grande salle d'attente. L'interne les secoua légèrement pour les réveiller, conscient qu'ils avaient passé de nombreuses heures dans l'angoisse et qu'ils devaient être nerveusement et physiquement épuisés.

« Vous avez des nouvelles de Hotch ? interrogea immédiatement Rossi, sans voir que le médecin se tenait à quelques pas d'eux.

— L'agent Hotchner est dans un état grave, commença franchement le médecin. Je ne vous le cache pas, les 48 prochaines heures seront critiques.

— Mais… objecta Rossi avant de reprendre après une hésitation, et ses blessures ?

— Nous avons réparé les fractures, soigné les dommages et maitrisé les saignements. La chirurgie s'est bien déroulée. Seulement l'agent Hotchner reste extrêmement faible. Nous allons l'installer dans le service de réanimation sous surveillance constante.

— Pouvons-nous le voir ? demanda Beth.

— Non, madame. Pas cette nuit. Peut-être demain soir mais ce n'est pas certain.

— Vous devriez rentrer chez vous » conseilla l'interne avec sollicitude.

Prévoyant des contestations comme quelques heures plus tôt, il ajouta avec douceur :

« L'agent Hotchner aura besoin de vous en pleine forme dans les jours qui viennent. Il risque de s'inquiéter si vous gardez ces têtes de zombis. »

Bon gré mal gré les deux agents durent se rendre à l'évidence : l'homme avait raison. Si Hotch était avec eux, il les aurait obligé à rentrer à l'hôtel depuis longtemps. Ils échangèrent un coup d'œil fatigué, conscient qu'ils ne tiendraient pas longtemps à ce rythme là.

« Nous ne pouvons pas le voir, même quelques minutes ? » insista néanmoins Rossi.

Encore une fois, le médecin refusa.

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Rossi et J.J entrèrent discrètement dans la chambre de Reid. Tous leurs collègues étaient si profondément endormis, qu'ils hésitèrent à les réveiller. Certes, Hotch avait survécu à l'opération, mais il n'était toujours pas sorti d'affaire. Finalement, J.J éveilla ses collègues, mis à part Reid qui avait besoin de se reposer.

« Nous avons des nouvelles de Hotch, annonça à voix basse J.J. Il est sorti du bloc et va être installé en service de réanimation.

— Il va s'en sortir ?

— Les médecins ne savent pas, Garcia. Les prochaines 48 heures seront déterminantes. Hotch peut reprendre connaissance ou mourir…

— Il va se réveiller ! » affirma avec certitude Garcia.

J.J esquissa un pâle sourire. La détermination de l'analyste lui réchauffait le cœur.

« Comment va Spencer ? demanda-t-elle.

— Bien ! se réjouit Morgan. Il s'est réveillé tout à l'heure, un peu confus à cause des sédatifs. Nous avons discuté un peu, il a récupéré son audition. »

L'équipe se félicita de la récupération rapide de Reid. C'était un grand soulagement pour eux tous. Morgan passa son bras autour des épaules de Garcia pour la réconforter.

Sans qu'ils s'en aperçoivent, ils avaient progressivement haussé le ton, si bien qu'ils finirent par réveiller Reid. Lorsqu'il ouvrit les yeux, il trouva cinq visages inquiets penchés au dessus de lui.

« J'ai quelque chose entre les dents ? » marmonna-t-il.

Sa boutade fit à peine sourire ses coéquipiers.

« Je vais bien. Juste un peu fatigué. »

Reid cligna des yeux. Il avait l'impression d'avoir été piétiné par un troupeau d'éléphants. Néanmoins, il se rappela de l'explosion, de l'obscurité dans la cave et de Hotch. Du sang de Hotch sur ses mains, de sa fièvre et de sa respiration rapide. Subitement, il se redressa, prenant de court les autres agents.

« Hotch ! Comment va Hotch ?

— Reid, calme-toi ! lui ordonna Morgan en l'attrapant par les épaules.

