Sanctuaire

Il avait tout vu : la lumière d'abord… La petite ensuite. Non ! La jeune femme ! Car à cet instant, Sasha s'était muée en une toute autre personne. Ses cheveux avaient pris quelques centimètres et son visage paraissait plus mûr. Dissimulé derrière une colonne et bien qu'il s'y attendit, Sisyphe n'en revenait pas. L'esprit d'Athéna s'était enfin manifesté et semblait avoir officiellement pris place dans le corps de Sasha. Epuisée, elle s'appuya au bâton pour ne pas tomber. Sisyphe voulut se précipiter mais quelqu'un l'en empêcha. Derrière lui, une main posée sur son épaule, Dokhô souriait.

- Laisse. Elle doit vivre seule cet instant !

- …

Une angoisse imperceptible noua pourtant le cœur du chevalier. Pourquoi se faisait-il autant de soucis ? Au-delà du simple fait d'avoir craint qu'elle ne s'effondre, une peur sous-jacente s'imposa : celle de la perdre. Sa conscience le questionna : pourquoi ?

- Allons… Vient !

- Quoi ?

- Laissons-là. Elle se sent déjà mieux. Notre place n'est plus ici !

Suivant les conseils de son ami, Sisyphe s'assura d'un rapide coup d'œil qu'il disait vrai puis ils firent demi-tour, repartant aussi discrètement qu'ils étaient venus.

Montagnes du Piémont. Italie

Tenma n'avait rien vu venir : ni la nuée d'oiseaux qui semblait sortie du bosquet, ni la pluie qui tombait drue sur lui. Courant aussi vite qu'il put, il tenta de se réfugier dans une grotte qu'il venait de repérer du coin de l'œil une fraction de secondes plus tôt mais sitôt à l'intérieur, les oiseaux s'y engouffrèrent, piaillant comme des chauves-souris, griffant ses bras et pinçant du bec. La moindre parcelle de chair semblait provoquer leur convoitise. Tenma hurla :

- Ca suffit ! Laissez-moi tranquille ! Allez-vous-en !

Mais les sinistres messagers n'arrêtèrent pas. Voyant qu'il était inutile de résister, il parvînt à se dégager et reprit sa course effrénée à travers la forêt. La nuée sombre le talonnât de plus belle, rendue plus tenace par la témérité dont faisait maintenant preuve ce garçon. Saisissant la seule chance qui s'offrait à lui, Tenma fonça vers le roulement de tonnerre qui résonnait en contrebas. Il était déjà venu par ici avec les enfants du village. Il savait ce qu'il y trouverait.

- Encore un effort !

D'un bond, il franchit l'espace qui le séparait de la cascade. Echappant à la violence du fluide qui se fracassait contre la roche dix mètres plus bas, il se rattrapa en s'agrippant à une branche qui avait poussée de côté. Obnubilés par leur proie, les corbeaux foncèrent droit sur le mur d'eau. La masse grondante les engloutie aussitôt, faisant taire à jamais leurs sinistres cris. Loin d'être tiré d'affaire, le jeune garçon se hissa comme il put le long du talus, jetant de temps à autre un coup d'œil au vide béant qui s'ouvrait sous ses pieds.

- Bon sang ! Mais d'où venaient-ils ?

A force de courage, il parvînt à revenir au sec et s'étendit sur l'herbe trempée le souffle court, encore secoué par ce qui venait de lui arriver. La pluie tombait toujours mais il n'en avait cure, cerné de toute part par une sensation de froid intense. Les gouttes étaient glacées, aussi coupantes que des rasoirs. Quelque chose avait changé.

- Je ferai bien de ne pas traîner !

A grand peine, grimaçant à cause des coupures sur sa peau, il se releva et entreprit de rentrer.

Grèce

Sasha avançait lentement en direction du palais, soucieuse de ne croiser personne, tant elle se sentait changée. Etait-ce son altercation avec le chevalier de la Vierge qui avait provoqué le déclic ? Que faire? Où aller ? Et surtout comment trouver des réponses à ses questions ? Qui pourrait savoir si ce n'est elle-même ? Un mal de tête languissant se présenta, lui rappelant qu'elle restait humaine avant tout.

- Princesse ? Est-ce que tout va bien ?

Clio était postée devant l'entrée, attendant les ordres.

- Je vais bien, merci… Mais j'aimerais être un peu seule.

- Bien sûr…

La suivante préféra ne pas insister. Quelque chose lui parut changé chez sa maîtresse et ce détail l'intrigua. Elle avait tout de suite remarqué l'imposant sceptre d'or qu'elle tenait mais préféra ne pas creuser. Après tout, cela ne la regardait pas.

Enfin seule, Sasha s'avança au centre de la pièce et déposa l'objet trop lourd pour elle sur le lit, soigneusement préparé.

- Je ne suis pas encore prête…

-Mais si vous l'êtes !

S'illuminant de nouveau, le sceptre lui portât en pensées les paroles de Nikê.

- Tu es encore là ?

- Ca ne vous ressemble pas d'être défaitiste ! Je peux néanmoins comprendre ce que vous ressentez. Il va falloir vous y faire : vous êtes Athéna. L'esprit de la déesse vous habite depuis la naissance mais ses pouvoirs étaient en sommeil. Le chevalier de la Vierge est du même signe que vous, ce qui explique le fait qu'il fut le déclencheur… Mais vous renoncez déjà !

- C'est faux ! Je n'ai pas renoncé ! Mais ce chevalier prétendait tout connaître de moi alors qu'il ignore les sentiments qui m'agitent ! J'ai laissé mon frère et mes amis derrière moi ! Croit-il que ce soit un faible sacrifice ?

Un court silence plomba l'atmosphère. La voix de Nikê se fit plus ferme.

- Vous devez prendre votre place et assumer cette charge ! C'est l'existence de la planète toute entière qui est entre vos mains…

- L'existence de la planète ?... Mais…

- Vous ne serez pas seule dans cette épreuve. Quelqu'un vous secondera... Les chevaliers seront là pour vous aider !

La voix se tue tout à fait, annonçant le silence.

Vérone

Alone était rentré, glacé par le temps qui s'était brusquement refroidit et par l'absence inquiétante de son ami. Bien qu'ils se parlassent moins, il refusait de penser que quelque chose de grave aurait pu lui arriver. Pourtant, une part de lui semblait crier le contraire. Dans ces instants, un frisson courrait le long de son échine et l'envie de tout repeindre en noir s'emparait de lui. Mais passer à nouveau le seuil de cette porte si familière et ses angoisses se dissipaient.

- Tu es rentré !

La petite qui se précipita dans ses bras lorsqu'il rentra portait des couettes et une robe rosie par le temps.

- Alina ! Tout s'est bien passé ?

- Oui ! Nous avons fait une partie d'échecs avec Mathias et Paolo !

- Une partie d'échecs ? Voilà qui est intéressant… La stratégie est une notion essentielle si l'on veut survivre !

La petite eut un mouvement de recul.

- Survivre ?

Alone se reprit. Il ignorait pourquoi mais il se sentait de plus en plus bizarre, comme si quelque chose avait pris le dessus sur sa personnalité. Régulièrement prit de migraines, il délaissait ses pinceaux. Deux jours avant, il lui avait semblé percevoir une lumière intense au creux de son sommeil, comme si un majestueux soleil était venu disperser les ténèbres. Conscient de la présence persistante de la petite à ses côtés, il reporta son attention sur elle.

- Heu... Excuse-moi petite fleur. Je suis un peu fatigué.

- Pourquoi t'avais l'air tout changé ? Pourquoi tu parlais de survie ? Quelqu'un va mourir ?

- Non ! Bien sûr que non, voyons !

Rassurée, elle lui offrit ce sourire qu'il avait tant de fois espéré revoir sur le visage de Tenma.

- Tu sais quoi ?

- Quoi ?

- On a fait un pari nous autres ! On a parié que Tenma deviendrait chevalier avant la fin de l'année !

- Vraiment ? Et qu'est-ce qui peut bien vous faire dire ça ?