— Hotch est entre la vie et la mort dans le service de réanimation, » décida de révéler Rossi, comprenant qu'il ne servirait à rien de le cacher.

Le visage de Reid se figea dans une expression d'horreur.

« J'aurais dû…

— Tu n'aurais rien pu faire de plus, le rassura Morgan.

— Tu lui as sauvé la vie avec ces bandages ! renchérit J.J. Maintenant, il faut lui faire confiance. Il se réveillera, j'en mets ma main à couper. C'est de Hotch dont nous parlons.

— Il sait que Jack a besoin de lui, acquiesça Rossi. Et nous, nous savons que nous avons besoin de repos. Si…Quand Hotch se réveillera, il aura besoin de notre soutient à tous. Et Reid, dors. Tu as une mine affreuse.

— Je reste avec toi, décida Morgan en retournant s'asseoir à côté du lit.

— Non, ça ira. Retournez à l'hôtel. Vu avez vu vos têtes ? Je peux rester seul une nuit !

— Tu ne te débarrasseras pas de moi aussi facilement, Reid ! soutint Morgan, dont la plaisanterie tomba à plat.

— Je vais rester là, proposa Garcia. Je suis plus reposée que vous. »

Il leur fallut convaincre Morgan mais, de guerre lasse, sentant ses nerfs à vif, à deux doigts de craquer, il abdiqua. Il était trois heures du matin quand J.J, Rossi, Morgan et Blake s'effondrèrent sur leurs lits. Aucun des quatre n'avait pris la peine de se déshabiller.

« Et si dans moins de quatre heures quelqu'un frappe à ma porte pour me dire que Aaron est mort ? » Ce fut la dernière pensée de Rossi avant de sombrer dans un sommeil agité.

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L'agent Morgan dormait depuis quelques heures quand il se réveilla en sursaut avec l'impression qu'une catastrophe s'était abattue sur eux. Il avait rêvé d'une bombe explosant sous ses yeux, emportant la totalité des membres de son équipe, sans qu'il ne puisse rien y faire. Pantelant, il se leva, jeta un coup d'œil au réveil qui affichait 10 : 11 et alla asperger son visage d'eau glaciale. Il lui fallut du temps avant de reprendre le contrôle de ses nerfs.

La veille, il s'agissait de sauver deux agents disparus. Aujourd'hui…Aujourd'hui Morgan réalisait pleinement la situation. Et il en avait la chair de poule à un point tel qu'il n'osait pas téléphoner à Garcia pour savoir comment Hotch allait.

Morgan resta longtemps sous la douche. L'eau froide glissa sur sa peau sombre et emporta avec elle les dernières parcelles de son cauchemar. Une fois prêt, il s'habilla. Avant de sortir, il troqua son tee-shirt habituel contre une chemise blanche. A présent qu'il était superviseur par intérim, il fallait qu'il assure la fonction. Hotch ne voudrait pas qu'il apparaisse négligé à la télévision. Et au vu du fiasco avec Emma Cheynes, il y aurait des journalistes devant les locaux de la police.

Silencieusement, il quitta sa chambre, écouta brièvement aux portes de ses collègues et, comme tout semblait calme, il décida de se rendre au commissariat. Sa détermination flancha quand il passa devant la chambre vide de Hotch. Sa mâchoire se crispa. Il s'adossa à la porte et ferma les yeux. Subitement, il se sentait faible et perdu puis une forte colère s'empara de lui.

« Hotch n'aurait jamais dû être là ! C'est moi qui aurais dû interroger Emma Cheynes ! Si seulement je n'avais pas été dormir… »

En fin de compte, Morgan décida de passer par l'hôpital avant d'aller travailler. Il avait besoin de savoir que Reid allait mieux, que Garcia tenait le coup et que l'état de Hotch restait constant.

Il arriva à l'hôpital sur le coup de onze heures avec une boite remplie de pâtisseries et trois cafés. Dès qu'il mit un pied dans la chambre de Reid, il fut promptement délesté de deux des gobelets.

« C'est infecte, ici, déclara Garcia. C'est bien un café pur arabica avec une pointe de lait ?

— Et un autre avec beaucoup de sucre ? s'enquit un Reid de bonne humeur.

— C'est ça, acquiesça Morgan. Pourquoi tu es habillé ?

— Parce que je sors tout à l'heure. Le médecin est venu il y a quelques minutes, il a dit que j'allais bien. Le reste n'est que de la paperasserie.

— Tu en es certain ? insista Morgan. Ne refait pas le coup du deuxième avis made in Docteur Reid !

— Non, non, j'étais là, confirma Garcia. Il peut sortir mais il doit se reposer. D'ailleurs, tu n'as pas dormi beaucoup, toi. »

Morgan haussa les épaules et piocha dans les donuts. Il n'avait guère envie de raconter ses mauvais rêves. Au contraire, il termina son café et fit un pas en arrière, vers la porte.

« Je dois aller au commissariat voir comment les choses ont tourné. Les autres dorment encore, ils viendront certainement ici dans une heure ou deux. »

Reid était si stupéfait de voir Morgan partir ainsi que sa main stoppa le beignet à mi course et il resta la bouche ouverte quelques secondes. Garcia, qui connaissait mieux le superviseur remplaçant, courut après lui pour l'attraper par le bras.

« Hier, tu as dit à Reid qu'il n'aurait pas pu faire plus. Ça vaut aussi pour toi, mon beau prince. Tu n'aurais pas pu sauver Hotch.

— J'ai interrogé Cheynes ! J'ai vu son fauteuil roulant !

— Tout le monde a vu ce fauteuil, Derek. Toi, Hotch, Reid et Blake. Et aussi une bonne dizaine d'agents de police !

— Si j'étais retourné l'interroger à la place de Hotch…

— Alors, Reid n'aurait pas été sauvé et vous seriez tous les deux morts ! coupa Garcia. Écoute, je sais que tu t'inquiètes pour Hotch et que tu as peur que Jack vive la même chose que toi à son âge mais culpabiliser ne changera rien. »

Morgan baissa la tête. Ses yeux fixèrent ses chaussures noires pendant qu'il essayait de mettre des mots sur ce qu'il ressentait.

« Je ne sais pas si je vais y arriver. Diriger l'équipe, arrêter Grimsbald, gérer la presse…C'est le travail de Hotch.

— Tu y arriveras, Derek. Tu y arriveras très bien. »

Ce jour là, c'est une Garcia avec les larmes aux yeux qui enlaça Derek Morgan pour le réconforter. L'homme se laissa aller dans les bras de sa confidente.

« Hotch est dans le même état que cette nuit, l'informa Garcia en le laissant se redresser. Les médecins pensent que c'est une bonne chose. J'ai appelé Jessica ce matin pour le lui dire. Jusqu'à maintenant, elle n'a rien dit à Jack. Elle veut attendre une bonne nouvelle. »

Morgan acquiesça puis il quitta l'hôpital.

Lorsqu'il gara le SUV dans la rue où se trouvait le commissariat, il comprit que les ennuis ne faisaient que commencer. Il était impossible d'entrer sans se heurter aux journalistes. Une flopée de micros pointait, étrangement alignés, au dessus des barrières de sécurité. Chaque agent qui entrait ou sortait de l'établissement était pris à partie.

L'agent du FBI avait gravi la moitié des marches qui le séparaient du perron du commissariat quand Nathan Simeo eut vent de son arrivée. Avec les deux agents de l'équipe de profileurs blessés, le policer ne s'attendait pas à voir Morgan revenir travailler sur l'affaire avant au moins l'après midi.

« Agent Morgan, le salua-t-il vivement en lui tendant la main.