- On l'a vu partir seul vers la montagne… Tu crois qu'il reviendra ?

Le blond fronça les sourcils… Devait-il lui avouer son inquiétude ou feindre ? Une voix inconnue résonna en lui, sournoise et glacée.

- Pourquoi la faire souffrir ? L'ignorance vaut mieux que la tristesse… Les êtres faibles n'ont besoin que d'être guidés par ceux qui possèdent le pouvoir de création !

Sans savoir pourquoi, Alone se laissa guider.

- Et bien… Tu connais Tenma. Il a toujours aimé partir à l'aventure. Ne t'en fais pas pour lui. Par contre si j'étais toi, je m'inquièterais pour mon estomac !

Un gargouillement significatif fit rougir la petite qui avait effectivement très faim. Hochant la tête en guise d'approbation, elle rejoignit ses camarades qui se préparaient pour dîner.

A quelques kilomètres de là

Alors que ses jambes engourdies le trainaient péniblement vers l'avant, Tenma faillit renoncer plusieurs fois. Le retour vers l'orphelinat lui parut une éternité. Plus il approchait du village, moins il avait finalement envie d'y retourner. Pourquoi ces sentiments contradictoires ? Que souhaitait-t-il vraiment ?

Alors qu'il n'y croyait plus, les portes de Vérone se dressèrent devant lui. Un soupir de soulagement et la tension accumulée fondit comme neige au soleil. Passant le gué, il se motiva pour parcourir les dernières rues pavées qui le séparaient encore de la petite maison.

- Encore un effort ! J'y suis presque !

Des bruits de sabots, quelques passants qui causent ici et là puis tout à coup : le silence. La pluie glacée s'estompa, laissant place à une éclaircie. Tenma chancela, faible et couvert de sang.

- A l'aide ! A l'aide, venez vite !

Un attroupement de badauds se forma spontanément à la vue du jeune homme pâle comme la mort. Dans sa faiblesse, Tenma distingua des visages. Mais il avait beau chercher celui d'Alone, il ne le vit pas. La dernière pensée qu'il eut fut pour ce soleil… Ce magnifique soleil qui venait de mettre fin à la pluie.

-Alors ? Il respire ?

Penché sur le corps inanimé de Tenma, un petit bonhomme d'une dizaine d'années attendait anxieusement la réponse d'Alone, assit sur un tabouret près de lui. Autour d'eux, les enfants s'étaient réunis. Tous tremblaient à l'idée que leur ami puisse ne pas survivre à ses blessures. Quand le forgeron était venu frapper à la porte dans un vent de panique quelques heures plus tôt, ils avaient d'abord cru à un danger. Le pays connaissait des périodes de famines et les cambriolages. Il n'était pas rare que des brigands se risquent à pénétrer les villes de la contrée. Au lieu de ça, c'est le corps de Tenma qu'on leur rapporta, couvert de blessures qui semblaient avoir été faites au couteau.

- Tenma ! Tu nous entends ?

- Paolo ! Parle moins fort ! Nous devons garder notre calme, je suis certain que Tenma va guérir. Il est fort…

Le petit s'écarta les yeux humides, inquiet malgré ces paroles qui se voulaient rassurantes. Alone tendit la main pour toucher le front encore chaud de son ami. Fermant les yeux, il lui semblât percevoir un infime battement… Tout irait pour le mieux. Du moins pour l'instant…

- Ne craignez rien. Tenma est seulement épuisé.

- Tu nous promets qu'il guérira ?

- Oui, je vous le promets. En attendant, laissons le dormir. Le médecin repassera demain pour soigner ses blessures.

Lui faisant confiance, les enfants sortirent en silence de la petite chambre et Alone demeura seul avec Tenma. D'abord hésitant, le blond fit demi-tour et s'approcha lentement du lit, comme pour mesurer l'ampleur de la situation. Les battements de son cœur s'accélérèrent, trahissant sa nervosité. D'azur, ses yeux prirent la couleur des ténèbres.

- Et bien … On peut dire que tu l'as encore échappé belle cette fois ! Quand arrêteras-tu de jouer au chat et à la souris avec moi ?

Tout en murmurant ces paroles étranges, il s'amusa à caresser de la main la joue pâle de son ami.

- Tu es un vilain garçon Tenma ! Pourquoi vouloir fuir alors que nous sommes tous si bien ici ! Ensemble, nous sommes appelés à faire de grandes choses et je ne compte pas te laisser t'échapper !

Tenma ouvrit l'œil juste à temps, extirpé de son sommeil par une sensation de brûlure intense à la gorge.

- Alone ? Mais ?

- Tiens ! Je croyais que tu mettrais plus de temps à te remettre !

Alone retira sa main du cou déjà meurtrit par la tentative de strangulation avortée.

- Qu'est-ce qui te prend ? Ça ne va pas la tête ? Tu voulais m'étrangler ou quoi ?

- Loin de moi cette idée ! Que vas-tu imaginer ?

Tenma se releva en se frottant le cou, sceptique. Il regarda son ami d'un air sombre et saisit la carafe remplit d'eau qui trainait sur le chevet. Il se servit un verre qu'il engloutit aussitôt, suivi d'un autre tout aussi rapidement consommé. Sa tête tournait toujours mais il comprit :

- Que t'a-t-on fait Alone ?

- De quoi parles-tu ?

- Ca ne te ressemble pas d'agir comme ça ! Dit moi ce qui s'est passé pendant mon absence !

- Je t'assure que je ne vois pas de quoi tu parles ! On t'a ramené à la maison couvert de sang. J'ai épongé les plaies comme je pouvais mais le médecin passera demain matin.

- Je ne parle pas de ça mais de toi !

- Ce serait plutôt à moi de te demander ce qui s'est passé…Si tu veux mon avis tu as fait une mauvaise chute dans la montagne et le choc a provoqué un léger traumatisme crânien. Tu devrais te recoucher…

Tenma secoua la tête. Etait-t-il possible qu'il se trompe ? Son ami disait-il la vérité ? Il se releva et entreprit de se diriger vers la porte quand le blond s'interposa.

- Où comptes-tu aller comme ça ? J'ai dit que tu ferais mieux de te reposer… Mes conseils t'indiffèrent maintenant ?

- Mais que dis-tu ? Est-ce que tu t'entends parler ?

- Décidément j'ai raison : tu devrais retourner au chaud sous la couverture !

- Mais je n'ai plus sommeil ! Et je me sens très bien ! Toi par contre…

- …

- Aurais-tu l'intention de m'empêcher de partir ?

Alone ne s'attendait visiblement pas à cette question. Fermant les yeux, il finit par s'écarter.

- Si je comprends bien tu es décidé …

- J'ai bien peur que oui…

- Comme c'est dommage… Moi qui pensais pouvoir entretenir l'illusion encore un moment. Tu vas la rejoindre, n'est-ce pas ?

- Depuis quand lis-tu dans les pensées ?

- Depuis peu, je l'avoue… Mais laisse-moi te dire que tu fais erreur mon ami.

Tenma le saisit aux épaules et le plaqua violemment contre le mur.

- Où est Alone ?

- Attention voyons… Tu vas effrayer les enfants ! Tu ne voudrais pas qu'ils découvrent la supercherie, n'est-ce pas ?

- Arrête ! Je refuse de croire que c'est toi ! Sort de ce corps !

- Calme-toi ! Ça ne sert à rien d'invoquer l'amour ou l'amitié ! Tu ne le feras pas revenir !

- Qui es-tu ? Qu'as-tu fais de mon ami ?

Tenma resserra son étreinte mais le blond ne cilla pas.

- Je n'ai qu'une chose à dire : c'est trop tard. Alone s'éteint petit à petit à l'intérieur de moi… Bientôt il ne restera plus rien. Si tu souhaites passer dans le camp ennemi alors je préfère te prévenir que ce ne sera pas une partie de plaisir.

- Mais enfin de quoi parles-tu ? Moi ce que je constate c'est que depuis le départ de Sasha, on se fuit mutuellement ! Tu m'évites ! On ne se parle plus !