— L'appel à témoin a-t-il été utile ? demanda de but en blanc le profileur sans se préoccuper des formalités.

— Non. Mais nous avons trouvé tout ce que nous pouvions sur Harvey Grimsbald. Si vous n'aviez pas été si sûr de son implication, la police n'aurait jamais enquêté sur lui… »

Morgan prit les dossiers que lui tendait son homologue et se dirigea vers la salle réservée à son équipe. Il se força même à ne pas regarder le grand mur au fond de la pièce où d'immenses photos des deux policiers décédés avaient été placardées. Il restait de la place pour un troisième portrait. Quand il passa la porte de la salle de réunion, il sentit les regards des policiers se fixer dans son dos mais se força à ne pas y prendre garde.

L'agent déposa les dossiers au bout de la table puis s'assit. Son regard se posa sur une pile de feuilles, à quelques centimètres de lui. La chaise était encore tirée en arrière. La veille, Hotch s'était assis là puis avait tout laissé en plan en recevant l'appel d'Emma Cheynes. Incapable de s'en empêcher, Morgan se retourna et fixa de ses yeux humides la banquette où Reid avait fait la sieste. Il posa ses coudes sur la table et prit sa tête entre ses mains.

Des coups discrets frappés à la porte le détournèrent de son chagrin. Simeo entra dans la salle avec deux tasses de café.

« J'ai pensé que vous en auriez besoin, se justifia-t-il avec un sourire triste. Ça doit être difficile de revenir ici.

— Votre homme s'en est sorti ?

— Oui. Nous avons reçu la nouvelle ce matin. Votre équipe tient le coup ?

— C'était une longue nuit. »

Le policier hocha tristement la tête. Il avait annoncé le décès des deux policiers à leurs familles et il s'était attendu pendant des heures à devoir en faire de même pour une troisième. Ça n'avait pas été facile mais au moins était-il fixé. Il n'avait pas à se demander chaque instant s'il reverrait son supérieur un jour.

« Personne ne s'attend à ce que vous vous occupiez de cette affaire aujourd'hui, poursuivit Simeo avec délicatesse. Si vous voulez rester aux côtés de l'agent Hotchner…

— Je vais attraper ce fils de pute ! laissa furieusement échapper Morgan avant de se reprendre. Nous ne pouvons pas le voir pour le moment. Il doit se reposer…Je préfère travailler que rester assis sur une chaise dans la salle d'attente !

— Je comprends. Si vous avez besoin de quoi que ce soit… »

Simeo quitta la salle avec un dernier regard pour l'agent du FBI. C'était lui qui avait appelé les profileurs il se sentait responsable de la situation.

Morgan délaissa le café pour ouvrir le dossier que la police avait monté sur le tueur. Simeo avait raison quand il avait dit plus tôt que Grimsbald ne ressemblait pas à un suspect. Le tueur était fort réputé pour sa bienveillance. Il était très respecté de ses patients et ses pairs le décrivaient comme un homme formidable. En outre, il était bénévole dans deux associations, l'une venant en aide aux sans-abris, l'autre aux enfants placés par décision de justice. Morgan trouva ça ironique, sachant que les enfants placés dans ces cas là étaient majoritairement des enfants battus dont les parents avaient perdu leurs droits parentaux.

Il habitait dans la banlieue nord de New-York, dans une maison cosy sans signe ostentatoire de richesse si ce n'était les pelouses et les arbres impeccablement entretenus. Le profileur retrouva dans son comportement la maniaquerie que l'équipe avait d'ores et déjà identifiée lors du profil préliminaire. Le problème était que l'homme n'avait pas été vu chez lui depuis la veille.

Morgan était presque arrivé à la fin quand un tapage lui fit lever le nez. Il ne fut pas le seul dérangé : les policiers s'amassaient si massivement près de l'entrée que l'officier Simeo les obligea à reculer en les houspillant. D'où il était, le profileur discernait les expressions de hargne. Quelques policiers avaient même porté leur main à leur arme de service.