- Il ne pouvait en être autrement… Chacun doit suivre sa route et elle l'a fait. Désormais je ne peux plus rien pour la sauver ! Quant à moi… Je ne suis plus le garçon doux et fragile que tu as connu.

- Que veux-tu dire ?

- Sasha est partie en Grèce pour devenir notre ennemi. Si tu persistes à refuser de me croire et bien vas-y ! Pars ! Je ne te retiendrai pas !

- Mais qu'entends-tu par « je ne suis plus celui que tu as connu » ?

- Tu le sauras si tu pars… Et ce sera bien assez tôt !

Secoué par ce flot de paroles dont il ne comprenait pas clairement la signification, Tenma se laissa choir sur le plancher. D'une voix éteinte, il insista.

- Vas-tu enfin me dire ce qui s'est passé ?

Alors qu'il attendait une réponse, une voix de femme résonna dans la pièce.

- Je doute qu'il ait l'intention de le faire !

Tenma sursauta.

- Qui est là ?

S'approchant de lui, toute habillée de noir et souriant sadiquement, une femme svelte aux cheveux de jais s'avança comme par magie. Dans sa main, elle tenait une lance d'airain.

SANCTUAIRE, SIX ANS PLUS TARD…

Sous le regard attentif de Sage, Sasha grandissait de jour en jour. Dans l'ombre, Sisyphe souffrait. Il n'arrivait pas à admettre qu'à cause de lui, cette jeune femme allait droit à la mort… Que des milliers d'innocents courraient à leur perte. Et puis autre chose l'agitait.

- Sisyphe !

- Oui ?

- A quoi songeais-tu ?

- A rien… Rien d'important !

Shion eut du mal à le croire mais n'insista pas. S'avançant sur le parvis du temple du Sagittaire, il grimpa sur la corniche qui surplombait le vide et s'assit à même la pierre. Il engagea son compère à le rejoindre d'un sourire discret et ils profitèrent de cette accalmie pour souffler. Chacun s'entraînait rudement et ce, depuis plusieurs mois. Athéna passait ses journées au palais et l'annonce avait été faite qu'un tournoi aurait lieu dans trois mois pour déterminer quels seraient les futurs possesseurs des armures restées sans propriétaires depuis la précédente guerre sainte. A cette occasion, les chevaliers d'or, bien que déjà en poste et réputés pour leurs dons, mettaient un point d'honneur à se surpasser et éprouvaient leurs cosmos par des combats réguliers. Sisyphe et Shion ne faisaient pas exception.

- Elle apprend vite…

- Athéna ?

- Qui d'autre ? Son cosmos croit de jour en jour, même si elle a encore du mal à oublier.

- On ne peut pas lui en vouloir. De lourdes épreuves l'attendent et elle reste une jeune fille…

- Trois ans se sont écoulés depuis sa venue. Le temps passe si vite !

- Bien que l'esprit de la déesse ait prit place en elle, par moment elle redevient Sasha. Je me demande quel âge elle a …

Sisyphe ferma les yeux et resta un moment silencieux avant de répondre :

- Elle aura vingt ans dans quelques semaines.

Intrigué, Dokhô se tourna vers lui.

- Comment le sais-tu ?

- Elle me l'a dit…

Le chevalier d'or de la Balance se garda bien de quémander plus de détails. Il savait qu'inconsciemment, quelque chose de plus rapprochait son compère de la jeune fille.

- J'avais perdu la notion du temps !

- Elle fait preuve de courage… D'ailleurs il va nous en falloir à tous si nous voulons vaincre !

- Tu sembles bien amer ! Quelque chose te préoccupe ?

Chaque fois qu'on lui posait la question, le chevalier du Sagittaire se contentait de changer de sujet ou de garder le silence, mais cette fois…

- De toute façon j'ai fait ce qu'il fallait. C'était mon devoir…

Dokhô comprit tout de suite à quoi il faisait allusion : sa mission en Italie.

- Ne me dit pas que tu t'en veux de l'avoir ramenée ?

C'était l'évidence. Si : il s'en voulait.