Inquiet, Morgan s'avança.

Harvey Grimsbald se tenait dans le hall. Il remettait sa cravate rouge à rayures noires en place après qu'un policier la lui a agrippée. Avec son costume sombre, sa coiffure impeccable et ses lunettes carrées, il avait l'air de quelques années plus jeune. Son regard comme sa stature en imposait. Néanmoins, il était suspect dans une explosion qui avait coûté la vie à deux policiers et nombre collègues du défunt ne rêvait que d'une chose : le lui faire payer.

« Ah, Agent Morgan ! » s'exclama Grimsbald en avançant d'un pas.

Simeo empêcha le suspect d'avancer plus. Deux policiers entreprirent de le fouiller un peu plus rudement que nécessaire. Un sourire étira les fines lèvres de Grimsbald, accentuant les rides et lui donnant une vague ressemblance avec un carnivore en chasse.

Morgan profita de la fouille pour calmer les battements de son cœur. Les policiers n'étaient pas les seuls à vouloir le faire payer ! Conscient qu'à la moindre erreur de sa part le tueur leur échapperait, l'agent du FBI ne le quitta pas du regard.

« J'ai vu mon portrait à la télévision, expliqua calmement Grimsbald. Je suis donc venu spontanément me mettre à votre disposition. Après tout, je n'ai rien à me reprocher. Où sont les salles d'interrogatoires ? »

Le sang de Morgan se glaça. Tout ce qu'ils avaient étaient une histoire datant de quarante ans, un profil et surtout de solides convictions. En somme, rien qui ne constituait une preuve tangible qu'un juge accepterait.

« Il le sait ! comprit avec rage le profileur. Si je ne le mets pas en garde à vue, les policiers risquent de lui mettre une balle dans la tête. Si je l'y mets, il me restera 72 heures seulement pour trouver des preuves…Alors que depuis plus d'une semaine nous les cherchons pour les meurtres ! »

Inconsciemment, Morgan serra les poings. Il s'était efforcé de ne pas laisser voir sa nervosité ni sa fureur mais il avait échoué. Grimsbald s'en rendit compte et son sourire s'élargit.

« Mettez-le en garde à vue » décida finalement l'agent sans desserrer les dents.

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Un cauchemar réveilla Rossi en sursaut vers treize heures. Avant même d'allumer la lumière et de se redresser dans son lit, il s'empara de son téléphone et appela Garcia. Il fallait à tout prix qu'il sache comment allait Hotch. En violation des règles de l'hôpital, l'analyste prit l'appel sans quitter la chambre de Reid.

« Il n'y a pas eu de changement, lui apprit-elle de but en blanc. Hotch est toujours inconscient.

— D'accord. Merci. »

Enfin, Rossi se redressa, alluma la lumière et se dirigea vers la salle de bain. Il sentit confusément qu'ils devraient travailler au profil, attraper Harvey Grimsbald plutôt que de s'asseoir dans une salle d'attente d'un hôpital des heures et des heures. Pourtant, à cet instant, le tueur pouvait faire des dizaines et des dizaines de victimes supplémentaires, il n'en avait cure. Seul lui importait la vie de son meilleur ami.

Lorsqu'il sortit dans le couloir, il découvrit que la porte de J.J était entrouverte. Elle était prête depuis maintenant quelques minutes et elle discutait au téléphone avec Morgan. Son expression tendue inquiéta Rossi.

« Harvey Grimsbald vient de se rendre au commissariat, lui apprit-elle sombrement. Derek n'a pas eu d'autre choix que de le mettre en garde à vue mais…

— Nous n'avons aucune preuve contre lui, compléta amèrement Rossi. Pour les meurtres, nous n'avons trouvé aucun élément tangible et pour l'explosion, il a agi par personne interposée. La seule personne qui aurait pu l'incriminer a été tuée !