Non loin de là …

Sasha s'interrogeait. Pour la première fois depuis son arrivée, le soleil s'était voilé. Elle venait de réaliser cette évidence, postée en haut de la montagne sacrée, là où Sage avait pris soin de lui montrer l'observatoire. Baptisé Mont des étoiles, ce pic naturel dominait de sa suprême hauteur le Sanctuaire, noyé dans la brume ou au contraire, par l'intensité des rayons solaires lorsque le temps était clair. Ce lieu lui avait tout de suite plu. Elle s'y sentait apaisée, en paix avec elle-même et le monde. Le site idéal pour sonder l'infini et interroger l'Univers.

- Le soleil n'était pas censé faiblir aujourd'hui… Quelque chose ne va pas !

Ce phénomène ne dura qu'une fraction de seconde mais ne lui avait pas échappé. Le visage de Tenma traversa ses pensées.

- Je m'inquiète surement pour rien…

Bien que son angoisse persistât, elle refusa de se laisser happer par la nostalgie du passé et secoua la tête avant de s'avancer fièrement. Son regard embrassa la terre baignée de soleil. En bas, au loin, elle pouvait distinguer par petites touches les silhouettes des chevaliers qui s'entraînaient dans les arènes. Un peu plus loin, suivant la côte, l'océan scintillait de mille feux.

Elle avait fini par accepter les conseils d'Asmita, soucieuse de respecter son devoir et d'améliorer son caractère insoumis. Une déesse doit aussi savoir écouter les avis de ses chevaliers, avait dit Nikê. Et elle avait raison…

Elle allait régulièrement rendre visite aux chevaliers d'or. Avec Manigoldo du Cancer et Kardia, elle était toujours certaine de s'amuser. Ces deux-là avaient un humour décapant. Sage veillait au grain, soucieux de préserver la solennité des rapports entre la déesse et ses chevaliers, bien qu'il ait quelques difficultés à suivre tous les faits et gestes de ses ouailles. Avec Dégel, Sasha avait affaire à un professeur avisé. Bien qu'étant une déesse, elle devait encore faire ses preuves. Aldébaran du Taureau et Albafika des Poissons étaient aux petits soins, dispensant chaleur et bons conseils mais elle était surtout très proche de Régulus, Dokhô et Sisyphe.

Sisyphe…

Depuis qu'il l'avait conduite au Sanctuaire, la jeune femme sentait qu'il la fuyait. Il était attentif à ses besoins et protecteur mais toujours de loin. Une telle noblesse était présente dans ce regard vert… Une telle soif de sacrifice. Une insondable mélancolie aussi. Elle s'accrochait à sa présence, à ses gestes mais il lui échappait si souvent. Dokhô était une sorte de frère, affectueux et vigilant alors que Régulus était jeune et fougueux : un de ses plus fervents défenseurs. Sa bonne humeur était chronique, ce qui ajoutait un rayon à son soleil, ajouté au fait qu'il était l'élève de Sisyphe. Encore lui… Toujours lui ! Sasha s'endormait parfois en pensant au neuvième gardien même si quelque chose en elle, lui ordonnait d'être vigilante.

Alors qu'elle se perdait dans ses pensées, un souffle glacé pénétra son âme.

-Qui est là ?

Elle se retourna pour vérifier qu'elle était bien seule mais ne vit personne. Il fallait prévenir le Pope ! Que signifiaient ces étranges sensations ? Etait-ce simplement des pressentiments ou quelque chose de plus fort ? Elle s'empressa d'emprunter l'escalier dissimulé dans la roche après avoir traversé le petit temple ionique qui trônait sur Star Hill et dévala les marches, soucieuse d'agir au plus vite. Quelque chose avait changé : il fallait en avoir le cœur net !

Elle pénétra dans le palais par une porte dérobée toute essoufflée, interrompant sans le savoir la tenue d'un conseil restreint. Bien évidement Shion, Dokhô et Sisyphe étaient présents. Lorsqu'ils la virent dans cet état, leur premier réflexe fut de se lever rapidement et de la saluer, inquiets. Le Pope se retourna, interloqué.

- Déesse Athéna ? Mais que se passe-t-il ?