— De là à conclure qu'il a un atout dans sa manche comme il y a quarante ans, nous n'en sommes pas loin ! »

J.J soupira.

« Il faut retourner enquêter, n'est ce pas ? redouta Rossi.

— Derek a besoin de nous et surtout de Garcia, confirma à regret J.J. Mais il refuse catégoriquement que Reid vienne. Écoute, il veut discuter de ça avec le reste de l'équipe. »

Rossi acquiesça à contrecœur.

A quatorze heures, toute l'équipe était réunie dans la salle d'attente de l'hôpital. Reid avait été mis au courant par Garcia du rôle de Harvey Grimsbald dans l'explosion et ses relations avec Hotch. Le petit génie en avait été tétanisé d'horreur.

Morgan arriva bon dernier. Dans le hall, il croisa Beth qui avait profité de sa pause de midi pour prendre des nouvelles de son compagnon. Il la salua rapidement avant de se diriger vers la salle d'attente. Il s'était débrouillé pour trouver un nouveau téléphone pour Reid et y enregistrer tous les numéros de l'équipe. Il détestait l'idée de ne pas pouvoir le joindre.

« Je ne veux pas te voir sur le terrain, annonça-t-il fermement dès son arrivée.

— Je peux venir ! s'offusqua le benjamin de la trouve. Les médecins m'ont dit que j'allais bien !

— Reid, tu as ton arme ?

— Oui, mais…

— Pourquoi crois-tu que Grimsbald s'est rendu lui-même, mis à part pour avoir un alibi ? explosa Morgan. Ce type utilise des femmes psychologiquement fragiles pour faire le sale boulot ! Qu'est ce qui l'empêcherait de séduire une personne de l'hôpital et atteindre Hotch ? »

Sa virulente diatribe laissa place à un silence gêné. Morgan se rendit compte qu'il avait dépassé les bornes et s'excusa platement.

« Hotch est vraiment en danger ? insista faiblement Garcia.

— Je ne sais pas, avoua honnêtement Morgan. Il se peut que ce type soit un psychopathe qui veuille jouer avec nos nerfs. Un genre de torture psychologique. Seulement il est possible qu'il manigance quelque chose. Garcia, il faut que tu enquêtes sur chaque femme présente dans l'équipe médicale de l'hôpital.

— Je connaitrai même la couleur de leurs sous-vêtements, promit l'analyste avec virulence.

— Rossi, Blake, vous chercherez dans le passé d'Emma Cheynes tout ce qui la relie à Harvey Grimsbald. »

Morgan hésita en se retournant vers J.J.

« Nous allons voir Sean Hotchner, révéla-t-il. Il faut impérativement que nous sachions ce qu'il s'est passé il y a quarante ans. Grimsbald a été blanchi, alors pourquoi a-t-il abandonné ses droits parentaux sur son fils ? »

Mis à part Reid, laissé sur le carreau avec une excuse fallacieuse, toute l'équipe fut satisfaite de ce programme. Ils espéraient tous progresser rapidement.

Au moment de partir, Rossi resta en retrait, les yeux fixés sur le panneau accroché au mur mentionnant l'entrée du service de réanimation.

« Toujours aucune nouvelle ? » murmura-t-il.

Il s'avança et passa la porte malgré les paroles du reste l'équipe. Il devait voir Hotch. Absolument. L'infirmière en chef l'arrêta avant qu'il n'ait pu faire trois pas. Les règles dans le service de réanimation étaient particulièrement strictes et ce n'était pas l'heure des visites. Devant le nombre d'agents qui attendaient la réaction du staff médical et les armes qu'elle discernait sous leurs vêtements, l'infirmière héla en renfort un groupe d'internes qui passaient de chambre en chambre.

« Je veux juste le voir un instant ! » implora Rossi.

Derrière lui, Reid était aux bords des larmes. Il avait jeté un coup d'œil dans la première chambre et avait eu du mal à déglutir. Un souvenir de Hotch dans la cave le submergea et il trembla de façon incontrôlable. J.J passa son bras dans son dos en lui chuchotant des mots rassurants. Morgan allait s'interposer quand le médecin qui leur avait parlé durant la nuit s'avança, prévenu par l'infirmier.

« Agent Rossi, le salua le médecin avec une hésitation.

— Agent ? chuchota un interne.

— Tu crois que ça a à voir avec l'explosion d'hier ?

— Il parait que le patient du lit onze fait partie du FBI ! »

Les internes ne parlaient pas discrètement mais à cause de leur nombre, le médecin ne réussit pas à attraper les indiscrets. Il fusilla chacun d'entre eux du regard et les congédia froidement. L'infirmière en chef en revanche se radoucit.

« L'état de l'agent Hotchner est stationnaire, leur apprit-t-il. Nous lui ferons passer une batterie de tests dans une heure ou deux pour nous assurer qu'il n'y a aucune complication. »

Le médecin s'arrêta, un peu nerveux. Il avait lui aussi vu les informations et avait noté tout ce qui se rapportait à son patient. D'un rapide coup d'œil, il étudia Reid, nota son teint livide et son attelle au poignet. Il soupira.

« Normalement, je ne devrais pas vous permettre de le voir, avoua-t-il. Et je ne suis pas certain que ce soit préférable. Vous comprenez, il est extrêmement faible, sous respirateur…Êtes vous certain de vouloir vous souvenir de lui ainsi ?

— Je l'ai accompagné dans l'ambulance, révéla Rossi d'une voix blanche. Et tout sera mieux que ça !

— D'accord, céda finalement le médecin compréhensif. Mais une personne à la fois et vous restez hors de la chambre. »

Rossi hocha la tête, incroyablement soulagé. Il suivit le médecin vers la chambre numéro onze. Chambre était un grand mot : il ne s'agissait que de fines cloisons qui permettaient d'isoler les patients, sans aucune porte.

Plus ses pas l'en rapprochait, plus son appréhension montait. Lorsque Rossi découvrit son ami, inconscient sur le lit, il se cru dans un cauchemar. Il s'était imaginé Hotch en train de dormir avec des bandages un peu partout, comme lorsqu'il était sous sédatif après l'agression de Foyet. Ce n'était pas le cas.

Hotch était livide. Son teint concurrençait la couleur blanche des bandages qui enserraient son crâne. La sueur collait les mèches de cheveux qui s'échappaient des bandes de gaze sur son front. La fièvre n'était toujours pas tombée. Ses yeux clos paraissaient inhabituellement enfoncés dans leurs orbites. Plus que tout, c'était le tube enfoncé dans sa gorge et qui le reliait à un respirateur qui heurta Rossi. D'autres tuyaux le reliaient à d'autres appareils médicaux, sortant tantôt de sa poitrine, tantôt de ses bras. A son bras droit, placé au dessus de la couverture, étaient reliées des perfusions de sang et d'antibiotiques.

Le médecin tapota l'épaule de Rossi. A regret, le cœur brisé, le profileur fit un pas en arrière. Un changement dans le rythme des « bip » émis par le moniteur cardiaque le fit se retourner promptement. Le visage de Hotch s'était crispé. Son corps fut pris d'un spasme.

Le médecin empêcha Rossi de rejoindre son ami. Le profileur livide tourna un regard désespéré vers le docteur. Hotch avait l'air de souffrir le martyr. En quelques secondes, la crise fut terminée. Un interne jeta un coup d'œil à Rossi puis s'approcha du blessé pour vérifier ses constantes.

Doucement mais fermement, le médecin tira le profileur vers la sortie. Une fois revenu auprès du reste de l'équipe, Garcia s'avança. Morgan la retint par le bras et poussa Reid en avant. Hébétée, l'analyste se retourna vers le superviseur remplaçant.