Gênée d'avoir ainsi interrompu leur conversation, Sasha hésita. Constatant son embarras, Shion l'encouragea à poursuivre.

- Que s'est-il passé ? Vous semblez bouleversée !

- J'étais à observer le ciel sur la montagne de l'oracle lorsqu'une brusque sensation de froid et un pressentiment étrange m'ont alerté.

Dokhô fronça les sourcils.

- Quel genre de pressentiment ?

- Ce n'était pas quelque chose de précis. Plutôt une sensation d'être observée et puis…

- Continuez !

- J'ai vu le visage de mes amis d'enfance, à Vérone. Je ne sais pas pourquoi mais j'ai peur qu'il leur soit arrivé quelque chose. Quelqu'un nous observe et cherche à me déstabiliser…

Sage se concentra un moment, comme pour sonder l'esprit de la jeune femme et chercher à comprendre la source de son angoisse. Une brusque sensation de froid s'empara de lui également.

- Je vois…

- Alors ? Me croyez-vous ?

- Il semble que vous ayez raison en effet…

Puis se tournant vers les chevaliers d'or :

- Je dois parler seul à seul avec la princesse. Veuillez-vous retirer je vous prie !

Obéissants, ils quittèrent la pièce sans dire un mot. Seul Sisyphe se retourna. Il semblait en proie à un dilemme intérieur.

- Oui Sisyphe ? As-tu quelque chose à nous dire ?

- Pardonnez mon impudence mais… J'aimerai rester !

Un silence accueillit sa requête. Sasha écarquilla les yeux. Brusquement, toute inquiétude avait quitté son cœur. Le chevalier du Sagittaire venait de manifester pour la première fois depuis longtemps, l'attention qu'il avait pour elle.

- Si je vous demande cela c'est pour poursuivre la mission que vous m'avez confié il y a six ans…

La réponse sembla satisfaire le chef du Sanctuaire qui se contenta d'hocher la tête en guise d'acceptation.

- Tu peux rester.

Il invita le chevalier et la princesse à prendre place autour de sa table de travail où étaient éparpillés ici et là, divers rapports et feuillets.

- J'ai senti la même chose que vous : il s'est probablement passé quelque chose à Vérone.

Sasha frissonna de plus belle alors que Sisyphe cherchait à comprendre d'où la menace pouvait venir. Se recroquevillant sur elle-même, elle exprima son ressentit :

- C'était comme un vide béant qui se serait ouvert à l'improviste … Tout sentiment d'amour et de joie m'avait quitté…

- Vous ne devez pas vous laisser aller… Jouer le jeu du mal ne nous mènera à rien !

- Le jeu du mal ? Que voulez-vous dire ?

- Il est peut-être temps de revenir plus en détails sur les objectifs de notre mission… J'avoue que je suis surpris. Je ne pensais pas que le seigneur des ténèbres se serait réincarné si tôt… Nous aurions pu bénéficier d'un répit de quelques années mais il semblerait que nous ayons été devancés ! Mauvais présage…

Sisyphe prit la parole :

- Si vous le permettez déesse Athéna…

Sasha releva la tête et son regard accrocha celui du chevalier d'or. Ce qu'elle lut dans ses yeux lui apporta une forme de réconfort. Il semblait souffrir de la peine qu'elle ressentait en cet instant et cette profonde sollicitude la toucha. Avant même qu'il ne poursuive sa phrase, le Pope su ce qu'il allait proposer et lui coupa la parole.

- Non Sisyphe ! Pas question que tu y ailles, c'est trop risqué !

- Mais enfin …

- Notre déesse serait fort peinée s'il t'arrivait quelque chose et de plus…

Sisyphe tourna la tête, frustré.

- … De plus ce serait de la folie de les affronter seul !

La conversation échappait à Sasha. Elle demanda :

- Affronter qui ? De qui parlez-vous ? Est-ce qu'une menace pèse réellement sur Vérone ?

Sisyphe et Sage échangèrent un regard gêné. La nervosité de Sasha, déjà à fleur de peau, s'accrue d'un coup.

- Allez-vous me répondre ! J'exige de savoir !