« Hotch n'aimerait pas que l'équipe le voit comme ça, se justifia Morgan d'une voix chevrotante. Il n'expose jamais ses faiblesses, sauf peut-être à de très vieux amis… »

Les regards se fixèrent sur Rossi. Tous notèrent les larmes dans ses yeux.

« Ce n'est pas correct de profiter de son état pour lui imposer quelque chose qu'il n'approuverait pas normalement, poursuivit faiblement Morgan. Si Reid ne lui avait pas sauvé la vie, je l'aurai aussi empêché d'y aller mais il a besoin de voir Hotch respirer. Même relié à une machine ! »

L'interne qui les écoutait resta stupéfait. Il pouvait voir que chaque membre de l'équipe mourrait d'envie d'aller voir leur supérieur, l'agent Morgan y compris. Son intervention témoignait à elle seule de tout le respect et l'amitié qu'il avait envers Hotch. Un égoïste se serait précipité dans la chambre, sans se préoccuper des sentiments du blessé. Et à voir l'absence totale de contestation, toute l'équipe faisait passer la volonté de Hotch avant la leur. Leur abnégation l'impressionna.

« Excusez-moi, intervint-il. Si vous voulez, je peux prendre vos numéros de téléphone et vous tenir informés.

— L'agent Reid restera à l'hôpital mais si vous le permettez, il prendra régulièrement des nouvelles » accepta avec soulagement Blake.

J.J allait ajouter quelque chose quand le médecin raccompagna Reid. Le jeune homme reniflait désespérément. Il se moucha à plusieurs reprises dans un mouchoir en tissu.

« Merci Docteur » déclara Rossi avec reconnaissance avant de quitter le service de réanimation.

Reid resta dans la salle d'attente avec Garcia. L'analyste voulait rester à proximité de la chambre de Hotch, au cas où elle trouverait un membre du personnel relié à Harvey Grimsbald. Rarement auparavant elle n'avait frappé les touches de son clavier avec autant d'ardeur.

Reid s'était installé à côté d'elle. De temps à autre, il penchait la tête et observait l'écran de l'ordinateur. En dépit de la dizaine d'heures de sommeil qu'il avait eu cette nuit là, il se sentait encore fatigué. Peu à peu, il dodelina de la tête.

Garcia sentit Reid s'appuyer contre son épaule. Croyant qu'il avait remarqué un élément qui lui avait échappé, elle réétudia les informations affichées sur son écran. Peine perdue, elle n'identifiait rien d'intéressant dans toutes les fenêtres ouvertes simultanément. Intriguée, l'analyste se retourna vers son collègue.

Elle découvrit Reid endormi, la tête posée sur son épaule. Ses cheveux tombaient devant ses yeux clos. Les sourcils légèrement froncés et les lèvres entrouvertes, il paraissait presque serein. Garcia lui déposa un baiser sur le front.

Délaissant temporairement ses recherches, elle se débrouilla pour allonger Reid sur les chaises puis elle lui trouva une couverture et un oreiller.

« C'est presque confortable » songea Garcia en couvant du regard le miraculé.

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Rossi et Blake retournèrent au commissariat. Tous deux ne résistèrent pas à la tentation d'aller voir Harvey Grimsbald, dissimulés derrière le miroir sans tain. Une puissante haine s'empara de Rossi tandis qu'il fixait de ses yeux marron l'homme installé dans la salle d'interrogatoire.

« Le salopard a l'air d'être à l'aise ! » s'offusqua-t-il avec rancœur.

Craignant que Rossi ne perde le peu de sang-froid qui lui restait, Blake l'entraîna vers la salle de conférence.

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J.J et Morgan s'engouffrèrent dans le SUV. Les yeux dans le vague, J.J maudit la situation. Sean ignorait encore ce qui était arrivé à son frère et, emprisonné, il ne pourrait pas se rendre à son chevet. Y avait-il plus cruel ? Elle soupira. Cette affaire allait de mal en pis.